MUETTE
< Sallâmah el-Zarkâ a blessé mon cœur d une blessure profonde, durable comme la durée des temps, éternelle ;
« La plus habile science du monde ne la saurait fermer; comment fermer une blessure d'amour dans le cœur?
« Comment? si ce n'est par l'union à l'objet adoré qui a ainsi déchiré mon cœur de ces blessures douloureuses cl poignantes. »
Les vers et la musique de celle sorte de lai de tendresse sont de la composition d'un appelé Mohammed flls d'EI- Aehath. Le chonl en était sur le rythme grave léger el premier, sur la tonique de la corde du doigt annulaire.
Probablement il s'agit, dans les désignalions de tel doigt, du ton simple d'une des cordes du tétracorde. Je l'ai déjà dit, le système des combinaisons musicales des anciens Arabes est désormais perdu. On ne le retrouvera, peut-être, que dans le système musical des anciens Grecs, cl quand un maestro se sera occupé pendant quelques années de l'élude de l'arabe ; ce maestro-là ne se trouvera probablement pas de longtemps. Avouons du reste que le profil ne vaudrait pas la fatigue et la patience qu'il faudrait pour ces élucubralions. C'est de la curiosité pure; de l'utilité, je n'en aperçois guère.
475 EMIMES AltABES
Je retourne à noire ariette e( a la belle Sallâmah el-Zarkâ ou Sallâmah la bleue, c'est-à-dire ici, je crois, la bruuelle,au beau teint bruni, de cette chaude teinte de lionne audalousc que nous chantait, il y a quelque vingt ans, une vive canlilène française.
Sallâmah appartenait à Ibn Hâmin. Elle était musicienne et chanteuse. Le poète musicien et chanteur Mohammed fils d'El-Achalh s'énamoura d'elle. Il était de Koûfah et de la jeunesse élégante de cette ville. L'expression arabe est exactement le synonyme de gentleman, gentilhomme.
Un certain Maâd, du llédjâz, le caractérise eu quelques mots. « J'entrai un jour, dit-il, chez Ibn Râmîn, et je le trouvai avec la Brunetle et ses compagnes. Auprès de ces deux charmantes esclaves était un jeune homme brillamment vêtu, musqué, parfumé, qui leur faisait répéter et apprendre un chant. « Quel est donc ce beau garçon? demandai-je. — C'est, me répondit-on, Mohammed ûls d'El-Achalh. » Quand nous sortîmes, je le priai de venir jusque chez moi. Il m'accorda cette faveur. Je le priai ensuite de rester quelque peu. Il y consentit. Je ûs servir à manger, a boire ; nous eûmes bonne chère. Je proposai à mou nouvel hôte de lui chanter des airs de musique hédjâzienne ou du rhylhme hédjâzieu. « Avec grand plaisir je les entendrai, reprit-il. De plus je te demanderai de me les répéter et de me les apprendre. — Très volontiers; je le ferai avec la plus grande joie, de tout mon cœur ; à une petite condition, c'est que lu m'apprennes aussi quelques chants de la composition ; ce sera un viatique de bonheur pour moi ; j'en charmerai mon voyage en m'en retouroanl au Hédjàz ; ensuite j'en ferai le ravissement de mes concitoyens. » Notre conveniion fut facilement agréée. Enlre autres chants de sa composition, paroles et musique, que j'appris, est la canlilène que voici :
•1 Mon ami, il est revenu cet amour qui s'était en allé .
OKPLIS l/ISLAMISMK 473
un moment, qui remplissait mon cœur de si délicieuses émotions.
« Sallâmah a réveillé ma passion, Sallàmah dont je nai pu obtenir uu instant de bonheur.
« Oui, plus on me blâme d'aimer Sallâmah, plus, en mon cœur, mon amour l'admire (1). »
Puis cet autre chant où notre beau poète se lamente de ses Insomnies amoureuses et des sévérités de sa chère Brunette :
« Que celle qui a fait envoler mon sommeil, rende donc le repos à mes yeux !
« Qu'elle guérisse donc mon corps malade, celle qui par ses rigueurs accroît mes souffrances !
« Un regard que mon œil jette sur elle fait bouillonner tous mes désirs.
« Cruelle! elle a laissé mon cœur accablé de tristesse, éperdu d'amour. »
Mohammed flls d'EI-Achalh me transmit d'autres chants de sa façon. J'ai rencontré ^nombre de gens qui les attribuaient h des compositeurs anciens.
Ibn Râmîn, dont le nom complet est Abd el-Mélik ibn Râmin, c'esl-a-dire (ils de Ràmin, était un riche habitant de koùfah. 11 avait trois esclaves chanteuses. Sa'dah, Robeïhah, et Sallâmah el-Zarkà. L'admiration que tant de (bis inspira leur talent, l'amour qu'inspira tant de fois leur beauté, les entraînements amoureux que renouvelait si souvent la gracieuse et agaçante coquetterie de leurs personnes et de leurs voix, ont inspiré aussi les éloges des poètes. Ce ne fut point un empêchement — bien au contraire — pour Ibn Ràmin de vendre ces brillantes artistes ses esclaves. Il vendit Robeïhah a un certain Mohammed ûls de Solcïmân, pour la simple
[ Il y a enrore un vers à < e « liant. Mai». <lan*le Wxtc arAhf. rr vers a une lacune »t je ne voit '•«mmeiii I* remplir.
m FEMMES ARABES
somme de cent mille drachmes, ce qui valait loul bonnement environ trente-trois mille francs, somme énorme pour ce temps-là. Il parait que dans tous les siècles et tous les pays, les talents et la beauté des cantatrices se payaient, se payent, et se payeront à grand prix. Le nouvel acquéreur de Robeïhah en fil sa concubine légitime. Sallâmah el-Zarkâ devint la propriété et la jouissance d'un appelé Djafar fils de Soleïmân. Elle fut achetée quatre-vingt mille drachmes.
Sa'dah était plus belle encore et plus séduisante que Sallâmah. Un certain Ismaïl raconte ceci. « J'allais assez souvent chez Ibn Râmin, dit-il ; et j'avais le bonheur d'entendre ses deux charmantes chanteuses, la Brunette et Sa'dah ou Félicité. Sa'dah avait plus de grâce et plus de séduisant que Zarkà. Je fus bientôt épris de Sa'dah, et elle s'en aperçut. Elle savait écrire. Je lui lis parvenir quelques lignes dans lesquelles je lui traçais mes plaintes d'amour, ce que j'avais au cœur pour clic. Elle me fil des promesses, me donna des espérances. Une autre fois je lui envoyai par une servante aflidée un papier où je veuais de tracer des vers, tels quer*
« Seigneur du ciel ! quoi ! Ibn Râmin a une superbe
génisse ; et nous, nous n'avons que de misérables bidets. « Sa'dah, 6 si tu réponds généreusement à mon amour,
je suis rendu à la vie; si tu me refuses tes tendresses,
au moins laisse-moi des illusions. »
La servante revint et me dit : « Elle a relu et relu encore vingt fois ton papier, et à chaque fois elle souriait d'un sourire de plaisir lorsqu'elle répétait ce vers :
« Sa'dah, 6 si tu réponds généreusement à mon amour,
je suis rendu à la vie ; si lu me refuses les tendresses,
au moins laisse-moi des illusions. »
Sa'dah m'écrivit alors cet brève et succulente réponse : « Loin de moi, bien loin la pensée de te laisser de vides illusions ! Non; j'irai a loi, j<> sciai près de toi; je te chanterai
m-PUIS LÏSLAMISMK 475
mes plus beaux chants, de ma plus belle voix ; je le réjouirai de mes jeux ; je serai toute à la volonté, toute à toi. *> Elle vint en effet me trouver, me ravit de ses grâces et de ses chants ; elle me donna tout le bonheur que je désirais. »
Abou l-Sabâh rapporte un petit fait qui indique un de ces raille traits dont se compose la nature gaîmenl avide des chanteuses, des femmes de plaisir, des maîtresses dont les talents et les agaceries lèvent à chaque moment, s'il se peut, des impôts imprévus sur quiconque les admire ou leur sourit, impôts pris par une force gracieuse à laquelle on n'ose, même malgré bonne intention, opposer de résistance. Dans ses rapports privés avec l'homme a qui elle n'appartient ou ne veut appartenir que par la loi du plaisir, ou de l'amour, ou de l'ambition, non par la loi de la propriété, ou du mariage, la femme a une puissance excessive, et est spoliatrice aussi souvent qu'elle le veut, tant qu'elle a sous son charme l'homme qu'elle a touché ou entraîné. Pendant telle durée de temps dans la période d'un amour, l'homme est toujours un humble sujet, un obéissant servitejir, un trésorier qui peut-être épuisera son trésor jusqu'au fond, un hère dévoué, qui, lui demandâton de l'usnée humaine, irait rechercher tous les crânes de pendus, tous les os mousseux du monde.
Mais j'allais m'oublicr en digression ; je tourne court, et je prends le récit d'Abou l-Sabâh.
« Je me rendis un jour, dit-il, chez Ibn Râmin avec un Korcïchidc de mes amis. Un instant après que nous fûmes arrivés, Ibn Râmin nous envoya Sallâmah et Sa'dah. Nous étions là depuis quelque peu de temps, jouissant de la vue cl des chants des deux belles esclaves, lorsque mon Korcïchidc lut obligé de nous quitter un moment. Il sortit, laissant sur sa place son moulraf ou manteau léger de forte soie rayée- Sa'dah s'empare du moulraf, se le passe sur le dos et disparaît de la chambre où nous étions. I,c Korcïchidc rentre ;
i7C FKMMES ARABKS.
Sa'dah rcnlre aussi, ayant le inoulraf qu'elle rapporte, mais qui est devenu une sorte de tunique flottante quoique un peu courte, et (elle qu'on les porte, l'extrémité inférieure jouant par dessus les grands et larges pantalons des femmes. En paraissant, Sa'dah s'exclame d'un ton de gailé et de rire malin : « Voyez-vous? Est-il possible de se transformer plus vite que ce moulraf en une tunique élégante ? — Sa'dah, dit subitement le Koreïchide, la tunique est à loi. » Moi, j'avais une grande écharpe ptiée en double (1). Je me levai aussi, peu après mon Koreichide et pour le même motif. Je me jetai mon écharpe autour du cou et m'en drapai comme é'babilude. J'allais pour sortir. • Laisse ton écharpe, me dit Sa'dah. — Non, non, répliquai-je, je ne la laisse pas ; j'ai peur qu'elle ne passe immédiatement à Tétai de parapluie. » Sa'dah sourit d'un air malin cl ne répondit mot. »
Maintenant, ressaisissons la trace de la brune Sallâmah et de son amant le lils d'EI-Achath. Il donnait des leçons de chant à cette vive et spirituelle esclave.
Or donc, un jour, le beau musicien de Koûfah arrive chez Ibn ftâmin. Sallâmah vient trouver le Cls d'El-Achath dans la pièce où il est entré. 11 se met à faire chanter l'esclave, a lui répéter une canlalille. Tout en suivant la leçon, il remarque une des esclaves au service des chanteuses d'ibn Ràmin, et admire la beauté de cette jeune fille. Brusquement il change de chant et de paroles ; il improvise les vers et le chant de cette petite ariette :
« Dis à ma chérie quo j'envie le bonheur de lui plaire.
Sache-le, toi, ma belle ; tu es, à présent, ma confiance,
mon espoir.
« Oui, j'ai besoin de toi, de ton aide ; dis-moi ce que tu veux de diflicile, de pénible, je ferai tout pour te plaire. »
, 1 >Le» Arabe» te drapent souient, en Orient, avec une sorte de grande et large écharpe ou longue pire? d'étoffe, qu'ils ramonent »ur \* poi(rin«\ Mtr le dos. *oiié un bra» elr
I»KI»US l/ISl AMISMK Ail
El-Zarkâ comprit de suite la pensée et le désir de son chanteur ; et sur l'instant même elle lui donna en cadeau la jeune esclave. Mohammed, heureux, reçut le présent et l'emmena aussitôt chez lui.
Sallàmah était de ces beautés qui ont au moins autant d'imposant que de séduisant. « J'ai vu chez son maitre, dit Soleïman el-Khaehchàh, Sallàmah fort jeune encore. Elle était alors esclwe de service domestique. Sa gorge naissante soulevait et repoussait un peu son léger vêlement et l'éloignait «le la poitrine. A la lèvre de cette jolie hrunette était une charmante trace de folle moustache noirâtre et comme un petit trait de musc qu'aurait gracieusement promené sur la lèvre une main habile et coquette. Des sourcils comme une ligne délicieusement arquée et tracée à la plume. C'était un ravissement ; c'était à bouleverser l'esprit, à éblouir les regards ; c'était à ne le pouvoir décrire. « Quelle est donc cette belle enfant ? m'écriai-je. — Ah ! me dit-on, c'est El-Zarkâ. » Mohammed ibn el-Achath l'exerçait a chanter, lui enseignait la musique. En ce moment-là, il lui apprenait le chant suivant, dont il avait composé les vers et la musique. Le motif de ces vers avait été le départ d'Ibn Râmin pour le pèlerinage. Ibn Râmin avait emmené avec lui toutes ses esclaves. Le fils d'El-Achalh exprimant sa peine d'avoir été privé, pendant ce temps, du plaisir de voir Sallàmah qu'il aimait, avait dit :
« Ibn Râmin ! quel état de chagrins que celui de ces deux amants malheureux !
« Tu les as laissés morts, bien qu'ils vivent ; tu leur as donné en breuvage les deux affreuses amertumes {\ ).
« Tu es parti bien loin en nombreuse caravane, avec des chameaux des contrées de Médine et de l'Yémen.
;l|La coloquinte et l'absinthe poulique; c'est à-tlitf tu le* as abreuvés de plus
♦78 H. M Ml. S Ali A lit S
* O chamelier qui conduisais la troupe, tu nous as brisés ; homme sinistre qui as jeté le trouble et le souci au sein des amants !
