LUCRETIA CROCKER
par aucun talent spécial, mais par Tadmirable équilibre d'une haute intelligence, d'un jugement sain, d'une extrême sagacité pratique et d'une fermeté inébranlable dans l'exécution ; tout ce qu'elle possédait était au service d'établissements utiles et en particulier des instituts agricoles, où elle voulait qu'une place fût faite aux femmes.
Lucretia Crocker, elle aussi, était généreuse, sa main gauche ignorait toujours ce que donnait sa main droite. Le traitement attaché à l'emploi public considérable qu'elle était appelée à remplir la mit à même de faire plus de bien encore. Le zèle qu'elle apporta dans ses nouvelles fonctions, sans négliger les autres, ne laissait soupçonner à personne que ses forces s'éteignissent rapidement. Ceux qui l'aimaient le plus ne l'épargnaient guère. Elle trouvait, en rentrant au logis, vers l'heure du repas, des institutrices, solliciteuses de conseils qu'elle ne refusait jamais, tant était grand l'intérêt qu'elle prenait à ses jeunes collègues. L'extrême politesse de Miss Crocker était fondée sur la bienveillance; elle réservait sa fermeté, inflexible au besoin, pour le cas où elle pouvait avoir à lutter contre le mal ou contre des abus. Si douces étaient ses manières que les gamins avec qui ses tournées d'inspection la mettaient en rapport se ressentaient de cette inconsciente leçon. Quelquesuns répondirent en chœur à la question : « Vous
représentez-vous bien ce que c'est qu'une vraie dame?...
— Oh! oui! C'est Miss Crocker!
Les chagrins ne lui manquèrent pas. Une de ses lettres renferme cette phrase : « Il y a des moments dans la vie où Ton a besoin de se serrer très près de la nature, et où un peu de savoir aide à découvrir en elle de telles beautés qu'on a soudain l'âme remplie, comme rien au monde ne pourrait la remplir, d'une sorte de ravissement sacré... »
Toujours elle se retrempa victorieusement à cette source. En pleine activité l'éternel sommeil la prit; elle n'était âgée que de cinquante-sept ans. L'École normale où elle avait été élève, puis professeur, lui a dédié une salle commémorative qui porte son nom. Cette « vieille fille », comme on dirait chez nous, qui ne trouva jamais le temps d'être autre chose qu'institutrice, a fourni une carrière féconde entre toutes. Les paroles prononcées à l'enterrement d'Abby May, deux années plus tard, pourraient aussi bien s'appliquer à elle : « Nous ne dirons pas : Repose en paix, — car ce ne fut jamais au repos qu'elle aspira, — nous dirons : Monte vers une vie plus pleine, plus glorieuse, plus noble encore que celle qui t'a été donnée ici-bas. »