‹ Femmes Arabes avant et depuis l'IslamismeChapitre 24 sur 36 · t«i II; M Ml. S AHABKS · texte numérisé non relu

t«i II; M Ml. S AHABKS

Nasr se fatigue, s'épuise ; et un jour, en présence même du mari, il écrit sur le sol de la chambre où ils étaient tous les trois réunis : • 0 ! je l'aime d'un amour qui t'ombragerait de son ombre s'il était au-dessus de toi, qui te soulèverait et te ferait bondir s'il était sous toi. » Soudain la dame oubliant sa position, oubliant la convenance, trace au-dessous de ce que Nasr vient d'écrire ces seules lettres : « Et moi, » c'est-àdire « et moi aussi je t'aime. » Le mari étonné demande à Choumeïlah : « Qu'a-t-il écrit là? — Il a écrit, répond-elle d'un air troublé, « Combien votre chamelle donne-t-elle de lait? » — Et loi, qu'as-lu écrit; — J'ai écrit « et moi. » — Mais • combien votre chamelle donne-t-elle de lait ? » et ces mots « et moi, » n'ont aucun rapport enlrc eux. — Ecoule, reprend Choumeïlah k, je vais le dire la vérité ; il a écril : « Combien votre terre rend-elle? » — Ce « combien votre terre rend-elle? » et les deux mots • et moi, « n'ont pas plus d'unité de sens. Entre sa demande et ta réponse il n'y a aucun lien, aucune relation. > Ce disant, le mari fait renverser sens dessus dessous une sébile de bois sur l'écriture, et ordonne que l'on aille de suite lui chercher un écolier à la plus prochaine école.

L'écolier vient et lit.

El-Moiidjâchi' se retourne en face de Nasr : « Qui donc, lui dit-il, t'a retiré du mauvais pas où tu étais ? Qui donc t'a retiré d'embarras? Allons, debout ! et prends l'espace devant toi; au large! • Sans souffler un mot, et tout confus. Nasr part. Il alla prendre gîte chez un autre de ses contribuiez, chez un Solamide.

Découragé, désespéré, Nasr s'épuisait consumé d'amour pour Choumeïlah ; il gisait, desséché, l'œil éteint ; c'était pitié. Son malheur, son histoire courut bientôt dans la ville ; et les basriennes disaient en manière proverbiale : « Consumé, épuisé comme le moutemeuni. »

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El-Moudjàchi' eut nouvelle de la misérable situation de Nasr. et alla le visiter. En mari calme et sage, il s'attendrit au spectacle de l'état d'épuisemeïft et d'étiolement où était le jeune imprudent. Et rentrant chez soi, El-Moudjàchi', sans circonlocution, ni sermon, dit à Choumedah : « Je veux que lu prennes un pain, que lu l'arranges et l'assaisonnes avec du beurre, et que tu te hâtes de le porter a Nasr. » Elle savait d'ailleurs la souffrance de Nasr. Choumeïlah s'empresse, arrive auprès de l'amant presque moribond. Il n'eut pas la force de se soulever. Elle le saisit dans ses bras, le serre contre elle-même, puis de sa main elle lui glisse à la bouche une bouchée du pain qu'elle a apporté ; au moribond renaissent les forces et la vie ; il est guéri ; il ne semble plus qu'il ait élé malade. De là, un des visiteurs habitués de Nasr, a dit : f Que Dieu confonde le poète El-Acha! En vérité, il a deviné, il a pour ainsi dire vu agissante la puissance miraculeuse de l'amour lorsqu'il a fait ce vers :

« Femme admirable ! qu'elle appuie sur ses charmes un homme qui vient de mourir, et il revivra, il n'y aura plus à le porter au tombeau. »

Après que Choumedah eut quitté Nasr, il retomba dans sa tristesse et son exaltation. Son mal le ressaisit, ne l'abandonna plus, le consuma peu à peu et le conduisit à la mort.

Les pâtres du désert ont aussi enrichi le martyrologe des amants. Choisissons un exemple transmis par un nommé Djabalah tils d'El-Aswad, beau et magnilique vieillard, comme on n'en vit jamais.

« Je partis un jour, a dit Djabnlah, à la recherche d'un mien chameau qui s'était égaré. Je courus, je rôdai Ajournée entière, jusqu'à nuit sombre. Je ne sus plus alors reconnaître mon chemin. Je tournai deçà delà, espéranl trouver la route commune ; je ne pus y réussir. J'allais, je venais ; soudain j'entendis une voix émouvante qui retentissait de

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loin, puis îles plaintes déchirantes qui me pénétrèrent si avant au cœur que je pensai un moment tomber Je cheval. « Par Dieu ! me dis-jc alors ; je veux aller du côté de cette voix, dussé-jc risquer ma vie. » Et j'approche, j'approche ; je m'avance jusqu'au bas-fond d'une vallée. J'avise un pâtre qui avait rassemblé son troupeau, menu bétail, auprès d'un arbre; et ce pâtre d'une voix touchante récitait alors et psalmodiait ces vers :

» Lorsque j'allais trouver ma So'da, ma bien-aiinée,

je voyais la terre disparaître et fuir sous mes pieds, les

distances se rapprocher,

• Auprès des blanches et pures beautés, on ne veut

autre chose que les entendre recommencer toujours ce

qu'elles finissent de conter, n Je vais au pâtre ; je le salue ; il me rend son salut et me dit: « Qui est le voyageur qui vient ici? — Un voyageur égaré, qui vient se réfugier auprès de toi et demander ton aide. — Sois le bienvenu ; bon accueil ! descends ; tu es ici à ta discrétion, tu es à l'aise. J'ai de quoi le donner pour le reposer, le servir à manger à l'instant, tout de suite. » Jr mets pied à terre. Mon homme se dépouille de la grande eouverture qui l'euveloppe, l étale par terre et me fait asseoir dessus. Il m'apporte ensuite des dalles sèches, du beurre frais, du lait, du pain, et me dit : « Excuse-moi ; a cette heure-ci, de nuit, je ne puis le donner davantage. — Par Dieu ! cela est beaucoup, est excellent. » Alors il se tourne, va auprès de mon cheval, l'attache, et lui donne à boire et a manger.

