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non pas seulement de son talent, mais de son salon et de ses qualités de femme; l'illustre comédien JeCFerson est un liomme du monde dans la plus complète acception du terme; j'ai eu l'occasion d'en juger par moi-même; enfin, l'autobiographie laissée par une actrice, Anna Cora Mowatt, peut passer pour un monument achevé d'amour conjugal. Le caractère qu'elle reflète doit être bien rare au théâtre, car la modestie et la sincérité y dominent.
Cette autobiographie, où nous prendrons les éléments du récit qui va suivre, fut écrite pour accomplir la dernière volonté de celui à qui Mrs. Mowatt avait, presque dès l'enfance, dévoué sa vie. Elle termine ainsi une préface touchante : « Si quelqu'une de mes sœurs, luttant comme moi, peut y trouver du courage, si elle y apprend à considérer les épreuves comme autant de bénédictions déguisées, si elle s'y fortifie dans l'acceptation du devoir quotidien, même chèrement payée, si elle y puise la foi dans le pouvoir que donne une volonté forte dont la fin est le bien, je serai amplement récompensée de ma peine. »
Toute la vie d'Anna Cora Ogden fut singulièrement romanesque. Son père, Samuel Ogden, riche
négociant de New-York, fournit les capitaux pour la téméraire expédition du général Miranda qui devait libérer du joug espagnol TAmérique du Sud. L*expédition échoua et ses promoteurs furent poursuivis comme coupables d'avoir attaqué une puissance alliée des États-Unis. Le procès finit par un acquittement, mais pour M. Ogden les pertes matérielles ne laissèrent pas d'être considérables. Il alla passer une dizaine d'années à l'étranger.
Les premiers souvenirs d'Anna la reportaient vers la France ; elle était née à Bordeaux, et son enfance s'écoula au château de la Castagne. Les descriptions qu'elle en fait sont tellement enchanteresses qu'on peut supposer qu'elle vit ce parc immense, ces vergers, ces vignes, ces sources jaillissantes, tout l'ensemble de ce Paradis gascon, à travers le prisme qui colore et embellit outre mesure nos premières impressions.
La pauvre enfant passa sans transition du rêve le plus riant à un terrible cauchemar. Ses parents retournèrent en Amérique et, dès le commencement de la traversée, une tempête éclata qui aboutit à un naufrage. Deux des frères d'Anna y périrent. Remontés sur un mauvais voilier, les malheureux Ogden mirent quarante jours pour atteindre New-York. On devine dans quel état ils se trouvaient en débarquant. New-York étonna d'une façon désagréable les plus jeunes d'entre
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eux, i peine capables de comprendre l'anglais; tout leur semblait laid, triste et ennuyeux. Ils répétaient sans cesse : « Faudra-t-il toujours vivre ici? Ne retournerons-nous jamais en France? »
L'école réussit cependant à distraire Anna, mais elle avait, trop jeune, traversé des émotions trop fortes, et sa santé s'en ressentit. Ses fréquentes maladies ne l'empêchaient pas toutefois de se maintenir à un bon rang dans les classes d'histoire, de récitation et de littérature. Rentrée chez son père, elle lisait sans relâche. En se rappelant par la suite ce qu'elle avait dévoré, dès l'âge le plus tendre, d'ouvrages sérieux et profonds, elle ne pouvait comprendre qu'un esprit d'enfant y eût trouvé plaisir. De bonne heure aussi elle sentit s'éveiller en elle une sorte de vocation poétique, écrivant ce qu'elle croyait être des vers parce que la rime s'y rencontrait. Chaque événement survenu dans la famille, mariage, baptême, décès, lui servait de prétexte ; mais elle n'osait montrer ce fatras â personne; tout au plus laissait-elle, avec un grand battement de cœur, tomber dans la nursery quelque feuille chiffonnée. A une certaine époque, les murs du jardin furent couverts de son écriture. Elle recueillait peu de compliments.
