‹ Femmes Arabes avant et depuis l'IslamismeChapitre 28 sur 36 · M PI IS L'ISLAMISME · texte numérisé non relu

M PI IS L'ISLAMISME

le koull ; el le joli polit enfoncement du milieu du menton s'appelait le noûnah. Ainsi, le kalife Olhman voyant un jouiun bel enfant dont le menton avait celle petite fossette, dit aux gens qui conduisaienl l'enfant : a Noircissez, noircissezlui son noûnah, afin que l'on ne jette pas le mauvais œil à cet enfant. »

Les Arabes, comme on le pressent déjà d'après le peu que nous avons indiqué, ont eu leur physiognomonie. Chacun a son instinct au moins, dans celle science d'observation ; et des gens^qui, comme les Bédouins de l'Arabie, n'avaient guère à faire le plus souvent qu'a se regarder le blanc cl le noir des yeux, ont nécessairement abouti à reconnaître des données pour s'expliquer le caractère duminanl des individus, femmes et hommes, sur les irails, la composition et les détails des ligures.

Ainsi, 'il se sont' posé des apophtegmes que j'appellerais, si j'osais, lavalériques, tels que ceux-ci :

Grande barbe, bêtise; large barbe, étroilesse d'espril ; petite barbe, vivacité. Sourcil tombant sur l'œil, jalousie ; œil de volume moyen et bien proportionné, sagacité, qualités ho- ' norables, noblesse de caractère ; œil à angles allongés, extravagance et emportement; œil rétréci, légèreté et irréflexion. » Les poils à l'entrée de l'oreille aunoncent l'excellence de l'ouïe. Grandes oreilles dressées décèlent déraison et violence radicale.

Le nez grand ou épais élait un point de raillerie, un relief peu eslimé, une charge grotesque. Un homme à gros et long nez demanda une femme en mariage. Le postulant faisant valoir ses mérites, même ses mérites sociaux, dit à la dame : « Tu n'ignores pas d'ailleurs que je suis un homme généreux, de sociélé agréable et bienveillante, que j'ai le courage qu'il faut pour supporter les désagréments de la vie... — Il n'y a aucun doute à avoir, répondit la belle, que tu saches suppor-

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ter les désagréments do la vie, toi qui supportes un pareil nez depuis quarante ans. m

Un laid personnage partit ponr son commerce, et passa dans l'Yémen. Traversant celte contrée il ne trouva personne qui lût mieux de visage que lui et il s'écria, se parlant à soimême :

« Ma foi ! je ne vois pas une figure agréable, depuis que je suis dans l'Yémen.

« Triste et infortuné pays que celui où, moi, je suis le plus beau ! >

l ue fois, le kalife Abd el-Mélik fils de Merwân dit à un Arabe de la tribu des Katafànides ou Béni Hatafàn: < Décrismoi les beautés à rechercher dans une femme. — Prince des croyants, reprit l'Arabe, prends la femme aux pieds bien unis, aux talons légers et délicats, aux jambes fines et lisses, aux genoux dégagés et dessinés, aux cuisses pleines et arrondies, aux bras potelés, aux mains délices et fines, à la gorge relevée et ferme, aux joues rosées, aux yeux noirs et vifs, aux sourcils eflilés, aux lèvres légèrement brunies, au front beau et ouvert, au nez aquilin et fier, à la bouche et aux dents fraîches et douces, à la chevelure d'un noir foncé, au cou souple et moelleux, au ventre effacé et gracieusement ondulé. — Mais où pouvoir rencontrer une pareille femme? — Tu en trouveras chez les Arabes purs et chez les Persans de pure race. »

La chevelure était estimée une des richesses physiques qui distinguent ou rehaussent la beauté. De là ces préceptes arabes : « Que celui qui prend une femme dont il veut faire son épouse, ou qui prend une esclave pour ses plaisirs, recherche en elle une belle chevelure ; car la chevelure est une seconde figure. Le poète Bekr fils d'EI-Nattâha dit d'une femme :

« Elle est blanche, éclatante ; elle enchante par sa

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splendide chevelure, ou disparaît dans ses cheveux, et c'est alors comme une seconde figure au teint noir ;

« Beauté superbe, elle est ou un fleuve limpide qui court, ou une nuit qu'enveloppent de noires ténèbres. »> Le sourire fin et léger qui sépare à peine les lèvres et les maintient gracieuses et agaçantes, était senti et étudié par les femmes, aimé et savouré par les hommes. On demanda a une jolie Arabe : « Pourquoi tes lèvres sont-elles ainsi doucement entrouvertes ? — Eh ! quand la figue est mûre et donne son miel, elle s'entrouvre ; la rose aussi s'entrouvre lorsque la rosée vient la baiser. »

Les vêtements avaient leurs couleurs de choix et de goût, couleurs vives, isolées, ou combinées dans l'ensemble de l'habillement. « Mange ce que tu veux, disaient les Arabes, et t'habille comme il plait aux autres... Ne mets pas de vêlement qui attire sur loi le regard du souverain. En fait de vêtements, le jaune a de l'éclat et de la convenance ; le rouge a de la vivacité et de la beauté ; le vert a de l'attrait cl de l'entraînement ; le noir a de la tristesse et du répugnant ; le blanc a de la grandeur et de la noblesse. > Les Arabes prétendent que Platon a dil : a La teiniure couleur d'anémone et le parfum du safran apaisent la colère ; la couleur rouge de rubis et le parfum de la rose éveillent et animent la joie. Le rouge et le jaune que l'on en approche, éveillent et animent la force amoureuse. Le rouge et le jaune combinés et mélangés avivent la force intime et spéciale de l'individu ; mais le vert-pomme cl le rouge mélangés mettent en mouvement tous les penchants, toutes les natures. »

Des récits anciens décrivent ce qui composait ou devait composer une belle femme ; et les descriptions vont jusqu'à l'inventaire le plus complet, jusqu'aux indiscrétions les plus indiscrètes. La dame ou matrone, la mère, la sœur, la parente quelconque, toujours personne choisie, connue par

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son savoir cl son goût en fait de beauté et de beautés, que l'on chargeait d'aller explorer et juger les mérites féminins île la fiancée projetée, apportait, si elle était sincère, le tableau complet de l'épouse que Ton avait désir de posséder. Voici un da ces tableaux. Que le jugent ceux-la qui sont poètes, ou qui se sentent de la poésie, qui sont curieux de toutes les poésies. Je dois prévenir qu'il me faut modérer, modifier, gazer la technique de quelques termes. Chez nous on aime assez le décolleté en sculpture, en peinture, en dessins, celui que Ton voit de l'œil ; mais on ne pardonne pas à celui qui est écrit seulement et que l'on ne voit que par l'esprit. C'est bizarre, mais c'est ainsi. La statuaire, la peinture et le dessin nous présentent le cru, le nu ; ces trois arts, frères de fraternité si vraie, ont eu le bonheur d'obtenir qu'on les laisse se poser et se présenter en société comme bon leur semble, de se déshabiller autant qu'il leur plait. Mais l'écriture, le récit, la parole parlée, doivent toujours être en robe montante et en jupe longue, en ruche ou en fraise au cou ; ils n'osent môme pas, dans la rue, relever un peu le pan de la robe, de peur de donner à gronder parmi les censeurs, qui la plupart ne sont si rigides, malheureusement ! que quand on les voit ou les entend. Pruderie affectée ! Pudeur d'extérieur !... En arabe, ce qui se voit, ce que l'on a besoin de voir, ce qui se fait, se dit, se parle et s'écrit.

Ce que je vais traduire est d'avant l'islamisme, dès avant l'époque d'Imrou-l-Kais, ce poète pétulant dont nous avons parlé; il s'agit de son bisaïeul, appelé Amr fds de Hodjr.

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TABLEAl - LEÇON DE MORALE.

Amr fils de Hodjr, roi de la tribu des Kindides ou Héui Kindah, voulut se marier avec un jeune Arabe dont il avait entendu vanter les charmes et l'intelligence, et cette Arabe était la fille d'un puissant chef du désert, d'un nommé Aûf fils de Mouhallam, de la tribu des Chaïbànides. C'est ce Aûf dont on disait partout : « Il n'y a pas un seul homme libre dans la vallée de Aûf, uïant il poussait a l'excès la sévérité cl la fierté du pouvoir. Cette fille de Aûf s'appelait Oumm lias, était la perfection de la beauté.

Or donc, Amr appela une dame kindide, nommée Içâm, femme de pénétration et de finesse, de langage élégant et riche, d'instruction exquise, et l'envoya en exploration et en enquête. « Va, lui dit-il, et sache me décrire cette fille de Aûf. » Içâm se rendit chez les parents de la jeune fille, et, s'adressanl directement à la mère, appelée Oumâmah et qui était fille de Hârith, elle annonça le motif qui l'amenait. Sur-lechamp, la mère envoya dire a sa fille : « Ma chère enfant, voici ta tante maternelle qui arrive pour te voir, pour l'examiner de face et de dos. Réponds-lui, parle-lui, sur tout ce qu'elle désirera savoir. « Un moment après Içâm entra auprès de la jeune fille. Içâm vit ce que jamais elle n'avait rencontré en grâces, en beauté, en perfection, une superbe fille, riche d'intelligence, brillante de langage. La visite terminée, Içâm se relira, et ravie de ce qu'elle avait vu et entendu, elle disait : « Il n'y a pas de ruse la où il n'y a pas de voile. » Ce mol devint proverbe.

Elle entra auprès de Hârith, qui, aussitôt qu'il l'aperçut, lui dit : « Eh bien ! Içâm, qu'as-tu en poche? » Cette forme

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«le question resta en locution proverbiale. « Le petit lait a été parfaitement séparé du beurre frais, » reprit la messagère. Cette réponse encore passa en proverbe (pour dire : l'ivraie a été entièrement séparée du bon grain, c'est parfait, c'est irréprochable). « Voyons, continua Hârith, conte-moi ce qui en est ; apprends-moi le résultat de ta mission. — Je te dirai ce que j'ai vu, en toute sincérité et vérité. J'ai vu un visage ravissant, miroir pur et du poli le plus admirable, visage délicieux que pare et relève encore une chevelure luxuriante riche comme la queue brillante des chevaux du plus noble sang et de la plus illustre origine. Opulente chevelure, abandonnée à elle-même elle semble flotter en- longues chaînes miroitantes ; peignée et rangée, tu dirais de belles grappes de raisin qu'une petite pluie vient de lisser. Après cela, deux sourcils à la douce courbure, qui semblent deux lignes tracées avec le bec délie d'un calam ou noircies par une noire et fine trace de charbon, deux arcs superbes qui semblent couronner de leur noble courbure les grands yeux d'une antilope que le chasseur n'a pas effrayée, que le lion des solitudes n'a pas épouvantée. Du milieu des deux arcs des sourcils, s'abaisse et descend un nez fin et à peine courbé en saillie comme est courbé vers la pointe un riche sabre bien fourbi ; rien de trop court qui le camuse, rien de trop long qui l'exagère. Et sur chaque côté, des joues doucement arrondies, avivées d'une pourpre légère sur un champ d'un tendre blanc de perle ; puis au-dessous, une bouche que la grâce a ouverte comme un bel anneau et où sourit un suave sourire ; et là encore, des dents de blancheur éclatante, aux stries imperceptibles, de véritables perles pures et limpides ; au centre de ce trésor, se meut une langue aux paroles élégantes, correctes et faciles, dirigée par une admirable intelligence toujours prête à satisfaire à toute question ; cl se meuvent aussi deux lèvres de rose, deux lèvres qu'humecte une salive lé-

DEPUIS I. ISI.AMISMI lûYA

lîère, douce comme le ravon de miel. Au-dessous de loul cela, un cou blanc comme l'argent, monté sur une poitrine blanche comme les poitrines de magnifiques doumiali (1); et de là, deux bras pleins d'une chair ferme, charmants d'embonpoint ; ensuite, deux avant-bras où Ton ne sent pas d'os, où l'on ne touche pas de veines ; et des mains à articulations délicates et légères, aux tendons lisses et invisibles qui meuvent, quand elle le. veut, des phalanges terminées par des pulpes lines et gracieuses. Sur la poitrine sont assis deux seins arrondis, fermes comme des grenades, et, de leur double saillie, perçant le vêlement qui les abrite. El plus bas, le ventre ondulé, aux plis délicats et rapprochés, comme le papier plié en gradins minces et compassés ; et ils sont rangés autour d'un nombril qui semble être une gentille petite boite d'ivoire où l'on garde les parfums. Le dos ! un gracieux sillon se conduit et aboutit a une taille svclte et déliée ; oh oui ! il faut la puissante bonté de Dieu pour y avoir pu maintenir et attacher cette croupe si riche, ces hanches si opulentes. Fille magnilique, elle se lève, et ses hanches luxuriantes s'abaissent et se reposent; elle s'assied, et ses hanches rebondissent et se lèvent ; deux monticules charmants comme ceux dont la pluie, au désert, accumule les sommets et affermit le sable. Tout cela est porté sur deux cuisses bien dressées, bien arrondies, deux véritables tiges en perle, que suivent deux jambes de glorieux embonpoint et comme deux belles tiges de papyrus finement duvetées d'un brun duvet... Deux pieds pour soutenir et porter tout cela, deux pieds merveilleux, effilés et fins comme de jolis fers de lances; oh ! gloire à Dieu, au Tout-Puissant! comment deux bases si délicates ont-elles la force de supporter tout cet ensemble d'en haut ! »

Voilà une description exprimée par une Arabe des vieux temps païens. La nouvelle nation, je veux dire la nation isla

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m FEMMES AllAHfcS

misée ira rien tracé de mieux ; elle a copié dans ses vers et dans sa prose ces modèles qu'ont dessinés les traditions antiques.

A la suite du tableau vient la leçon de morale pratique que la mère donna à sa tille, morale sans prétentions s|»éculalives, sans mysticisme religieux et terroriste, mais grave, sérieuse, expérimentale, déduite de la science de la vie, morale d une doctrine enseignant l'harmonie simple du mariage, l'harmonie des époux, leur égalité possible, pour leur bien-être commun. C'est la pratique rationelle et raisonnée et nécessaire de l'existence conjugale, sans enfer ni paradis au bont. Le récit arabe poursuit donc ainsi :

Lorsque lçàm eut informé des résultats de sa démarche le roi des Kindides, il envoya de suite demander en mariage Outnm lias. La demande fut agréée; le mariage fui conclu. Amr expédia aussitôt le douaire ou dot nuptiale. On fit le* préparatifs de la uancée, on disposa son trousseau, et le départ fut lixé.

Le jour où Ton devait conduire la jeune fille à son mari, la mère la prit à part et lui dit : « Ma chère enfant, s'il était inutile de rien recommander à qui a les avantages et le mérite d'une éducation et d'une instruction éclairées, certes c'est à toi qu'il serait inutile de rien recommander. I^es conseils rappellent l'esprit léger à la réflexion ; mais ils sont aussi un secours, un appui pour l'esprit iutelligenl et sérieux. Si la femme, mon enfant, n'avait pas besoin de se marier, parce que son père et sa mère sont dans la richesse et l'abondance, parce qu'ils voudraient de tout leur cœur la garder à leur amour, certes loi, plus que personne au monde, lu pourrais l'abstenir de te marier. Mais les femmes sont faites pour les hommes, et les hommes sont faits pour les femmes.

Ma lille, lu vas abandonner pour toujours la famille dont lu es un rejeton; lu vas quitter le nid de bonheur et de paix où

DEPUIS l/ISLAMISMK ,S:<.\

tu as essayé tes premiers pas dans la vie, pour une demeure que lu ne connais pas, pour un compagnon que tu n'as pu encore aimer. Respecte et reconnais toujours son autorité sur toi ; sois sa servante, il sera ton serviteur empressé. Imposetoi, crois-en mon expérience, impose-loi dix sortes de devoirs qui sont des vertus de famille à pratiquer, des réserves de bien-être, des conditions d'estime et de considération au milieu du monde : v

\° Mets-toi en harmonie de contentement et de calme avec ton mari.

2° Aie cette heureuse condescendance qui sait se soumettre et obéir.

3° Sois attentive à ce que rencontrera le regard de ton mari, a ce qui touchera son odorat. Que jamais son œil ne rencontre en toi rien de répugnant ou de laid ; que son odorat n'aspire jamais de toi qu'une odeur réjouissante. Du reste, tu le sais, le cohel est la plus jolie parure, et l'eau est le plus excellent parfum.

<i° Les soins et l'attention pour le moment des repas ; le silence et le calme autour de ton mari, lorsqu'il dort. Car l impatience de la faim est un feu qui enflamme, et l'interruption du sommeil provoque à la colère.

5° Soigner et surveiller la demeure et les biens de ton mari. Ktrc prévenante et complaisante pour lui, pour ceux qui l'entourent, pour sa famille. Car 1» conservation des biens maintient le relief de l'autorité et du pouvoir ; la bienveillance pour la famille et l'entourage est la source de l'ordre et de la bonne intelligence.

6° Ne divulgue jamais un seul de ses secrets ; et garde-loi de toute résistance ou lutte en quelque chose que ce soit. Car, si tu dévoiles ses secrets, lu t'exposes à ce qu'il te trompe et trahisse aussi: et si tu résistes à sa volonté, lu lui mets le feu dans l'esprit.

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7° Dans les capricieux el multiples détails de la vie, éviie„ ma lille, évile bien d'être joyeuse lorsque ton mari est triste, de paraître attristée lorsqu'il est joyeux-, car alors la joie humilie, et ta tristesse amène le (rouble.

8° Efforce-toi toujours d'honorer et de grandir ton mari ; et lui s'efforcera à son tour de te traiter avec dignité.

9° Plus tu seras en accord parfait avec lui, plus il aura, lui, de longanimité et de condescendance pour loi.

10° Enfin, ma cbère enfant, ne le donne point ce que lu aimes, ce qui le plaît, avant d'avoir amené la volonté de ton mari à éire conforme à ton intention, son désir à êire conforme à ton désir ; applique ce principe en tout ce qui le peut êire agréable, ou le déplaire.