« Tu as séparé des cœurs comme on n'en vit jamais; tu les a consternés comme à l'aspect du buffle sauvage. » Djafar fils de Soleïmân acheta, avons-nous déjà dit, la Sallâmah, la brune chanteuse, pour quatre-vingt mille drachmes. C'était sous le règne du kalife El-Mansoùr (1'Almanzor de nos chroniques d'Orient), l'aïeul de Hâroûn el-Kachid. Ce Djafar était fou de celte chanteuse. Il se garda bien d'informer son père de celte exorbitante acquisition. Soleïmân était alors gouverneur de Basrah. Un certain Abd Allah souleva un mouvement insurrectionnel dans celte ville. Soleïmân arriva à l'improviste chez son lîls et surprit les deux amants en tête à tète musical. On cacha vite la mandoline sous le lit, et Zarkà disparut. Le père approche de son fils et : * Quoi ! lui dil-il, dans la situation critique où nous sommes, quand nous avons le danger au-dessus de nos tètes, tu as la sottise d'acheter une esclave pour la folle somme de quatre-vingt mille drachmes ! » Le vieux père laissa éclater sa colère et son indignation contre son fils. Au plus fort de l'orage, Djafar fait signe de l'œil à un serviteur debout près de lui ; le serviteur va aussitôt chercher Sallâmah et la conduit devant Soleïmân. Alors, de ses bras elle lui enlace le cou et elle l'embrasse, elle le conjure de s'apaiser, elle le comble desouhails de bonheur ; elle l'émeut, le pénètre de sa voix caressante, de ses spirituelles et adroites supplications, de la grâce de ses paroles. Le père resta stupéfait, enchanté, muet. Il sortil désarmé. Plus jamais il n'articula un mot de reproche à son fils à l'endroit de la chanteuse.
Depuis longtemps déjà Sallâmah était chez Djafar, lorsqu'un jour il s'avise de lui dire : « De tous ceux qui foui aimée, est-il quelqu'un qui ail obtenu de loi un téle-à-lèle
DUM IS I. ISI AMISMK i7!»
secret, ou un baiser ? • A celle question si inattendue, Sallàmah craignant que Djafar n'eut été informé récemment de quelque petite licence qu'elle se serait permise en présence «le témoins indiscrets ou imprudents, ou qu'autrefois il n'en eût eu connaissance, répondit : « Non, certainement ; il n'y a que Yézid fils de Aùf, le changeur ; il n'y a que lui qui m'ait embrassée, mais un seul baiser, et il m'a glissé alors dans la bouche deux perles magnifiques, que j'ai vendues quatre-vingt mille drachmes. » Djafar n'ajouta pas un mot. En lui-même il sentit une colère jalouse. De ce jour, il s'attacha à la piste de Yézid, rusa, le suivit jusqu'à ce qu'il le trouvât sous sa main et le fit mourir sous les coups de fouet.
Un appelé Abd el-Rahmàn a retracé la scène pittoresque qui donna les deux perles précieuses à Zarkâ. < J'écrivis à Ibn Râmin, a-t-il dit, pour lui demander la permission de me présenter chez lui. Il me répondit que déjà Raùh fds de Hàlim avait fait auprès de lui la même démarche. • Et, ajoula-til, s'il ne te déplaît pas de te trouver avec lui, tu peux venir. » Je pars; nous accourons Raùh et moi, comme se précipitent deux chevaux à une course intéressée. Nous nous rencontrons en chemin ; Raûh se jette à mon cou, m'embrasse. « Où vas-tu ? me dit-il. — Je vais où tu vas. — Parfait ! s'écrie-t-il ; allons. • Nous arrivons ; nous entrons. Yézid fds de Aùf était là. • Rienlôt parait El-Zarkâ, vêtue d'une mantille et d'une sorte de cafetan d'un superbe rouge de rose ; on eût cru voir le soleil embrase se levant entre la tête et les pieds de la belle chanteuse. Elle nous éblouissait. Presque sur ses pas vient le serviteur qui l'accompagne ci qui précédant Ibn Ràmin sert de guide et d'huissier. Ibn Râmin parait ; déjà Zarkâ chantait ; il s'arrête à la porte et attend qu'elle ait terminé. Quand elle a fini, elle tourne la tête du côté de son maître et lui dit : ► Reste, reste. —
m KKMMKS AKABIS
boniment ! reprit Yézid ; sur la porte '.' — Eh bien ! tais-le entrer. » Ensuite Yézid s'approche de Sallâmah et soudain l'amour le saisit au cœur ; il multiplie ses tendresses à la sémillante chanteuse. Elle s'anime d'une teinte d'amour, se prodigue en agaceries légères et coquettes pour Yézid, pour lui seul. Nous, nous sommes exclus de ces faveurs. Tout était donc entre eux deux. Yézid enivré de ces préférences, se passe la main dans le vêtement et retire de la poche deux perles. « Vois, belle Zarkâ, dit-il ; je suis à tes volontés ; pour toi je sacrilierais tout. Je te jure qu'hier ces deux perles ont été payées,' argent sonnant, par moi, quarante mille drachmes. — Que veux-tu que je fasse pour te plaire ? — Que tu chantes pour moi. »
Et elle chanta une ravissante ariette ; et ajouta après cela : « Mon cher Yézid, je l'en prie, donne-moi maintenant tes deux perles. — Si lu veux, par Dieu ! je le les donnerai. — 4e veux, je veux ce que lu veux. — Ecoule. J'ai juré par le serment le plus sacré, serment qui oblige ma conscience, que je ne passerais ces perles qu'à tes lèvres avec mes lèvres. » Alors Raûh s'approche à la hàlc de Yézid. Moi, pour détourner Raûh de se mêler de l'affaire, je lui dis : « Est-ce que tuas à chercher quelque chose dans cette chambre ? — Oui, certainement. — Laisse-les, repris-je vivement, laisse-les ; ils sont en marché, comme tu le vois ; et chacun d'eux en veut retirer profil. » A ce moment Ibn ttâmin s'était levé, avait appelé, et était sorti tranquillement. Nous restions nous quatre.
C'est alors que Sallâmah redil à son Yézid : « Eh bien ! donne, donne-moi ces perles. » El soudain il se met à marcher sur les genoux et sur les mains, en tenant ses deux perles entre les lèvres, o Les voilà, dil-il à Zarkâ, les voilà, ces deux belles perles. • Et il s'éloignail de la coquette chanteuse, a droite, à gauche, provoquant par là de plus nombreuses agaceries, de plus nombreux essais d'attraper les
DEMIS L'ISLAMISME. m
perles, de plus nombreux baisers. Ce jeu, celle lulte fiait des plus bizarres, des plus comiques. Il fallait conquérir le prix, aux conditions acceptées. Sallâmah fait un signe des veux à une esclave qu'elle avail debout à côté d'elle. L'esclave quille sa place comme pour sortir et aller chercher quelque chose; mais subitement elle se retourne du côté de Yézid ; alors il s'approche, il s'éloigne, prolongeant ainsi le jeu. L'esclave se jette (oui à coup sur Yézid , le saisit par les deux épaules, le relient ferme en place, jusqu'à ce que Sallâmah de ses jolies lèvres lui eut pris les perles de la bouche. La belle toute agitée,, un peu confuse, avait la sueur qui lui perlait au front. Zarkâ retrouve bien vile son assurance, nous donne à voir dans son regard qu'elle a désormais rétabli l'aplomb de sa volonté, s'adresse à Yézid, et : « Te voilà, dit-elle, te voilà vaincu, le sabre enfoncé dans les reins. — Par Dieu ! ce m'est parfaitement égal; de ce je n'ai souci; le délicieux parfum que j'ai recueilli de tes lèvres me restera à l'odorat comme un éternel arôme, tant que je vivrai.
Voilà un de ces jeux, de ces instants de folie abandonnée qu'inspirent et enjolivent les capricieuses amours, les tendresses pour les chanteuses. Ce fut là le crime anticipé, assez peu grave, qui par la suite suscita la jalousie rétrograde de Djafar fils de Soleïmân et coûta la vie à ce Yézid. Petite cause pour un grand effet. Rien plus que l'amour, étonnant microscrope, ne grossit les choses, n'exagère les actes, ne centuple les culpabilités aussi bien que les qualités, les laideurs et les grâces, les craintes et les espérances, le passé, le présent et l'avenir.
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Continuons do reproduire ce que les chroniques racontent encore de notre spirituelle chanteuse, l'artiste aux deux perles N qu'elle ne peut résiste* a cueillir de lèvres viriles avec lesquelles elle ne devait pas communiquer.
Le premier fait que nous allons lire m'étonne d'autant plus que la censure et la réprobation de l'art sont venues du kalife And el-Mélik fils de Merwân, ce kalife si pittoresque, si artiste lui-même, si ami des gaîtés, des vers, des femmes, des jeux et des plaisirs.
Or donc, voici.
Ahd Allah lils de Djafar alla visiter ce kalife. And Allah prolongea quelque temps son séjour au palais. En une soirée, à travers une conversation vive et animée on vint à parler musique. Tout par un coup, Ahd el-Mélik se prend à dire : t Kn vérité, il n'est rien de plus bas et de plus accusablc que la musique, rien qui énerve autant les facultés généreuses, rien qui épuise davantage le sentiment d'honneur, rien qui réussisse mieux à détruire la noblesse d'à me, la dignité de l'homme, rien qui déprécie plus complètement la considération... » A cette diatribe, Abd Allah demeura bouche close. \jd kalife insista sur ses appréciations dédaigneuses; il semblait même les proposer à Abd Allah personnellement, et le provoquer à se prononcer d'une manière explicite. L'assemblée donnait en plein dans la pensée du kalife et en aidait le
ihpus i islamisme m
développement. Enliu, Uni el-Mélik interpelle directement le tils de Djafar : « Eh bien! Abd Allah, dit-il, qu'as-tu donc? Tu n'articules pas un mot dans cet'e conversation? — Qu'aije a opposer, prince des croyants? Moi, je me sens frémir dans ma chair; je vois mon honneur déchiré. — ïléî J'oubliais que toi tu es passionné pour la musique. — Oui, prince, j'aime la musique. — Ouff ! Touffî -Fi! Pouah !) — Eh ! point de ouff! ni de touff! prince;.... certes!... toi-même, il t'arrive bien pire, cent fois pire que cela. — Et quoi? quoi donc? — Quoi donc? demandes-tu ! Un rustre, un grossier, un homme sans conscience, vient te trouver, le débite quelques paroles fallacieuses, menteuses, dénigre el accuse des gens de bien, des femmes honnêtes ; et, en récompense, tu lui donnes un millier de dinâr. Moi, de mes propres et beaux deniers, j'achète une esclave qui me plail ; ensuite je lui choisis quelque belle poésie, de beaux vers ; je les lui apprends ; cl mon esclave me les rend et restitue de sa belle voix. Y a-t-il donc là si grand mal? Y a-t-il un crime? un déshonneur? — Non, il n'y a aucun mal en cela. J'ai été peul-êlre un peu rigide dans mes paroles. — Prince, la musique, les chants, sont des plus beaux ornements de la vie ; c'est le luxe des nobles émotions. »
Une autre condamnation, plus rigoureuse dans ses exigences, s'éleva au nom de la religion.
Lorsque Oihmàn tils de Haiiàn fut installé wâly ou gouverneur de Médine, les hauts chérifs des Koreïchides el des Ansârides (ou partisans et auxiliaires descendants des deux tribus qui s'étaient vouées jadis les premières à Mahomet) se trouvèrent un jour rassemblés chez ce gouverneur. On paria de réformes à opérer, comme toujours on en parle lors de l'avènement d'un nouveau pouvoir. « Tu ne peux rien faire de meilleur el de plus honorable, dit-on à Oihmân, que de bannir de cette ville sainte le chanl el la débauche. » Oth-
•484 FLMMIS AU A III S
mân décida cl publia le bannissement, cl lixa (rois jours de
délai pour l'exécution du décret.
Or. vivait alors à Médine un chanteur poète, nommé Ibn Abou Alik, noble Korcïchide, beau jeune homme, mais très pauvre. Il était absent de la ville lorsque fut publiée la prohibition, l'expulsion. Vers la nuit du troisième jour accordé pour le délai, le chanteur poète revient; immédiatement il va se présenter à la porte de Sallàmah. « J'arrive à l'instant, ditil à la chanteuse, et je m'empresse de te rendre visite, même avant de rentrer chez moi. — Je te suis reconnaissante, reprit-elle, de cette gentillesse de ta part. Mais sais-tu ce qui est avenu depuis que lu l'es absenté? — Qu'y a-l-il donc ? » Sallàmah lui raconle l'affaire de la prohibition et du bannissement prononcés. « Reste sans te coucher, répond l'arlisie poêle ; reste jusqu'à l'aube du jour s'il le faut , jusqu'à ce que je sois parvenu à être admis en présence d'Olhmàn. •>
Ibn Abou Alik part. Il réussit à être introduit auprès du gouverneur. Il s'entretient avec lui, lui assure que le désir de le saluer l'a conduit au palais ; et dans le courant de la conversation, il arrive à dire : < Certainement l'acte le plus honorable, le plus louable par lequel lu inaugures ton autorité, est l'expulsion des chanteurs, des chanteuses et des gens de mauvaise conduite. D'après ce que j'ai ouï raconter, ce sont les alfidés, les personnages distingués dont tu es entouré qui l'ont suggéré cette pensée. A ce qu'il paraît, ils ont élé unanimes. Je me range a leur senliment. Mais voici une circonstance. Je le suis expédié, envoyé de la part d'une femme ; je suis chargé de l'exposer le peu de mois que voici : * J'avais la musique comme occupation de ma vie ; désormais je renonce à cet art, je fais amende honorable devant Dieu. Quant à moi, Excellence, je le prie, pour celte femme, de ne la pas éloigner de cette sainte ville où repose le corps
i>i;pi is l isi.amismi 4s;,
de notre Prophète. — Très bien ! lu m'amèneras celle femme ici. — C'est sans aucun douie le moyen le plus sur de la juger. Tu la verras ; et s'il convient de la laisser a Médine, tu l'y laisseras. — Va, amène-la ici. » Le poète court chez Sallâmah et lui conte rapidement l'entrevue qu'il a eue avec Oihmân.