Le plaisir favori des douze enfants de M. Ogden était de jouer la comédie. Déjà, en France, à la
Castagne, Anna, âgée de cinq ans, avait fait ses débuts dans VOthello de Ducis. Les principaux rôles étaient tenus par ses frères et sœurs aînés ; on avait affublé les quatre plus jeunes de robes rouges et de perruques poudrées pour siéger dans la scène du jugement, et il paraît que la petite Anna montra la gravité nécessaire. A New-York, ses dispositions naturelles se développèrent; elle réglait les représentations, ajoutant de temps en temps à la pièce une scène ou un rôle de son cru; elle modifiait les dénouements selon les moyens delà troupe. Parfois, aussi, elle se bornait à fournir un sujet, historique ou autre, sur lequel les acteurs improvisaient. Du public, on n'avait cure ; généralement il n'existait pas ; ce n'était là qu'un jeu comme un autre et qui n'exigeait pas de témoins. Cependant, à quatorze ans, Anna conçut un ambitieux projet. Il s'agissait de choisir une vraie pièce, de l'étudier avec soin pour la fête de son père et de la jouer devant « les grandes personnes ». Quelques camarades de pension furent engagées dans la troupe exclusivement féminine. On répéta très activement Alzire. Les costumes manquaient; mais une députation enfantine fut envoyée à la femme d'un directeur de théâtre qui demeurait dans le voisinage, et celleci promit que son mari prêterait à ces demoiselles tout ce qu'il fallait pour se déguiser. Quant aux
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décors, on convint de s'en tenir à des draperies d'écarlate, et de prier le public d'imaginer une forêt ou un cachot, selon les nécessités de l'action. Les parents, qui étaient dans le secret, consentirent à prier leurs amis, et à donner un bal après le spectacle.
Anna, dans le rôle A'Alzire^ arracha aux assistants presque autant de larmes que de bravos. Pour la première fois, elle éprouva ce qui devait lui arriver si souvent par la suite : la perte de sa propre identité, à laquelle se substituait absolument celle du personnage. Et, le plus curieux, c'est que cette enfant n'avait encore été qu'une fois au théâtre. Très pieuse, elle se souvenait d'une parole entendue au catéchisme : < Le théâtre est un lieu de perdition » , et refusait résolument de jamais y accompagner son père et ses sœurs. Il fallut le passage de la célèbre actrice anglaise Fanny Kemble pour qu'elle manquât, avec un mélange de remords et de délices, à la promesse qu'elle s'était faite.
Anna Ogden n'avait guère que douze ans quand survint l'incident le plus important de sa vie.
Sa sœur Charlotte, mariée à un Français, étant venue en visite cet été-là, avait conduit ses deux petits enfants aux bains de mer sur la plage de Rockaway. Dans le même hôtel se trouvait un jeune avocat du nom de James Mowatt, riche et
de bonne famille. Il la crut veuve et lui témoigna une admiration significative, à laquelle, en riant, elle répondit : « Je ne manque pas de sœurs à la maison; Tune d*elles me ressemble beaucoup, et celle-là est libre »,
Mr. Mowatt prit au sérieux la plaisanterie. Un jour que les petites filles étaient à Técole, juste en face de la maison paternelle, un domestique vint chercher celle des sœurs qui ressemblait à Charlotte. La plus vive curiosité s'empara d'Anna. Elle suivit son aînée, s'aperçut qu'elle changeait de robe avant d'entrer dans le salon, et apprit qu'un monsieur se trouvait là, Mr. Mowatt. Ce nom ne lui était pas inconnu, on avait déjà beaucoup parlé de lui; elle n'y put tenir; sous prétexte de chercher un livre, elle traversa le salon en courant.
« Qu'est-ce que cela? s'écria une voix d'homme.
— Une des plus petites! répondit-on.
— De grâce, rappelez-la. »
Mais elle s'enfuyait à toutes jambes.
« Anna, venez dire bonjour à Mr. Mowatt!
— Que m'importe votre Mr. Mowatt î » réponditelle avec dédain.
Cachée dans sa chambre, Anna Ogden attendit que le visiteur eût pris congé; mais, lorsqu'elle repartit pour l'école, il se tenait dans la rue, devant le perron, et la saisit au passage. Point de retraite possible; elle dut répondre à de nom-
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breuses questions, tout en le suppliant de la lâcher. Comme il n'y consentait pas, elle glissa lestement sous son bras, traversa la rue en courant et, avec un éclat de rire moqueur, le regarda de loin tout déconfît.
James Mowatt raconta bien souvent devant elle cette première entrevue; il ajoutait que, le jour même de sa visite aux Ogden, un ami lui ayant demandé s'il se marierait jamais, il avait répondu : <K Je me marierais tout de suite si une petite fîUe que j'ai rencontrée tout à l'heure voulait grandir un peu. 9 A partir de ce moment, il forma un triple projet : diriger l'éducation de cette enfant de la façon qui convenait le mieux à ses propres goûts, gagner son affection, et faire d'elle sa femme. Il fut dès lors assidu dans la maison, lui apportant des livres, l'interrogeant sur ses lectures, examinant ses compositions, et obtenant d'elle des progrès rapides. Bien entendu il fut invité à la fameuse représentation à'Alzire et jugea probablement ce soir-là qu'il pouvait précipiter sa demande, bien que là fiancée de ses rêves n'eût encore que quatorze ans.
M. Ogden refusa, vu la grande jeunesse de sa fille, mais l'amoureux ne se laissa pas décourager et manœuvra si bien qu'à quinze ans, avant d'avoir débuté dans le monde, Anna Ogden devint Mrs. Mowatt.