« Et Dieu, après cela, récompense. »

La jeune fille fut conduite à son mari. Elle fut trailée par lui noblement, généreusement. Elle lui donna sept (ils, sept rois qui après lui régnèrent dans l'Yémen ; elle lui donna Hâriih qui fut l'aïeul du célèbre poêle lmrou-l-Kais.

\xvi

Les belles esclaves sons If règne de Haroûn cl Rachld. llaroun achète Inan, poète;, elle était esclave d'EI-Nâlify. — Amour subit d'une esclave de Mamoùn pour Souçan le chanteur. — nisloirc d'un collier donné au chanteur Hachent. Esclave reconnaissante; elle appartint « El-Walid.

Nous avons à voir en scène, à présent, le kalife gala n lin, Hâroûn el-Rachid. Son époque, je le répèle, fut celle des exploitations les plus ardentes et les plus multipliées de la femme non libre. Ce règne fut le règne des belles esclaves, esclaves achetées des marchands, esclaves prisonnières enlevées dans les guerres, esclaves achelées sur une chanson bien

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chantée, sur un vers ou des vers bien répondus cl bien adaptés à d'autres vers, sur un regard, sur une démarche bien balancée, sur des allures bien ondulées de taille cl de hanches. Le prix, on n'y regardait pas ; on ne calculait pas. On voulait, on appelait, on payait; et on prenail jouissance de l'esclave. C'était marchandise dont on se vendail ou se donnait la propriété irreslriclive, le jus utendi et abutendi.

Quelques vers furent le motif final qni appela une spirituelle et vive esclave au lit de Hâroûn el-Rachid. Elle se nommait loân ; elle appartenait à El-Nâlify. Quand Hâroûn cl- Rachîd voulait une esclave, il la voulait de suite.

Bekr fils de Hammàd le bàhilide ayant, un jour, enlendu parler d'Inân et dire qu'à Hâroûn el-Rachid on l'avait vantée comme poète de premier degré, sortit immédiatement de chez soi atin de chercher à la voir. < Je partis donc, dit le (ils de Hammàd. Je cheminais, ne m'attcndant à rien, quand je me sentis frappé doucement sur l'épaule; c'était El-Nâlify luimême qui me dit aussitôt : « Te plairait-il, mon cher Bekr, de venir manger, boire et l'entretenir avec ma petite Inân, mon poète ? — Au delà du plaisir de me trouver avec Inân, il n'y a rien au monde pour moi. » Et nous poursuivons notre chemin. Nous arrivons chez El-Nâlify. Il descend de sa monture; il l'attache. Il entre chez lui et il dit : a Voici Bekr, le poète des Bâhilides, qui vient pour s'entretenir avec toi aujourd'hui, — Non ; pas aujourd'hui, réplique Inân ; je ne me sens pas en train. » Et soudain El-Nâlify tombe sur elle à coups de fouet, la corrige,... puis: « Entre maintenant, me dit-il. ■ J'entrai. La pauvre fille pleurait, les larmes lui roulaient comme des perles sur les joues. Je fus ému et peiné, et je lui improvisai ces vers :

« Cette pauvre Inân * voila ses pleurs qui coulent et tombent comme les perles tombent et coulent du fil qui les tenait en collier. »

lût* t'KMMES ARABES

J'ai, dis-je ensuite à la belle esclave, j'ai quelque chose à le demander. — Voyons, repril-elle ; car c'est à cause de toi que je suis ici. — J'ai retrouvé un vers sur l'extérieur de mon livre, un vers que je n'ai emprunté nulle part, mais auquel je ne puis pas arriver à donner un complément ou une continuation de sens dans la mesure et la rime. — Récite-moi ce vers. — Voici :

« Il ne cessa de lui répéter ses peines et ses souffrances d'amour, tant et si bien que je lui entendis le cœur soupirer et parler. »

Inân baissa la tête, se recueillit un instant et me dit ;

« Alors je pleurai par pitié pour ses pleurs ; il pleurait des larmes, et moi je pleurai du sang. « — Parfait ! m'écriai-je. El ce vers-ci, comment l'accompagnerais-tu et le continuerais-tu?

« II élaii magnifique de beaulé, superbe de taille, plein d'élégance ; et je lui laissai ma joue pour refuge à la sienne. »

Après une minute de réflexion, Inàn continua par ce vers: ■ El on Ta blâmé, puis on Ta maltraité, puis on Ta menacé ; et, en vérité, pourquoi ! »

Fille à l'esprit vif et prompt, comme on le voit, toujours prête a l à propos, toujours habile et facile a l'imprévu des provocations en vers ; ce fut, depuis l'islamisme, la femme remarquable par son savoir poétique ; mais elle était esclave et à ce titre, malgré l'orgueil de son maître à la posséder, à la vanler, ce maître, à la façon musulmane, la corrigeait à coups de fouet. La vie des femmes esclaves, a cette époque où cependant l'esclave était presque honorée, se composait d'un mélange variable que les caprices, les boutades, l'autorité, lesvanilés même du maître assaisonnaient, comme dit le proverbe arabe, de jours blancs et de jours noirs, de miel et de vinaigre, de raisin et de coloquinte.

llùroùii el-Hachid que toute femme belle, ou spirituelle mais avec un certain degré de beauté, enflammait d'un feu subit, avait aperçu Inân cl avait résolu de Tacheter. Il lui avait dit : < Inàu, je t'aime, je veux l'avoir. * Mais ensuite il renonça à cet achat ; il ne s'eu soucia plus ; le caprice se passa.

Dans une de ses réceptions, de ces soirées kalifales que réjouissaient les vers et le vin, qu'intéressaient les discussions linguistiques ou les traditions anciennes, ou que marquetaient et égayaient les critiques, les satires, les éloges, la musique, et souvent aussi les graveleuses anecdotes et les li bidineuses réflexions, dans une de ces léunions un des assistants se mit à chanter, du poète Djérir, un morceau commençant par ce vers :

« Ceux qui se sont emparés de ton àme t'ont laissé

verser des larmes dont la source n'a plus pu se tarir un

moment. »

Le kalife enthousiasmé admira la grâce et la pensée de ce verset : < Y a-t-il parmi vous, dit-il aux assistants, quelqu'un qui soit capable de continuer ces vers et de leur en ajouter d'aulres dans l'allure, l'élégance, la pensée, la mesure et 'la rime originelles ? Celui-là, je lui donne ce badrah. > Hàroùn avait près de lui un badrah de dinar ou pièces d'or (1). Quelques assistants essayèrent de répondre à la provocation du kalife ; mais aucun d'eux ne réussit, aucun ne flt eflet. « Moi, dit lout-à-coup un serviteur qui était debout derrière llàroûn, moi j'accepte le déli, prince; dans un moment je te donnerai réponse. — A ton gré, » dit le kalife.

Le serviteur sort, emportant le badrah, se rend de suite chez Kl-Nàlify, entre et dit sans autre préambule : « Veuille annoncer ii Inàn que je désire la voir. » El-Nàlifv satisfait à celte

(I l e ImiIuIi oriiin.iin' pM mille drachme» oti pirrv» «I <nc<ni Iri Ir kaliT** prn pnM> un hadruh d'or on mille denier* d'or,

MO I KMMtS AHAUKS

prière. Inàn cousent à entendre ce que veut le serviteur du kalife. Le serviteur introduit auprès d'Inàn lui conte l'affaire. « Voyons, reprend l'esclave ; quels sont ces vers ? » Il les récite. L'esclave incline la tête, réfléchit un instant, dit au messager : « Ecris. • Et elle lui dicte ces trois vers :

« Tu as réveillé par les paroles que tu viens de me

dire, un mal qui restait enseveli dans mon cœur. • Mal cruel ! La, comme en une douce terre il a donné

des fruits qu'arrosait la rosée de l'amour, et qui sont

tombés et perdus.

•< Maître, ils ont menti ceux-là qui m'ont calomnié.

Oh ! quand un c(f ur aime, il aime. » Voilà. Emporte ces vers et demain récite-les au prince. »

Le serviteur, joyeux, donne le badrah à Inân et retourne immédiatement au palais. L'a propos de ces vers était à point. Ils étaient dans le sens, la mesure cl la rime de ceux de Djérir. De plus, ils rappelaient l'amour assoupi du kalife et l'amour vivant de l'esclave ; ils rappelaient qu'elle avait conservé en elle le souvenir que lui, il avait laissé dissiper ; ils prévoyaient l'influence possible de mauvaises paroles, de calomnies, et ils reprochaient innocemment et tendrement au kalife de n'avoir eu qu'un amour fugitif, un amour sans amour.

Le serviteur arrive et il récite les vers de l'adroite esclave. « Tudicu ! qui a fait ces vers ? demande Hàroûn émerveillé. — Inàn, la belle esclave d'El-Nâtify. — Je dépouille les attributs du kalifat, si celte esclave, aujourd'hui même, passe la nuit ailleurs qu'à mes côtés. » Soudain il envoie chez El- Nâtify et lui achète Inân pour trente mille dinâr. Elle passa lu nuit avec le kalife.

Comme on le voit, il y avait là, chez ces princes, des bénélices, des faveurs, des plaisirs, des jouissances d'amour cl d'ainour-propre, pour ces pauvres femmes esclaves. Elle*-

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arrivaient à goîHcr les joies du luxe, des demeures royales, et souvent elles donnèrent le jour à des successeurs de Mahomet, mais tout cela, ainsi que déjà nous l'avons fait remarquer, en tout bien et tout honneur, en conformité avec la loi qui autorise et règle la condition des rem mes esclaves, en laisse le nombre, le chois et l'emploi à la discrétion absolue de l'homme. Ces femmes, ces belles esclaves, c'étaient les sortes de Dubarrvs cl de Pompadours du kalifal ; mais, encore une fois, des Dubarrys légales, des Pompadours légales, non de ces maîtresses scandaleuses que l'on affichait comme une insulte permanente oo un odieux outrage aux reines, aux moeurs acceptées, à la religion. Et puis, conséquence de leur position sociale, les esclaves avaient parfois aussi leurs déboires. Plus d'une s'est éprise d'un amour qui faillit lui coûter la vie, ou qui la conduisit à son malheur. L'acquéreur n'acquérait pas forcément le cœur avec le corps de la femme qu'il achetait. Tel homme, quel qu'il soit, beau ou riche, ou haut placé, ou réunissant toutes ces conditions, n'est pas inévitablement du goût de l'esclave qui lui a été vendue.

Le kalife Màmoûn, (ils de Hâroùn el-Hachid, eut, comme son père, une troupe de chanteurs qui surtout étaient les délices de ces réunions d'intimes, d'amis, de poètes, de légendaires, de conteurs, d'érudits, de savants. Un de ces chanteurs, magnifique jeune homme, s'appelait Soûçan, c'est à dire (leur de lys. Un jour qu'il chantait en présence du kalife, une des esclaves du prince vint derrière le rideau de la salle, regarda à la dérobée et sans être aperçue. Elle fut frappée de la beauté de Soûçan et se sentit subitement saisie d'amour pour lui. Lorsque le chant fut achevé, elle prit sa mandoline et se mil a chanter les vers que voici :

«. Je ne puis passer près du lys si fraîchement épanoui, sans qu'une larme, comme un convive importun, ne vienne humecter ma paupière.

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« O! lu es beau! C'est loi qui csl leiys même, c'esl de loi que Ton a pris son nom, bien qu'il exhale de sa Heur comme un souille d'arôme que tu n'as pas. (Il a bien sa fragrance ; mais loi, tu es bien plus beau que lui.) »

Lorsque Soùçan ou Fleur de lys se fut retiré, la chanteuse cessa celle canlilène et en reprit une autre. L'amoureuse esclave continua depuis ce jour-là ce manège calculé, si bien que Màmoûn le remarqua et soupçonna alors des intentions de trahison, Dès qu'il fut retiré dans ses appartements, il appela sa chanteuse, et en même temps demanda que Ton apportât devant lui le sabre et le cuir des supplices (1). « Avoue-moi la vérité, dit le kalife à l'esclave toute bouleversée. — Prince des croyants, dit la malheureuse tille, j'ai regardé de derrière le rideau où j'étais; j'ai aperçu Soùçan, et l'amour s'est emparé de mon cœur ; voilà tout mon crime. » Mâmoùn touché de celte franchise si naïve et si simple, (il grâce à la pauvre esclave. Il envoya chercher le chanteur aimé et lui donna en cadeau la jeune fille.

Voilà encore un amour allumé bien vite. Nous appellerions cela, mais dans le sens de réprobation, un caprice. Et pourquoi les femmes n'auraient-elles pas des caprices pareils ? Les hommes en manquent-ils donc? et en surplus n 'ont-ils pas leurs tyrannies ou au moins leurs exigences de maîtres? Combien peu d'entre eux veulent ou savent pardonner ou supporter un moment d'humeur ! El puis, étaient-elles donc si indignes de bienveillance et de condescendance, ces femmes esclaves? Elles avaient leurs défauts, défauts d'esclaves, défauts de tout le monde, défauts souvent engendrés ou exaspérés par les maîtres ; mais souvent elles avaient, de plus, ce qui les rendait dignes d'amour, dignes d'amitié et

(I) On plaçait la personne a décapiter au milieu d'une grande pièce de cuir fort sur lequel on recevait le sang. On Taisait agenouiller la victime et on lui abattait la t*le d'un coup de sabre.

DKI'IÏS L'ISLAMISME, d'estime. Citons un trail de reconnaissance, à propos «Je l'histoire d'un collier. Ce sera l'exemple d'une chanteuse au moins, d'une au milieu de tant d'autres, qui fut sincèrement regrettée de son kalife et qui en a mérité les regrets. Il y a de bonnes filles partout, même parmi les chanteuses.

Un jour on annonça à Hàroun el-Rachid que plusieurs de ses familiers attendaient à l'entrée du palais. Le kalife appela El-Fadl fils de Rabi et lui demanda qui était là. « Il y a nombre de personnes, dit Fadl, parmi lesquelles se trouve Hachera fils de Soleïmâ». » C'était un musicien chanteur que le kalife avait grande envie d'entendre, a Fais-le entrer, continua Rachid, mais lui seul. » Hâchem fut introduit. Il chanta une canlilène de trois vers.

Le kalife ravi et enthousiasmé : « Tu as été admirable, ditil au chanteur;* que Dieu ait l'âme de ton père ! » Ce disant, Rachid passe au cou de Hâchem un magnifique et riche collier. A l'aspect du joyau, Hâchem sentit ses yeux se troubler, se mouiller de larmes. Le kalife surpris lui dit : « Et quoi donc, Hâchem, fait couler les pleurs ? — 0 Prince des croyants, ce collier-là a une touchante histoire ; si tu me le permets, je le la raconterai. — Sans doute, je te le permets. — Prince, la voici. J'étais jeune lorsque cela arriva !... Un jour donc, je me trouvai marchant du côté du kalife El-Walid qui était sur le bord du lac Tibériade. Il avait avec lui deux superbes chanteuses, deux esclaves d'une rare beauté et d'une rare élégance. J'avais la figure cachée jusque près des yeux, couverte du litbâm (i).

Dès que le kalife m'aperçut : « Voilà, dit-il, un Arabe qui arrive du désert ; je le veux appeler ici, que nous nous amusions un peu de lui. » Il m'appelle. J'approche. Il ne me connaissait pas ; il ne m'avait jamais vu.

>'tj Etoffe ou exlrrmih- du lurhan, ilonl on .+e couvre en tra*<-r* la ligun* comme •l'un cache-nei.

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Il me l'ait asseoir. Un moment après, une des deux jeunes filles enioue el chante une arietle de ma composition. La jeune fille tronqua l'air, manqua en plusieurs points. • Tu t'es trompée, dis-je à la belle, lu t'es trompée, ma fille. » Elle se met a rire de mon observation, et : a Prince des croyants, fit-elle d'un ton de surprise, lu enlends ce que nous dit là cet Arabe, ce Bédouin ! Il nous reprend, il nous accuse d'erreur ! » Le kalife me regarde, me fixe d'un œil qui me donnait tort, qui me désapprouvait. « Prince, dis-je alors, je vais te démontrer el le faire sentir que l'on s'est trompé. Que cette fille accorde d'abord telle et telle corde de sa mandole. » L'esclave accorde les deux cordes indiquées, et reprenant le chant elle lui donna une expression et une couleur que jusqu'alors elle n'avait point données.

La chanteuse elle-même fut tellement étonnée qu'elle se leva, vint se jeter sur moi en s écriant : a Mon professeur ! Ilâchcm! tues Hàchem, je le jure par le Seigneur de la Mekke. — Serais-tu donc en effet Ilâchem fils de Soleïman ? me demanda le kalife. — Oui, prince des croyants, » répondisse et en même temps je me découvris la figure.

Je demeurai avec El-Walid le reste de la journée. Il me lit livrer en cadeau trente mille drachmes. Alors la jeuhe fille dit au kalife : « Prince des croyants, permets-moi d'honorer mon maitre en lui offrant un gage de ma reconnaissance. — Je le le permets avec plaisir. > A ces mots, la jeune esclave dénoua le collier qu'elle portait et me l'attacha a mon cou, en me disant : « 11 est à toi. >

Un instant après, on approche une barque du côté du kalife afin de le ramener à l'endroit où il était d'abord. Le kalife passe le premier dans la barque, l'autre esclave passe après lui. Mon élève la suit; elle avance la jambe pour entrer et descendre dans la barque ; mais le pied lui manque ; la pauvre fille tombe el disparait dans l'eau en un clin d'œil. On s'em-

DKPUS L ISI.AMISMK >

|>rossji de la rechercher. Peines inutiles ; on ne la retrouva pas.