Sallâmah se voile la figure, prend un chapelet à la main et va se présenter au gouverneur si rigide. Elle s'entretient avec lui, lui parle de ce qu'il a d'ancêtres qui ont laissé des souvenirs vénérés. Il fut ravi, enchanté de la voix et du langage de la belle repentante. Alors Ibn Abou Atik saisissant l à-propos de la situation se hâte de dire d'un ton comme sanctilié : « Je voudrais que ton Excellence entendît comment cette femme récite et psalmodie notre saint Koran. > El Sallâmah se mil, de sa voix émouvante, à inspirer et colorer pieusement la psalmodie des paroles sacrées. Othmàn se sentit pénétré d'un frémissement profond. « Que serait-ce donc, dit le poète en s'ex clama ni, si lu entendais cette femme dans les chants où elle excelle ! dans ses mélodieuses compositions ! — Prie-là de chanter quelque chose. » Et Sallâmah chanta ce vers qui semblait être adressé à elle-même par Oihmân :
« Tu as fermé ma demeure aux peines et aux soucis quand tu y as pénétré, et que tu y as fait apparaître la caudeur de ta parole et de ton front. » Sallâmah modula ce chant avec tant d'an, imprégna sa voix de lant de grâce et d'expression, qu'Olhmân se leva par un mouvement subit, quitta sa place, vint s'asseoir accroupi en face de la chanteuse, et : « Non, s'écria-l-il, non, une femme comme toi ne sortira pas de Médine. — Mais, reprit lu poète, cela paraîtra peut-être extraordinaire; la multitude dira de ton Excellence : « Il permet à Sallâmah de rester a Médine, et il en banni! e! exclu! les atHres. - Kien de cela, répliqua
m FEMMES AKABES
vivement Olhmân ; je permets à loul le monde de rester. » Ainsi la beauté de l'art gagna la cause de l'art.
Le plus souvent ces condamnations contre la musique ne furent que des boutades éphémères, des accès d'irréflexions et même de contradiction, des inspirations fugitives de lubies dévoles, des colères de rigorisme abrupte et illogique. Ainsi, ce même Abd el-Mélik fils de Merwân, dont nous signalions la critique si âpre contre la musique, les musiciens, les chanteurs et les chanleuses, avait dans son palais ses esclaves cantatrices. C'était le temps où les femmes esclaves étaient parées en reines pour l'ornement des palais, pour réjouir les heures des Grands, pour décorer les solitudes ou les loisirs, ou les assemblées intimes des souverains et des puissants. Ce même Ibn Abou Atik l'ami d'Abd Allah fils de Djafar. desquels nous venons de parler, a laissé un souvenir de la manière dont Abd el-Mélik arrangeait ses moments de repos el de rien faire. Voici comment la tradition expose le récit.
Abd Allah parla dibn Abou Atik au kalife Abd el-Mélik, lui en dépeignit la pauvreté, le dénument, la famille nombreuse et souffrante. Le kalife ordonne à Abd Allah de lui envoyer ce poète musicien. Abd Allah s'empresse d'aller chez son ami el l'informe de l'entretien qui eut lieu avec le kalife. Le poète va se présenter au palai.s; et il trouve le kalife accroupi entre deux superbes esclaves qui, debout, et se balançant doucement comme deux souples rameaux de ben, agitaient chacune avec une grâce délicieuse un éventail avec lequel elles rafraîchissaient leur maitre. Sur un des deux éventails étaient peints en lettres d'or les vers suivants :
« J'apporte un léger souffle d'air ; avec moi joue la pudeur rosée.
■ le sers de voile pour cacher la bouche amoureuse qui rient prendre un baiser.
nilPlIS I. (SI.AMISMK 4H7
< Je suis le secours favorable du convive qui chante, ou qui improvise les vers (1). »
Sur l'autre éventail étaient tracés en or ces vers :
* Je suis charmant dans la main d'une belle ; mou séjour est le palais du kalife.
< Je ne sieds bien qu'à la beauté et à la grâce ;
< Ou à l'esclave choisi, souple et dégagé comme une * belle esclave. »
Quand je considérai ces deux admirables tilles, a dit Uni Abou Atik. je fus pris d'un éblouissement, je vis le monde s'obscurcir, tant je fus troublé et bouleversé. Je ne pensai plus du tout à ma triste misèr,e, et je me dis : « Oh ! Si ces deux magnifiques créatures étaient à moi, habitaient avec moi, toutes nos femmes ne seraient à mes yeux que de ehétives pécores î • A chaque fois que je reportais mon regard sur ces deux bijoux, je me représentais les délices du paradis. Et quand à ma pensée surgissait le souvenir de ma femme, et certes je l'aimais ma femme, il me semblait être un damné de l'enfer.
Or donc, le kalife m'avait appelé pour me témoigner son regret de me savoir si pauvre, si malheureux. Le récit d'Abd Allah l'avait impressionné. Mais moi, dans l'émotion où j'étais, je me décrivis comme un homme dans l'aisanccet la richesse. Le kalife fut enchanté de mes paroles, de ma description, et en même temps peu satisfait du mensonge dont je semblais si élourdiment accuser mon ami. LorsquWbd Allah retourna chez Abd el-Mélik, celui-ci lui reprocha de l'avoir trompé ir mon endroit et lui répéta les doucereuses hyperboles que j'avais débitées. « Il en a menti, répondit brusquement Abd Allah en appuyant avec force sur le mot, il en a menti, prince. Lui î à son aise ! Mais c'est l'homme le plus dénué de tout ;
ri) l»'or»lln.iirr, Iv chanteur et a»->i\v <l>rliim;i(rui, loixju'iW rhantonl, on île i.ilcnt le »«••«. sr mr-U<*nl la m.iin «mi un r<l>jii k «urfa^o rts,t / pr«>« uV I»
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personne clans loul le Hédjùz n'a plus Itesoin «pie lui du plus mince de tes bienfaits, bien loin qu'il soil dans l'abondance.»
Abd Allah, dès qu'il fut de retour de chez le kalife, m'appela. Je partis de suite et aussitôt que je l'abordai : « Quelle diable d'idée as-tu eue, me dit-il d'un ton d'humeur, de me démentir auprès du kalife? A quoi pensais-tu? — Ah! si lu m'avais vu, mon cher ami, dans mon bonheur, dans mon éclat ! J 'étais là entre le soleil et la lune. En telle position, pouvais-je crier pauvreté, chanter misère ? Non, c'était impossible ; ce m'a semblé de suprême indécence au inoins pour ma personne, sinon pour mes intérêts. » A cette réplique, Abd Allah souril ; il était d'ailleurs en situation de gaité ; il buvait ; devant lui était une énorme coupe dans laquelle brillait un liquide parfumé de musc et de camphre. « Ensuite, me demanda Abd Allah, qu'y a-l-il eu? Comment cela s'est-il terminé? — Eh bien, j'ai reçu en cadeau les deux esclaves, deux filles magnifiques. — Alors, mon ami, bois un coup. » Sur ce, je prends la coupe, je hume et j'avale une superbe lampée. • Encore un coup, me dit mon ami. — Non, répliquai-je ; cela suffît. > Et Abd Allah s'adressant à uue esclave qui était près de lui * « Chante-nous, lui dit-il, une • canlilène. Voilà mon ami qui a reçu du kalife deux jeunes tilles sémillantes, gracieuses, gazelles admirables de beauté. Donne-nous-en la description, chante-nous la richesse et la puissance de leurs charmes. » L'esclave fait vibrer une mandole, anime un prélude pétillant, et nous chante ces vers i
« Je ne puis plus garder mes promesses de réserve envers elle, cette brune beauté, svelte comme une jeune cavale aux flancs élancés.
« Son sein arrondi s'élève sur sa poitrine comme sur un beau ciel étincelanl de lumière.
« Femme enchanteresse ! qu elle appuie sur ses charmes
!>KPUIS L ISI AMISMK 181)
un homme qui vient de mourir, et il se lèvera ; il n'y aura plus à le porter au tombeau.
« El la foule de s'écrier à celle étrange résurrection : « Miracle ! miracle ! le mort est revenu a la vie ! » Ces vers me remplirent de joie et de volupté, a dit Ibn Abou Atik ; j'étais dans le ravissement. Je saisis alors la coupe; je bus une longue gorgée, et une autre encore ; et je me lançai h chanter de loule la puissance et la sonorité de ma voix :
« On m'a fait toire ; puis on m'a dit : « Ne chante pas. » Mais si aux montagnes de Honaîn on avait Tait boire ce que l'on m'a fait boire a moi, elles auraient chanté. »
Les deux belles esclaves d'Ibn Abou Atik devinrent sa forlune.
EUIIâdv et Ilâroûn cl-Rachid désignés à la succession «te I emplie. — Kl llùtly euvoie a la recherche d'une esclave pour concubine. AM Allah charge de celle mi fiston ; voyage a ce sujcl Le vuir Habi". — Fcle kalfCnle; Isliak ; l'esclave Radvr. Raebid en danger; Khauaran sa mère. Ilâroûn kulife. Fin de Rider.
Maintenant, pour entrer dans l'époque de Ilâroûn el-llachid, passons par un récit qui nous dessine quelques traits caractéristiques, qui nous apprenne un peu comment les souverains de l'islàm en agissaient, quand ils le voulaient, pour leurs besoins de plaisirs, et comment aussi les audaces fémi nines du sérail traitaient trop souvent les princes et savaient les faire disparaître en quelques instants, lorsqu'elles en avaient l'envie ou en croyaient voir l'utilité. Ce sera en même temps l'histoire aulique de l'installation de Ilâroûn el-Kachid an kalifal.
4îlO FRMMES ARABKS
Le kalife El-Madhy avail réglé la succession de ses deux lils au pouvoir. Il avait déclaré sou (ils aîné El-Hàdy son successeur immédiat ; et après ce dernier devait régner El-Râchid, à l'exclusion de tout autre héritier direct d'EI-Hàdy. La mère de ces deux princes fut Khaïzaràn. Elle montrait plus d'affection pour Hàroûn que pour El-Hâdy. Celte affection, et surtout la disposition testamentaire qui assignait et assurait le kalifal à Hâroùn el Râchid après El-Hàdy, furent une cause d'animosité entre les deux frères... Mais suivons les détails du récit arabe. Je lextrais du roman historique de Dclbèmeh etc.. dont j'ai déjà dit quelques mots. La traduction de ce récit présentera, par cette occasion, un échantillon de la manière dont est raconté ce roman si intéressant, quoique si long.
El-Hàdy, quatrième kalife de la dynastie des Abhàcides, éleva au vizirat Rabi' (ils de Soheil, après que furent apaisées et pacifiées les guerres avec les Roùm et que l'empire kalifa] fut rendu au repos. Rabi' était homme d'intelligence et de raisonnement.
Un jour, le kalife appelle son vizir et lui dit : « Fils de Soheil, il me faut une femme, une esclave, mais qui ait la grâce, les charmes, les formes, les proportions de la beauté la plus recherchée; et cette esclave, je l'admettrai à ma couche, elle me sera comme épouse. — Prince, répondit Rabi', ton père t'a laissé au moins quatre cents femmes esclaves. Choisis parmi elles celle qui te plaira le mieux et admets-la à l'honneur de ta couche. — Nous allons voir. » On lit passer toutes les esclaves devant le kalife. Pas une ne fut assez, belle, assez parfaite à ses yeux. • Eh bien ! prince dit alors Rabi', alin de pouvoir rencontrer ce que lu désires, il faut que tu envoies en quête par tous pays et vallées, par tous parages et coutrées. — Fort bien ! mais je crains que l'on ne trouve pas ce que je veux; j'ai peur d'en rester à de stérilesdésirs. — Tu n'as qu'il enuner a la recherche dans les grandes
I>KPUIS l.'ISLAMISML
villes de l'empire un homme intelligent et de goût, un homme de sens et de^cœur pur et honnête. » Le kalife garda le silenee un moment, et : « Je ne vois personuc de plus propre à cette mission, qu'un appelé Abd Allah (ils de Djérir. — Prince, reprit le vizir, tu es le maître, choisis à ton gré. — Que l'on m'amène le fils de Djérir. »
On s'empressa d'envoyer quérir Abd Allah, et on t'introduisit auprès du kalife. « Abd Allah, dit le prince, je veux lu confier une mission délicate, te charger d'une affaire qui exige toute tou intelligence, la finesse de ton goût et la justesse de ton coup-d'œil. — Emir des croyants, répondit Abd Allah après les démonstrations et les gestes d'un serviteur dévoué, commande, dis-moi ce que lu veux. — Je veux acheter une esclave, mais une esclave comme il n'en est pas une pareille en ce monde, une esclave qui n'ait pas d'égale en beauté. — Je suis entièrement à tes ordres J'irai à la recherche, cl je reviendrai ici; fie-toi à ton serviteur, j'ai l'œil sûr cl bon. — Que Dieu te récompense! » Kl EI-II;ïdy fil compter à Abd Allah dix mille dinâr ou écusd'or pour Tachai en question, et dix mille dinar encore pour les (rais de voyage et autres dépenses. De plus, des serviteurs furent assignés au service d'Abd Allah, et des lettres de recommandation lui furent remises pour les autorités des différents pays et contrées.
Abd Allah reçut l'argent et les lettres et^se mit en roule... Il arriva à Alep. Il demanda où était le marché aux esclaves, s'y fit conduire, s'informa auprès du courtier de ce qu'il y avait à vendre en belles esclaves. On les lui montra toutes ; il n'en trouva aucune a son goûl. Trois jours après, il partait pour Damas. Là encore il ne rencontra point ce qu'il voulait. Il passa en Egypte. Il arriva à une ville assez voisine de Damieltc, àTinnis, si célèbre par la magnificence de ses tissu;-:. Il se rendit chez le gouverneur de la ville, le salua, et lui communiqua ses lettres signées du kalife. Le gouverneur les
m FEMMES ARABES
reçut, en prit connaissance, les baisa el les éleva sur sa lète en signe de respect et de soumission. Aussitôt il lit préparer une demeure convenable à un envoyé du souverain cl pourvut à tout ce qui était nécessaire pour la nourriture et les dépenses d'Abd Allah et des gens qui raccompagnaient.