Sa vie d*étude continua sous la direction de ce mari très cultivé qui tenait à faire d'elle son égale. Comme Anna aimait la campagne, il Tinstalla aux environs de New-York ; une société choisie se réunissait à Melrose ; c^étaient des soirées de musique, de petites fêtes dramatiques et littéraires dont la maîtresse de maison était toujours la reine. Encouragée outre mesure, elle entreprit assez follement d'écrire un poème épique, Pelayo. Tous les soirs, avec le talent instinctif qu'elle avait pour la déclamation, elle lisait à Mr. Mowatt son travail trop facile du matin, et le mari, trompé par la magie de cette voix qui le charmait, crut l'œuvre digne d'être imprimée. Avec un peu d'effroi, mais plus de contentement encore, la femme-enfant choisit le pseudonyme d'Isabel : il ne porta pas bonheur à l'histoire en vers du premier roi des Asturies qui recueillit le ridicule qu'elle méritait. Personne ne s'en est moqué plus que son auteur lorsqu'elle la relut des années après, mais, au premier moment, les jugements de la presse lui parurent fort injustes et elle y répondit par un morceau plein de verve : Reviewers reviewed^ La critique critiquée. De nombreuses pièces fugitives parurent ensuite sous la signature de Cora dans les journaux et revues. Un état alarmant qualifié de consomption arrêta la plume débridée de Mrs. Mowatt; elle toussait, crachait du sang, déclinait à vue d'œil. On lui
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recommanda la panacée habituelle, un séjour en Europe.
Ses notes de voyage sont charmantes par la vivacité juvénile, par l'aptitude à jouir de tout. Quand elle parle de théâtre, elle est toujours supérieure; pour le reste, son jugement laisse souvent à désirer; mais elle a de l'esprit quand même et un parfait naturel.
La jeune femme visita Londres, l'Allemagne et Paris, où elle applaudit cette sublime Rachel dont le souvenir lui resta comme celui de la perfection inimitable. Tout en voyant le Paris du règne de Louis-Philippe, à la hâte, sans grand discernement, mais avec un enthousiasme soutenu, Mrs. Mowatt continuait d'écrire. Elle rapporta dans sa malle un drame qu'elle voulait faire jouer à Melrose par ses sœurs et dont les décors, les riches costumes furent faits à Paris. L'action de Gulzara ou V esclave persane^ se passant au sérail, la troupe féminine pouvait suffire ; on y parle beaucoup du sultan, mais il est à la guerre. Le sexe fort n'est représenté que par un jeune prince de dix ans dont le rôle fut composé de manière à faire valoir le talent précoce de la petite Julia Ogden, élève de sa sœur et qui, ce jour-là, cueillit tous les lauriers.
Ce fut la dernière fête donnée à Melrose. Peu de temps après, Mr. Mowatt, atteint d'une oph-
talmîe grave, devint presque aveugle et dut renoncer au barreau. De grands malheurs s'ensuivirent. Le goût qu'il avait toujours eu pour la spéculation se transforma, faute de tout autre intérêt, en véritable fureur. Il gagna beaucoup, perdit davantage et tomba dans des alternatives d'exaltation et de découragement qui alarmèrent sa femme. Tout fut expliqué quand il annonça leur ruine à peu près complète.
En racontant l'impression que lui fit cette ouverture, Mrs. Mo watt dit bravement : « La mauvaise fortune fait germer chez la femme des forces qu'elle ne soupçonnait pas auparavant. » — Wake up and be doing, pensa-t-elle. < Levons-nous et agissons. »
Une des sœurs d'Anna, cette Charlotte à laquelle elle devait d'être devenue Mrs. Mo watt, lui donnait l'exemple. Son mari ayant éprouvé des revers, elle avait trouvé à Paris, dans son talent de peintre en miniature, le moyen de faire vivre ses enfants^
«c N'y a4-il pas en moi quelque don que je puisse utiliser? » se demanda Mrs. Mowatt.
Elle pensa au théâtre, mais repoussa aussitôt cette tentation comme coupable. La mode était alors aux lectures; eh bien, elle ferait devant un public étranger ce qu'elle avait fait si souvent en famille. Seulement elle ne voulait pas commencer
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par New- York, où elle avait trop de relations : elle craignait un excès d'indulgence. Elle irait à Boston, la plus intellectuelle de toutes les villes d'Amérique, et là elle verrait si elle devait tout de bon compter sur ses forces.