La douleur d'El-Walid fui extrême ; les larmes lui haiguèrent les yeux. Je pleurai amèrement aussi celte malheureuse fille. Enfin le kalife me dit : « Nous ne voulons point reprendre ce que nous t'avons donné. Cependant nous serions heureux d'avoir entre nos mains ce collier comme souvenir de cette chère enfant. Vends-moi, Hàehem, vends-moi ce collier. » Je cédai au désir du kalife qui en retour me remit trente mille drachmes.

Voilà, prince. Lorsque tout-à-l'heure tu m'as fait don de ce collier, son histoire s'est retracée soudainement en ma mémoire ; et c'est pourquoi tu as vu des larmes tremhloltcr dans nies yeux. — D'après ton récit, il n'y a rien d'étonnant que ce collier se soit trouvé ici. Car le Dieu puissant en nous transmettant le siège de ces kalifes nous a transmis aussi en héritage leurs richesses. »

La réflexion d'EI-Rachid n'a pas une bien haute portée. Il paraît seulement qu'il fut contrarié qu'on lui eût rappelé l'origine du collier, parce que c'était rappeler le souvenir de la dynastie kalifale que les abbâcides avaient remplacée. Aucun roi n'a plaisir à entendre de récit un peu intéressant au compte de rivaux même abattus; les dynasties bouleversées ont des tronçons que l'on craint toujours de voir se remuer ou se resouder.

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Mariapo de llàrnûo cl-ltacliid j>»'< Zol.cidali ; .!iptn>i'* et Icies. - Curai (ère fastueux de H.irlurt. - Ses IVtes cl se* plaisirs.— l.a femme est un basilic et un dVmoii.

Du vivant de son père El-Mahdy, Hâroùn el-Bachid avait élé marié avec la célèbre Zobcidah, cette femme qui fut si souvent le conseil et la sagacité line et pénétrante de son mari. Elle était fille de Djafar fils d'El-Mansoûr Billah deuxième kalife de la dynastie des abbâcides et père d'El- Mahdy qui lui succéda. Nous avons déjà fait remarquer Zo- • beidah, la Zobeïde des récits européens.

Le mariage de cette princesse se présente en relief dans l'histoire à cause de la prodigalité de dépenses, de présents, de luxe qui en signala les fêtes nuptiales. Deux noces, disent les chroniques et histoires arabes, furent deux événements sans égaux dans l'islamisme et dans la gentilité arabe. -Ce furent les noces de Rachid lorsqu'il épousa Zobeidah, et les noces de son fds Màmoùn lorsque celui-ci épousa Boûràn. .

Voici le récit arabe à propos du mariage de Zobeidah.

u El-Mahdy envoya à Zobeidah des présents, des cadeaux de noces, comme jamais personne au monde n'en avait donné, des ameublements, des vases, des tapis et divans, des hardes, des vêtements, des parfums, des pierreries, des serviteurs, des domestiques, le tout en nombre et de valeur inimaginables. Il fil faire à la fiancée de son fils uu surtout de perles, vêlement des plus admirables, au-dela de toute description, que nul estimateur n'eût élé capable d'apprécier. De toutes les contrées de l'empire les invités furent conviés à la solennifc nuplialo Dans celle fétc extraordinaire, on distribua et pro-

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«ligua des richesses que l'on n'aurait jamais pu soupçonner être dans les trésors et les réserves de l'Etat. C'étaient des vases d'or remplis de pièces d'argent, des vases d'argent comblés de pièces d'or ; cl ces vases se distribuaient aux personnages iuvités. A la suite de cela, des parfums de musc, des fragments d'ambre fin ; et aux gens de la suite encore, on donna à tous des vêlements d'éclatantes el riches couleurs.

Aux femmes de toutes les familles des hàchémides (ou nobles descendants de Hàchem bisaïeul de Mahomet), El-Mahdy (il des présents particuliers. A chacune d'elles il donna un splendide vêlement, une bourse pleine de pièces d'or et de pièces d'argent, un vase de parfums.

Les bois de senteur de Kamâr furent exclus. On ne brûla comme aromates que les bois odorants venus du fond de l'Inde ; ceux que l'on avait d'abord essayés cl que l'on avait reconnus comme les plus précieux el les plus suavement parfumés, ou les mêla el laissa avec les vêtements.

Les félicitations affluèrent, à propos de ces splendeurs éronnantes; les poêles rimèrent leurs panégyriques, leurs ovations. De tous les points de l'horizon on adressa des vœux de bonheur, des louanges, à l'occasion de ces noces, de ces fêtes fastueuses, inimitables. Les dépenses s'élevèrent pour le compte du trésor, el en dehors des dépenses particulières el personnelles de Hachid, à cinquante millions de dinàr ou écus d'or. »

Nous nous retrouverons a une fêle plus éblouissaule encore, lors du mariage de Mâmoùn. Ce fut le motif d'une profusion bien autrement exagérée, j'entends pour ces temps-là ; cependant ces cinquante millions de dinar représenteraient environ trois cents millions de francs.

Une fois en possession du souverain pouvoir, Hàroûn el- Itachid s'installa une vie de jouissances, de luxe et d'éclat.

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II savait qu'éblouir cl réjouir appellent l'admiration el la louange, el il voulut être admiré el vanté. KlaManl cl payant bien ses panégyristes, il monopolisa ainsi cette denrée que l'on appelle la gloire. Il élablii son palais le rendez-vous de beaux esprits qu'il agaçait, de savants qu'il encensait, de poètes qu'il comblait d'or, de buveurs qu'il enivrait, de viveurs qu'il encourageait. D'eux tous il extrayait des éloges, il les exploitait. Il se garda bien, lui, avec son cœur si friand d'amour, lui, si fou d'entraînement, si chaud d'émotions, de ne pas animer ses convives, ses admirateurs, ses louangeurs, par la présence de ce que le luxe a de plus séduisant, le luxe des femmes, des belles esclaves, des plus belles chanteuses, des plus ravissantes créatures. Ce fut, disons-le encore, le règne des amours, de la beauté, des plaisirs. On eût cru ' qu'il avait pour politique domestique et pour régime aulique cette pensée d'un poète, Ibn el-Amid :

« Les séjours des plaisirs sont mes séjours, el la de- ' meure des jeux est aussi ma demeure. »

Il sembla aspirer sans cesse ce joli axiome d'une Arabe : u Les femmes sont les basilics enivrants de la vie. « Un rigoriste morose et grognon qui me parait s'être, bien à regret, sacriué à la vertu, un de ces prôneurs cacochymes de mœurs qu'ils étalent vaniteusement, un de ces esprits lors qui maudissent ce qu'ils voudraient avoir, qui insultent à la barre publique la belle femme qu'ils voudraient posséder à huis clos, un être chagrin quoique poêle, mais un poêle très probablement offensé et berné par le destin, passa près de plusieurs femmes dont la beauté le frappa, et il s'avisa de grommeler ce vers :

« Oui, les femmes sont des démons créés pour nous ; que Dieu nous préserve des maléfices des démons ! » Soudain une des belles riposla d une charmante voix mêlée d une nuance de coquetterie cl de dédain :

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« Oui, les femmes sont les suaves basilics créés pour vous ; et chacun de vous aime à flairer les basilics. »

Rachid entendait ce qu'où appelle la belle vie; c'était, si I on peut appliquer le mot à celle époque, le viveur par excellence. C'était le Grand Roi ; sous des formes qui la plupart sont autorisées par l'islamisme, c'était le Bien-Aimé. Il eut même, d'après les légendes romanesques de cette époque, il eut pour ainsi dire son abbé Dubois, un certain Okbah, grand kâdi, le type et la quintessence de la corruption, de la rouerie courtisanesque, de l'hypocrisie la plus religieuse et la plus renforcée, du mensonge le plus dévôt et le plus sanctifié.

Rachid, je le répète, eut le faste du Grand Roi et se fit des amours, et une cour de poètes, de savants, d'artistes. Il eut aussi la chaude nature du Béarnais, et il voulut également que tout paysan eût la poule au pot, fortune qui n'échut ni dans U? temps de celui-là, ni dans le temps de celui-ci. Il eut la sensualité du troisième, moins la facilité de conscience dont d'ailleurs le musulman n'avait pas besoin ; la religion islamique et les plaisirs éroliques vonl parfaitement de pair à compagnon, et m* s'insultent pas.

WVlll

Musiciens artiste* ordinaire» île llâroûn el Rachid. - Le musicien Ibrahim ; «on lils Ishftk appelé et accueilli par Mamoùn. — Vers tracé» sur des bandeaux, sur 3111 croissait! en parure, sur des éventails, sur le front, chei des femmes esclaves: sur un beaudricr d'une esclave coiflVe d'un casque; sur des étoffes recouvrant un divan ; sur la paume de la main ; sur la ceinture. — Des maîtresses de Bagdad.

Dans la composition de la cour kalifale, il y eut un groupe, une pléiade de musiciens. Ils étaient aussi, dans ce temps-là,

• les artistes ordinaires du Roi, » comme naguère nous voyions

* les comédiens ordinaires du Roi. . Le inonde, dans ses

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manières générales, est à peu près le même partout, sur le Tigre comme sur la Seine. Il y a bien des choses qui se sont répétées et renouvelées, qui encore se répéteront et se renouvelleront :

Multa renascentur quœ jam cecidêrc, cadentquc. C'est la perpétuité, la renaissance de la vie dans ses détails, mais sous des couleurs nouvelles, rafraîchies. Il en sera ainsi toujours. Un Arabe nous dirait : « Il en sera ainsi jusqu'aux jours derniers du monde, ces jours de l'agonie générale, de l'agonie de la vie actuelle et de l'agonie de la mort, de ces jours redoutables où le soleil s'approchera si près des hommes que leurs ventres leur crieront et gronderont rik rik (I).

Hàroûn el-Rachid avait donc ses musiciens, les artistes de sa cour. C'étaient Ibrahim el-maussély, Ibn Djami' le sahinide ou des Béni Sahm, Moukhârek ; au second rang, Zoulzoul Amr el-Ghazàl, Alawyah ; et puis encore un joueur de tlùte ou de chalumeau, il s'appelait Barsoumà. Zoulzoul était le plus habile citharédiste que l'on eût vu et que l'on puisse jamais voir. D'ordinaire il accompagnait et dirigeait le chant d'Ibn Djâmi'. Ibrahim était le coryphée de la troupe, était l'artiste à l'art puissant et fort. Ibn Djâmi' avait en partage la douceur et la grâce vocales. Un jour le kalife demanda à Barsoumà : « Que dis-tu d'Ibn Djâmi"? — Prince descroyants, répondit l'artiste, que dire d'un miel qui, toutes les fois que j'en goûte, est toujours pour moi un délice. — Et Ibrahim? — C'est un riche jardin où vivent tous les fruits, toutes les Heurs, et toutes les senteurs les plus généreuses. — Et Amr el-Ghazâl ? — Prince des croyants, Amr a une magnifique physionomie.

Ibrahim est le premier qui, avec la baguette à la main, inarqua et lit observer la cadence et la mesure musicales. « t'n jour, a dit un appelé Yahia lils de Mohammed, nous nous

I Prononce/ i il. m çtr.fise) mit.

DKPLIS 1. 1SLAMISMK. ;,;,i

('•lions présentés au palais, el nous attendions que le kalife nous fit savoir si nous pouvions entrer. L'introducteur vint à nous el nous dit : t Le prince des croyants vous envoie son salut. » C'était la forme de politesse par laquelle le souverain indiquait qu'il ne pouvait ou ne voulait pas recevoir. Nous partîmes. Alors Ibrahim nous dit : « Eh bien ! mes amis, venez chez moi.» Nous suivons Ibrahim. Nous arrivons, nous entrons dans une maison magnifique, vaste ; je n'en ai ai jamais vu de plus élégante, de plus spacieuse. La salle était ornée de riches garnitures en soie à longs flots de bordures. Nous nous asseyons sur ces divans luxueux. Soudain notre hôte appelle ; il commande que l'on apporte des verres. On les rempjil de vin, et Ibrahim nous dit d'une voix brillante el animée :

« Verse, verse-moi de grands verres, parce que (dans ce que je fais) je suis grand; il n'y a que les petites gens qui boivent dans les pelils verres.

« Verse-moi le vin dans de grands verres, dis-je ; laisse l'eau, laisse-la toute dans les grandes cruches. » Et il sable une longue rasade ; il s'en fait verser une autre. Nous buvons en chœur. Puis il ajoute : « Ce sont les avares qui boivent a petils coups. »

Ensuite il appelle des jeunes filles, esclaves. Elles arrivent, se rangent par groupes dans la salle ; et un concert admirable s'ouvre. Leurs chants nous pénètrent de joie et d'étonnemenl. leurs voix harmonieuses étaient, je le jure, les voix suaves et brillantes des oiseaux qui se répondent leurs mélodies dans les bocages. Ce fui un enthousiasme, un bonheur qui nous iransporta hors de nous-mêmes. »

Ishàk lils d'Ibrahim hérita des talents et de la position de son père. Cependant, lorsque le kalifal fut remis aux mains de MàmoùiK Ishàk resta éloigné de la eour. « Du reste, ainsi que l'a laeonté lui-même le (ils d'Ibrahim, le nouveau kalife.

T,5* FEMMKS AHAIIES

pendant les vingt premiers mois de son règne, n entendit pas une lettre, c'èst-à-dire une note de musique, ni une parole d'un chant. Le premier artiste qui fut admis à chanter auprès du prince fut un appelé Abou Yça; et depuis ce jour, le kalife continua à rechercher et aimer la musique et les chants. Une foi3 il parla de moi, demanda ce que j'étais devenu. Mais un jaloux me desservit : « Cet hommelà, dit mon critique, a une fierté qui l'éloigné même des kalifcs. — Certes! répondit le prince, c'est pousser la lierlé jusqu'à la dernière limite. » De ce moment-là, Màmoûn ne parla plus de moi. Après le jugement défavorable du kalife à mon endroit, ceux qui fréquentaient ma maison renoncèrent à me voir. Ce fut pour moi une disgrâce complète, un abandon complet ; je lus laissé de côté.

Mais un jour Alawyah vint me rendre visite, et : « Veuxtu, me dit-il, que je parle de loi à la cour? Aujourd'hui, je vais chez le kalife. — Non, répliquai-je ; mais plutôt, trouve le moment de lui dire les deux vers que je le vais réciter. Cela l'amènera à demander quel en est l'auteur et l'ouvrira la voie pour arriver forcément à ce que lu me proposes. Tu n'auras qu'une réponse très naturelle à donner, ce qui te sera beaucoup plus aisé que d'attaquer directement l'affaire. » Je prononçai les deux vers. Alawyah comprit la justesse et l'a propos de ce projet. Il se rendit chez le kalife; et lorsque Ton fut assis et disposé à entendre, Alawyah récita les deux vers dont voici les termes :

« 0 source limpide dont les abords sont interdits,

n'y a-t-il donc pour arriver jusqu'à loi aucun sentier

ouvert

. A un amant égaré, éperdu, n'apercevaul plus sa folie, ne sachant plus où est la voie que suivent tes eaux, écarté, loin de toi ? • » Màmoùm charme de n s paroles s'écrie . « L>is-moi, Alawyah.

DKH IS L'ISLAMfSMK. Xti de qui sont ces vers ! — Seigneur, ils sont d'un esclave d'entre tes esclaves que tu as écarte, éloigné de toi. — D'ishàk? — Oui, prince. — Que l'on aille le chercher ; que Ton me I amène, à présent.

L'envoyé arrive chez moi; je pars avec lui;... j'entre au palais. Dès que Màmoûn m'aperçoit : « Viens, me dit-il d'une voix pleine de bienveillance, viens tout près de moi. » J'obéis; j'éiais ému. Le kalife me tend les deux mains; ce témoignage extraordinaire de bonté me troubla un peu ; je m'appuyai doucement, en me penchant, sur les mains du kalife et je me trouvai en un moment presque entre ses bras ; ils m'entouraient presque. El ce furent des félicitations, des témoignages de considération et de bienveillance. Un simple ami m'eut donné ces marques de bonté que j'en eusse été ravi de joie. De ce jour, j'eus toutes les bonnes grâces du kalife. »

À ces époques anciennes, comme nous l'avons déjà dit et répété, les femmes étaient encore parfois les parures des sociétés particulières. El ces honneurs, si toutefois on peut parler ainsi, ces honneurs n'appartenaient plus qu'aux femmes esclaves. L'épouse légitime et de condition libre était désormais incarcérée au harem, sa vie n'avait plus rien de public, de visible au monde ; l'épouse ne se parait plus que pour son mari et pour décorer les murs de son cloître. Plus lard, et elle l'est encore aujourd'hui, la femme esclave fut également refoulée au secret des prisons matrimoniales; c'est devenu un devoir, une vertu, un bien, que de cacher toutes les femmes ; on les a dressées a croire que celle dont un étranger voit la face, est presque outragée.

Un certain Abou l-Haçan raconte ceci :

J'entrai un jour chez Hàroûn el-Rachid. Derrière lui étaient plusieurs jeunes filles esclaves ; on eût dit de magnifiques statues. Une d'elles portait au front un bandeau tout senp

.'».y4 FKMMKS AKAlitS

de perles et de rubis ei orné de lamelles d'or reiraçani les paroles de ce vers :

« Cruel, lu as dédaigné mon amour ; oh ! Dieu jugera entre nous. »

Sur le bandeau d'une autre esclave était écrit cet autre vers :

« Que me sert de le lancer les traits de mon regard? ils ne t'ont pas atteint. Toi, lu m as laucé les tiens ei ils m'ont frappé, cruel que lu es ! o Sur un aulre encore élaienl ces mots :

« Soumettre sa joue au contact de l'amour, c'est se grandir. »

Une autre des esclaves avaii sur la poitrine un croissant splendide sur lequel on lisait ce vers :

« Je suis une transfuge des houris du ciel; j'ai été créée pour jeter le trouble au cœur de qui me voit. » El-Asroaï rapporte qu'un jour il remarqua les vers suivants tracés sur le bandeau d'uue des esclaves qui se tenaient vers la porte de l'uppartemeni de Hâroûn cl-Rachîd.