Abd Allah voulut visiter Tinnis. Il s'informa de tout ce qui se rattachait a celle ancienne cité, de l'état où elle était encore. Il parcourut les marchés et bazars, el alla, bien entendu, au marché des femmes esclaves et a la demeure du préposé inspecteur de ce bazar. Là, il prit de nouvelles informations. Il sortit ; il parcourut la ville cl les environs. Il remarqua le grand lac de Tinnis (aujourd'hui -le lac Menzalch). La surface de l'eau élaii couverte de flambeaux allumés. Il demanda à un jeune homme près duquel il passa, ce que signifiaient ces flambeaux, et C'esl, répondit le jeune homme, la féle du Neiroûz (ou premier jour de l'an) ; les habitants du pays illuminent ainsi le lac pendant trois jours. — Je serais bien aise de parcourir le lac, dil Abd Allah, de jouir un peu du spectacle de celle fêle, de visiter différents points des rives. Serais-tu disposé a venir avec moi? — Très volontiers. » Ils se promenèrent sur le lac.
A son retour Abd Allah revint chez le gouverneur, et lui dil : « Je vais mainienanl parcourir la ville, les grandes rues, les marchés, les divers quartiers; je rencontrerai peut-être ce que je cherche, peul-éire trouverai-je ce qui me préoccupe. » Abd Allah erra de rue en rue, de quartier en quartier. Il s'arrêta en un endroit près d'une maison haule et vaste, précédée d'un grand espace libre, flanquée de perrons élevés, d'angles saillants et solidemenl bâtis. Il s'étonna de l'aspect de celte construction, en admira la hauteur el la richesse architecturale. De celle demeure opulente s'échappaient des senteurs de parfums, comme des odeurs de musc, d'ambre, d'arômes mêlés d'ambre el de camphre. Une grande
DKPUIS L ISI.YMISML 4î)3
entrée prolongée en corridor avait de chaque côté deux lignes de sièges, avec deux tentures tramées d'or, cl des flambeaux rangés en étages. De partout c'était un parfum merveilleux qui instillait au cœur un enivrement délicieux ; on cul dit les vapeurs suaves d'un magnifique parterre élineelant de fleurs, Abd Allah s'approche contre la porte cl demande au serviteur qui s'y tenait assis : « Brave homme, à qui donc appartient cette maison? — C'est répond, le serviteur en fixant l'étranger, c'est la maison de ce jeune homme qui était hier avec loi sur le lac. »
Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, voilà que le jeune homme parait, venant de l'inlérieur de la maison. De suite il reconnaît le voyageur de la veille, et : « Sois le bienvenu ! hôte que la bonne fortune nous amène sans qu'il y ait songé. Arrive, arrive. » Abd Allah, du premier regard, reconnaît son compagnon du lac. Le beau jeune homme avait la face épanouie ; il avait sur la téle le turban du buveur, et il portail pour vêlement extérieur une riche blouse des tins tissus de Damietie. « Entre auprès de nous, continue le jeune homme, tu es des nôtres; que Dieu bénisse la bienvenue et te donne auprès de nous jouissance, aisance el joie ! »
Abd Allah entre ; il traverse les détours d'une demeure considérable; tout y est à souhait ; rien n'y est à blâmer; c'est le bien-être partout. Portes et communications élégantes; le sol esl un brillant cailloutis dans un mastic solide et luisant ; nulle description ne saurait bien dire les détails curieux de £e luxe intelligent.
Au milieu d'une grande salle située au centre de la maison Abd Allah arrive avec son guide et voit dix joyeux convives, tous dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté, comme autant de superbes lunes qui brillent au sein d'une nuit de ténèbres. Chaque convive a devant soi son broc en or avec une coupe en splcndide cristal. Le roi du festin, l'émir de
Mil I KMMKS AK.VIJKS
la fête est là, à son œuvre ; il remplit su coupe, il boil, il ïail boire les convives. Abd Allah approche des buveurs en gailé. L'émir se lève, et, comme prince de la féte, il place le nouveau convive, l'hôte improvisé, el lui pose devant lui six verres de cristal. •« Gentil convive, dit le jeune homme a Abd Allah fils de Djérir, tout cela, comme tu le vois, est fait impromptu, sans apprêts, sans cérémonies ; nous sommes tous amis. Excuse-nous de notre sans-façon, de l'insuffisance de notre table. — Quoi ! mon cher ami, dit Abd Allah, mais c'est au parfait, c'est ravissant ; que désirer de plus ?» Et soudain les coupes passent et repassent rapides d'un convive à
l'autre, s'entrechoquent ; la joie et la gailé s'animenl encore, s'élancent en éclats de bonheur. Et Abd Allah dil au jeune homme : « Prince, boire sans musique î allons ! les délices des chansons avec les délices des bons vins ! Prince, si tu as chez loi moyen de nous iaire entendre quelque beau chant, voici le moment de nous donner ce suprême passe-temps. — Il y a tout ce qu'il faut ici ; je suis h tes ordres et a tes souhaits >
El le jeune homme prenant une légère baguelle qu'il avait à sa portée, en frappa un coup près de lui. En même temps se lève un grand voile de soie émeraude suspendu et attaché par de grands cordons de soie jouant sur de petites poulies en bois de sandal. Le jeune homme avail saisi un des cordons, l'avait tiré, et le voile s'était détourné et soulevé. Le jeune homme passe la tête par derrière le voile et dil : « Tu as entendu, ma chère amie, ce que désire notre hôte, noire noble convive, notre charmant compagnon de féte. Voyons, chaule nous de les chants. » Soudain Abd Allah enlend, de derrière le voile, commencer a préluder, puis croilre et s'animer d'un accent pénétrant , une voix enchanteresse , aux vibrations douces et tendres, plus ravissantes que la volupté, plus caressantes que le zéphir. La voix modulait ces vers :
wj'iis l isi vmismi: m
Je disais, lorsque déjà elle tlia^aii devant clic ses chamelles el que, pour mon malheur, je voyais le chamelier exciter de son chant leur caravane en marche :
. Arrête, ô chamelier qui chantes pour ces chamelles, arrête-les un moment, le temps d'un clin-ri'œil, que je les voie encore un peu. >»
« Mais il poussa sa voix plus sonore encore vers les vastes sables ; mon amour m'appelait à suivre la troupe, à voir celle que j'aime.
« Oh dans mes entrailles, depuis que je suis loin de mes amours, une plaie me dévore, une plaie qu'irrite un feu intolérable.
« Viens la guérir, car j'ai versé des larmes assez pour l'apaiser et la fermer, assez de pleurs ont coulé pour payer ce que mérite la beauté qui m'est chère,
« Salut, bénédiction du ciel pour vous tous, tant que dans ce monde les nues brilleront des lueurs de la foudre, tant que d'un horizon à l'autre brilleront des éclairs. » Abd Allah racontant plus lard les détails de cette féle, disait : >• Je fus transporté d'enthousiasme pendant tout le temps que j'entendis la mélodieuse suavité de celte cantilène, les douces cadences de cette voix insinuante qui savait si bien inspirer ses paroles. 11 me semblait que la salle où nous étions se balançait, fréinissail d'aise. Nous ne nous sentions plus de bonheur, d'attendrissement ; el ce vint au poini que chacun de nous fut conduit insensiblement à une sorte de somnolence délicieuse, d'alanguisseinenl, d'extase, où nous fûmes maintenus jusqu à ce que la voix de la jeune fille passa par degrés à un rythme plus fier el plus résolu, et nous rappela le corps à la vie. La voix arriva à chanter ces vers-ci, qui nous relevèrent de la molle quiétude et du charme où nous étions :
h 11 esl venu m'atleindrc, le chagrin de nous voir sé-
m KEMMES AKABES
parcs; il m'a frappé, le chagrin d'avoir perdu mes amours.
« Allez! ne demandez plus où esl mon cœur; je ne l'ai plus avec moi, mon cœur; mon cœur est avec vos lentes, c'est la que je l'ai laissé. »
Ces deux vers me firent un tel plaisir, ils furent si bien chantés, qu'ils me restèrent en la mémoire.
Je demeurai trois jours chez mon amphytrion ; après quoi, les convives s'en allèrent. Je fus seul avec mon jeune homme. Alors : « Doù es-tu ? me demanda-t-il ; quel motif t'amène dans ce pays? — Voici. J'ai nom Abd Allah fils de Djérir. Je suis des affidés et des intimes du kalife. — Dans quel but estu venu ici, à Tinnîs? — Je suis vénu chercher a acheter une esclave pour le kalife, mais une esclave digne de partager la couche du prince des croyants. J'ai parcouru déjà d'autres pays. Je n'y ai point rencontré ce qui convient à mon maître; je n'ai rencontré que l'esclave que nous avons entendue ici. Ne t'inquiète pas néanmoins; il n'y a rien en ce que je te dis qui puisse te donner à concevoir la moindre appréhension. Je renoncerai sans peine à acquérir celte esclave, s'il le faut, par la seule raison que je suis entré chez toi. — Mais, reprit le Tinnisieu, d'où sais-tu que celle fille esl belle et qu'elle esl digne du kalife? — J'en tire la preuve du charme de la voix, du chant admirable qu'elle nous a fait entendre. Ce m'est une preuve de la beauté de celle fille. — Mon cher hôle, mais ce pourrait être une négresse ; et cela ne l'empêcherait poinl de chanter a merveille. — Ne cherche pas de taux-fuyants ; coupons court. Je le dis que pour moi, pour mon expérience, pour mon habitude de pbysiognomoniste, cette fille est une beauté rare, unique, que nulle autre ne dépasse ton esclave en connaissances et en savoir, en pureté de langage, en grâce, en alirails. — Par Dieu ! mon cher hôle, répliqua le Tinnisieu en souriant, tu dis vrai, tu as deviné jusie. » A cette réponse,
DKH IS t- ISI. VMISMK l!»-,
3e détourne le voile, je regarde et je vois la plus ravissante esclave qui se puisse imaginer, une superbe lune au sommet du ciel.
Alors le tinnisien : « Ma chère Râder, sors de derrière ce voile qui le dérobe à nos yeux, dil-il ; viens, laisse-loi voir h cet hôte, notre mnître. » Râder parait, s'avance inquiète et troublée ; elle s'avance comme une douce gazelle que tourmente la soif, ou comme une souple et flexible branche de bon, ou comme une pleine lune qui monte a la voûte céleste. • Râder, continua le jeune homme, je le jure par Celui qui a la toute-puissance, par Celui qui est le souverain des mondes, je te donne en présent au prince des croyants. Tu sais, ma chère Râder, lu sais combien je t'aime ; tu sais que lu es tout «e que j'ambitionne, tout ce que je veux de bonheur sur la terre; mais il y a cette maxime : « Ce qui est digne du maître n'est pas pour l'esclave. » — Réfléchis mûrement, dis-je alors au tinnisien, ne te hâte pas d'agir. Moi, je suis entré chez toi; tu m as accueilli ; j'ai mangé ton pain ; s'il le répugne ou si tu crains que je parle de celle esclave au 'kalife, je le jure par le Seigneur des splendeurs du ciel que je n'en communiquerai pas un mol à qui que ce soit des créatures de Dieu.— Je te le déclare en face du Tout-Puissant ; c'est un devoir sacré à mes yeux ; je dois celle esclave au kalife ; je n'en suis plus désormais que le possesseur figuré. Mon cher hôte, ne faisons plus de serments entre nous ; je la donne mon esclave, je la donne en présent au prince de l'islamisme. Si tu ne la veux pas prendre avec toi sous la sauvegarde de ton honneur, moi je la ferai parvenir au kalife. Mais mon regard ne s'est pas trompé, j'en ai l'intime conviction, loi seul dois être l'appui et la protection de Râder. — J'accepte ton présent, répondisse en cédant à ces paroles décidées et à cette sorte de mise en possession ; je conduirai Râder h ma demeure, ici, à Tinnis ; elle y attendra notre départ. » Quelques instants après
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je sortais, comblant de remereicmenls le jeune homme qui m'a va il si grandement traité.
Lorsque je fus de retour chez moi, le gouverneur de Tinnis vint, comme d'habitude, me rendre visite et m'apporter ce dont je pouvais avoir besoin, même en nourriture et en argent. Nous causâmes de l'aventure qui m'avait amené à découvrir la jeune tille, des sentiments si nobles du jeune tinnisien dont en même temps je lui décrivis la personne et les qualités. « Ne sois point surpris du dénouement de cette histoire, me dit le gouverneur; c'est peu de chose ce qui) a l'ait envers loi; ce jeune tinnisien répand ses bienfaits, ses dons, ses générosités, ses services et que sais-je? sur tous les habitants de Tinnis. Ces qualités si belles qui relèvent au dessus de tous, il les a héritées de son père, de ses aïeux ; c'est une antique et illustre famille, âmes généreuses et graudes, descendues d'âmes grandes et généreuses.
On se prépara au départ. Le gouverneur de Tinnis appareilla un bâtiment richement décoré. Abd Allah s'embarqua et avec lui la belle esclave ei ce qu'elle avaii en argent, en bijoux, en joyaux, en diverses sortes de cadeaux. Le jeune tinnisien avait donné en présent a Abd Allah des étoffes précieuses, produits de l'admirable industrie manufacturière de Tinnis et de Damietle, avait multiplié ses dons à son hôte. On se dit adieu, et le bâtiment prit la mer. Le vent était favorable. En peu de temps on aborda à Tripoli de Syrie. De là, Abd Allah se dirigea sur Alep, et d'Alep il obliqua pour gagner l'Euphraie, traversa nombre de pays, arriva enfin a Bagdad le siège alors de l'empire.
Le lils de Djérir s'empressa ' d'aller se présenter au vizir Rabi*. A la vue d'Abd Allah le vizir manifesta sa joie, et : * Qu'as-lu trouvé? dil-il ; qu'y a-t-il de nouveau ? As-tu reucontré ce que désire le prince des croyants ? — J'ai ce -qu'il faut à notre maitre. » A celte réponse, Rabi' se lève et
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va incontinent annoncer au kalife le retour d'Abd Allah.