Son mari n'opposa qu'une objection sérieuse, la santé délicate d'Anna. Mais, dit-elle, je ne m'arrêtais pas aux obstacles, je regardais pardessus et au delà; le devoir m'apparaissait à leur place. »
Elle fit un choix de pièces dans l'œuvre de ses poètes favoris, en prenant de préférence les poètes américains, pour se concilier le sentiment patriotique si fort aux États-Unis, elle présenta quelques lettres d'introduction, puis, plus morte que vive, aborda la plate-forme pour la première fois.
D'aimables vers, ceux de Mrs. Frances Osgood, qui lui furent dédiés, la montrent tout de blanc vêtue, sans autre bijou que l'or de sa merveilleuse chevelure tombant en boucles autour de son visage et jusque sur ses épaules; avec cela, des yeux pleins de flamme, une sveltesse exquise, et cette voix qui se prêtait comme un instrument docile à toutes les émotions. Elle parut trois soirs de suite, et chaque fois ce fut de l'enthousiasme. On la suppliait de prolonger son séjour à Boston; mais, rassurée maintenant, elle avait hâte d'abor-
der la vaste scène de New-York, de faire consacrer son succès naissant par cette société brillante à laquelle elle avait appartenu. Hélas, elle découvrit vite la vérité du proverbe : « Nul n'est prophète en son pays » . Elle vit que la louange sur laquelle il semble qu'on ait le droit de compter est toujours la plus tiède. Personne ne put nier son talent, mais on trouva sa résolution hardie, on affecta de ne pas croire à la ruine totale de James Mowatt, on accusa sa femme d'un caprice excentrique, et plus d'une porte, jadis amie, se ferma devant elle, plus d'une compagne d'enfance se détourna.
Ce fut un coup cruel pour cette sensitive ; les crachements de sang la reprirent, elle dut interrompre ses lectures. Cependant son triomphe, tout empoisonné qu'il fût, s'affirmait, puisqu'elle avait déjà des imitatrices ; l'une d'elles annonçait en guise de réclame que ses lectures et récitations seraient dans le style de Mrs. Mowatt.
Comme il fallait vivre et comme les bribes d'une fortune gaspillée ne suffisaient pas, elle reprit la plume et, sous le pseudonyme de Helen Berkley, fournit une suite d'articles assez bien payés. Sur ces entrefaites, un journal de New- York offrit cent dollars pour le meilleur roman en un volume qui lui parviendrait. La somme était infime, surtout si l'on réfléchit aux condi-
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tions imposées : il fallait que le titre fût la Chasse à la fortune, que Faction se passât à New- York, que le roman fût prêt avant six semaines; n'importe, c'était une occasion de s'essayer. Anna Mowatt envoya son manuscrit à l'heure dite et reçut les cent dollars.
Elle écrivait avec une facilité incroyable, sans s'exagérer la valeur de ce qu'elle composait ainsi sur commande. Les sujets n'étaient pas toujours à son goût; on réclamait d'elle les besognes les plus hétéroclites, des recettes de ménage, un manuel de cuisine, un code de l'étiquette, des conseils pour les petits travaux à l'aiguille. Tout cela parut sous divers pseudonymes; elle n'en était pas fière, mais elle n'en rougissait pas non plus, car ces compilations bâclées à la douzaine lui permettaient de prodiguer les soins, le confort nécessaires à son James.
Mr. Mowatt gâta un peu les choses par la malheureuse idée qui lui vint de publier lui-même les livres de sa femme sous prétexte d'en tirer plus de profit. Ce mari, dont elle ne parle jamais dans ses mémoires qu'avec autant de tendresse que de respect, nous apparaît comme un spéculateur imprudent, un songe-creux entiché de magnétisme et de rêveries swedenborgiennes ; mais celle qui, dès son enfance, avait été pour lui Yéliie l'approuvait en tout.
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De temps à autre Mrs. Mowatt essayait de remonter des manuels de cuisine à la littérature, et elle ne trouvait point de preneur pour cette marchandise-là. Influencée par les romans de Frederika Bremer» elle écrivit son Evelyn^ dont la fortune ne fut rien moins que rapide. Elle Favait offert à un éditeur anglais, qui Taccepta volontiers pourvu qu'elle y ajoutât un volume, les romans en trois volumes étant les seuls qui se vendissent à Londres. Cette exigence lui parut absurde; elle s'y refusa. Evelyn revint en Amérique, mais n'y parut qu'après que Fauteur fut entrée au théâtre.
Si pauvres que fussent les Mowatt, leur charité était grande. Avec une imprévoyance admirable, ce couple persécuté par le sort avait recueilli trois orphelins sans asile, ramassés dans la rue et, avec une persévérance plus admirable encore, la bonne œuvre fut poursuivie jusqu'au bout, à travers toutes les vicissitudes, chacun des enfants mis en état de gagner sa vie. Merveille non moins grande, les trois protégés se montrèrent si reconnaissants que Mrs. Mowatt n'a jamais parlé que des consolations qu'elle leur dut, jamais des services qu'elle leur rendit.