« Nous sommes de jeunes beautés, charmantes, des champs de la Palestine.

« Dieu nous a comblées de ses dons ; en nous rien de reprochabie.

« Pour l'amour de Dion ! beau damoisel, ne me laisse pas languir. »

Un jour que j'entrai auprès du kalife Etnin iils de Zobeidah el de Hâroûn el-Kachid (Emin succéda immédiatement à son père), ce prince avait derrière lui de jeunes esclaves vêtues de riches el amples vêlements. L'une d'elle lenail en main un éventail sur lequel était en quatre lignes les quatre vers que voici:

« J'adoucis les jours en éié, je donne joie douce el i siiine.

DKPUIS L'JSf AMISMK . 555

« Qui me lient se garde conlre la gêne de la chaleur, lorsque du jour sévit l'ardeur.

« Emin, en lui la générosité et la munificence sont dans tout leur éclat ; « Hoi, en lui rien d'incomplet; d'égal, il n'en a pas. » Kl sur un bandeau était cet autre vers, allusion a la belle esclave qu'il couronnait :

«t Au nom du ciel, dites, hommes, est-ce un soleil qui brille sous ce bandeau? ou bien es-cc le beau croissant des nuits ? »

Kl puis sur un autre :

• Est-elle possible la vie sans les folies de l'amour ? alors, fuyez l'aspect des beaux yeux. »

El ce n'était pas seulement au palais des kalifes, des grands de la cour el de l'Etat que ces manières de jouissances et de luxe relevaient et animaient la vie, remuaient les esprits et les cœurs, charmaient les yeux et les pensées ; les particuliers aussi avàient ces caprices et ces goûts, ce luxe qui ne parle pas seulement aux regards.

Une esclave d'un appelé Mahâny, elle s'appelait Ward (Rose) et elle était citée comme chanteuse et comme femme de beau langage et de parole élégante, avait écrit deux vers sur le bandeau qui lui paraît le front aux jours des solennités de son maitre. C'est Mahâny qui semble dire ces vers et il y fait allusion a sa magnifique esclave :

« Elle est accomplie; est accomplie la beauté de ses traits ; au-dela d'elle, plus rien de possible au monde.

• Pour les autres mortels il n'y a par mois qu'un croissant ; mais pour moi, sur le front de Ward, tous les jours se lève le croissant de la beauté. »

Elle avait encore tracé sur un bandeau ces deux vers de Haean fils de llâny :

« Cruel ! qui lam e les traits «le sis veux sans savoir

FEMM1.S MtAuKS

ce qu'il fail ! Tu réponds de mon esprit, car. le Irait m'a frappée à mort.

« Tu l'as fait pénétrer en moi dans toutes les sources de la vie ; et mon âme est malade, et mon cœur est en feu. »

Une esclave d'EI-Tây avait écrit sur le bandeau dont elle se parait :

< 11 ne cessait ses plaintes amoureuses, à tel point qu'il me sembla que ses entrailles gémissaient, parlaient même.

« Kt près de lui, je pleurai par pitié pour ses larmes, il pleurait des pleurs, et moi je pleurais du sang. > EI-iNâtify dont nous avons déjà vu le nom avait une esclave qui avait tracé ces deux vers-ci sur son bandeau :

« La séduction et l'agacement jaillissent de mon œil ' lorsqu'il regarde. Détourne, malheureux, détourne ton œil de mon œil.

« Car le glaive de mon regard, je ne le puis cacher en un fourreau; glaive l'œuvre de Dieu, non l'œuvre d'un forgeron. »

lin éventail portait tracés ces quatre petits hémistiches : * Gloire au Dieu unique ;

Puis après, au kalile;

< Puis après, à l'amant lorsque,

i A son côté, il a sa bien-aimécî •

Kt sur un bandeau on lisait ce vers :

» On la dérobe bien à mes yeux pendant le jour ; mais on ne peut pas dérober à ma pensée son image pendant la nuit. >

Abou Obeïdah, si renommé pour son érudition, et qui vivait sous Hàroùn el-Hachid, dit avoir vu les vers que voici, sur le Iront d'une esclave :

« Sur son front beau comme l'astre des nuits, elle a tracé avec un riche parfum.

iu;i'i is i. isi. vmismi:

♦ Sur trois lignes :

Que du ciel Soil maudit Qui trahit !

« El je la pris par la main et lui dis : « Écoule celle maxime :

« Tout, excepté la trahison en amour, sera pardonné.» D'après ces quelques détails, on se peut figurer une image de ce qu'élail alors cette vie, à la cour, à la ville : les chants, les vins, les belles esclaves. Aujourd'hui, et depuis longtemps déjà, les choses ont bien changé, et le luxe oriental est un mythe, une plaisanterie. Les chants sont presque morts ; il n'y a plus d'artisles de la cour ; les artistes sont dans lés rues et ne valent guère la peine qu'on les mette ailleurs ; les chanteuses, et c'est un fruit rare, on ne les voit plus, même quand on les entend, dans les noces et les fêtes; la femme, fût-ce la plus infime esclave, est disparue, exilée des réjouissances en commun. Le vin, on ne le boit plus qu'à huis clos ; on boil pour s'enivrer. Au moins, dans ces siècles passés de l'islamisme, l'esclave élail encore posée de manière à représenter quelque chose de la femme dans cetie société ; aujourd'hui, la femme esclave même n'est plus qu'une domestique cachée et cloîtrée ; la dernière porte du harem est désormais fermée, verrouillée. Qui donc trace de ces agaceries versifiées, de ces éloges directs ou indirects de la beauté, de ces appels à l'amour, sur les éventails, les parures des femmes qu'un harem a acquises? et qui laisse voir ces femmes aux amis de la famille, aux intimes du maitre? En ces temps-là, il y avait même des sortes de représentations pittoresques , j'allais presque dire des formes de spectacle. On ornait une jeune esclave d'un costume même quelque peu étrange, car l'étrange surprend, suscite les émolions, les paroles chaudes, les allusions provoquantes el même bizarres.

;,:„s i i:viMi:s \itu;i;s

Ainsi, un certain Djeddân fit un jour paraître dans une réunion d'amis une do ses esclaves armée d'un sabre éclatant appendu à un riche baudrier, et coiffée d'un casque ou espèce de toque guerrière. Sur le casque on lisait ces vers :

< Admire la beauté de cette esclave ; ton œil ne sait comment se la définir:

« Est-elle donc mâle et femelle ? oui, c'est une femme : oui, c'est un homme. »

Et sur le baudrier brillaient en lettres d'or les quatre vers suivants que le baudrier lui-même est censé prononcer et donner comme exprimant ses réflexions, en indiquant sa position entro le glaive du regard et le sabre que la belle porte an coté :

« Elle n'a pas assez du glaive de ses yeux, glaive qui lue celui qu'il veut, de ses deux tranchants ;

< Glaive terrible , abattant les sabres les plus coupants. Comment puis-je rester entre ces deux glaives !

« Que ne vois-tu celte hère beauté revêtue de ses vêtements de guerre marcher au milieu de ce double appareil meuririer!

« Tu reconnaîtrais alors que le cimeterre de son œil est plus assassin que le cimeterre brandi à deux mains. » Ailleurs, sur les étoffes éclatantes qui couvraient un divan, se présentaient comme à la place concordant avec le sens des mots et comme devant révéler la réalité a l'imagination et à la pensée, ces mots de trois vers voluptueux :

< Plus ravissant, plus délicieux que le vin et le parfum de la rose, est le groupe de deux amants posés la joue sur la joue,

« Enlacés l'un l'antre de leurs bras, rapprochés comme les tours d'un nœud,

« L'un exprimant ce qu'il sent de soucis, l'autre disant ce que son cœur à d'amour. »

HKITIS I. ISI.XMISMK ;,:,-»

Eli Orient, comme on le sait, les femmes estiment a litre d'ornement la couleur orangée ou bistrée qu'elles communiquent à leurs mains et à leurs ongles par le moyen du henné ou mindi. Une esclave s'était tracé dans la paume de la main, a l'aide de cet ingrédient coloré, le vers que voici :

« Ce n'est point du tout la beauté du henné qui embellit ma main ; c'est la beauté de ma main qui relève la beauté du henné. »

Les femmes épouses, les femmes mariées, recherchaient aussi le luxe des parures et des ornements pour leurs esclaves particulières ; et des inscriptions et devises d'amour, des provocations érotiques, parlaient de plaisirs aux maris euxmêmes. Ainsi, une épouse avait fait écrire sur la ceinture de son esclave :

« 11 suffit d'un clin d'œiU du loucher agaçant de la main pour qu'elle se détache.

« Mon cœur et, si faible qu'il pourrait presque s'échapper de ma poitrine.

« Une partie de ma personne bouleverse l'âme ; dismoi ! que serait-ce donc de lout ? »

Outre les esclaves, outre ces séductions et ces amours domestiques, amours et séductions permises, il y avait encore les tentations réprouvées, les filles de belle vie, et, si nous pouvons le dire ici, les loreltes de ce tcraps-la, les lilles plaisantes comme l'exprime le mot arabe. Il y avait, ainsi, les maîtresses de Bagdad, comme aujourd'hui les maîtresses de Paris. De même que les maîtresses de Paris vis-à-vis des femmes épouses tiennent et maintiennent le haut luxe, les joyeuses filles de Bagdad imitaient, dépassaient souvent les luxueuses parures des femmes et des concubines légitimes. Comme elles, les joyeuses courtisannes de la Ville du Salut (ainsi était surnommée Bagdad, la capitale de tant de kalifes), se décoraient de leçons d'amour écrites sur leurs parures.

:,tiO KKMMKS AllAHKS

Une certaine Mazàdj, une des lilles plaisantes de la Ville du

vSalul, avail sur son bandeau de fêtes ces deux vers :

« On m'a dit : • Cuirasse-loi de patience. — .Non, non ; trop resserrée est le sentier de la patience.

« Quand mes yeux voient cette beauté enivrante, ils ne peuvent la quitter que pour retourner plus ardents sur elle. »

Une autre de ces Pilles de Bagdad, dont le nom est conservé par les chroniques et récits d'amour, Alidj, beauté svelte et dégagée qui semblait être le souple rameau du saule se balançant au milieu du feuillage, était la chanteuse des solennités domestiques. Sous le bord de ses cheveux, au sommet de son front, elle s'était, pour une réunion, tracé avec un parfum du plus grand prix, ces trois vers :

« 0 beauté, croissant du ciel, qui es sortie brillante des palais, devant toi mes yeux se sont humiliés, se sont prosternés.

< Je ne sais plus si la nuit a été longue, ou non; comment pourrait s'en apercevoir celui qui est sur des brasiers ?

« Si j'avais su voir la longueur des heures de la nuit et suivre la marche des étoiles, c'est que j'aurais eu le cœur tranquille. »

OKri IS L ISLA.MISMK

Mariage de Haroùn el-Itacbid avec une esclave. — Grave» difficultés légales levées par le kâdi Yacoub. Le mariage décidé el terminé de suite. — Cadeau au kidi Yakoùb; passion de ce kàdi pour l'argent. — Fin du règne de Racbid.

finissons en avec Hâroùn el-Rachid, en racontant son mariage avec une esclave. Il voulait avoir cette esclave ; le propriétaire, en raison d'un grand serment, ne la pouvait pas aliéner. Pour trancher de suite la question et arriver au but, le kalife pensait tout simplement à faire couper le cou à ce propriétaire trop consciencieusement récalcitrant. Par occasion, nous rencontrerons sur notre chemin une bonne femme pauvre et sans ressources qui faillit priver l'islamisme d'un de ses plus grands kâdi, le kàdi Yakoûb Gis de celte bonne femme. Voici le récit arabe, extrait des Biographies d'Ibn Khillikân, a l'article qu'il consacre à ce Yakoûb, connu également sous le nom d'Abou Yoûcef (père de Yoùcef). Nous remarquerons encore, là, un caractère vrai et typique de kàdi, même de kâdi suprême, dans la subtilité du légiste et dans les cadeaux honoraires que notre illustre jurisconsulte, le plus célèbre peut-être de l'islamisme, flaire d'abord el ensuite reçoit comme rénuméralion pour avoir dénoué le nœud d une difficulté grande dont le kalife voulait absolument le dénouement avant de se coucher ; et il était déjà nuit, et nuit assez avancée.

Le kâdi Yacoub était originaire de Koûfah. Il a raconté luimême l'histoire de ses premières années et de ses études.

« Mon père en mourant, a-t-il dit, me laissa très jeune enfant au giron de ma mère. Elle me mit de bonne heure au service domestique d'un foulon, un de ces industriels qui

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pressent et lavent l**s draps. Mais bientôt je laissai de côté le foulon, et j'allai me mêler à l'auditoire qui faisait cercle auprès d'Abou Hanifeh. Je m'asseyais el j'écoutais les leçons de l'illustre docteur (I). Mais ma mère me suivait fréquemment, à distance. Elle venait me prendre, me relirait du cercle des disciples et des auditeurs du maître, m'entraînait par la main et me conduisait, en me gourmandant et me gourmant, chez mon foulon.

Abou Hanifeh me citait pour mon empressement et mon ardeur à rechercher la science. Et ma mère me poursuivait trop assidûment, me harcelait jusqu'au cercle des leçons, si bien qu'à la lin, ennuyée de mes fuites el escapades pour m'en aller entendre le savant docteur, elle se prit un jour à à dire à Abou Hanifeh : • C'est toi, loi seul, qui déranges et perds cet enfant, ce pauvre orphelin dénué de tout, sans ressource aucune. Car, pour le nourrir, je n'ai que les prolits de mon fuseau ; ce que je veux, ce que je demande, c'est qu'il gagne un dànek (la sixième partie d'une dragme) pour sa subsistance de chaque jour. — Va, bonne femme, répondit Abou Hanifeh, va, laisse-nous ; ce garçon-la apprend à manger, un jour, du faloùzedj préparé à l'huile de pistache (2). » Ma mère se retira eu marmottant cette petite injure à l'adresse de noire docteur de la loi : « Tu es un vieux, lu radotes, et ta tête s'en va. »

Ma passion pour l'étude m'emporta. Je m'attachai à Abou Hanifeh ; Dieu me donna la science et les avantages qui en

I) Abou Hanifeh est le chef d'un dcsqualre rites orthodoxe» suivis dans l'islamisme. Le rite hanafile ou rite des banalités est celui qui domine dans l'empire ottoman proprement dit. En Égyple, on suit le rite de chafl ou rite chaféile. Dan» toute la Barbarie el dan» tout le Soudan on se régit par le rite malekile ou rite de Mftlek Le rite de lliinbal on rite hanbalite a ses assesseurs dans l'Irak principalement.

Les professeurs de quelque science que ce soit donnent leurs leçons, dans les moftqucrs, accroupis sur des nattes ou des tapis el ont devant eus les auditeurs accroupis aussi, et rangés en cercle. A un poinlde ce cercle est le cheikh professeur, ordinairement appuyé contre une colonne ou contre un mur.

'1) Le faloûzcrij est un mets composé principalement de fine fleur de farine, d'eau rt de miel. C'est une sorte de gelée, un plat des tables dèlicatct».

I>LW IS L'ISLAMISME. 5G3

résultent, en telle sorte que j'arrivai enlin aux fonctions de kâdi. J'étais admis dans l'intimité de Hàroûn el-Rachid ; je mangeais avec lui à sa, table. Un jour que j'étais à dîner avec ce grince des croyants, on servit un plat de faloùzedj ; et voilà que le kalife me dit : « Yakoùb, mange de ce mets, il est excellent ; il n'arrive pas tous les jours que l'on réussisse à le faire aussi bon. — Qu'est-ce que cela ? prince des croyants, demandai-jc. — C'est du faloùzedj préparé à l'huile de pistache. » A ces mots je ne pus m'empêcher de sourire. « Qu'est-ce donc qui te fait sourire ? me dit alors le kalife. — Rien que de bien, prince des croyants ; un souvenir qui nu; passe par l'esprit. — Il faut me raconter cela ; qu'est-ce que c'est ? voyons. » J'hésitais. Le kalife insista, me pressa. Et je lui contai comment ma mère me venait enlever aux leçons d'Abou Hanifeh, et ce qu'Abou Hanifeh avait prédit à propos du faloùzedj. La petite histoire charma le kalife et il en exprima cette réflexion : c Oui, certes ! la science a ses avantages dans les choses du monde et dans les choses de la religion. Que Dieu accorde ses miséricordes a Abon Hanifeh! homme de génie, il voyait des yeux de son esprit ce que ne pouvaient voir les yeux de sa tête. »

Le kâdi Yakoûb fut certainement l'homme le plus savant, le plus érudit, le plus habile en affaires, le jurisconsulte le plus profond et le plus fin de son temps. Et il faut entendre par jurisconsulte, l'homme qui possède au même degré le droit canonique et le droit civil. Ce fut Yakoùb qui le premier écrivit et coordonna en un ensemble scientifique et raisonné la doctrine instaurée par son maître. Cette œuvre revêtit un tel degré de mérite et de supériorité, se répandit tellement dans la musulmanie, qu'un savant arabe a dit : « Sans Abou Yoùcef, Abou Hanifeh passait inconnu. » Yakoûb fut le premier que l'on ait appelé kâdi des kâdi ou kâdi suprême. Ce fut lui qui institua le costume, encore actuellement conservé,

iOt I KMMfcS A KABKS

des juges musulmans ou kâdi ; auparavant ils étaient vêtus

comme tout le monde.

Zoufar fut le riva) et l'ami de Yakoûb. Ils étaient à discuter, un matin, une question de droit, chez Abou Hanifeh, Chaque raison présentée par Yakoûb était aussitôt réfutée et renversée par Zoufar ; chaque raison alléguée par Zoufar était réfutée et mise à néant par Yakoûb. La controverse dura jusqu'il midi. Alors l'heure de la prière est annoncée; il faut se lever pour prier. Abou Hanifeh avance la main et en en frappant doucement sur la cuisse de Zoufar ; < Mon cher Zoufar, ne cherche jamais à primer dans un pays où sera Abou Yoûcef; tu auras toujours le dessous. » Zoufar était après Yakoûb, le plus remarquable des hommes formés aux leçons d'Ahou Hanifeh.