A ce moment, El-Hâdy éiait dans un jardin de plaisance où était construite une riche coupole soutenue par huit colonnes et dans laquelle on montait par quatre degrés. Elle avait quatre entrées dont chacune regardait un des quatre points du ciel, une le Midi, l'autre le Nord, la troisième l'Occident, et la quatrième l'Orient. Le jardin existe encore aujourd'hui.
C'est dans cette coupole ou construction surmontée et terminée par un dôme, que Rabf se présenta au kalife. Le vizir en entrant baisa la terre. « Maître, dit-il, Abd Allah est de retour ; il amèoe ce que tu as désiré. — Bism Illah (au nom de Dieu) ! qu'Abc) Allah vienne me parler. » Quelques minutes après, Abd Allah élait introduit avec Ràder eus'avançait en face du kalife. El-Hâdy regarda la jeune fille, se sentit émouvoir, fut ravi de tant de beauté, de grâces, d'élégance et de charmes. «< Fils de Djérir, dit aussitôt le kalife, où donc as-tu rencontré cette superbe esclave? — Seigneur, à Tinnis; voici comment. « Sur ce, Abd Allah raconta les détails complets de ce qui lui était arrivé avec le linnisien ; « et, ajoutal-il en terminant, le jeune homme me jurait que si je refusais d'accepter son esclave a l'instant même, il l'enverrait de suite au kalife sous la sauvegarde et la protection d'un autre que moi. — J'aurais voulu voir qu'il ne l'envoyât pas. Je l'aurais traité de belle sorte ; je lui aurais tranché la tête. » El le kalife promenait son regard sur la jeune esclave, en admirait les charmes et les merveilleuses proportions. « Va ! reprit-il subitement, sois tranquille, Abd Allah ; je fais grâce de la vie au linnisien qui nous a envoyé celle perle unique, inappréciable. Par ce présent, il a semé son grain en bonne terre. » Ensuite il s'adressa a son vizir : « Rabi', dit-il, écris en lettre patente a ce jeune linnisien que je lui inféode les terres labourables et cultivables et le revenu impôt de Tinnis. — Tout cela, prince, reprend le vizir, en retour de celle jeune fille ?
M»fl M MMKS AftAliLs
— Oui, loul cela ; car c'est un magnilique hicnfail. En pareilles circonstances, l'Iiomieur et le mérite premiers sont à qui commence. Si ce jeune homme fût venu ici, je l'eusse admis cl agrée parmi nos intimes, avec les mêmes avantages et les mêmes attributions. »
Un instant après, et loisqu'Abd Allah eut énuméré les qualités intellectuelles el le savoir peu ordinaire de Râder, le kalife demanda qu'elle lui récitât quelques vers. Elle obéit. Elle mil dans sa voix el dans son débit tant d'art, d'harmonie, de vérité, de sentiment, qu'il sembla au kalife que l'endroit où il était assis allait s'agiter, se balançait comme un danseur, se penchait à droite puis- à gauche. El-IIûdy passait d'émotions en émotions, élail stupéfait de voir réunies en celle fille lanl de merveilles. Il appelle subitement un de ses courtisans : a Prépare el décore dans mon palais un appartement particulier; que le sol en soit pavé d'or et de lapis fazuli ; distribue comme je le veux, les divans, les sofas, les lits de repos, l'ameublement entier, les ustensiles de détails ; et, partout, des coussins, des appuis, ainsi qu'il convient à ma demeure. » On s'empressa d'exécuter ces ordres.
Un mois entier fut consacré par le kalife à sa belle esclave. Après ce temps, il donna de nouveaux ordres aux serviteurs el agents du palais ; « Vous allez, leur dit-il, me tapisser mon jardin ; me parer tous les arbres d'éclatantes anémones, de soieries aux riches nuances, rouges, vertes, aux couleurs variées et brillantes. » On obéit. Quand ce fut terminé, le kalife se rendit à sa coupole avec sa nouvelle esclave favorite, et s'y installa. On ouvrit les fenêtres. On alluma les flambeaux et illumina partout.
Alors le kalife commanda que l'on servît à manger et à boire. On rangea les mets, les coupes, les flacons, diverses sortes de vins. Ensuite El-IIàdv s'adressanl à H A der : « Ma toute belle, dit-il, qui veux-tu que nous ayons pour troi-
MKJS L ISI.A.MISMK ,0f sièmc avec nous ? — Mailrc, répond-elle, j'ai ouï répéter qu'à Bagdad il y a un convive digne de loi, un nommé Ishâk , le (ils d'Ibrahim, fshàk est un artiste consommé, sans égal nulle pari ; nous aurons d'excelienls moments, des heures délicieuses, si lshàk est ici notre troisième. — Par Dieu î j'y pensais; j'en avais l'idée dans la tête. » Le kalife envoie appeler Ishâk. lshàk arrive; par l'ordre du prince, il s'assied; mais par devoir et par décence il lournc le dos à la charmante favorite. « Eh bien ! (ils d'Ibrahim, dit le kalife, l'apellé-je ici pour que tu tournes le dos à ma chère esclave ? Je l'ai demandé parce que je désire que tu entendes comment elle sait chanter. »• V ces paroles, lshàk baise la terre, proteste de son humble soumission, et s'excuse de son mieux. En mémo temps l<: kalife lui fait servir aussi à manger cl à boire. Après* de superbes rasades, Ishâk échauffé prend la mandole, la fait retentir sous ses doigts cl entonne le chant de ces vers :
« Je passais mes nuits dans la tristesse ; l'aspect des étoiles du ciel lassait mes paupières, me fatiguait tout entier; et je sentais mes yeux conviés au sommeil.
« line douce voix de femme me dit : « Ne dors pas. — Eh î répétai-je, laisse, laisse-moi ; esl-ce que la paupière «le qui aime vient à bout de dormir ! »
« Ou bien, dans ma naïveté, je me plains de mes tourments à celle qui remplit mon âme, ou bien, implorant humblement ma grâce, je verse des larmes. » A ce chant Kàder fut hors d'elle-même ; dans son enthousiasme elle se balançait de ça el de là. elle élait transportée d'admiration. « Je te le jure par la vie, dil Râder au kalife, voilà un chant superbe, une musique de loute pureté. Prince, que Dieu parfume de bonheur tes jours ! Que se prolongem pour toi les plaisirs! « Parlant ainsi, elle saisissait la mandole; elle en essaye l'accord, l'ajuste, cl chante res vers :
< Il m'a appelée de mon nom ; il a envoyé son salut là où était celle que son cœur adore.
« Et moi, je l'aimais de toute mon âme , de tout mon regard. 0 zéphirs, si vous le rencontrez, zéphirs heureux,
« Saluez-le de ma part ; car toujours je resterai lidèle
à mes promesses d'amour.
« Dites-lui, zéphirs charmants : « Pourquoi ton cœur
est-il cruel, quand lu es la bonté et la douceur? • La jolie favorite avait terminé son chant que Ishâk s'agitait encore de plaisir ; il gesticulait des mains, il frémissait des pieds ; il était comme dans réblouissemcnl et le transport ; l'enthousiasme l'avait emporté hors de lui. « Prince, s'écriat-il subitement, celte femme-là est la première femme du monde, l'unique femme de la terre, la seule cantatrice qui existe ici-bas. Je te le jure, souverain des croyants, je te le jure par tes vénérables ancêtres, par les liens qui te rattachent au sang de Hamzah et de Akil, au noble sang de Mahomet le Prophète de Dieu, le dernier et le sceau des Prophètes, j'admire par delà l'extrême admiration le talent instrumental et la pureté et la richesse de voix de cette incomparable femme. »
On continua ainsi, par de nouveaux chants, assez loin dans la nuit, jusqu'à longue soirée, soirée de délices et de jouissance. Le kalife se pencha à la fenêtre et vit les arbres comme entrelacés par leurs rameaux, comme confondus entre eux ; la blanche lueur de la lune jouait dans les feuillages ; l'eau vive courait bruissante à travers les ombres entrecoupées, serpentait en détours murmurants ; et lezéphir soupirait, glissait partout son haleine légère ; la cascade versait ses ondes causeuses. « Oh ! dit en soi-même le kalife ; ô déceptions des félicités et des voluptés de la terre î Que ton bonheur ne dure-f il î Mais non. tout se perd, font Unit
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ici-bas ! A chacun est fixé son lot ; à chacun son terme est fixé. Nul, rien ne reste que le Dieu vivant, l'Éternel. •
Tout d'un coup la gaitc s'évanouit. Le kalife demeura pensif, lshàk garda le silence. Les réflexions d'EI-Hàdy réveillèrent en lui certaines appréhensions, el donnèrent lieu à ce que voici.
Le kalife Kl-Mahdy père d'EI-Hàdy avait, en mourant, nommé ce dernier pour succéder au pouvoir et avait désigné Hàroûn el-Rachid pour succéder à El-Hàdy... Celui-ci prit ombrage de son frère Rachid ; il craignait que Rachid ne travaillât à le supplanter, à lui enlever le kalifal, à le dépouiller de cette souveraineté si douce, à s'emparer de l'autorité el de l'empire. Le diable souffla au kalife Ll-Ilâdy de criminelles pensées. Quelques jours avant la fête dont nous venons de parler, El-Hàdy avait vu, en songe, Ilâroûn el-Rachid assis dans un kiosque brillant ; et lui El-Hàdy rendait hommage lige, du dehors du kiosque et comme un simple courtisan. (\e rêve avait été le motif d'interprétations sinistres ; el les inquiétudes, les soucis venaient assaillir le cœur du kalife. Au moment où nous sommes, une jalousie vague vint même encore se mêler à ces amertumes engendrées par le rêve.
Tout-à-coup El-Hàdy appelle Masroûr: c'était l'exécuteur des vengeances et des colères kalifales. Dans les chroniques, ce Masroûr est nommé aussi Harlhamah. Il avait été le gardien d'enfance de Rachid et l'avait porté entre ses brasel sur ses épaules, f Va, de suite, chez Rachid, dit le kalife à Masroûr, et apporte-moi sa tête. » lshàk et la favorite tressaillirent. Masroûr resta stupéfait, étourdi, comme frappé de la foudre : c Hélas! dit-il en soi-même et l'esprit confondu, nous sommes à Dieu et nous retournerons à lui ! » Masroûr, sortit ne sachant quel parti prendre.
Après un instant de réflexion, il résolut d'aller trouver khaïzarân, la mère d'EI-Hàdy et de Ilâroûn el-Râchid. Il se
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transporta rapidement chez elle. 11 était éperdu, bouleversé, effrayé. A son aspect : « Qu'y a-l-il, Masroùr? dit Khaïzaràn, Qu'est-il donc arrivé, que tu parais ici à celte heure, si tard, dans la nuit. Dis-moi ce que tu as. — Madame, répondit Masroùr, le kalife El-IIàdy mon maître vient de me donner cet ordre-ci : • Va, de suite, chez Rachid, et apporte-moi sa tète. > Ces paroles jetèrent l'eflroi et la terreur dans l'âme' de Khaïzarân ; l'émotion lui serra le cœur et sembla la briser et l'étouffer. Elle se recueillit un instant, et : « Va vile chez mon fils Rachid, dil-ellc a Masroùr, et amène-le ici, avee loi. — Tu es obéie, » répond Masroùr, et il pari. Il entre dans la chambre de Rachid. Le prince était déshabillé, avait les jambes sous sa couverture, il était presque couché, il attendait le sommeil. « Maitr*, dit rapidement Masroùr à Rachid. ma maîtresse ta mère l'appelle auprès d'elle, immédiatement. » Le prince se lève, s'habille à la haie. Il passe avec Masroùr à la demeure de la dame Khaïzarân. Dès qu'il est en présence de sa mère : « Entre de suite, dit-elle à son (ils, dans ce cabinet. Rachid obéit sans un mot de question ; khaïzâràn ferme la porte sur son lils, et aussitôt envoie appeler les principaux personnages de la cour. Dès qu'ils sont réunis chez elle, elle leur adresse, de derrière un grand rideau, ces simples paroles : « Je vous demande, au nom du Dieu puissant et de son saint Prophète, je vous demande si vous avez jamais ouï dire que mon lils Rachid ail eu quelque correspondance écrite avec les hérétiques ennemis de l'autorité kalifalc actuelle, ou ait jamais essayé la moindre tentative de trouble ou d'insubordination contre son souverain? — Non, jamais, répondirent les assistants. — Eh bien donc! pourquoi El-llàdv envoie-t-il, à présent, à celte heure-ci, décapiter son frère? » Personne n'articula un mol. Mais Rabi', le vizir, dit à Masroùr : t Va sur-le-champ le présenter au kalife ; si eu le a ♦►vaut il te dit : « En as lu fini ? . réponds : ^ La princesse
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Khaïzaràn m'a aperçu lorsque j'étais sur le point tic me précipiter sur Rachkl; elle m'a arrêté, m'a repoussé; je n'ai pu accomplir ta volonté. »
Masroùr se rendit auprès du kalife. « Eh bien ! lui dit celui-ci, où est ce <pie je t'ai demandé ? — Maître, répond Masroùr, la princesse Khaïzaràn m'a aperçu me jetant sur Kachid, et elle m'a arrêté, elle m'a empêché de remplir ma mission. » Le kalife indigné se lève. * îshâk, dit-il, reste' ici, à la place où tu es, jusqu'à ce que je revienne. » El-IIàdy sort, s'appuyant sur Masroùr. Il arrive chez Khaïzaràn. La princesse, dès qu'elle l'aperçoit, se lève debout ; les personnages qui étaient chez elle se lèvent aussi. « Pourquoi, s'écrie le kalife en s'adressant a Khaïzaràn, lorsque je veux et ordonne une chose, t'opposes-tu a son exécution? — Dieu me préserve, prince des croyants, de m'opposer à aucune de tes volontés, à aucun de tes ordres! Je désire seulement que tu m'indiques sur quel motif tu te fondes pour exiger la mort de ton frère. Ton frère, c'est ton sang ; c'est, comme toi, l'âme, la vie issue de ton père. — Voici pourquoi je veux me débarrasser île Rachid. J'ai eu un songe qui m'a effrayé, qui m'a pénétré d'épouvante. Dans mon songe, j'ai vu Rachid assis sur le siège de l'empire; j'ai vu Rachid trôner en souverain, avec mon esclave à son côté, buvant avec elle. Et moi, j'aime mon esclave. Je veux me défaire d'un dangereux rival. Il n'atteindra pas, certes, à son but. Je mourais, j'étranglais de jalousie et de colère. — Maître, reprit Khaïzaràn, ce sont des illusions, des chimères du sommeil, des \isions procurées par les excitations des mets échauffants, par les fumées qu'un festin porte à l'esprit. Rarement un songe dit vrai. » Tous les assistants partagèrent la pensée de Khaïzaràn, exprimèrent la même persuasion. On réussit à calmer El llàdy ; ses craintes s'évanouirent. On (il paraître Rachid et on le fit jurer que jamais il n'avait en l'idée de ee que soupçonnait son frère
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cl que jamais il ne (enterait rien contre l'autorité kalifale.