Une si bonne âme devait rencontrer des secours providentiels. L'idée lumineuse lui vint d'écrire une comédie. Elle avait ce qu'il faut pour cela, de
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l'entrain, un ton simple et rapide, le sentiment du ridicule et savait manier l'ironie. Fashion^ qui flagelle par la bouche d'un rustique les parvenus des grandes villes, fut acceptée à Park Théâtre, puis jouée de nouveau à Philadelphie. La vogue en fut considérable et prolongée. Le métier d'auteur dramatique amena Mrs. Mo watt à faire connaissance avec les planches, où elle devait monter elle-même deux mois après. Plusieurs fois déjà elle avait refusé les offres tentatrices des directeurs de théâtre qui pressentaient chez elle une vocation, mais sa résistance faiblit peu à peu en voyant de près le monstre qu'elle avait tant redouté. Il lui sembla, comme elle l'a toujours soutenu, qu'il n'est pas plus dangereux que le monde lui-même. Du qu'en dira-t-on elle avait appris à faire peu de cas, depuis que la célébrité lui avait ramené un à un tous ses détracteurs. Seule, l'opinion de son père la tint longtemps dans une cruelle perplexité. Elle n'osait s'en informer, craignant de la trouver contraire à ses désirs. Cependant M. Ogden ne s'était pas opposé aux lectures en public, lui promettant au contraire qu'elle aurait l'aide de Dieu, tant qu'elle ne perdrait pas de vue le but élevé qu'elle se proposait. Cette fois, quand elle se confessa timidement à lui, il n'en dit pas si long; il l'embrassa en s'écriant : «c Ma brave fille! »
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Son début eut lieu en juin 1845. Elle s y était préparée par tout le travail possible dans un pays qui ne possède pas de conservatoire. The lady of LyonSf où elle parut d'abord, est un drame fameux en Angleterre, et le principal rôle de femme lui permettait de déployer à souhait quelques-unes de ses qualités, dont Edgar Poe, qui n'était cependant pas un critique indulgent, a fait le plus complet éloge : « Sa sympathie avec les passions de l'âme est d'une intensité extraordinaire. Cet enthousiasme, cette source vive de sentiments profonds lui vaudra un inépuisable succès. Sa démarche est la perfection de la grâce. Souvent, j'ai fixé sur elle des heures de suite l'attention la plus soutenue, et jamais je n'ai remarqué dans son attitude un instant de gaucherie, la moindre contrainte. Ses gestes, tout impulsifs en apparence, révèlent la femme de génie, le poète capable de comprendre la beauté dans le mouvement. Et il est impossible de concevoir un plus aimable, un plus radieux sourire. »
De bons camarades lui avaient prédit qu'elle aurait peur, qu'elle perdrait la tête.
« J'ai un talisman pour me préserver de cela, répondit-elle : le motif qui me guide, p
La description qu'elle donne, dans ses Souvenirs, d'une loge d'actrice, telle qu'on l'entendait alors au Park Théâtre, semblerait incroyable
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aujourd'hui : un étroit cabinet, garni d un tapis usé, une planche rudement rabotée servant de toilette; un miroir terni, un lavabo, deux mauvaises chaises, et, par faveur spéciale accordée à Vétoiley un canapé si dur qu'on le reconnaissait tout de suite pour un accessoire de théâtre.