Une fois que Yakoûb était à écrire, un individu qui se trouvait près de lui à sa droite, le suivait des yeux et lisait à mesure que le tracé tombait de la main du kâdi. Yakoûb continue, et lorsqu'il a fini il s'adresse à son indiscret et : « Me suis-je trompé ? lui dit-il ; m'cst-il échappé quelque faute ? — Non, non ; pas une seule lettre ne manque.— -Je te remercie infiniment ; que Dieu te rétribue de ton attention ! Tu m'as évité la peine de me relire. »

Trois choses ou bases du bien-être, disait Yakoûb. La première chose, l'islamisme ; sans lui, rien de bien. La seconde, la santé ; car point de bonne vie sans la santé. La troisième, la richesse ; sans richesse, nul charme dans l'existence.

Mais passons au but que je me suis proposé ; et rappelonsnous l'amour du célèbre kâdi pour l'argent, la richesse. Le récit a été recueilli de Yakoûb lui-même.

« Hier au soir, a-t-il dit à un appelé Bichr qui a conservé les paroles mêmes du kàdu j'étais au lit quand tout à coup on est venu frapper à grands coups à ma porte. Je me lève à la hâte ; je me tourne autour des reins mon izâr (ou pièce d e-

DEPUIS 1/ISLAMiSMK. Mi

loffe en manière de demi-peignoir simple), cl je vais ouvrir. C'était Harthamah. Je le salue ; et lui, sans autres paroles, me dit : « Viens chez le prince des croyants ; il veut te parler. — Mais, mon cher Harthamah, répliqué-jc, je voudrais bien que tu eusses un peu d'égards pour moi ; tu sais quelle heure il est déjà ; il est tard ; je ne suis pas bien sûr qu'a ce moment le kalife m'appelle pour quelque chose de si important et de si pressé. S'il l'est possible de différer jusqu'à demain, d'ici là le kalife changera peut-être d'avis. — Non. non ; il n'y a pas à retarder. — Et pourquoi m'appelle-t-il ?

— Son serviteur Masroûr est venu à moi et m'a ordonné simplement de l'amener au palais, sur l'heure même. — Tu me permettras au moins de me laver, et de me parfumer un peu. S'il s'agit de quelque affaire sérieuse, je serai convenablement arrangé ; si Dieu me fait la grâce de ne trouver qu'une circonstance sans encombre pour moi, ces préparatifs de toilette ne sauraient me nuire. »

Harthamah cède h mon désir. Je rentre ; je mets des habits neufs et je me parfume aussi bien que je puis.... Nous partons. Nous marchons bon pas. Nous arrivons au palais. Masroûr était à nous attendre. < Voici le kâdi lui dit Harthamah. — Masroûr, dis-jc à mon tour, tu sais comment je sers le kalife et quelles sont mes fonctions. A mon gré, je mérite quelques égards. Tu n'ignores pas non plus combien j'ai d'amitié pour toi. Venir à pareille heure est désagréable. Mais enfin sais-tu pourquoi le kalife m'appelle ? — Non, pas le moins du monde. — Qui est avec lui? — Il y a Iça fds de Djafar.

— Qui encore? — Il y a une autre personne... Voyons! entrons . Quand tu seras dans l'antichambre, tu apercevras le kalife dans la pièce qu'il affectionne... Tiens! le voila assis là. De l'antichambre fais entendre le mouvement de ta marche et le bruit de tes pas. Alors le kalife demandera qui tu es. il le dira : « Qui est là? » Kl tu répondras: < Moi. >

m FEMMES AIIAUKS

Je remercie Masroùr. Je marche, me conformanl à sa recommandation. < Qui est là ? dil le kalife. — Yakoûb, répondisse. — Entre, » répondit-il aussitôt. Je m'avance. Hâroûn était assis et avait à sa droite Iça. Je salue ; mon salut m'est rendu ; et le kalife me dit: « Nous t'avons probablement effrayé en t 'appelant si tard. — Oui, prince ; et moi et ceux que j'ai laissés chez moi, nous avons été bouleversés. — Assieds-loi. » Je m'assieds, et bientôt mon émotion et ma peur se calment.

* • El bien ! Yakoùb, ine dit alors le kalife, sais-tu pourquoi je t'ai mandé ici ? — Non, prince. — Je t'appelle pour te prendre à témoin que Ica que voici, a une esclave ; j'ai demandé à Iça de me la donner , il s'en est excusé : je lui ai demandé de me la vendre, il s'y est refusé. Eh bien ! je le jure par le nom de Dieu, si Ica ne me cède pas l'esclave d'une façon ou de l'autre, je le fais tuer. » Je m'adresse alors à Iça et je lui dis : « Qu'est-ce donc que le ciel a départi de si extraordinaire a cette fille pour la refuser au prince des fidèles, pour le mettre toi-même dans cette situation humiliante, pour te dégrader par un tel refus ? — Tu es un peu trop précipité dans tes observations ; avant toul, il te faudrait savoir ce que j'ai à faire valoir comme raison de conduite. — Que peut-il y avoir à opposer à la demande du kalife ? — Voici. J'ai comme empêchement la force et l'étendue d'un serment ; j'ai juré par la répudiation, par l'affranchissement de ce que j'ai d'esclaves, par la promesse de distribuer mes biens en aumônes, de ne jamais ni vendre, ni donner cette esclave. — Y a-t-il moyen, me dit Hâchid, en s'adressant à moi, de sortir de celte difficulté ? — Certainement. — Comment cela? — Il te donnera en présent la moitié de cette esclave et il te vendra l'autre moitié. Par ce procédé il ne te l'aura réellement ni donnée ni vendue. — El ro procédé-là est licite ? me dil aussitôt Iça ; il est aceep-

htw is uslamismi;

table par la loi ? — Oui, sans doute, répliquai-je. — Alors je te prends à témoin, maintenant, continue Iça, que je donne au prince des tidèles la moitié de mon esclave et que je lui en vends l'autre moitié pour cent mille drachmes (ou écus d'argent). — J'accepte, s'écrie subitement Rachid, et j'achète cette moitié pour cent mille dinar (ou écus d'ori. Amenez-moi l'esclave. »

On va de suite chercher la jeune tille et en même temps l'argent.

L'esclave est introduite. « Prends-là, prince des croyants, dit alors Iça ; elle est à toi. Que Dieu te comble près d'elle de bénédictions ! » Et Iça reçoit les cent mille dinar. * Maintenant, Yakoûb, me dit Rachid, il reste une autre circonstance, une autre difficulté à lever. — Laquelle? — Cette tille est esclave et était la propriété de Iça ; h ce titre, elle doit, d'après la loi, subir un nombre de jours d'attente, afin qu'il soit certain qu'elle n'est point mère. Et si, dès cette nuit même, je ne suis point avec elle, je risque de mourir d'impatience, j'en suis sûr. — Prince des croyants, dis-je alors, la solution est simple : affranchis celte tille et marietoi avec elle. La loi dispense la femme libre des jours d'attente dont tu veux parler. — J'affranchis mon esclave, articule nettement Rachid. Mais qui va nous marier? Car c'est à celte heure, tout de suite, que je veux me marier. — - Moi, je vous marierai. »

Et le kalife appelle ses serviteurs Masroùr et Hucein. Ils entrent; je commence l'allocution pieuse, je prononce les prières et les invocations, je loue le Tout-Puissant, et je prononce l'union conjugale, à la charge par. le kalife de payer une dot nuptiale de vingt mille dinar. Immédiatement celte somme est demandée, apportée, et livrée à la fiancée. A présent, Yakoûb, dil alors le kalife, lu vas le retirer. » Puis levanl la tête il regarde Masroùr qui dil aussitôt à Rachid :

m FEMMES ARABES

« Prince des croyants, je suis à les ordres. — Porte de suite chez Yakoùb deux cent mille drachmes et vingt habillements complets. » Le tout m'est apporté chez moi, moi accompagnant.

A cet endroit de son récit, dit Bichr, Yacoûb m'adressa cette question-ci : t A ton avis, y a-t-il quelque chose d'irrégulier dans le conseil que j'ai donné et dans la conduite que j'ai tenue? — Non, je n'y vois rien de contestable. — Eh bien! prends ce qui le revient. — El que me peut-il revenir? — Le dixième de ce qui m'a été envoyé. » Je pris ce dixième, continue Bichr, je remerciai le kadi et je fis des vœux pour 'ui. Je me disposais à le quitter, lorsqu'entra une vieille femme. « Abou Yoùcef, dit-elle à Yacoûb, la fille, cette heureuse esclave que tu as unie au kalife, te présente ses saints et ses souhaits de bonheur, et voici ce qu'elle me charge de te dire : < La nuit passée, le prince des croyants ne m'a livré que la dot que tu sais ; je l'en envoie la moitié. Le reste sera pour ce dont je pourrai avoir besoin. — Remporte cet argent ; je n'en veux pas. Cette fille que j'ai retirée de la condition d'esclave, que j'ai mariée avec le souverain de l'islamisme, voilà le cadeau qu'elle m'envoie ! »

Nous fûmes surpris, ajoute Bichr, moi et mes oncles qui étaient présents ; nous engageâmes Yakoùb à accepter, mais ce ne fut qu'à force d'instances que nous l'y décidâmes. Il reçut donc les dix mille dinàr el il m'en fit remettre mille. »

Le kadi Yakoùb, avons-nous déjà dit, avait une dose assez bien mesurée d'amour pour la richesse. Après une consultation juridique sur une question à propos de laquelle Zobeidah, la femme de Hâroûn el-Rachid, désirait une réponse de telle et telle façon, et que le kadi formula dans le sens que voulait cette princesse, celle-ci envoya en cadeau à notre jurisconsulte el si fin casuiste une cuvette en argent dans laquelle étaient plusieurs petites boites en arpent avant leurs cou-

DEPUIS L'ISLAMISME m

vercles parfaitement ajustés. Dans chacune de ces boites était une espèce de parfum. Une autre cuvette contenait des drachmes ou écus d'argent au milieu desquels était une coupe pleine de dinàr ou écus d'or. Un ami de Yakoùb était avec lui quand le cadeau fut apporté: On découvre les cuvettes, on ouvre les boites, on admire. Et l'ami de dire alors : « Notre Prophète, le saint envoyé de Dieu, a posé et exprimé ce principe : Lorsqu'un fidèle reçoit un cadeau, les amis présents sont ses associés et co-inlércssés dans le cadeau. — Oui ; mais c'était dans ce temps-là, où l'on se donnait en cadeau, du lait, des dattes, du fromage sec, des raisins secs. Mais aujourd'hui!... »

Yakoûb, surnommé le compagnon ou disciple ami d'Abou Hanifeh, mourut à Bagdad en 182 de l'hégire (798 de J.-C.). Il était né en 113 (731 ère chrét.).

Hâroûn el-Rachid mourut en 19.4 de l'hégire (809 de J.-C). Il était monté sur le trône en 170 (780 de l'ère chrét.). Rachid eut pour successeur immédiat son fils aîné Emin, appelé aussi Emîu Allah, et qui fut tué en 198(813 de notre ère) ; il n'avait que trente ans. llàroùn el-Rachid avait déterminé, publié et fait afficher au temple de la Mekke Tordre dans lequel régneraient ses fils Emin et Màmoùn. Emin succéda directement à son père. Màmoùn avait le gouvernement du Khorâçân. Emîn, qui voulut déposséder son frère du droit d'arriver au kalifat, envoya une armée contre Màmoùn ; elle fut battue. Nous n'avons pas à présenter l'histoire d'Emln, ce kalife indifférent au suprême degré, dissolu par exoellcnce. Il s'est caractérisé lui-même, dès sa jeunesse, par une réponse remarquable. Souffrant avec la plus impatiente répugnance les études que lui imposait son père, un jour il éclata et il traça sur le papier où il devait écrire une leçon, ces deux vers :

« Je suis occupé à mes amours ;

« Cherche un autre (pie moi pour l'étude. »

:>70 KKMMKS AHABKS

Les chanteuses, les esclaves choisies absorbèrent tous ses jours. Les affaires de l'empire étaient le moindre de ses soucis. Il n'en a pas moins été loué par les poètes de son temps. Quel prince, quel roi n'a pas été loué surtout en vers ? La poésie est une bien belle fille, n'est-ce pas? mais elle n'a pas mal de péchés sur la conscience.

Bégne de Màmoùn; ce fui le beau siècle de l'islamisme. - Màmoùn remarquable par son Instruction, par son goùl pour les sciences, par les travaux de son époque dans le» sciences et les Icllres.— Imprudence qui faillit le perdre. - Des généalogies. Récit à propos de l'origine des deux grandes divisions des Arabes du Ilédjaz.— Paysanne mariée à MAmoûn. Science généalogique de celle paysanne.— La célèbre Boùrân. — Comment Isliak arme chez elle. .Nuitées artistiques cl littéraires de Boùrfln. — Péripétie». MAmoûn conduit incognito chez Boùrân. — Il la demande en mariage. — Haçan père du Bonrftn ; il acquiert une haute position. — Soleunilés nuptiales pendant dix neuf jours.

Mâmoûn succéda a son frère. Le règne de Màmoùn est, pour moi, la plus belle époque du kalifal tout entier. Les vingt années qu'elle a duré ont vu naître, se mouvoir et croître le développement intellectuel arabe qui produisit ces grands travaux dans les sciences spéculatives, mathématiques, astronomiques, historiques? dialectiques, philosophiques, médicales, etc., dont l'Europe, par la voie de l'Espagne mauresque et musulmane et par la voie de la vieille Byzance, a reçu les communications et l'héritage et qu'elle a cultivés cl fécondés. Savant lui-même, laborieux, Màmoùn remua le monde scientifique d'alors, depuis la Grèce jusqu'au fond de l'Inde, et voulut le conquérir à la musulmanie presque nulle alors dans le domaine intellectuel que grandissent les éludes des choses du monde.

Hâroûn cl-Rachid aimail les bclles-lellrcs ; Mâmoûn aima les belles-lettres et toutes les sciences, de quelque pays

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qu elles fussent. Immense tolérance pour laquelle il fut maudit, analhémalisé par les esprits étroits qui alors ne voyaient d'autre science ou savoir utile et même permis, que le savoir ou la science de la religion et de ses dépendances ou pratiques de culte. Il fut taxé d'inorlhodoxe, de coupable aux yeux de l'islamisme, pour avoir amené dans les esprits l'amour des découvertes et des livres des infidèles, des livres de la Grèce, de Babylone, de la Perse, des Indes, des Chrétiens et des Juifs de l'Orient, de tous les pays alors opulents en écrits et œuvres, soil dh passé, soit du présent. Il appelait à sa cour, à ses largesses, à sa munificence, tous les savants, de quelque religion qu'ils fussent. Il mit a la besogne un nombre considérable de traducteurs, immense chantier d'où sortit une foule de traductions arabes qui s'approprièrent toutes les branches des connaissances et vulgarisèrent les élucubrations positives ou spéculatives de l'esprit humain. Lui-même, littérateur éminenl et savant attentif, Mâmonn cultiva avec passion l'astronomie. Jusqu'à celte époquer les Arabes ne cou- • naissaient, ne voulaient cl ne lisaient que leurs livres de littérature et leurs livres de religion ; Mâmoùn lança les Arabes dans l'arène des sciences humaines.

Par une imprudence, suite d'un conseil que lui instilla cl lui fit goûter Fadlson favori et son premier ministre, il faillit perdre le kalifat. Mamoûn accueillit l'idée de dépouiller sa propre famille du droit au kalifat pour introniser au pouvoir, après lui, un imâm ou chef étranger anx abbàcides cl poser ainsi en souveraine de l'islamisme la secte d'Aly ou des chiites (dissidents) qui est aujourd'hui celle des Persans. Ce projet souleva tout ce qu'il y avait alors d'abbàcides, au nombre de plus de trente mille. On se révolta ; on déposa Màmoûn ; on proclama sa déchéance ; Fadl fut assassiné ; et on conféra la souveraineté à Ibrahim, frère de Hàroûn el-Rachid et par conséquent oucle de Màmoùn. C'était en 202 de l'hégire

;»7i FKMMES AKAHES

(817 de J. C). Màmoûn «ëlail alors dans le Khorâçân (ktiorassan). Il vint en armes assiéger Bagdad et le nouveau kalife. Ibrahim abdiqua el se cacha. Il avait eu la puissance ka- -lifale pendant un an, onze mois et onze jours. Mâmoûn recouvra le litre et le pouvoir de souverain el pardonna à Ibrahim. Pour éleindre de suite les dissensions, il réintégra dans sa famille le droit de succession au kalifat en déclarant son héritier son frère Motaman auquel, plus lard, en 207 de l'hégire, il substitua son autre frère Molacem.

Mais passons a côté de ces affaires de l'Etat ; elles nous éloignent de notre but. Déjà, d'ailleurs, nous avons eu plusieurs occasions de parler de Màmoûn ; nous ne voulons plus maintenant que traduire les récits de deux de ses mariages. Car, ainsi que ses aïeux les kalifes, il se maria beaucoup. Il rechercha et préféra pour épouses des femmes d'intelligence et de savoir. Il n'ignorait point qu'elles devenaient rares, et celles qu'il rencontra, même au hasard, citadine ou paysanne, * il se les attacha par le mariage. Pour lui, science valait no-

blesse.

Ce prince avait aussi ses chanteuses, ses plaisirs, ses chanteurs, ses poètes. Il avait ses heures de réjouissances, de gaités, de festins, el ses jours de travail et d'études. Il savait boire aussi, mais il savait aussi animer, encourager, honorer, enrichir les hommes de sciences et surtout les savants sérieux et laborieux. Il ne négligea rien ; les poètes, les musiciens, les musiciennes, eurent également part à ses bienfaits, à ses félicitations, à ses sourires. Il a dit lui-môme ces irois vers à l'éloge d'une chanteuse qui lui appartenait :

« Elle a dans son regard des regards qui foni mourir; oui, elle tue el fait revivre qui elle veut.