La colère d'El-Hâdv disparut. Il retourna à la coupole où il avait laissé son convive. Isbàk se retira. Le kalife resta avec sa chère esclave... Rachid rentra chez lui, agité, bouleversé de fraveur, de crainte, d'incertitudes. El-Hâdv, avec sa favorite, se remit en fête, recommença à boire, a s'égayer, à se réjouir; ils étaient en plein bonheur, en pleines délices;... tout à coup le kalife se sentit une vive douleur aux plantes des pieds. Il frotta le point douloureux ; une tumeur se forma en quelques minutes; elle grossit au volume d'une noisette; elle s'irrita ; on la frotta de nouveau ; elle s'accrut jusqu'au volume d'une noix ; enfin elle s'ouvrit, et El-Hàdy mourut aussitôt. La cause fut ceci : Khaïzaràn, pendant les quelques instants que le kalife était resté chez elle, lui avait donné à boire une coupe de vin.
Immédiatement Masroùr courut chez khaïzaràn : « Mère du kalife, lui dit-il, que Dieu prolonge tes jours! mon maître vient d'expirer. — Masroùr, reprit-elle, garde sous le secret cette nouvelle, cet événement subit. Vite î passe chez mon fils Rachid et amène-le moi. » .Masroùr sort, transporté de joie ; il arrive. Rachid était couché. Masroùr pénètre jusqu'à lui, et : « Mon maître, lui dit-il, ta mère t'appelle, sur-lechamp. — Par Dieu ! mon frère El-Hàdy lui aura encore parlé contre moi, lui aura découvert quelque haut projet dont je n'ai jamais eu l'idée, auquel je n'ai jamais pensé. — Hàroûn, il faut absolument que tu me suives ; tout est en voie prospère ; tu ne trouveras que succès et joie. » Hâroûn s'habille, puis se lève debout. Masroùr se prosterne subitement, baise la terre devant son maître et s'écrie : * Je te salue, ô prince des croyants, imâm des serviteurs de la foi, kalife (vicaire) de Dieu sur la terre, défenseur de la loi sainte et de ce qu'elle impose. — Que signifient ces paroles, Masroùr? Il y a un moment tu m'interpellais de mon nom de
Hàroùn, et à présent tu m'appelles prince des croyants. J'ai lieu de m'étonner d'un changement si brusque et si imprévu. — Maître, chaque chose a son temps ; que Dieu prolonge tes jours ! Ton frère n'est plus ; il vient d'expirer. » A cette nouvelle, Rachid se hâte de partir ; il n'a plus ni souci, ni crainte.
II entre chez sa mère. « Joie et bonheur ! s'écrie-t-elle en voyant son lils ! bonheur au noble kalife ! » Et elle lui passa le bourdah ou manteau kalifal, lui remit le sceptre et le sceau suprême. Hâroùn el-Rachid revêtit les insignes et la pelisse du kalifat ; et au malin il s'assit sur le siège de l'empire. Rachid était au comble de la joie. Les grands de la cour arrivent, pensant venir rendre hommage à El-Ilàdy ; ils apprennent qu'il a cessé de vivre. Immédiatement ils proclament le kalifat de Hâroùn el-Rachid et jurent obéissance et fidélité au nouveau souverain.
Au milieu de la cérémonie et de l'enthousiasme de cette ovation, se présente un courtisan qui va droit au kalife et lui dit : « Prince, kalife glorieux, reçois une nouvelle de bonheur un fils vient de le naiire d'une esclave chérie, Maràhil. » Hâroùn laissa se manifester sa joie, et il donna à son lils le nom d'Abd Allah, avec le surnom de Màmoûn.
La mort d'El-Hâdy et l'avènement de Rachîd furent connus de la population de Bagdad avant que le jour ne fût déjà avancé. Le kalife, au milieu de l'appareil de la souveraineté, reçut les serments d'obéissance du peuple assemblé, et éleva ensuite au vizirat Djafar et Fadl, tous deux fds de Yahia le barmécide.
Toutes les provinces et contrées de l'empire, loutes les populations islamiques, Arabes, non Arabes, Turks, Deylamides, reconnurent l'autorité du kalife et lui promirent obéissance. Ses jours se passèrent dans la prospérité et la magnificence ; son règne s'embellit d'un vil éclal ; son trrtne s'al-
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fermil ; roi brillant, il s'assit dans sa gloire, sa grandeur et sa puissance.
Dès le lendemain de son intronisation, il voulut visiter le jardin et la coupole où El-Hàdy aimait à se réjouir et se reposer. Les serviteurs du palais se mirent à l'œuvre, et décorèrent le jardin de riches tentures de soie aux mille couleurs. Rachîd pensait à la belle Râder. Tous ses regards furent pour elle. •< Je désire, dit-il à celle esclave, que loi et moi nous visitions, ensemble, le jardin cl la coupole. Sache, du reste, que les Abbàcides sont les étoiles du ciel ; une disparait, une autre parait. * Râder se retira. Elle quitta les vêlements de tristesse et de deuil, et les remplaça par les parures de triomphe et de fêle.
Ensuite, accompagnée de serviteurs, elle retourne à la cou pôle. Elle entre el s'assied ; Rachîd s'approche d'elle, et aussitôt elle baise la lerre devant lui. Rachîd restait les yeux attachés sur cette magnifique esclave, eu admirait les charmes ei la grâce. Il se sent pénélré de joie, d'amour; sa poitrine respire largement; son cœur s'épanouit. Rachîd et Râder mangèrent quelque peu ; on servit du vin. Le kalife aflhail le vin généreux el fort. Il en offrit à Râder ; elle refusa de boire. « Pourquoi refuses-tu? dil Racbid. — Je serais bien aise, reprit-elle, que lu appelasses auprès de nous Ishak, le commensal du kalilal. a Rachîd envoie Masroûr chercher Ishâk. Celui-ci arrive, baise la terre devant le kalife, rend hommage à son souverain, et se place auprès des deux convives.. Dès lors les coupes passèrent de main en main, on but nombre de rasades; on continua la fête jusqu'à nuit noire... Tout par un coup, Ishâk s'écrie : « 0! gloire éternelle à Celui qui changea son gré les choses du monde, qui en conduit la succession et les vicissitudes, qui a décrété la mort pour ses créatures ! — Fils d'Ibrahim, dit le kalife, à quoi penses-tu donc qui le conduise à relie exclamation? — Hier, Seigneur.
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à pareille heure que celle-ci, ton frère demandait la tète, demandait ton sang. Il venait de se pencher parcelle fenêtre; il était à contempler la lune qui vcrsail ses flots de lumière sur le monde, qui épanchait ses riches rayons sur les feuillages des arbres ; lumière presque comme en plein jour. Les parfums des fleurs embaumaient l'air. La lune semblait être un beau disque d'argent pur et éclatant. Elllàdy regardait aussi les eaux murmurantes s'enfuir en soupirant comme de douces et légères voix de chanleuses. Il suivait des yeux les balancements des arbres qu'agitaient faiblement les zéphirs de la nuit qui portent le calme dans nos âmes, comme s ils eussent été créés pour le bien-être de nos corps. Il voyait ce spectacle de félicités ; el il se prit à s'épouvanlcr des caprices de la destinée; il le voulut verser le breuvage de l'humiliation. Mais n'avienl jamais que ce que veut la volonté du Dieu des bontés el des grâces, du Dieu que rien ne disirail de rien. — Fils d'Ibrahim, dit alors Ilachîd, était-il donc permis à mon frère de me ravir celle vie de bonheur et de jouissances? Mais hélas! elle n'a qu'un temps, elle n'a qu'une durée éphémère. » A ces réflexions, Ràder saisit la mandole, préluda, cl d'une voix profondément émue chanta ces vers : « Oui ! le temps a deux sortes de jours : jours de sécurité et jours de dangers. I>a vie a deux vies : Tune limpide, l'autre troublée.
« Va dire à qui me reproche les malheurs dont je fus frappé : « Est-ce que la fortune ne sévit que contre les grands courages!
« Vois les vagues de la mer; les cadavres des naulonniers flottenl à sa surface, et les perles sont cachées dans ses abîmes.
. Corabieu d'hommes sur la terre tombent sous l'effort de l'adversité; on ne jette la pierre qu'à l'arbre qui porte des fruits.
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« Lorsque souffle le vent furieux des orages, il n'y a que les hautes cimes des arbres qui en reçoivent les coups.
t Aux voûtes du ciel, les étoiles sont innombrables ; mais le soleil et la lune seuls ont des éclipses.
« Ne te fie ni au monde ni à ses splendeurs ; aux jours les plus limpides surgissent les sombres jours. » En achevant ces vers, l'esclave défaillit, tomba, frappa de la tête contre le sol ; elle était évanouie, sans connaissance ni mouvement. Rachid trouble et inquiet contemplait cette pauvre fille. Après une assez longue attente, elle parut reprendre ses esprits. Elle revint enfin à elle-même; elle vit près de sa tète, le kalife accroupi, l'œil fixé sur elle. Elle fut saisie d'une pudique honte. » Comment te trouves-tu? dit Rachid à la triste esclave. — Prince des croyants, réponditelle, veuille m'écouter avec bienveillance. Lorsque tout-àl'heure j'ai pris la mandole et que, toute anxieuse et tremblante, je me suis mise à chanter, j'espérais que la confiance me rappellerait le calme dans la voix et dans l'âme. J'ai été déçue: mon trouble a augmenté; puis la mandole a glissé de mes mains ; mes yeux se sont obscurcis; j'étais défaillante, je n'avais plus conscience de moi-même ; j'élais sous le poids d'un lourd sommeil ; et voilà que j'aperçois alors mon maître, El- Hâdy, ton frère ; il entrait par cette porte de la coupole, et d'une voix réprobatrice il m'a dit ces vers :
« Déjà donc tu as* oublié mes serments, depuis si peu que je suis mêlé aux habitants des tombeaux !
« Toi aussi tu m'avais promis ta fidélité ! Tu ne m'as donc juré que serments mensongers, que paroles de honte î . Le moins que veuille l'amour, est d'aller jusqu'au moment où le fossoyeur a fini le tombeau.
t Tu n'ignores pas que je suis frère de Rachid ; déjà il se prépare à t'enlacer de ses bras !
DKIM IS I. ISI.AMISMK. Ml
« Qu'un nouvel amant par ses caresses ne remplace pas pour loi celui que Ton vient d'enfouir sous la tombe.
« Rappelle-toi ce qu'a décidé et accompli la volonté du Seigneur, le Tout-Puissant de la création.
« Garde-toi de te laisser leurrer par les douceurs de la vie ; songes-y, la destinée ne patiente jamais.
« En quelques instants l'opulence finit ; car l'écrasante machine du temps tourne toujours.
« Certes ! dans la foule des hommes tu en trouveras de pareils à moi ; mais il faudra bien enfin que tu des- cendes sous la tombe.
« Vois ! j'ai avalé la coupe que je. faisais avaler aux autres ; Dieu l'a voulu.
< Tu me trahis après ma mort ! Il a donc eu raison celui qui t'a donné le nom de Ràder (traîtresse, infidèle) ! »
Après ce dernier vers, l'esclave tira un long et pénible soupir et retomba évanouie. On la secourut, on l'agita ; elle avait quitté le inonde, elle n'existait plus, elle s'était réfugiée au sein du Seigneur.
Rachid attristé exprima ses regrets et sa douleur. Il ordonna de laver le cadavre, et de le déposer dans le tombeau même d'KI-Hàdy... Que Dieu répande ses miséricordes sur Kl-Hâdy et sur celte esclave et sur tous les musulmans î
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Des zendik. - l>es parasite* <m tofailietis; Torail leur rh«f el palron; quelques anecdotes. - Dix icndik mis a morl; à ce propos, recil d'un mariage d'Ibrahim onrle du kalife Mainoùn. - Fèlc.
Les amours passionnés et prompts n'étaient pas seulement, comme on le pense bien, pour des esclaves jolies et spirituelles, pour des artistes cantatrices. Bien entendu, on s'exaltait aussi vite pour une. fille de condition libre. Une main, un beau bras, aperçus par une fenêtre ont clé cause... Mais je vais laisser parler le récit arabe. Il s'agit d'un mariage d'Ibrahim (ils du kalife El-Mahdy, et par conséquent frère d'EI- Hâdy et de Hàroùn el-Rachid. Dans les chroniques ce mariage est raconté à propos d'anecdotes de parasites et de la prise de dix zendik ou impies. Le nom de zendik (au pluriel, on dit zenâdekah) est une appellation d'abomination appliquée par les orthodoxes de l'islamisme aux musulmans et aux mécréants ou non musulmans qui ont adopté les idées dogmatiques du célèbre réformateur Mazdak et aussi de Mânes ou Manich. Ce sont donc des Mazdakites et des Manichéens. Les musulmans orthodoxes les englobent, les maudissent, les analhématisent et les damnent sous le titre commun de zendik. Ce terme comprend encore ce que Ton apl>clle les sadducéens. Le nombre des zendik s'était accru oxlraordinairement ; ils semblaient se constituer en une force imposante sous le kalifat d'EI-Hàdy. Pendant les quinze mois que régna ce prince, il les poursuivit à outrance et les extermina. C'étaient les Huguenots, les Albigeois de ce tempslii, persécutés, traqués, chassés, massacrés. Déjà sous le kalilal d'EI-Mansotïr (Almanzor) le grand-père d'EI-Hâdy, il
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avait fallu la violence des armes pour les disperser. Un point remarquable de la doctrine des zendik, est qu'ils soutenaient le dogme de la métempsycose ou transmigration des âmes. 1-a loi musulmane condamne tout simplement à mort le zendik ; elle lui accorde trois jours de réflexion, et si, le troisième jour accompli, l'impie n'abjure pas ses erreurs et n entreras dans le cercle orthodoxe de l'islamisme, cet impie est publiquement décapité par le sabre.