Elle remporta un de ces triomphes américains qui dépassent de beaucoup tous les autres en tapage : les femmes agitaient leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, les fleurs pleuvaient sur la scène. Le lendemain, les journaux retentirent de prédictions flatteuses, des propositions lui vinrent de tous les théâtres. Elle fit le tour des Etats- Unis, et ce ne fut qu'une ovation ininterrompue, mais â quel prix! Cette première année, elle joua deux cents fois, c'est-à-dire presque toutes les nuits qu'elle ne passa pas en chemin de fer, obligée d'apprendre les rôles d'un répertoire énorme et sans cesse changeant : répétition le matin, représentation le soir, obligation, en rentrant exténuée, d'étudier encore un rôle pour le lendemain. Elle n'arrivait à se tenir éveillée qu'en baignant d'eau glacée ses paupières appesanties et lorsqu'elle joua, dans V École de la Médisance de Sheridan, Lady Teazle, qui reste un quart d'heure cachée derrière un paravent, il lui arriva de s'endormir en oubliant que sa situation était des plus critiques et que le paravent allait tomber. Au
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moment nécessaire, dit-elle naïvement, la Providence la prenait toujours comme par la main pour la tirer de peine. Elle ressentait une paix intérieure qui défiait les fatigues du corps; sa santé, si délicate, se maintint contre toute attente. Mrs. Mowatt donna la mesure de ce qu'elle valait le joiir où, avec un respect craintif et presque religieux, elle aborda Shakespeare et le rôle de Juliette. Son sentiment de la réalité fut tel qu'à plusieurs reprises, durant le dernier acte, elle se blessa jusqu'au sang; le poignard n'était cependant qu'un poignard de théâtre. Gaiement elle a raconté combien de fois Juliette fut entre la vie et la mort. Oubliant que son balcon n'était pas de pierre, elle faillit être précipitée dans le vide; un autre soir, la fiole fatale s'étant égarée, on lui passa, faute de mieux, avec des recommandations qu'elle n'entendit point, une bouteille d'encre dont elle avala le contenu, laissant dans l'esprit du public une terrible idée de ce poison assez fort pour lui noircir les lèvres. Mrs. Mowatt nous fait remarquer qu'il y a deux espèces d'acteurs : celui qui s'abandonne à toutes les émotions qu'il interprète, ne donnant pas toujours pour cela d'ailleurs l'impression de la sincérité, car la capacité de sentir et la faculté d'exprimer cette sensation sont choses distinctes ; et l'artiste qui garde son sangfroid au milieu des orages qu'il soulève, qui reste
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maître de lui, tout en électrisant son auditoire. « Le second, dit-elle avec une impartialité charmante, est le plus grand; Talma était ainsi. i>
Les États-Unis étant une bonne fois conquis par elle du nord au sud et de Test à Touest, Mr. Mowatt décida sa femme à partir pour l'Angleterre, où il avait conclu des engagements en son nom. Tous les voyages en mer devaient être périlleux pour Anna Cora; chacun de ceux qu'elle fît fut marqué par quelque accident grave. Presque aussitôt arrivée cependant, il lui fallut débuter à Manchester, devant un pubHc fort mal disposé à Tégard des Yankees, mais elle eut raison de la moquerie et du dédain : « Heureusement, dit-elle, le trait caractéristique de John Bull est ce genre de droiture qui sur le champ de courses fait de lui un juge incomparable. Fût- il battu, il acclamera le vainqueur aussi bruyamment que s'il avait été de son côté. j>
A Londres, mêmes préventions. Les acteurs transatlantiques ne pouvaient, d'un consentement unanime, être que grossiers et exagérés, comme si l'exagération n'était pas aussi au théâtre une qualité anglaise! La mauvaise volonté, le mépris, commencèrent à se donner carrière le premier soir dans la loge même de Mrs. Mowatt, où une insolente habilleuse lui apporta un jupon ouaté pour l'empêcher « d'avoir l'air aussi insignifiant »
et l'avertit que sa coiffure serait huée. L'acteur qui jouait avec elle posa une chaise sur sa traîne afin d'empêcher un de ses meilleurs effets ; tous les pièges lui furent tendus pour la conduire à avoir peur; elle connut ce sentiment atroce, elle se sentit perdue, mais, par un effort surhumain, elle rompit le charme, et le public, stupéfait de sa transformation soudaine, la fêta comme elle ne l'avait peut-être jamais été. Cette première victoire fut suivie de beaucoup d'autres. La presse entière s'agenouilla devant la piquante Béatrice de Beaucoup de bruit pour rien, devant la Rosalinde exquise de Comme il vous plaira, devant la Viola travestie en page de la Veillée des rois.
On décida qu'avant tout elle était shakespearienne, faite pour la haute comédie, avec le don de passer du rire aux pleurs, avec des rappels de réalisme dans l'idéal pur. Elle pouvait aussi cependant incarner les caractères dramatiques : Desdémorte, la chaste et pathétique Imogène de Cymbe- Une; mais elle n'eut jamais la témérité d'aborder certains rôles véhéments, comme celui de Lady Macbeth, par exemple, qu'elle considérait comme au-dessus de ses moyens. N'importe, elle était tragédienne quand elle le voulait; elle le prouva dans une Virginie traduite de La Tour Saint- Ybars et dans V Ariane de Thomas Corneille, dont les adaptateurs firent, en la modifiant, une pièce à
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trucs et à sensation. Ariane se précipitait dans la mer du haut d un pic si élevé qu'il fallait, pour l'atteindre, toute la gymnastique d'une figurante du corps de ballet qui, revêtue du costume grec de Mrs. Mowatt, lui ressemblait trait pour trait. Quant à la chute finale, c'était une troisième actrice, une poupée de cire moulée à l'image des deux autres qui s'en chargeait. Il paraît que la lorgnette la plus attentive n'eût pu découvrir cette double substitution. Quand Ariane s'élançait, il y avait des cris de terreur : « Grand Dieu, elle s'est tuée !" »
Mrs. Mowatt, comédienne et auteur dramatique, réussit successivement sur trois scènes différentes : sa comédie, Fashion, plut à la façon d'un curieux tableau de mœurs, et son drame d'Armand ou V Enfant du peuple fit fureur, encore qu'il fallût y supprimer quelques tirades qui, bien accueillies dans la républicaine Amérique, eussent beaucoup moins charmé la monarchique Angleterre. Anna Cora reçut à Marylebone Théâtre une coupe d'argent doublée d'or et surmontée d'une statuette de Shakespeare. Admirée comme actrice, entourée, comme femme; d'égards et de sympathie, elle était cependant malheureuse, car l'état de Mr. Mowatt s'a^ravaît toujours ; l'un des yeux était à jamais perdu. En outre, à l'heure où sa femme, liée par un nouvel engagement, allait
reparaître à VOlympiCy il entreprit, sans qu'elle pût le suivre, un voyage aux Antilles, les médecins lui conseillant d'essayer des climats tropicaux.