« Prend-elle un visage sévère cl menaçant, chacun tombe anéanti, mort ; puis, se met-elle à sourire, chacun revient à la vie.

i>kim:is lïslamismi;. :ïïa

« Elle t' ne ha i lierait à sa suite, par ses beaux yeux, l'univers entier ; l'univers lui serait esclave. »

Une «les femmes «le Màmoûn, indiquions-nous tout-à-l'heure, fut une paysanne... Mais, avant *de traduire celte brève histoire, il est bon de faire remarquer que la science des généalogies, ou science héraldique de ces temps-là, était estimée à un haut degré parmi les Arabes avant l'islamisme et qu'elle ne baissa que lentement depuis l'installation de la foi nouvelle. Sur quelques simples indications, la plupart de valeur morale et sociale, on retrouvait les descendances des familles, les ûliations qui les liaient à telle souche de tribus, à telle tribu, à telle branche de tribu, h telle famille, à telle branche de famille, à telle illustration. Disons encore, pour l'intelligence d'un passage du récit, que juste au commencement de l'ère chrétienne vivaient les individus frères qui furent les origines des primitives tribus du Hédjâz. Une d'elles eut pour chef ou tige le dix-septième aïeul direct de Mahomet, Moudhar qui fut le père des tribus dites collectivement les Moudharides ou encore les Moudhar ides au rouge. Quelle est la cause et l'origine de celte qualification? Quelques mots suffiront comme explication.

Nizâr eut quatre fils. Lorsqu'il se vit près de sa dernière heure, il leur dit : « La koubbah ou tente* en cuir rouge, avec tout ce qui s'en rapproche par la couleur, je la donne à Moudhar. La petite tente noire, avec tout ce qui s'en rapproche par la couleur, je la donne a Rabyah. La vieille esclave à cheveux blancs, avec ce qui se rapproche d'elle en couleur, je la donne à Yàd. L'argent, avec tout ce qui tient à l'endroil où nous siégeons, je le donne à Anmâr. Après que je ne serai plus, si vous avez quelques discussions à propos du partage, vous irez, pour vous mettre d'accord, trouver le devin ou sage des Djourhoumides (ou Béni Djourhoum.) » Ce devin résidait à Nédjrân.

.71 FEMMES AKMlKS.

Après lu mort ilu père, les quulrc lils ( que nous venons de nommer) ne purent s'entendre pour la détermination des lots ou légitimes. On alla invoquer la décision explicative du devin ou juge de Nédjrûn. Les quatre frères lui cilècenl les pa- > rôles testamentaires de leur père et exposèrent les discussions qui s'étaient élevées entre eux. Le Djourhoumide prononça ce jugement : « La tente rouge, avec tout ce qui s'en rapproche par la couleur est à Moudhar. Il doit donc avoir l'or et les chameaux (1). » Comme tout cela est plus ou moins rouge ou roux, Moudhar fui, pour cette raison, désigné par Moudhar au rouge, ou Moudhar aux choses rouges, a Quant à la petite tente noire, continua le juge devin, avec elle doivent être le gros et le menu bétail ; c'est le lot de Rabyah. » De cette manière, celui-ci eut tous les chevaux, car ils étaient noirs. De ce jour, il fut surnommé Rabyah aux chevaux. « Ce qui doit aller avec la vieille esclave a cheveux blancs, ce sont tous les objets blancs, ou qui ont beaucoup de blanc ; par conséquent, tout ce qui est de cette couleur, même dans le bétail, est à Yad. Enfin, Anmàr a en partage l'argent et la terre ou vous étiez. » Les quatre frères souscrivirent aux décisions du Djourhoumide et s'en retournèrent.

Les deux grandes divisions ou souches principales des Arabes du Hédjâz eurent pour pères Moudhar et Rabyah. De là les Moudharides cl les Rabyïdes qui les uns et les autres se ramifièrent en un nombre considérable de tribus, soustribus, etc.

Après ces indications un peu trop analysées peut-être, nous reprenons nos récits ou pièces justificatives des évolutions qui ont marqué ça et là la vie sociale de la femme arabe. La jeune fille dont je vais donner la petite légende était de la tribu des Béni Kilâb. Il faut se rappeler que le mol kilàb veut dire chiens.

1i L'or pur cM appelé en arabe, or rvuge.

hKPlhS USUMISMK.

PAYSANNK.

« J étais, a dit un certain Abou Abd Allah le noinayridr, j'étais une fois avec Mâmoùn à Roùfah.

Un jour il monte un cheval des plus fius coureurs et part à la chasse avec une petite escorte de soldats. On chemine ; on avance. Tout à coup on avise une pièce de gibier. Le kalife lance son cheval à pleine course et il arrive à une petite rivière qui se détache de l'Eu pli raie. Il trouve une jeune Arabe de taille élancée jusqu'à cinq empans, à la gorge magnifique; on eut dit de cette enfant une belle pleine lune en une nuit de pleine lune. La jeune fille tenait alors en mains une outre qu'elle venait de remplir d'eau et de fermer. Elle se chargea l'outre sur l'épaule et remonta la berge du cours d'eau. Au moment où celte Arabe est arrivée sur le bord, la bouche de l'oulre se délie, et la jeune fille de crier : « Mon père, mon père, atteins la bouche de l'outre ; la bouche m'a vaincue ; je ne puis pas me maintenir maîtresse de la bouche. » Et ces trois indications furent exprimées avec un choix de mots et une phraséologie des plus élégants et des plus pittoresques, si bien que le kalife en demeura émerveillé et s'arrêta court.

En même temps la fille lâche son outre et la laisse tomber a terre. Le kalife s'avance, et : < Jeune enfant, dit-il, de quelle tribu arabe es-tu ? — Je suis de la tribu des Béni Kilâb. — Quelle idée as-tu eue d'être de la tribu des chiens? — En vérité? Je ne suis point du tout, apprends-le bien, de tribu de chiens. Ne l'en déplaise, je suis enfant d'une tribu où Ton sait être généreux et sans reproche, où l'on sait donner magnifique hospitalité, et où l'on sait parfaitement aussi frapper les coups de sabre... Mais toi, beau chevalier, d'où es-tu? de quelle lignée? — Dis-moi,... as-tu quelques con-

:>7t» FEMMKS AHABKS

naissances en généalogies? — Certainement. — Eh bien! je suis des Moudharides au rouge. — De quelle tribu des Mouharides? — De ceux qui sont les plus illustres d'origine, les plus grands dans leurs aïeux, les plus excellents de paternité et de maternité, de ceux que tous les Moudharides respectent..

— Il me semble alors que tu es des Kinànides (ou Béni Kinûnah). —C'est vrai, je suis de la grande tribu des Kinànides.

— Mais de quelle branche des Kinànides es-tu ? — Des plus nobles de sang, des plus glorieux d'origine, de ceux-là qui ont la main la plus prodigue en bienfaits, de ceux-là que tous les Kinànides révèrent et craignent. — Alors tu es des Koreïchides (ou Béni Koreich). — En effet, je suis Koreïchide. — De quel rameau des Koreïchides? — Des plus brillants de renom, des plus grands en gloire, de ceux que tous les Koreïchides vénèrent et redoutent. — Par Dieu ! tu es des descendants des Hâchem (le bisaïeul du Prophète). — Tu l'as dit, je suis Hâchémide. — El de quelle famille des Béni Hâchem? — De ceux qui sont le plus haut placés, qui sont l'éclat et l'honneur de la tribu, de ceux que tout ce qu'il y adeHàchémides craint et révère. » A celte dernière réponse, la jeune Arabe se prosterne baise la terre, et s'écrie : « Salut, salut au prince des croyants, au kalife (vicaire) du Seigneur des mondes. »

Ce fut alors que Mâmoùn fut stupéfait, profondément ému, pénétré d'une joie indicible, extraordinaire. « Oui, par le Dieu du ciel! pensa-t-il, je veux pour épouse cette admirable enfant ; voilà le plus précieux des biens que je puisse rencontrer. > Et il resta en place jusqu'à ce que son escorte se fût réunie auprès de lui. Ensuite il appela le père de la belle Arabe et la demanda en mariage. Le consentement du père ne fut pas difficile à obtenir.

Le mariage fut célébré. Le kalife joyeux reçut sa nouvelle épouse... Elle fut mère d'Abbâs fds de Mâmoûn. Elle est comptée au nombre des femmes éloquentes arabes. »

hKI'l IS I. ISI AMISMI .77

IIOMIAN.

« Un jour que je me trouvais avec le kalife Mâmoùn, a raconté le célèbre musicien et chanteur Isliàk (ils d'ibrûhim (ils de Mûiiàn, et qu'il était calme et tranquille, qu'il se sentait heureux, il se prit à me dire : » Ishàk, aujourd'hui c'est jour de repos et de plaisir. — Que Dieu, m'éerié-je, remplisse de bonheur les jours du prince des lidèles, et perpétue ses joies et ses félicités! — Allons! ajoute-t-il en ^adressant à ses serviteurs, que Ton défende la porte, que personne ne nous vienne déranger ; et apportez-nous à boire. » Ce disant le ka? lire se lève me prend par la main et me conduit avec lui dans une autre salle. La table y était dressée, fournie et parée de ce qu'il fallait; tout avait été prévu et disposé à l'avance.

Nous nous mettons à manger ; nous nous mettons à boire. En même temps se placent ça cl là, dans la salle, de jeunes tilles esclaves qui presqu'aussitôt entament leurs chants et jouent de leurs mandoles. Cela dura jusqu'à la ûn du jour.

Une fois le soleil couché, le kalife me dit : « Mon cher Ishâk, les meilleurs jours de l'homme sont ses jours de plaisir. — C'est bien vrai, prince des croyants; oh oui! — Il me vient une idée ; veux-tu en profiter? — Prince, je ne reculerai jamais devant une intention du souverain des vrais croyaots ; que Dieu prolonge les jours! — Après ce repas de cette nuit, il nous faudra boire notre coup du malin. Dans ce momentci, je veux entrer au harem. Uestc dans celte salle ; ne l'en vas pas. Je viendrai te retrouver bientôt. — Je suis à tes ordres^ à tes volontés. » Il se lève et entre chez ses femmes. Il n'était pas question du retour du kalife que déjà la nuit était très avancée.

Màmoùn était le plus aimable des hommes auprès des

%'t KKMMKS AHABKS.

femmes; pour elles il était (oui coeur cl tout cnlraincmcnl. Je compris irès bien que le vin l'avait exailé, que ses femmes lui avaient fait oublier ce qu'il m'avait dit, ce qui s'était passé entre nous, la promesse qu'il m'avait faite de venir me retrouver. Maintes fois alors je me répétai : « Il est à ses plaisirs; et moi je suis ici, à ne rien faire, resté seul... J'avais chez moi une esclave jeune, novice, que j'avais achetée. Ma préoccupation était d'aller la rejoindre

Je me levai subitement, emporté par cette pensée. « Que vas-tu faire? me dirent les serviteurs du palais; où veux-tu aller? — Je veux partir. — Mais si le kalife le demande? — Le kalife est à se divertir. Occupé qu'il est à ses plaisirs, à ses amours, il ne songera sans doute point à me demander. Nous nous étions donné rendez-vous ici, c'est vrai ; maintenant le moment est passé; il n'y a pas de raison pour que j'attende désormais. « J'avais, du reste, une certaine position d'autorité vis-à-vis des gens du palais ; ma parole était respectée ; quoi que j'indiquasse ou que je voulusse, personne ne s'y opposait.

Je sortis d'un pas résolu et dégagé. Les domestiques de la porte et les gardes de service vinrent à moi et me dirent : « Tes serviteurs sont repartis. Ils t'avaient amené une monture. Lorsqu'ils ont vu que lu passais la nuit au palais, ils s'en sont retournés. — N'importe, je m'en irai seul, à pied. — Nous le donnerons une des montures de service. — Non, je n'en ai pas besoin. — Alors on te reconduira, précédé d'un macha'l (ou torche). — Je n'en ai pas besoin non plus. » Et je me mets en marche pour regagner mon logis. En chemin, je suis arrêté par un besoin passager. Je détourne dans une rue afin de n'être pas aperçu des passants... Je me remettais à marcher, quand je remarque dans l'ombre quelque chose de suspendu. J'approche de ce quelque chose. C'était une grande cou*; (ou panier en sparte ou en jonc) ayant quatre anses ou

ni;i»lis i/i.m.a.\usmi: :„y

poignées, revêtue cl garnie de soie, el allachée à quatre lies gros cordons en soie. Après avoir examiné cl reconnu la chose, je me dis : •< Par Dieu ! il l'uni que Ton ait un moiif pour tenir ainsi cet appareil ; il futil une raison quelconque. .» Pendant un bon moment mon imagination cherche ce que cela peut indiquer ; je réfléchis; je me demande quel parti je vais prendre. Enfin je me décide. « Par Dieu ! me dis je, je m'assieds dans celle coufïe ; arrive ce qui arrive! » Kl je me campe dans l'appareil.

Dès que d'en haut on a senti un poids dans la couffe, on la hisse, on l'amène jusque sur le sommet du mur. Et voilà que je me trouve, là, en face de quatre femmes esclaves qui me discnl : « Descends; sois h; bienvenu; salut. A qui avons-nous à faire? à un ami, une connaissance? ou bien à un inconnu? à un nouveau visiteur? — A un inconnu, répliqué-je. — Allons ! toi, reprennent les esclaves en s adressant les unes aux autres, va chercher un flambeau. » Une d'elles s'éloigne à la hâte, puis apporte un chandelier à large base el ayant une lumière. La jeune fille me précède et je descends vers une demeure, séjour admirable de propreté et d'élégance, ou respiraient le bien-être, la gailé et la grâce ; c'était à ravir. Je fus conduit dans des appartements richement tapissés, parés de sophas, disposés sur de magnifiques étoffes. Je n'avais rien vu d'aussi somptueux qu'au palais du kalife.

Je fus m'asseoir sur le degré le plus inférieur de ces divans (1). J'étais à peine installé que j'entendis un bruit de personnes réunies, des paroles mêlées et confondues. Soudain se détourne el se soulève le store on rideau d'une porte ; en même temps paraissent des filles esclaves qui s'empressani à l'envi, entrent dans la salle. Les unes portent des flambeaux, les autres des cassolettes où brûleui des parfums, du bois d'aloès, du nadd ou aromate composé d'ambre, de musc el

il) l.ti divans sont souvent établis en forme de giadins.

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• d'agallochc. Au milieu de ces esclaves est une magnifique jeune fille, superbe comme une superbe slalue de l'ivoire le plus pur. Elle s'avauce en se balançant avec grâce, une grâce noble et imposante. C'est l'astre des nuits se levant dans son plein. Sa taille svclic et souple eut fait honte aux plusjlcxibles branches des arbres ; dans toute sa personne éclatait une majesté élégante et sévère. Dès que je l'aperçois je m'empresse de me lever ; et : « Bienvenu soit notre visiteur, me dit-elle, notre nouvel hôte, car certes il n'avait pas l'habitude de nous venir voir. » Elle s'assied ; puis aussitôt me fait asseoir à un degré supérieur à celui où j'étais. « Eh bien ! me dit-elle ensuite, comment donc nous trouvons-nous réunis en ce moment ? Je ne me doutais guère que cela dût arriver. Quelle en peut être la cause ? — Je sortais de chez un de mes amis ; je croyais qu'il était encore de bonne heure ; et il était déjà une heure indue. Je me suis senti obligé de prendre par celte rue ; j'ai aperçu une couffe suspendue ; le vin m'avait un peu échauffé, cl je me suis posé dans celle couffe. Si je suis coupable, c'est le vin qui m'a valu ma laule ; si j'ai bien fait, c'est Dieu qui m'a inspiré. — Il n'y a aucun mal, je me plais à le croire ; et j'ai l'espoir que tu te féliciteras des suites de ta résolution. Mais, dis-moi, quel est ton état ou la profession? — Je suis marchand d'étoffes. — Ah ! .. et quel est ton pays natal ? — Je suis de Bagdad même. — A quelle classe de la société appartiens-tu ? — Je suis un homme sans position, un inconnu, de la classe moyenne du peuple. — Très bien ! Que Dieu le conserve la vie et tienne ta famille réunie !... Mais aurais-tu, par hazard, appris de mémoire quelques vers, quelques récits ? — Oh ! très peu de chose. — Et bien, dis-moi quelque échantillon de ce que tu as appris. — Noble dame, je le donnerais ma vie ! Tu le sais, commencer donne trop d'émotion ; et je sens que je respire avec gêne. Veuille prendre l'initiative ; et puis, en conver-

HKPriS I. ISI.AMISMi:. :>H|

sani, en parlant, une chose en rappelle ei en amène une autre. — Par ma vie ! lu as raison. Aurais-tu appris la kacideh telle de tel poète, où il dit telle et telle chose ? » Et la dame me cite des vers ; puis elle me débile des tirades de poètes anciens, de poètes modernes, louies poésies de choix, toules citations des plus exquises.

J'écoulais. Je ne savais ce que je devais admirer le plus ou de la correction si parfaite de son récit, ou du brillant de son langage, ou de la richesse de son érudition, ou de son merveilleux savoir à préciser celles de ses citations dont les sources ou origines étaient inconnues, ou de sa connaissance profonde des lois grammaticales, ou de son habileté a rhythmer et caractériser les cadences et les mesures prosodiques.