J'ai nommé aussi le nom de parasite. En quelques lignes, et par manière de digression ou d'épisode, j'esquisserai ce que c'était que le parasitisme, disons même le gastronomisme arabe. Cela date d'avant l'inauguration de l islâm. Mais ce ne fut qu'après Mahomet que le parasitisme ou le gastronomisme s'institua en société. Les chroniques ont conservé les idées du fondateur de cette singulière conception, les anecdotes, les hardiesses, les ruses, les réparties, ou, en deux mots, les malices et les ressources de bon nombre d'adeptes. Nous avons eu, en France, des sociétés de gastronomes, de francs buveurs, des caveaux de viveurs, des enfants de Momus, et que sais-je encore? Il y a en Angleterre, aux États-Unis, des sociétés antigastronomiques ou sociétés de tempérance. Chez les Arabes il y eut la société des tofailiens ; c'était le nom des parasites, buveurs ou mangeurs, citadins ou hobereaux, et le mot tolaili, c'est-à-dire tofailien est resté comme dénomination caractéristique dans le dictionnaire du monde arabe. La raison étymologique du mot est que le premier qui réduisit le parasitisme eu principe et en pratique, en spéculation, en conspiration permanente contre les nopees el festins, fut un appelé Tofail ; de là on créa le qualificatif tofaili, c'est-à- ■dirc tofailien, sectateur de Tofail. Par le développement de celte sorte de religion du ventre, par suite de sa durée et du caractère qu'elle garda, le qualificatif est devenu substantif. Un livre, l'Ikd e.l-férid ou le Collier unique, en trois gros
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volumes arabes. pleins de renseignements curieux de toute nature, m'assure positivement, dans sa section intitulée : « Aventures de tofailiens, » que le susdit Tofail, patron et origine de la société gastronomique, fut dit Tofail aux noces, Tofaîl aux festins, et que la doctrine philogastrique qu'il insinuait à ses adeptes et acolytes, il la condensait en quelques données apophtegmatiques, règles rationnelles et pratiques eu même temps. Il est entendu qu'en pareille matière il ne peut guère y avoir de questions métaphysiques. Or donc, Tolail a posé, et il le répétait a ses disciples, le compendium suivant :
u Que celui de vous qui se présente à un repas de noces, évite avec soin de regarder çà et là d'un air incertain. Choisissez les meilleures places. Si les convives et invités sont nombreux, passez d'un pas assuré, sans lixer personne, alin que les gens de la mariée pensent que vous êtes des connaissances du mari et que les gens du mari pensent que vous êtes des connaissances de la mariée. Si le portier de la maison est revêche et difficile, commencez par lui imposer, commandezlui, ordonnez-lui sans lui permettre aucune observation, objection ou résistance ; scmoncez-le, et tenez-le bas à sa place. »
Tolail, ce roi des mangeurs et des buveurs de l'islamisme, cet ami si empressé et si affectueux de toute table servie et de tout fumet de bon plat, était de la ville de Koùfab. Koùfah, comme on le sait, fui fondée, l'an dix-sept ou dixhuit de l'hégire (658 ou 659 de J. C), sur la rive droite de l'Enphrale, à l'endroit on, selon les musulmans, Noé s'était emba rqué dans l'arche et où avait été exilé le coupable serpent qui avait trompé notre première mère.
Tofail fils de Déliai, de la tribu des Ralafànides ou Béni Halalan, allait à tout repas sans y être présenté, sans y être appelé ou invité. C'était un droit dont il se gratifiait. Tofail fut le premier parasite et gastronome en grand, «la ne une
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ville. Au désert les Arabes antéislamiques des tenles appelaient le parasite un dâris, c'est-à-dire un broyeur, un brouteur, un grugeur. Tofail a été la cause cl le motif du proverbe : << Convive plus inattendu que Tofail. » Un poète a dit :
« Plus importun en lofailisme que les mouches.
« Il se jette sur le manger et sur le boire :
« S'il apercevait deux galettes de pain dans un nuage,
« Il prendrait son vol en l'air sans hésiter. » Et encore ces vers :
« Parasite plus dévorant qu'un individu épuisé;
« Plus attaché au rôti que la broche;
« Il vous travaille dans le rôli et même la viande séchée,
<( Avec des doigts plus coupants que de l'acier. » A Bagdad, dans la rue de Nakha, un lofaili passa devant une maison où l'on allait lesloyer; il y avait grand repas. Le lofaili se presse, entre résolument et prend place avec les convives. Le maître du logis témoigne son mécontentement. « Au inoins, dil-ou a l'intrus, si lu avais attendu que l'on t'invitât à entrer, ou si tu étais resté là afin que Ton l'envoyât prier de venir!... — El pourquoi? Les maisons sont faites pour qu'on y entre; les tables sonl dressées el servies pour qu'on y vienne manger. » El notre homme resla ferme à fonctionner.
Un lofaili apprit qu'en telle maison l'on était eu festin. Le parasite y court ; mais porte close ; aucun moyen de pénétrer. Il s'avise d'aller s'informer si le palron de la uaaisou n'a pas un fils absent, ou un associé de commerce en voyage. Le llaireur avide apprend que ce patron a un lils dans tel pays et de suite il se procure uue petite feuille de parchemin blanc, le plie en forme de lettre qu'il cachèle, comme d'habitude, avec un peu de terre argileuse. Il se grime un air accablé, fatigué, frappe vivement et fort à la porte el demande qu'on
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lui ouvre. Il s annonce comme venant de la pari du lils de la maison. On ouvre la porte ; le patron accourl d'nn air content à la rencontre du messager ei : n Comment se porte mon (ils? dit le père ; comment se trouvait-il quand lu l'as quitté?
— On ne peut mieux répond le prétendu voyageur avec, une mine de souffrance; mais... je n'ai pas la force de... le parler,... tant j'ai besoin de manger. » On s'empresse de servir le pauvre homme harassé ei il se met à précipiter les bouchées ; il s'administre une généreuse réfection. On l'admirait; le cher homme avait l'air d'un affamé. Son repas accompli, il se félicite. « Est-ce que mon fils, dit le père à cel inconnu, ne t a pas remis une lettre pour moi ? — Si, répond le goulu bien repu, si, certainement. > Kl il donne la Icllre. Le père voit, que le cachet esl Irais, el : «« Mais le cachet est encore humide. — Oui, oui, reprend le mystificateur ; j'ajouterai même que la nécessité de se presser n'a pas permis de rien écrire dans la lettre. — Comment... ? est-ce que lu serais un lofaili?
— Mais certainement. — Mange donc; va ! que le diable le trouble la digestion ! » Le parasite se relira parfaitement calme.
Plusieurs individus faisaient honneur à un repas succulent el bien fourni. Ils aperçoivent un lofaîlî s acheminant de leur côté. Vite on lui ferme la porte au nez. Mais l'impcrtubable limier grimpe sur le mur, et de là : « Mes irès chers, dit-il, vous avez intercepté le chemin par terre ; eu bien î je vous viens par voie aérienne. » El il descendit. On se mil à rire, et on le laissa s'ingurgiter sou repas.
Un lofaili vil plusieurs zendik condamnés à mon. Ils étaient richement vèlus, parés comme pour une féle. Le gourmand s'imagina qu'ils allaient h un festin. Il s'approcha d'un air benoit, manœuvra si bien el avec tant de souplesse qu'il se mêla avec eux et parut être un des leurs. On conduisit la iroupe au chef de la haute police. Alors notre homme peu satisfait dit à cel officier de la juslice : « Moi je ne suis pas de
hEPUIS I. ISI.AMISMK oIT
ces gens-la, je le le jure ; que Dieu le rende heureux ! je suis loul uniment un tofaili ; je croyais que ces drôles-la allaient à quelque bonne fête, et je me suis glissé parmi eux. — Cette excuse-là ne le sauvera pas de mes mains, répond le chef de la police. Coupez-moi le cou h cet homme. — Que Dieu te conserve! reprend vivement le parasite fourvoyé; si tu es irrévocablement résolu à me tuer, eh bien, commande au bourreau de me fendre le ventre avec son sabre ; car c'est" mon scélérat de ventre qui m'a fourré dans ce guel-apens. » Le chef de la police se mit à rire; il fit prendre des informations sur l'individu et reconnut qu'en effet on n'avait sous la main qu'un tofaili, d'ailleurs assez et même trop connu de beaucoup trop de familles. On le congédia.
J'ai déjà parlé d'un Achab cl-làmi' ; c'était aussi, lui, un parasite des plus distingués, tin mangeur des plus actifs... Mais je passe au récit du mariage que j'ai annoncé tout à l'heure.
Le kalife Mâmot'in ordonna qu'on lui amenât dix zendik qu'd nomma par leurs noms et qui étaient à Basrah. On s'empara de ces dix impies et on les réunit. Un tofaili les voyant s'imagine qu'ils sont rassemblés pour un repas et s'introduit parmi eux. Les sbires les emmènent et arrivent a une barque que l'on tenait prêle pour les recevoir. On descend dans l'embarcation. « Il s'agit, à ce qu'il parait, d'une fine partie de plaisir, » se dit le tofaili ; et il s'embarque sans hésiter, lin un instant on garrotte les zendik, et comme eux el avec eux le tofaili est garrotté. On démarre ; on part ; on arrive à Bagdad ; on met pied à terre; on conduit les coupables au kalife. Màmoûn les appelle homme par homme, nom par nom ; et au fur et à mesure il ordonne de les décapiter. Un individu reste, le tofaili, et cependant les dix impies sont exécutés. « Qu'est-ce donc que cet homme ? demande le kalife aux sbires. — En vérité, prince, répondent-ils, nous n'en savons rien. Tout ce que nous savons, c'est qu'il s'est trouvé
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avec ces dix impies, cl nous l'avons transporté avec eux. — Comment se fait-il que lu sois avec ces gens-là? Qui cs-lu? «lit le kalife au parasite. — Prince des vrais croyants, que ma femme soit répudiée, si je savais rien de ce qui concernait ces dix hommes, si je connaissais rien de ce qui se traitait et se préparait à leur égard ! Je suis simplement un parasite. J'ai vu ces hommes-là réunis, et j'ai cru qu'ils allaient à un non "repas. » Mâmoùn sourit de la gnlosité de ce dépistcur toujours allumé et dit : «Corrigez-moi un peu ferme cet extravagant. •»
Auprès du kalife était alors Ihrahim fils d'EI-Mahdy et par conséquent oncle de Mâmoùn. « Prince, dit Ihrahim à son neveu, accorde-moi la grâce de ce pauvre diable ; je te vais raconter une assez curieuse aventure où moi-même je figure comme parasite. — Voyons quelle est celte aventure. Ihrahim .»>
Ihrahim continua ainsi :
Je sortais un jour de chez loi, prince : ei je me promenais au hasard dans les rues de Bagdad. Arrivant à un certain endroit, je sentis un fumet de légumes cuisinés, un parfum de mels délicieux qui remplissait l'air d'une odeur des plus appétissantes. Ce me mit en goût, en appélil même; ce me fut un appât par lequel je me laissai allécher. Je m'arrêtai auprès d'un tailleur, et je lui demandai : « A qui donc est celte maison-là ? — Elle est à uu marchand fabricant de passementeries en soie. — Ah! et comment se nomme-l-il? — Un tel fils d'un (el. » Je me retourne du côté de la maison; j'examine de haut en bas ; mes yeux s'arrêtent à une fenêtre en dedans de laquelle était une personne qui regardait ; el à la petite ouverture du grillage en bois de celte fenéire (1), j'aperçois une main qui dépassait, remontée et appuyée près de l'épaule.
il; L'embrasure de» fenêtres est garnie dan» toute son étendue d'une sorte de ireil lage ou grillage serré, ayant une ou plusieurs petites fenêtres secondaire», en treil lis aussi, el qui s'oiiTreril en manière de volets de la hauteur de l'avanl-hras à peu prés
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Celte jolie main, ce bras si gracieux me troublent l'esprit ; j'étais dans l'admiration ; je ne sentis plus les excellentes odeurs de la cuisiue; les mets n'eurent plus de fumet pour mou odorat,; j'étais envahi par une bien autre préoccupation ; j'étais ébahi... Je me recueille cepeudant ; je demande de rechef au tailleur : « A qui est celle maison ? — A un lel, me répèlei-il. — Est-il, que tu saches, un gourmet à l'endroit du vin ? est-il de ceux qui aimenl boire? — Certainement; et je crois qu'aujourd'hui il y a chez lui grand gala. Seulement, il n'invite que des gens de commerce comme lui, mais de bonne société, el ils se tiennent enfermés, ne donnent aucun scandale. »
J'en étais Ta, quand je vois déboucher de la rue voisine deux individus de bonne mine, d'extérieur distingué, bien mis, el a cheval. « Tu vois ces deux hommes? me dit le tailleur; ee sont deux invités, deux des convives du voisin. — Comment Rappellent-ils tous deux ? — I n lel, et un tel. > Je pousse aussitôt ma monture, et présentant une contenance nette et franche, je vais m'interposer entre les deux convives. « Tout à vous, leur dis-je d'un air sans embarras ; on vous attend depuis déjà un bon moment ; on vous accuse d'être en relard. » Je continue à avancer avec mes deux acolytes inconnus, jusqu'à la porte de la maison. Mes deux compagnons me prient d'entrer ; je suis ainsi comme présenté par eux. Nous marchons ; le maitre du logis en me voyant ne doute point «pie je ne sois des amis ou connaissances de mes deux inconnus, d'une manière ou d'une autre. Je me dirigeai du même eôlé qu'eux ; ils m'accueillirent avec force politesses el me tirent asseoir à la meilleure place.