Quand il revint, sa malheureuse femme était depuis quatre mois entre la vie et la mort : Tinquiétude constante, les ennuis et les jalousies de métier, contre lesquels cette absence de son mari la laissait sans défense, une lutte désespérée contre sa mémoire, imperturbable d'ordinaire et qui brusquement lui échappait, tout cela l'avait conduite à la fièvre cérébrale. En reprenant connaissance,, sa première sensation fut d'avoir la tête rasée. C'en était fait de cette étonnante chevelure blonde, la plus belle de toutes les couronnes. Elle découvrit ensuite que le directeur de YOlympic s'était tué après l'éclat d'une banqueroute.
Mr. Mowatt lui avoua plus tard qu'il avait cru bien faire en laissant entre les mains de cet individu l'argent si péniblement acquis. Tout était à recommencer, et elle recommença, sans un reproche, sans une plainte.
Son mari n'était plus seulement aveugle, il devenait impotent; tout le regret de l'héroïque épouse fut de le laisser à des soins étrangers pendant qu'elle gagnait le pain quotidien. Pour lui obéir, elle s'en alla, le cœur serré, à Dublin, où elle était engagée. Là, on l'acclama doublement, comme artiste et comme Américaine. L'Irlande
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garde une grande reconnaissance au pays adoptif de tant de milliers de ses enfants. Mrs. Mowatt fut accueillie dans Arfnand aux cris de : « Vive l'Amérique ! Bravo l'Amérique l Longue vie à la jeune Amérique! » Et, quand elle eut joué, on lui jeta du parterre et du paradis les compliments les plus expressifs; dans la rue, la fpule entourait sa voiture, on se précipitait pour lui serrer les mains.
Au sortir de cette manifestation, elle se dirigea sur Newcastle, inquiète d'un retard du courrier, car elle ne vivait pas dans l'intervalle des lettres qui lui arrivaient tous les jours et auxquelles, non moins exactement, elle répondait. Son angoisse n'était que trop justifiée. En se rendant à une répétition, elle reçut la nouvelle de la mort de son mari. Le nom familier qu'il lui donnait, Lily, était le dernier qu'il eût prononcé.
Après avoir rempli tous les engagements qui la retenaient encore en Angleterre, elle repartit pour l'Amérique le 9 juillet 1851 ; elle revit son père, ses sœurs, qui maintenant étaient toutes mariées et mères de famille. M. Ogden, quand il se rendait le dimanche à l'église du village qu'il habitait, était suivi par vingt-deux de ses descendants.
Pendant un mois, elle se retrempa dans le calme de cet intérieur heureux; puis, pour obéir
aux injonctions expresses de son mari défunt, elle rentra au théâtre. Le récit des tournées d'artistes de ce temps-là, à travers les États-Unis, donne l'idée de fatigues effrayantes; ce sont d'immenses distances parcourues, de brusques changements de climats. Tantôt le bateau qui la porte est arrêté par les glaces sur la rivière Ohio, tantôt elle voyage sous la neige, en charrette à bœufs, elle essuie de périlleux accidents de diligence; victime du mauvais air à la Nouvelle- Orléans, elle tratne une fièvre lente à Boston, à Buffalo, à Syracuse, à Washington, luttant contre la bronchite qui par moments éteint sa voix; à Memphis, elle devient complètement aphone; force lui est bien alors de se reposer.