Ensuite ma brillante hôtesse me dit : « J'espère que maintenant une bonne partie de ta crainte, de ton émotion et de ' ton trouble est dissipée. — d race à Dieu! ce me semble ainsi. — Alors, si tu veux me réciter et me raconter quelque chose de ce que tu as appris, voyons ! exécute-toi. >

Sur ce, je me mis à débiter des vers de quelques poètes. Et la dame de me féliciter, de me complimenter de mon débit. Puis elle en vint à me demander de ma poésie, comme voulant ainsi tàter mon savoir. Je répondis en tout à son désir, autant qu'il me fut possible. Ma belle inconnue me prêtait une oreille attentive, me comblait d'éloges, tant et si bien que je lui récitai de tout jusqu'à satiété. • Certes! reprit-elle, tu n'es en défaut sur rien. Je ne me serais assurément pas doutée qu'un homme comme toi, du commun des marchands, de la foule des gens de bazars, eût autant de connaissances que tu en as. Et en fait d'histoire et d'événements humains, en sais-tu ? — J'ai vu et entendu quelque chose aussi. — Très bien !... Jeune fille, dit-elle alors en appelant une esclave, apporte-nous ee que lu ^ dans cette chambre. >

FEMMES AltABES

L'esclave sortit, rentra aussitôt, et approcha de nous une charmante table, bien proprette, bien coquette, sur laquelle étaient rangées les plus appetisantes et les plus recherchées îles nourritures d'entre repas, des petites friandises d'intérieur. . Ma ravissante hôtesse me dit : « Choses douces que le premier aliment du nouveau-né (c'est à-dire on commence les relations par des douceurs). Goûte un peu de ces futilités là. » Kl moi de m 'excuser, de les refuser. Mais elle, elle rompait les morceaux et elle les posait devant moi. Je jouissais, je m'éprenais des grâces de cette femme, de son admirable modestie, de sa noble réserve, de son excellent savoir vivre. Enfin on enleva la table et on apporta le vin. Devant moi furent disposés un plateau, un flacon, un verre, et une coupe à se laver les mains et la bouche. Devant la dame, même arrangement. Au milieu du divan on place différentes sortes de fleurs, des plantes parfumées, les fruits les plus beaux, ensemble délicieux, service exquis, que je n'avais vu nulle part que chez l'héritier du trône ou chez un souverain. Tout était disposé avec l'art le plus parlait, le goût le plus intelligent et le mieux inspiré.

Je parus, hésiter, ne pas me décider à boire, afin que la dame commençât. «« Eh bien? me dit-elle, je vois que lu restes oisif, que tu ne bois pas. Pourquoi cela ? — Que n'ai-je à me sacrifier pour loi ! répliqué-je aussitôt ; j'attends que tu commences. » A ces mots, elle verse un plein verre et le boit; puis elle en verse un autre, et je le bois. « Il nou9 faut diseourir maintenant, reprend-elle. Il me semble que ce moment est à propos pour nous entretenir, échanger des récits, des histoires, des aventures. — Par ma vie ! c'est le moment ou jamais. » El sur ce, je me meis en verve ; je raconte et raconte qu'il y eut telle ei telle chose, qu'un individu, un roi appelé un tel fils d'un tel eut dans sa vie telles et telles aventures ; et de conte en conte je parle de rois, de princes, de mille circonslanccs cl faits dont on ne parle d'ordinaire

• HEI'US LÏSLAMISMK. :>M ,

qu'aux grands personnages, ou aux kalifes. La dame élait au ravissement, à l'enibousiasme. * Tudieu ! dit-elle, lu me donnes là de curieux récits. En vérité je m'étonne de plus en plus qu'un marchand, un simple marchand, comme tu prétends l'être, ait appris ces sortes de choses-là ; ce sont récits que l'on l'ait aux rois. — Eh!... que ma vie soit te rachat de la tienne! voici l'explication. J'avais un voisin qui élait le commensal, l'intime d'un haut personnage, d'un prince. Ce brave voisin avait un savoir extraordinaire , un esprit des plus richement ornés. Parfois cet homme élait empêché de se rendre , selon l'habitude consacrée , auprès de son prince . Des affaires le retenaient , un incident le forçait de rester ou de rentrer chez lui. Alors, moi, j'allais le trouver; je l'invitais à venir chez moi ; je l'emmenais à ma demeure ; c'est à ces jours-la surtout qu'il me racontait ces histoires, ces légendes. Je devins un de ses plus intimes amis, un de ceux dont il ne pouvait plus se séparer. Tout ce que tu viens d'entendre de ma bouche, c'est de lui que je l'ai re^u ; c'est h lui que je dois ces connaissances . — 11 faut bien , certes, que la chose soit ainsi. Par nia vie! tu as merveilleusement appris, supérieurement appris; c'est la preuve d une intelligence d'élite et d'une nature bien douée. »

El nous. nous remimes à boire une nouvelle rasade, puis à reprendre nos récits, nos discours. J'entamais une histoire, je racontais ; et quaud je l'avais terminée, la dame en commençait une autre. Ainsi allâmes-nous, jusque bien avant dans la nuit, au milieu de parfums, de suaves odeurs qui uous inondaient d'une atmosphère embaumée renouvelant à chaqne moment de plus enivrantes délices.

J'étais heureux ; par Dieu ! si le kalife Mâmoun se fut douté de mon bonheur, s'il eut pu me voir, m apercevoir, il aurait bondi de plaisir et d'enthousiasme. « Mon cher M"', reprit la

.NSI KEMMl* ARABES *

dame, car je m'étais nommé à clic d'un nom cl d'un prénom qui n'étaient pas les miens, tu es à mes yeux un homme supérieur, un homme distingué; tu as de l'éclat dans la physionomie, de l'élégance daus la personne, lu as une érudition brillante ; il ne le manque qu'une chose. — Laquelle ? noble dame, m'écriai-je subitement. — Si lu savais jouer de quelque instrumcnl, chanter quelques vers... — Eh ! jadis j'ai beaucoup envié ces lalcnls. Bien longtemps j'ai dépensé mes efforts, j'ai appliqué mes facultés à la poursuite de ce but; je n'ai pas eu de succès; je n'ai rien recueilli de ma peine. Frustré, dérouté dans mes espérances, el voyant que plus je me fatiguais à atteindre à mon but, plus il s'éloignait de moi el plus il disparaissait, je laissai tout, j'abandonnai celle voie ingrate. Mais, j'ai au cœur la passion de la musique, des beaux vers chaniés; j'aime de toute mon âme, de tout mon entraînement, ces jouissances* là ; et je ne serais point fâché, je le jure, d'entendre ici quelque beau chant qui compléterait le bonheur de celle nuit et embellirait encore ces moments délicieux dont je jouis. — Il me semble que tu me fais-là une provocation indirecte. — Non ; ce n'esl point une demande détournée ; c'est une prière très directe, très nelle, Tu m'as, la première, comblé d'attentions, de bienveillance; tu dois achever ce que lu as commencé. — Esclave, dit-elle alors ii une des filles de sou service, la raandole. » L'esclave alla chercher une mandole el elle la donna à sa maîtresse.

La dame prit l'instrument. Elle se mit seulement à l'essayer, à préluder, et- il me sembla que la maison s'envolait avec moi; j'étais en extase. Puis, la dame chanta, mais avec une telle porelé d'exécution, avec une telle magnificence de voix, que je m'écriai ensuite dans l'élan de mon admiration : a Oh oui, Dieu n rassemblé en toi toutes les qualités, tous les mérites, il t'a revêtue des dons les plus parfaits, il l'a dispensé la hauteur de l'intelligence et les goûts les plus enchanteurs, il

hKPI JS I/ISI AMISMK 585

l'a l'ail aimer les nobles penebanis, les nobles actions... — Sais-tu, dit-elle en nv interrompant, de qui est ce chant que je viens de te faire entendre, de qui est la musique? — Par Dieu ! non, répondis-je résolument. — Eh bien ! la musique est d'Ishâk... les vers sont d'un tel, et le motif qui les inspira est tel et tel. — En vérité ce chant est des plus admirables. » La dame continua ses chants ; après chacun d'eux elle m'adressait les mêmes questions, et je répondais les mêmes réponses. A travers tout cela elle buvait, et aussi moi je buvais. Celle scène continua jusqu'au poindre de l'aurore, line vieille entra qui semblait être la gouvernante de la dame, t Ma flllc, dit la vieille, il esl l'heure. Lève-loi, s'il le plail, et relire-loi. » A ces paroles, la dame se lève, en me disant: Veuï-tu que nous cessions maintenant ? — Oui, certainement. — Va donc en bonne garde et santé. Mais ne divulgue point notre rencontre, ni rien de ce qui s'est passé entre nous. En fait de réunion il faut de la discrétion el de la sécurité. Je le suis dévoué corps et âme. Etait-il besoin de me faire pareille recommandation ! » Alors je dis adieu a la dame ; elle me rendit mon adieu, puis : « Jeune fille, dit-elle à une esclave, marche en avant et conduis. ■» L'esclave obéit et me conduisit à une porte d'un côté de la maison. La porte s'ouvril cl je fus sur une rue plus rapprochée de chez moi que celle où j'avais rencontré la couiïe qui m'avait enlevé.

Je regagnai rapidement ma demeure. Je lis ma prière du malin ; je me posai la tête sur l'oreiller el je m'endormis.

Je n'étais pas éveillé que des envoyés du kalife étaient à ma porte. Je me levai, j'enfourchai une monture el je me rendis au palais. Lorsque je lus en présence du prince : « Ishàk, me dit-il, nous avons manqué à ce que nous l'avions promis. Nous nous sommes laissé distraire loin de toi. — Seigneur, répondis-je, rien ne m'est plus à cœur el à joie que les jouissances du prince de la foi. Quand ses joies sont parfaites

'M t'KMMkS A HA Ut S

quand il goule les bonheurs de la vie, noire vie aussi esl heureuse; nos joies sonl attachées à ses joies. — Toi, qu'as-lu fait cette nuit ? — Seigneur, j'avais acheté au marché une jeune esclave; ma pensée était retournée près d'elle. Voyant que (a Majesté ne pouvait revenir me trouver, que j'étais seul, absolument seul, je me suis senti appelé près de ma jolie esclave cl je suis parti à la hâte... Rentré chez moi, j'appelle mon esclave ; je me fais apporter du vin ; je la place près de moi ; je lui verse à boire, je bois avec elle : l'ivresse me prend, m'étourdit, je ne pense plus à ce que je voulais ; le sommeil m'emporte et il me lienl jusqu'au malin. — Que de fois pareille chose arrive aux hommes ! .. Dis-moi, veux-tu que nous reprenions notre petite fête, notre têle à têle d'hier ? — Prince des croyants, est-ce que cela se refuse? — Puisque lu es disposé... » Kn même temps il se lève; je me lève aussi ; et nous passons à la salle où nous étions la veille. Nous nous y installons de la même manière, mieux encore. Au moment où le kalife m'avait quitlé, la nuit précédente, il se lève tout à coup et me dit : « Mon cher Ishâk, ne t'en vas pas d'ici ; je reviendrai te trouver ; je veux que nous buvions ensemble le coup du matin. •< Sans plus ample discours, il me laisse. Mon esprit se reporta bientôt aux images qui m'avaient séduit la veille, idées de plaisir auxquelles ne sait résister que l'imbécile, le badaud de la vie.

Je fus debout immédiatement. Mais voilà les serviteurs du palais qui s'écrient : « Dieu de Dieu ! déjà le kalife nous a blâmés de lavoir laisse partir hier; il nous en a vivement demandé raison ; « Pourquoi, nous a-t-il répété, pourquoi ne l'avez-vous pas retenu? » Nous ne pouvons croire qu'il le soit agréable de nous exposer à quelque mauvaise affaire. — Je ne voudrais certes pas que personne au monde éprouvât jamais le moindre désagrément à cause de moi. Mais je suis pressé, j'iii à faire. Il n'y a ni prison ni arrêts qui me puissent

IJKPIÎIS LÏSLAMISMK. :i87 retenir. Le kalif'e, que Dieu lui prolonge les jours! quand il enife an harem, y reste longtemps. Je serai de retour ici, avec vous, avant qu'il ne soit sorti, je l'espère. » El je me mis en marche. J'eus à peine le temps de me reconnaître que j'étais déjà dans la rue.

J'arrive à la couffe. Je la trouve comme elle était la veille. Je m'y assieds; on me hisse, et me voila au même endroit, sur le haut de la maison. Je me rends à la pièce où j'avais été reçu. J'attends à peine un instant de rien cl ma noble dame parait : <« Voilà notre hôte? dit-elle subitement. — Oui certes, répondis-je. — Tu es donc revenu. — Comment ne pas revenir ! Mais, j'imagine, je le suis importun. — Notre hôte veui faire sou éloge. Nous lui offrons notre salut. — Je suis si maladroit ! Je t'ai offensée sans doute ; veuille me pardonner. — C'csi toui fait, lout pardonné ; mais ne recommence plus. » Ensuite je m'assieds.

Et nous voilà à renouveler notre soirée de récits, de citations, de vers, et à boire, comme à notre première séance. Même entraînement, même divertissement, et mieux encore que la veille. J'étais heureux; j'étais content. Souvent ma charmante hôtesse me répétait : « Si tu avais persisté dans tes efforts, lu serais arrivé à quelques succès dans cet art, tu te serais élevé au plus haut point, à la perfection. » Moi, j'avais toujours ma même répartie : « J'y ai mis toute ma capacité, toutes mes forces et je n'ai abouti à rien de bon, je n'ai réussi à rien. > J'ajoutai ensuite : « Noble dame à qui je sacrifierais mon sang ! ne me prive pas de ces instants chajrmanls dont ta généreuse complaisance m'a fait jouir hier. » La belle dame se remit à chanter. A chaque fois qu'elle avait terminé un chant de quelque mérite, elle me disait : « Sais-tu qui est rauteur de cette musique? — Non, répondais-je toujours. — C'est Ishâk, redisait-elle toujours. — Et cet fshâk, ai-je enfin ajouté, a un pareil génie musical ?-- liloire à Ishâk î ces vers-

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lit sont magnifiques, et la musique est d'une science inimilable. — Bon Dieu du ciel ! cet Ishàk-là a donc reçu du créateur un génie qui jamais n'a été départi à aucun mortel? — Ah ! si tu entendais de lui ces morceaux-là, c'est alors que tu l'admirerais jusqu'à la plus haute admiration, que tu lui donnerais tes plus intimes sympathies. >

L'heure de nous séparer arrive. La vieille duègne entre. La dame se lève, je lui dis adieu, et une esclave me reconduit, m'ouvre une porte. Je sors et je regagne de suite ma demeure... Je fais mes ablutions, ma prière du matin; je me couche et je m'endors. Je n'étais pas éveillé que des envoyés du kalife étaient à ma porte.

Je monte ma monture; je suis bientôt au palais et en présence du prince. « Ishûk, me dit-il dès que je l'aborde, tu as voulu absolument prendre ta revanche, lu as voulu nous traiter comme nous t'avions traité. — Non, prince, non, je te le jure; telle n'a point été ma conduite; ce n'a nullement été mon intention. J'ai tout bonnement pensé que \c. kalife était tout entier à ses plaisirs. \\i puis, le diable m'est venu rappeler à l'idée ma jeune esclave; je me suis laissé entraîner; je me suis hâté de partir. — Kt qu'en est-il résulté? — Il en est résulté, prince, que j'ai rempli mes désirs et satisfait mon amour. — Alors tu en as fini avec les obsessions qui le harcelaient le cœur k propos de celte esclave. Va, nous sommes quittes; je t'ai manqué de parole, tu m'as manqué de parole, donc partie pour partie. — Non, prince, c'est moi qui suis le coupable, moi qui suis le traître, qui ai violé ma promesse. — C'est bien ! c'est bien ! sois sans crainte. Veux-tu que nous reprenions notre soirée, comme la première fois? — Certainement. — Allons. » El nous passons dans la salle où nous étions. Nous nous mettons à notre joyeuse fête, jusqu'à l'heure habituelle. — Alors: « Quepcnseslu faire maintenant? me demande le kalife. — Je n'ai pas

DKWjIS I iSl AMISMI. :,81»

de projet arrêté, prince. — Moi, mon désir est que lu restes ici jusqu'à ce que je revienne, pour que nous buvions ensemble le coup du matin. Voila deux jours de suite que tu me manques de parole. — Prince, s'il plait à Dieu, j'y serai fidèle celte fois. »

Màmoùn part. Les stores et portières s'abaissent. Il est passé au liarem. Il avait à peine disparu que le souci me happe. Je me lève ; je m'assieds; ma tète travaille; mille pensées m'assiègent. Je songe à la soirée chez la noble dame ; cette idée me domine, et avec elle l'idée de me soustraire à ces exigences lyranniques du maître, à celle autorité abusive. En pensanl à cette femme étonnante, je ne vois plus de diflicullé qui ne doive s'aplanir et s'effacer.

Je me lève donc rapidement el je vais pour sortir. I,es gardes du palais s'amassent autour de moi ; et tous à l'envi : « Où veux-tu aller? me disent-ils. — Eh Dieu du ciel! J'ai mes affaires. J'ai l'esprit préoccupé à propos de gens que j'ai chez moi et que j'ai indispensablement besoin de voir pour une chose de première importance. — Il nous est absolument impossible de permettre que tu partes. » Je prie et supplie celui-ci; j'embrasse le front à celui-là, les mains à un autre. A un jeune garde je donne mon anneau, à un autre mon surtout. Je manœuvrai si bien qu'on me laissa passer. Une fois dégagé de cette troupe hostile, il n'y avait rien au monde qui eût pu me faire retourner. J'allai d'un pas résolu ; j'arrivai h la coufl'c; el je fus bientôt hissé sur la terrasse de la maison.