On servit. Pain magnifique, blanc, superbe; des mets, à foison, el meilleurs encore que le parfum qui me les avail annoncés. A la lin je me dis à moi-même : « Je me suis reliai é là d'un repas succulent. Maintenant, il > a l'allairc uV la
belle main et du beau bras ; il faut éclaircir cela. * On dessert. On nous apporte de quoi nous laver les mains et la bouche. Cela terminé, nous passons à la grande salle, la salle de réunion, pièce parfaitement décorée. Le maitrc de la maison vient se placer juste près de moi ; il me comble de gracieusetés, entame et poursuit avec moi maints sujets de conversation. Personne plus ne doute, d'après celte intimité qui nous rapproche, que nous ne soyons, lui et moi, de vieux amis. On verse à boire ; nous sablons quelques bons coups. El quand l'animation commence, voilà que paraît une jeune et jolie esclave, élancée comme une lige de ben, se balançant souple et gracieuse comme une tige de jonc.
La belle approche, salue, sans se troubler, sans rougir, sans être embarrassée. On lui arrange un double coussin ; elle s'y accroupit, et prenant sa mandoline qu'elle appuie sur elle, elle l'essaye ; elle l'accorde ; elle prélude avec expression un merveilleux prélude ; puis elle s'accompagne en chantant ces vers :
< Mes yeux ont eu le bohheurde la voir ma toute belle; et sa rose joue a reçu l'empreinte de mon regard.
« Ma main a saisi celle de la beauté que j'aime, et sa main a senti le mal d'amour. Ma main en touchant ses jolis doigts y a laissé une douce blessure. » A ce chant, ô prince des iidèles, tous mes sens frémirent ; le charme de ces vers et l'esprit dont les anima celte esclave me remplirent de bonheur... Elle préluda de nouveau et nous chanta celte aulre canlilène :
« J'ai demandé à ma belle amie : « Sais-lu bien ce que j'ai d'amour pour loi? » Elle m'a répondu des yeux : « Va î je te garde mon cœur. ♦
« Alors j'ai dissimulé et concentré mon amour, par respect pour le secret de ma bien-aimée ; elle aussi a su dissimuler et concentrer son amour. »
DEPUIS l/ISLAMISME. iil
Je tus pénétré comme de traits qui me percèrent jusqu'il l'âme ; je ne sus plus maîtriser et contenir la joie qui m'inondait. Pour troisième chant, l'admirable esclave nous chanta ces vers :
« N'est-il pas étonnant que celte chambre nous ait tous les deux, moi el toi, et que nous ne puissions ni être seuls ni nous parler !
« Je n'ai que mes yeux pour exprimer par mes paupières l'amour qui me possède et les déchirements de mon cœur que le feu dévore ;
< Je n'ai que les signes de mes lèvres , que le mouvement de mes sourcils, que les clins de mes paupières, que ma main qui salue. >
Alors, prince, je me sentis jaloux de celte spirituelle esclave, de cette fine intelligence qui vivifiait son chant, relevait si bien les paroles et les intentions des vers, et cela sans sortir de ia régularité sévère du rythme correct, depuis le commencement jusqu'à la fin. « Jeune tille, dis-jc alors, tu dois arriver encore à mieux que cela. » Cette observation blessa la belle esclave, qui d'un mouvement subit jeta à terre sa mandoline et s'écria : < A quoi bon, s'il vous plait, venir en réunion ici, vous qui avez si peu de bon vouloir et si peu de goût? » Je fus fâché des paroles qui m'étaient échappées; je vis que tous les visage» des assistants exprimaient la surprise et me désapprouvaient. Je repris aussitôt : » Avcz-vous ici une autre mandore que celle-là. — Oui, me dit-on. — Veuillez me la faire apporter. » On me donna une autre mandore; je l'accordai, et je me mis à chanter la canlatille que voici :
« Qu'ont-elles donc ces demeures, qu'elles ne répondent rien à ma tristesse? Sont-elles donc sourdes ? ou bien sont-elles ruinées de vétusté ?
< Mais non; ceux qui les habitaient sont partis à
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nuit close, affreux départ! 0 ! s'ils meurent, je meurs; je vivrai, s'ils vivent. »
J'eus ù peine terminé que la chanteuse, la jolie esclave, se leva, vint se jeter à mes pieds et les embrassa en me disant : « Kxcuse-moi, seigneur, excuse-moi de ma folie de tout à l'heure. Je le jure par Dieu, jamais je n'ai entendu personne chanter cette ariette aussi parfaitement que toi. » Le maître du logis et les assistants me firent mêmes démonstrations et mêmes compliments que l'esclave. L'assemblée était dans l'admiration et l'enchantement. On remplit bruyamment les verres, les coupes, on but à pleine gorge et pleine joie. Ensuite de quoi, je repartis d'un nouveau chant, et je chantai : « Au nom du ciel, pourquoi, ma douce mailresse, ne penses-tu plus à moi ? Moi, a ton souvenir, sans cesse mes yeux s'épuisent en larmcs'de sang.
« O ! répare les malheurs de mon cœur ; c'est toi qui l'as tué. Ne le laisse pas éperdu, fou, malade.
< Ma voix plaintive dit à Dieu combien mon amie est avare de ses tendresses, et combien moi j'en suis généreux. De moi elle a savouré les rayons de miel, et elle me verse les sucs amers de la coloquinte.
« A Dieu je me plains qu'elle se lient loin de moi ; moi, tant que je vivrai, je lui prodiguerai mon amour. » Cette cantilène mit tous les assistants hors d'eux-mêmes ; ils bondissaient de plaisir. J'avais fini depuis un bon moment ; je restais au repos ; mais tous me demandent une troisième ariette. Alors je chantai ceci ^ •
« Voilà celui qui l'aime enveloppé et perdu dans sa brûlante anxiété; vois, ses larmes lui inondent le corps tout entier.
« Malheureux, d'une main il demande au ciel de le délivrer de tant de souffrances, et de l'autre il appuie sur son cœur. »
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Là-dessus, l'esclave pari d'un éclat d'admiration : « Voilà, s ecrie-l-cllc, voilà des chants ! voilà de la musique et des vers! cl non pas ce que nous chantions cl disions tout à l'heure. » L'assemblée était enthousiasmée, ftn se remit à boire; on s'enivra bel et bien. Toutefois le maître de la maison, quoiqu'il eût grandement sablé, était sain de raison, parfaitement calme ... On se leva et l'on se disposa à partir. Le patron recommanda à ses serviteurs d'accompagner ses convives et de les reconduire attentivement à leurs demeures.
Moi, je restai encore. Je fus enfin seul avec le maitre de la maison cl la chanteuse. Nous bûmes de nouveau quelques verres, causant et devisant de choses et d'autres. Après un moment de pause, mon homme me dit d'un air de contentement : « En vérité, mon cher hôte, tout ce que j'ai vécu de jours jusqu'aujourd'hui est autant de perdu pour moi dans l'inanité, parce que je ne l'ai pas connu. Qui es-tu, brave ami? > Il répéta, redoubla, rennuvelia ses instances, si bien que je dus le satisfaire et lui apprendre qui j'étais. Sur le coup il se lève, m'embrasse à la tête, et me dit : « Je m'élonnais, aussi, que tant d'art, desavoir, de connaissances, pût se rencontrer en un homme qui n'eût pas été de la naissance et de ion rang. J'ai hanlé les kalifes ; mais j'ai peu vu de gens comme toi. »
Ensuite il me demanda comment j'étais arrivé du côté de sa demeure, ce que je faisais d'ordinaire. Je satisfis sa curiosité. Naturellement, je vins à lui parler de la main et du bras que j'avais aperçus à une fenêtre. « Va, dit sur-le-champ mon homme à sa chanteuse, va appeler une telle el prielà de descendre ici. » Il me présenta l'une après l'autre toutes ses esclaves, et je vis successivement les bras et les mains de chacune d'elles. Mais à chaque fois, je dis : « Ce n'est pas elle, ce n'est pas celle-là. » Après cette sorte de revue terminée, mon homme ajouta : « Il n'y a plus maintenant que
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ma mère cl ma sœur; je veux te les faire descendre aussi. « J'admirai celle confiance sans réserve, celle ampleur de bons scnlimcnls à mon endroit, et : « Je suis à loi corps et Ame, el pour toujours, m'écriai-je. Veuille appeler ici la sœur avant la mère; c'est probablement de la sœur que j'ai aperçu la main si jolie. » La sœur de mon hôte parait; je reconnais de suite la main et le bras dont j'avais élé émerveillé. « C'est elle, mon ami, dis-je avec vivacité, c'est elle. »
Sans plus de réflexion et de question, mon homme envoie ses serviteurs convoquer dix des plus respectables cheikh du voisinage. Ils arrivent ensemble. Mon hôte fait apporter aussitôt deux badrah ou groups de chneun dix mille drachmes ; el s'adressant aux cheikh : « Celle fille, leur dit-il. esl m'a sœur; je vous prends à témoins que je la donne en mariage au seigneur Ibrahim (ils d'KI-Malidy que voilà; et, à la plarc et au nom d'Ibrahim, je livre à ma sœur, pour dot nuplialf, ces vingt mille drachmes. »
J'acceptai avec joie ce mariage improvisé. Mon homme remit un badrah à ma jeune épouse cl distribua l'autre aux dix cheikh témoins en les remerciant et les congédiant du ton le plus gracieux du monde. Ensuite il me dit : « Je vais to faire disposer de suite un de mes appartements; tu y passeras la nuit avec la nouvelle épouse. » FMi\n cet homme me combla, m'accabla de politesses, d'attentions, de bontés; je n'ai rencontré nulle part autant de générosité el de bienveillance. « Je préfère, dis-je à mon digne hôte, préparer un transport, un palanquin, el emmener immédiatement ma femme chez moi. — A ton bon plaisir. » J'eus bientôt un palanquin, el nous gagnâmes ma demeure. Cet excellent homme lit suivre sa sœur d'un trousseau incalculable, toutes choses qu'une de nos demeures n'aurait pu contenir.
Je fus heureux avec ma nouvelle épouse, f/csl elle qui fut la mère de ee jeune hommr qui est à ton côté.
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Le kalifc admira la générosité, les nobles <|ualités de cei homme, et il aceorda liberté pleine et entière au loïaili, sans réprimande ni correction. De plus , Mâmoûn s'attacha le beau-père d Ibrahim et en fit un de ses favoris.
Iles raracleie* de la beauté chex les Arabe». — Femmes entrées à l'examen de la lianrée. — Pruderie de notre Unicité. — Description complète d'une belle Arabe. Oumin lia», qui fut mariée à Amt bi*aiejjl d lmn.u-l-Kai*. - tçâm. - Conseil-» maternel».
Il n'y a nullement à s'étonner de ce mariage auquel conduisit un amour subit, un amour qui s'enflamma au seul aspect d'une belle main et d'un beau bras. D'abord il faut bien convenir que les choses belles, on ne les rencontre pas trop souvent. Ensuite, dans une société comme celle dos musulmans, où la femme a toujours la figure derrière le voile ou derrière le grillage à mailles serrées des fenêtres, il y a peu d'heures où se présente l'occasion de voir de beaux visages. De plus, chez les Arabes, la main est un caractère physiognomonique. La loi elle-même a pris de là un renseignement, une voie d'induction, pour l'édification pratique de ceux qui se recherchent en mariage, et surtout l'édification préliminaire du mari ; car le futur, tant qu'il en est au rôle de postulant et de fiancé, n'a pas le droit de voir et ne voit pas la figure de la lille ou femme dont il désire ou a sollicité l'alliance. Selon l'esprit de la loi, il est admissible que le prétendant voie, au moins pour avoir une idée de ce qu'elle est, la ligure de celle qu'il recherche ou demande pour épouser Mais la pratique ne permet point cette sorte de licence et la considère même comme une circonstance cou-
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pable pour l'aspirant et presque comme un*' houle pour la femme. Du reste, voici le texle de la loi, commenté :
« Il est de convenance humaine, quand on espère que les propositions de mariage ne seront pas rejetées, que le prétendant voie seulement la ligure et les mains de celle qu'il demande pour épouse, et qu'il les voie, non par surprise, mais au su et consentement de la personne demandée et de celui q*ii la représente et qui a droit de contracter le mariage pour elle. De même, celle qui est demandée pour épouse peut voir la ligure et les mains du prétendant. La figure est le siège de la beauté ; et les mains indiquent la santé et la conformation du corps. »
Les traditions du goût relativement à la beauté du corps ont été l'héritage reçu des hommes du passé, de cette époque antéislamique qui avait transmis ses appréciations des formes dont les détails et l'ensemble étaient la plastique vivante qui plaisait aux yeux, souriait à l'esprit, enthousiasmait les sens. Les Arabes, dès les vieux siècles de leur paganisme, avaient distingué la gentillesse et la beauté, la femme jolie et la belle femme. « Ainsi, ils disaient : — djémUah, jolie ou gentille, de loin; gracieuse, de près; jolie, si à distance elle plait d'ensemble aux yeux, mais si de près elle n'est plus aussi bien ; — melihahy belle, si a chaque lois que vous reportez sur elle le regard, elle est plus belle encore. » Ils avaient • des noms pour les plus menus détails, pour tous les incidents même de la beauté et de la grâce. La petite dépression doucement creusée au-dessous du nez cl au milieu de la lèvre supérieure, étaii dile djinhimab. La petite fossette qui se trouve parfois en dehors cl au-delà des lèvres, et que creuse le plus souvent le sourire sur une belle figure, était le rababah. Le creux au-dessous du cou entre les clavicules avait sa dénomination ; c'était le thoghrah ; même le léger creux qui est au-delà du pouce, vers le poignet, élait