LUCRETIA CROCKER
chargea cette nouvelle amie, qui lui ouvrait l'entendement, de ses bénédictions pour la donatrice de l'alphabet : « Dites à cette bienheureuse dame que si je ne la rencontre jamais sur la terre, je pense bien la voir au ciel. » Puis, parlant de Miss Crocker, il ajouta : « Et je dirai au bon Dieu : Seigneur, voici la dame qui m'a aidé à apprendre à lire ! » — Scipion suivit la multitude qui l'accompagnait en louant Dieu, et toutes les voix se joignirent à la sienne.
N'est-ce pas beau comme une scène de l'Évangile, ce miracle de la science appuyée sur l'éternelle charité?
Dans un autre village de la Caroline, à Newbern, Miss Crocker trouva l'école en désarroi, l'institutrice s'étant absentée pour se marier. Sans hésiter, l'inspectrice prit sa place et se chargea de la première division; elle était composée principalement d'hommes, des athlètes noirs comme de la suie et dont le zèle pour apprendre se manifestait par la plus parfaite indiscipline; mais elle devait en venir à bout. Ses questions si pénétrantes, ses explications si claires les ravirent; tous se précipitaient vers le tableau pour montrer qu'ils avaient compris, et ils s'en approchaient si bien, craignant de perdre leur tour, que nez, fronts, mentons, habits étaient barbouillés de craie, ce qui amusait fort les assistants, mais
sans que le professeur ni les élèves s'en aperçussent.
Jamais la classe de Miss Crocker n'a été oubliée à Newbern.
Les deux amies visitèrent aussi, dans une île de la Caroline du Sud, l'espèce de colonie nègre formée autour d'une noble femme, Miss Elizabeth Botume, qui vivait volontairement reléguée sur la plantation d'Old Fort et, de là, initiait des individus de tout âge aux devoirs et aux travaux de la vie de famille, — entreprise individuelle qui, poursuivie avec patience et sans fracas, presque sans ressources, porta de bons fruits comme tout ce qui est fondé sur l'absolu sacrifice.
Quand on félicitait Lucretia de ses succès parmi les gens de couleur, elle déclarait leur devoir beaucoup, ces neuf années d'un travail très différent de celui de l'École normale et de l'Université ayant élargi sa connaissance de la vie humaine. « Elle avait pu, en efifet, dit Mrs. Cheney, appliquer des théories d'éducation, depuis longtemps formées, à des expériences nouvelles et se préparer mieux encore à ce qui fut le couronnement de sa carrière, la haute direction des écoles publiques de Boston. »
En qualité d'inspectrice de ces écoles, elle exerça une heureuse influence sur l'enseignement de l'histoire naturelle, sur le développement du
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Muséum, et prouva que, sans être spécialiste, on peut faire avancer la science élémentaire, d'autant plus peut-être qu'on ne se place pas à un point de vue trop technique. Ses leçons de minéralogie, en collaboration avec d'autres professeurs, dans une douzaine d'écoles à la fois, étaient regardées comme les modèles du genre.
Quand Miss Anna Ticknor inaugura son excellent système d'études par correspondance qui permet aux personnes éloignées des villes d'entrer en rapport avec les professeurs et les bibliothèques, de passer même des examens dans telle ou telle branche, Lucretia Crocker se chargea de la section scientifique. Pendant dix ans elle fit partie de la Société pour l'avancement des sciences, rendant là comme ailleurs de grands services. Quoiqu'elle ne se mît jamais en avant pour des communications personnelles, — car elle n'eut ni le temps, ni l'occasion d'entreprendre aucun travail original, — plus d'un géologue, plus d'un chimiste profita des observations de cette personne modeste qui n'aspirait pas au titre de savante, se bornant à posséder le véritable esprit scientifique. Son lot, joyeusement accepté, était de communiquer à d'autres ce qu'elle-même avait reçu, de se répandre généreusement ; elle exerçait sur ses élèves une sorte de magnétisme bienfaisant qui les forçait à la curiosité. L'absence
absolue d'égoïsme et de vanité l'empêchait de penser jamais à elle-même. Elle suffisait à tout, enseignant la botanique et les mathématiques dans une école particulière de jeunes filles, présidant la Commission de dames chargée de choisir les livres pour les bibliothèques de Técole du dimanche, s'intéressant activement à Tinstruotion des sourds-muets. Dans le club scientifique dont elle faisait partie, elle s'entendait mieux que personne à stimuler chez les autres l'esprit d'investigation.
Et ce n'était pas seulement son savoir, son expérience, ses grandes spécialités pédagogiques qui rendaient partout son concours si précieux, c'était plus encore la sympathie prompte, l'oubli d'elle-même, une facilité d'assimilation qui, en causant, lui permettait d'aider chacun à se produire sous l'aspect le plus avantageux. Peut-être son empressement à répondre aux appels de toute sorte qui venaient la chercher, l'efifort qu'elle devait faire pour se multiplier ainsi mina-t-il peu à peu sa constitution. Elle posait pourtant en principe qu'on doit ménager son corps comme un précieux instrument de l'esprit.
En 1874, les femmes ayant été admises dans le conseil de l'Instruction publique, à Boston, Lucretia Crocker et Abby May furent très justement élues les premières. Et, pour revenir à Miss May, remarquons que celle-ci ne se distinguait