Dès que la dame m'aperçut • « C'esl notre hôte? dit-elle. — Oui, noble dame, répondis-jc. — Tu considères ma demeure comme un asile, comme un séjour. — Pour toi je sacrifierais ma vie ! Tu sais qu'un hôte a droit à trois jours d'hospitalité. Si, au delà de ce terme, je reviens sans être appelé ou autorisé, mon sang est à ta merci. — Voilà une raison comme une autre. » Cela dit, nous nous installons

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comme il noire première entrevue; nous buvons, nous récitons des vers, nous racontons îles anecdotes, des histoires. Quand je m'aperçois que l'heure de nous séparer est proche, mon aventure avec tous ses détails vient se peindre à mon esprit, remuer ma pensée. Je vois que la nuit suivante, Màmoûn ne me laissera pas seul ; je ne pourrai me tirer d'embarras qu'en lui contant l'affaire ; et si je la lui conte, il me demandera de lui faire connaître l'endroit, de le conduire à la demeure de ma charmante hôtesse; car son penchant pour les femmes, sa nature tendre et inflammable, le subjuguait et l'entraînait. Je dis donc à ma dame : « Veux-tu me permettre de te communiquer une pensée qui me traverse l'esprit. — Parle, tu es libre. — J'admire ton talent musical, ton savoir si varié et si solide. J'ai un cousin plus beau que moi de visage, plus gracieux que moi de taille et de prestance, plus instruit, plus riche en connaissances que moi. Je ne suis auprès de lui qu'un de ses esclaves, un faible reflet de ses qualités et de ses mérites. Mieux que qui que ce soit au monde il sait les chants et la musique d'Isàk. — C'est bien cela ! Te voilà ! parasite et exploiteur, comme dit le proverbe (!). Tu n'es pas content que je t'aie octroyé trois jours, il faut encore que tu me demandes d'amener un autre que loi. — Que ma vie rachète les jours î ne t'offense point de mon audace. Je t'ai présenté cette proposition afin que tu exprimes ta volonté, afin que lu sois juge toi-même. Si tu m'accordes ton assentiment, je serai heureux de t'en rendre grâce; sinon, qu'il n'en soit plus question. — Eh !... s'il est vrai que ce tien cousin est comme tu viens de me le dépeindre, je ne répugne aucunement à le connaître, a le voir. — Je te jure qu'il est mieux encore que je ne l'ai indiqué. — Si cela le convient si fort, la nuit prochaine amène-le avec toi.»

'I.' Il faillirait poutoir traduire, pour être plus juste : Parasite ol «le plu*, Hohcrt- Macalre.

DKPUIS L ISLAMISMIv :m L'heure de nous séparer était arrivée. Je me lève,... pi je regagne ma demeure.

Mais voilà que déjà les gens du kalife avaient envahi ma maison et les sbires de la police étaient aux aguets à ma porte. Dès qu'ils m'aperçoivent, ils m'entraînent, c'était une corde qui me tenait, et en l'état où je me trouvais. On me conduit au palais. J'entre, et je vois Mâmoûn sur un siège au milieu de la salle. Il avait la face irritée, serrée de colère. « Ishàk, me dit-il, tu veux donc te mettre en rébellion contre moi ! — Non, prince des fidèles, non, je le le jure. Permets-moi de l'entretenir quelques instants; mais pour cela j'ai besoin que nous soyons en tête à tète, seuls. » Le kalife par un signe, renvoya l'assistance, et elle se retira. Une fois que nous ne fûmes plus que nous deux, je racontai toute mon aventure, ce qui m'était arrivé, ce que j'avais fait, comment je m'étais comporté, ce que j'avais vu.

A peine avais-je terminé mon récit que le kalife me dit : « Ishàk, pèse avec attention ce que tu me racontes là. — Je te certifie que je n'ai rien dit qui ne soit vrai. — Et le moyen d'arriver à voir ce <jflf tu as vu ? Il faui que par toi j'y arrive. — Prince, ce m'est impossible. — Il faut que tu recoures aux prières, que tu supplies. 11 faut que lu m'introduises auprès de celte femme ; c'est un bonheur auquel ne peut renoncer un homme d'intelligence et de cœur. — Eh bien !... prince, j'y ai songé. J'avais prévu ce que demanderaient les exigences de tes volontés. J'ai compris parfaitement que je ne trouverais grâce auprès de toi que par la sincérité et le dévouement, en te dévoilant lout ; j'ai compris que tu imprimerais à tes sollicitations l'accent de l'autorilc. Dans ces pensées-là, je me suis enhardi à parler de toi à celte merveilleuse femme ; cl elle m'a promis de l'accueillir, de te recevoir avec moi ; elle aura plaisir à te voir et à t'entendre. — Par Dieu ! tu as agi là comme il le fallait. Du

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reste, je te déclare (jiie s'il n'en eut pas été ainsi, tu en aurais en plus d'un regret, plus d'un chagrin. — Louange à Dieu qui m'a sauvé de toute disgràee! »

Sur ce, le kalil'e se lève ; je raccompagne et nous nous relirons dans la pièce particulière de nos soirées précédentes. Nous nous divertissons, nous prenons nos ébats. Mais souvent le kalil'e me disait : > Jshàk, parle-moi de celte femme si admirable ; décris-la moi ; retrace-moi ce qu'elle est. » Le reste du jour se passe ainsi à converser ; le soir se passe ainsi,... puis, à peu près le tiers de la nuit; et le kalil'e me répétait : « Le moment n'est pas venu encore ? — Tout à l'heure, répondais-je, tout à l'heure. » Màmoùn était au tourment de l'impatience. L'heure arriva.

Nous fûmes bientôt debout. Nous sortîmes par une porte particulière, accompagnés d'un serviteur, le kalil'e monté sur un âne, el moi monté sur un âne. Quand nous fumes à peu «le distance du lieu du rendez-vous, nous descendîmes de nos montures et nous les consignâmes au serviteur eu lui disant : » Uetournc au palais ; a l'aube, sois ici avec les deux ânes. » Nous continuâmes à pied, incognito. Ce fut alors que je «lis à Màmoùn : t 11 convient qu'en présence de cette dame tu affectes pour moi des égards, du respect, de la déférence ; que tu dépouilles la majesté du kalife et la fierté imposante du souverain ; que tu te maintiennes comme un de mes inférieurs. — Sans aucun doute, répondait Màmoùn ; esl-il besoin «le pareilles recommandations !... Mais, Ishâk, ajouta-t-il ensuite, si la dame vient à me dire : « Chante-nous quelque chose, » comment ferai-je ? — Je verrai par quelque à propos à détourner le coup s'il t'est porlé. «

Nous pénétrons dans la rue vers laquelle nous nous dirigions ; nous arrivons au point voulu ; deux couffes nous attendaient, suspendues par huit gros cordons en soie. Nous

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nous introduisons et nous asseyons chacun dans une c taille. Les esclaves apostées nous hissent h l'instant, et nous sommes amenés sur la terrasse. Ces esclaves s'empressent de prendre leur marche devant nous et nous conduisent à la salle de nos réunions antérieures. iMàmoûn examine, regarde, admire les tentures, les décors, les étoffes, les tapis, l'ordonnance délicate et brillante de cette demeure ; il était confondu de surprise.

Je m'assieds à ma place, et Màmoùn s'assied au-dessous de moi sur le matelas-divan étalé par terre. La dame arrive ; elle salue. Et Màmoùn ne put dissimuler son ébahissement en la voyant aussi belle. • Que Dieu, dit-elle, conserve les jours de notre hôle ! Tu nous as dépeint si favorablement ton cousin, ajoula-t-elle aussitôt en s'adressant à moi, que je dois le mettre à une place plus élevée, plus haute. — Tu es la maîtresse de céans. — Prends place plus haut, je l'en prie par ma vie, dit-elle à Màmoûn ; tu es nouveau ici, toi ; ton cousin est de la maison. A tout nouveau, bon accueil et joie. » Màmoûn se lève et va se placer en tête du divan, à la place d'honneur. Puis notre ravissante hôtesse se met a con- . ter de ses histoires au kalife, à lui réciter des vers, à le charmer et l'égayer de saillies spirituelles, de fines observations ; la, il apprenait de cette femme étonnante mille choses nouvelles pour lui sur les diverses branches du savoir humain. Puis il me dit : « Tu as accompli la promesse que tu m'avais faite, et tout ce que tu m'avais annoncé est parfaitement vrai. J'ai donc à te remercier, en vérité, de la complaisance que tu as eue. »

Après cela on apporta le vin et nous bûmes généreusement.

Au milieu de cette vive soirée, la dame se sentit attirée, portée vers le kalife ; Màmoùn était visiblement ému, entraîné vers notre admirable hôtesse ; elle exhalait une joie

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empressée ; elle était plus animée, plus agitée que de cou- 1 urne. Et avec une eerlaine physionomie île défiance et de ilonte, elle me dit : » Ton cousin que voilà est-il aussi un marchand ? — Oui, répliquai -je, dame de ma vie. Nous, dans notre famille, nous ne connaissons bien que le commerce ; nous n'avons de savoir réel que le négoce. — Cependant vous m'avez l'air, tous deux, de commerçants un peu novices, passablement étrangers au commerce... Mais voyons, conliuua-t-elle en changeant de texte ; venons à ta promesse. Ton cousin sait... — Certainement; il ne manquera pas de répondre à ton désir : il s'exécutera ; mais que d'abord il ait le bonheur d'entendre quelque chose de toi. — Fort bien ! » dit la dame.

Elle prend sa mandolc et nous chanle une canlilène, après laquelle nous buvons une coupe d'une livre. Ensuite elle entame un prélude, et, la spirituelle sirène ! elle chante uue ariette doqt Mâmoûn lui-même m'avait imposé le motif. Puis nous buvons, par-dessus, une seconde coupe d'une livre. Après la troisième coupe qu'a sablée Mâmoûn, il s'échauffe, il s'anime de gailé, il s'épanouit d'entrain ; et tout à coup : « Ishâk ! » me crie-t-il d une voix résolue; cl je le vois qui me lixe d'un œil de feu, comme l'œil' du lion qui fixe sa proie. Je me lève d'un bond : «. Commande, prince de* croyants, dis-je tout ému ; je suis à les ordres. — Chantenous celte ariette, *> reprend-il. La dame en me voyant debout devant le kalife et prendre la mandole, reconnaît qu'elle est en présence du souverain ; elle se lève aussitôt et disparaît. « Approche, médit Màmoûn voici léchant que je veux entendre. ■» El il m'indique la canlalille commençant par ces mois : « Est-ce une parole calculée, etc. » J'entonne ce chant ; quand j'ai terminé, Mâmoûn boit encore une grande coupe. « Ishâk, me dit-il ensuite, il faut que tu ailles immédiatement savoir qui est le maître de celle maison. » Je sors,

DEW-IS L'ISLAMISME. :m

je vais ù la recherche de la vieille gouvernante el je demande à celle vieille à qui appartient la maison. « A Ilaçan fils de Sehl, me fut-il répoudu. — El celte jeune beauté, qui est-elle?

— C'est Boûrân, la Hlle de Haçan. •

Je rentre auprès du kalife et je lui annonce ma découverte. Sans plus aiiendre nous nous relirons. El le kalife me dit : u Ishàk, garde le sccrel sur toute cette histoire. Que pas un seul mol ne l'en sorte jamais de la bouche. -

Nous retournons au palais kalifal.

Le malin suivant, le grand vizir Haçan fils de Sehl se présente à Màmoûn, comme d'habitude, el de suite le kalife lui dit: Est-ce que lu as une fille? — Oui, prince des fidèles.

— Quel est son nom? — Elle se nomme Boùràn. — Je te la demande en mariage. — Prince, ma fille est ton esclave ; elle est à les ordres. — Je la prends pour femme ; je me marie avec elle, el je lui donne en dot nupliaie trente mille dinar, espèces sonnantes, que je vais faire porter chez toi, ce malin même, de suite. . Ainsi furent arrangées les fiançailles.

J'ai gardé consciencieusement le secret de noire histoire, jusqu'à la mort de Màmoûn.

Je voulus savoir quel but avait celle singulière habitude de réceptions nocturnes en pelii comité, presque en tète à tête. Je questionnai là-dessus la domesiicilé de Bouràn, les vieilles, les duègnes qui* formaient l'entourage de la fille de Haçan. On m'apprit que celle fille si extraordinaire en agissait ainsi depuis au moins un an, mais que jamais entre elle et qui que ce fût de ses visiteurs il n'y avait eu le moindre fait blâmable, le moindre mot déplacé ou trop libre. Elle ne recherchait et désirait ces nuitées artistiques que parce qu'elle aimait de passion les jouissances du savoir, les entretiens instructifs, la fréquentation des gens bien élevés.

Jamais Màmoûn ne resta avec personne en téte a téte aussi

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longtemps cl aussi intimement qu'avec moi pendant les quatre nuits de mes rencontres avec Boùrân, dans ces nuits où je m'échappais du palais pour aller m'entretenir avec celle femme si supérieure à loutes celles que j'ai pu connaître. Je le jure par le Bien du firmament, je n'ai point vu d'homme, ni de prince, ni de kalife, ni de chérif (ou noble de la descendance directe de Mahomet) plus fidèle à ses promesses, plus sincère en ses paroles que Màmoùn ; mais aussi, je n'ai point vu de femme comparable à Boùrân en intelligence, en esprit, en érudition, en éducation, et je ne sache personne au monde qui ail pénétré dans les profondeurs du savoir humain aussi loin que Boùrân... Boùrân devint la femme bienaimée de Màmoùn ei elle en cul toutes les préférences.

Voilà l'histoire, de Boùrân, son histoire telle qu'elle est ; telles sont, je le jure, les circonstances qui ont amené le mariage de celle admirable femme avec Màmoùn. »

Mais a ce récil d'Ishàk il manque la cérémonie des noces cl des fêles publiques , ainsi que quelques indications sur le père de cette magnifique jeune fille (elle avait alors dix-huit ans) qui faisait ainsi passer ses convives par dessus les murs et les terrasses, salvâ conscientiâ et salvo honore, c'est-à-dire en loul bien et tout honneur, pour ces curieuses soirées littéraires et musicales toujours humectées de flacons que l'on vidait à grands traits, toujours assaisonnées de ces petits mets, douceurs et friandises, qui de nos jours encore marquent les entractes ou les menues offertes du concert et du bal.

Or donc, Haçan père de Boùrân était fils de Sehi et frère de Fadl ce vizir ou ministre qualifié dans l'histoire sous le tilre de vizir au double pouvoir , parce qu'il avait dans ses attributions le double maniement des affaires civiles et des affaires de la guerre; c'était en même temps le ministre de l'intérieur et le minisire de la guerre. Il était aussi le conseiller bienvenu du kalile. Ce fut ce ministre qui avait décidé Màmoùn

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à céder le droil kalifal el qui, avons-nous déjà dit, fut assassiné.

Haçan suceéda à son frère, eut la confiance el les bonnes grâces de Màmoûn cl reçut le gouvernement de nombreux pays nouvellement conquis. Haçan était une intelligence distinguée, était généreux, surtout envers les poètes, lesquels, en récompense, n'ont pas été pour lui avares de leurs louanges

Il avait une demeure d'une opulence royale à Fern el-Silh, localité située sur la rive du Tigre et assez près de la ville de Wâcit. Nous pouvons bien dire, en passant, que Silli est le nom d'une forte rivière qui se détache au-dessus de Wàcit cette ville autrefois populeuse. On écrit le plus souvent, mais à tort, Vasseth el \ assit.

t ni: i i;tk m pti ai.k ht kaukk mamoi n «

Haçan, après les liançailles consenties, emmena sa lille à son palais de Fem el-Silh. C'est là que Mâmoun, en grand cortège, alla chercher sa nouvelle épouse ; le troisième jour après qu'il fut arrivé, il consomma le mariage. Le kalife demeura à Fem el-Silh pendant dix-neuf jours et ce furent dixneuf jours de réjouissances, de festins, de fêtes, dont le beau-père fit spontanément les frais avec une prodigalité inouïe que nul siècle d'entre les siècles, dit l'histoire arabe, n'a jamais vue.

Voici les détails, dont plusieurs sont consignés dans la Chronique ou Tàrikh arabe de l'historien Tabari.

Les dépenses que fit Haçan pour ces noces kalifales furent immenses. Il alla jusqu'à jeter parmi les Hàchémides ou nobles de la descendance de Hâchem bisaïeul de Mahomet, parmi les secrétaires de l'Klal, parmi les grands person-

m FEMMES ARABES

nages, des avelines de musc au centre de chacune desquelles était un papier portant inscrit ou le nom d'une terre, ou le nom d'une esclave, ou l'indication descriptive de tel animal ou bête de somme ou de service, ou une désignation de tel ou tel objet. Chaque personne entre les mains de laquelle était tombée ou échue une aveline, l'ouvrait, voyait ce que donnait à lire le papier qui y était enfermé. L'individu, après avoir ainsi reconnu ce qui lui était échu, allait se présenter au préposé que Ton avait chargé de la distribution et qui livrait le lot que le hazard avait envoyé au bénéficiaire. Celuici prenait possession du cadeau inscrit sur son papier, que ce fut une ferme, une terre, une propriété quelconque, ou un cheval, ou une esclave, ou un mamelouk.

Après cela, un jeta en nombre considérable, à travers la foule, des écus ou deniers d'or, des dragmes ou écus d'argent, des parfums, fragments ou nombrils de musc, et des œufs d'ambre gris.

Pour ce qui avait trait à Mâmoûn et aux officiers de sa suite, pour tous ceux qui l'accompagnaient et qui lui formaient cortège, soldats, gens du palais, domesticité, les dépenses furent extraordinaires; cette foule était en nombre incalculable. Jusqu'aux chameliers des transports, aux moucres, aux marins et matelots, a tout ce qui tenait aux troupes qu'avait amenées le kalife, il n'y eut personne qui ne fut traité et régalé. Pas un soldat n'eut à penser à rien acheter pour lui ou pour ses montures. Chaque jour, chacun trouvait prêt tout ce qu'il lui fallait pour soi et pour les siens.

Cinquante millions de dragmes furent dépensés pendant ces dix-neuf jours de noces.

Dans l'appartement réservé au kalife, Haçan fit étaler des naUes a tissu tramé d'or. El lorsque Mâmoûn fut sur ces nattes, il lui fil répandre sur les pieds un flot de perles.

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