Quand j'eus fini mon repas, je fis mes ablutions, et ma prière. Puis je m'assis, je me penchai appuyé sur le coude. J'étais entre le sommeil et la veille lorsque je perçus un léger bruit vague. C'était une jeune fille qui arrivait du cœur de la vallée, fille ravisante dont la beauté cul fait honte à la face du soleil. Le pâtre se lève subitement ; il court vers ccH«

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chère enfant ; il salue; il baise la lerre devant elle; il l'accoste; cl les voilà qui se délectent à causer, h se questionner. « Cet homme est Arabe pur, pensai-jc alors ; et c'esl-là probablement une parente qu'il ne peut épouser. »

Je feignis de dormir; car déjà je n'avais plus sommeil ; la curiosité m'excitait. Les deux jeunes gens continuèrent, ne cessèrent plus leur entrelien, leur charmante conversation, leurs douces et bienheureuses plaintes, leurs tendres soupirs ; tous deux s'adressaient aussi de gracieuses réprimandes. L'aurore, apparut ; le pâtre enlaça dans ses bras sa bien-aimée, l'embrassa d'un délicieux baiser ; tous deux soupirèrent du fond de l'âme; le pâlre pleurait ; la belle enfant pleurait. «< Chère, cousine, dit mon Arabe, je t'en supplie au nom du ciel ! ne tarde donc plus à venir, comme lu as tardé celle nuit. — Cher cousin, ne sais-lu donc pas que je dois attendre que les jaloux grondeurs, les espions aient fermé l'œil et soient bien endormis? Sans cela... —Oui, oui, tu as raison; mais.. » Et il lui dit adieu. Elle partit ; chacun d'eux se retournait à loul moment, soupirail. El le pauvre garçon pleurait, et la pauvre fille pleurait. Moi aussi je pleurai, tant j'étais attendri. « Par Dieu ! dis-je en moi-même, je ne veux pas quitter sitôi cet Arabe ; il faut que je lui demande de me garder comme hôte encore la nuit prochaine. Je suis curieux de voir ce que feront ces deux amants si inquiets. »

Dans la matinée, je dis donc au pâlre : « Que Dieu dispose de m;» vie pour loi ! Tu sais que toute action a sa valeur par sa fin. Hier, j'ai eu une fatigue excessive ; je désire me reposer encore aujourd'hui auprès de loi. — A ion gré ! à ton bon plaisir ! Demeurasses- tu ici le resle de la vie, lu me trouveras toujours comme il te plaira, prêt à te satisfaire. » il avait à peine achevé ces paroles que le voilà qui va prendre un mouton et l'égorge. Il arrange et allume le feu, fait rôtir la hèle, ensuite me la présente au repas. Nous mangeâmes,

avec cette différence que lui mangea comme quelqu'un qui n'a pas envie de manger, .le passai la journée avec mon pâtre ; en vérité, je n'ai vu homme au monde plus soigneux de son troupeau, plus bienveillant, plus affable, plus aimable dans ses paroles. Mais il était sous l'obsession cl l'ivresse de l'amour. Je ne parlai point de ce que j'avais aperçu. Quand la nuit fut venue, je me plaçai sur la couverture qui m'avait été étalée par terre, je m'acquittai de ma prière, et j'annonçai que j'avais envie de me coucher, attendu la grande fa ligue que j'avais eue la veille. « Dors, mon ami, me répondit le pâtre, dors bon sommeil. >

Je feignis encore de dormir; je ne dormis point.

Mon homme se tint coi, à attendre. Un peu de la nuit était passé, et la jeune Glle n'était pas arrivée ; elle était en relard ; le moment du rendez-vous était écoulé. Le pâtre s'inquiéta, se tourmenta ; il n était plus a lui-même ; sou inquiétude s'exaspéra ; et il pleurait. Puis il s'approcha de moi, me secoua doucement, car je lui paraissais endormi, a Ami, me dit-il, n'as-tu pas vu la jeune fille qui m'a promis un rendez-vous, qui est venue ici hier ? — Oui, je l'ai vue, répondis-je. — Eh bien, celle belle enfant-là, c'est ma cousine ; elle m'est chère comme rien ne m'est cher au monde ; je l'adore, je l'aime; elle aussi, elle m'aime bien, plus encore que je ne l'aime. Son père m'a refusé de me la donuer en mariage parce que je suis pauvre, sans bien ni maille. Il fil le dédaigneux et le fier a mon égard. Je me décidai alors à être berger, à cause de ma chère et belle cousine. Elle me vient visiter chaque nuit ; le moment où elle arrive toujours est déjà loin ; mon cœur n'y lient plus d'impatience, d'inquiétude; il me dit, je ne sais pourquoi, qu'un lion doit avoir dévoré ma chère amie. » Puis il ajouie tes deux vers :

« Eh quoi ! serait-elle donc morte, qu'elle ne vient pas

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