C'est à ce point de sa carrière qu'elle arrête son Autobiographie d'une actrice : huit années de théâtre aboutissant à la ruine de sa santé, à l'épuisement complet. Mais il y a encore une grande douceur à jouir de la vie de famille, à se laisser soigner dans la maison paternelle. Ne pouvant quitter sa chambre, elle écrit, moins pour parler d'elle-même que pour adresser aux femmes de sa profession d'utiles conseils, et les faire profiter de son expérience. Elle déclare qu'elle ne s'est jamais complètement satisfaite, qu'elle voudrait encore travailler; elle cite le mot de M"® Mars qui, à soixante ans, atteignait le sommet de la
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perfection dramatique : « Si j'avais ma jeunesse, je n'aurais pas mon talent ». Jeune encore, elle veut, si sa santé revient, jouer une dernière fois de son mieux, dans les principales villes de son pays, ses rôles préférés, puis quitter la carrière, pour les mêmes motifs nobles qui Font conduite à l'embrasser, parce que le devoir qu'il fallait remplir est désormais accompli.
Ajoutons que Y Autobiographie d'une actrice se termine en 1853 et qu'une année après, Anna Cora Mo watt épousait en secondes noces M. William F. Ritchie, de Richmond, Virginie.
De toutes les figures féminines créées par Shakespeare, la plus étrangement séduisante est l'héroïne fantastique à demi de la Tempête, cette Miranda jetée toute petite sur les plages d'une île déserte où, jusqu'à quinze ans, elle ne voit que son père, le magicien Prospero, servi par les bons esprits dont Ariel est le chef, et par Caliban, un monstre informe que sa basse nature voue aux travaux d'esclave. Sauf que Celia Laighton, qui devint plus tard Mrs. Thaxter, avait non seulement
1. Letters of Celia Thaxter , edited by her friends. — Celia Thaxter, by Annie Fields, — An Island Garden, — Among the Jsles of Shoals, — Poems, — Drift Weed, — Tfie Cruise of the Mystery, by Celia Thaxter.
un père, mais aussi des frères, une mère surtout, une mère adorable et adorée, son enfance ressemble beaucoup à celle de Miranda. Vers Tâge de cinq ans (1840) elle aborda aux îles de Shoals, non pas poussée par la tempête, mais au gré de la volonté inflexible de son père, un personnage presque aussi étrange, quoique moins puissant, que Prospero.
Portsmouth, le port de mer du Nouveau-Hampshire, une petite ville des vieux temps coloniaux, située près de l'embouchure de la Piscatauqua, passe pour avoir vu naître plus d'excentriques, mâles et femelles, que tout le reste de la Nouvelle-Angleterre, où pourtant la banalité n'a pas cours; or M. Laighton était de Portsmouth. A la suite d'un désappointement dans la carrière publique qu'il se croyait en droit d'atteindre, il jura de fuir à tout jamais le commerce des humains, au moins de ceux du continent. Rien ne put le faire revenir là-dessus et, avec une résignation exemplaire, sa douce et excellente femme accepta l'exil auquel il la condamnait, elle et leurs enfants. Cet exil ne fut pas lointain, les îles de Shoals n'étant qu'à dix milles du rivage, mais une longue traversée n'aurait pas conduit la famille Laighton dans une retraite plus sauvage.
n y a neuf de ces îles : Appledore, Smutty- Nose (nez noirci). Star Island (l'île de l'Étoile),
White Island (l'île Blanche), etc., autant d'écueils que redoutent les bateaux. Un navigateur français, Pierre de Guast, les entrevit en 1605, mais le fameux capitaine Smith, qui dressa la première carte des côtes de la Nouvelle-Angleterre, fut le véritable explorateur de ces hauts rochers blanchâtres contre lesquels se brise en écumant la mer furibonde. Leur historienne et leur peintre est Celia Thaxter. Dans un livre qui mérite de figurer parmi les meilleurs qu'ait produits enî Amérique la bibliothèque si saine et si abondante' dite de plein air {Outdoor library), elle a fait, ce que résume admirablement son amie et biographe, Annie Fields : < elle a peint, dans une prose dont la richesse et la beauté ont bien peu de rivales, le développement de sa propre nature sous les influences du ciel, de la mer, de la solitude, d'une liberté sans entraves, conditions que ne connaît guère l'humanité civilisée. »
En eOet, quelle éducation ressembla jamais à celle de cette enfant? A peine débarquée, elle apprit à se passer de ses semblables. C'était, dans l'île Blanche (qu'habitèrent les Laighton avant de se fixer à Appledore), une nécessité absolue. Levée dès Taube, elle travaillait selon son âge et ses forces jusqu'au coucher du soleil. Toute la famille en faisait autant. Lisez cette page de Parmi les îles de Shoah :
€ Après que l'hiver s'est établi une bonne fois, les habitants solitaires des îles n'ont qu'à rassembler ce qu'ils ont de forces, étant entièrement réduits à leurs propres ressources.... On s'endort bercé par le rugissement de la tempête, on s'éveille pour l'entendre qui gronde encore avec une fureur insensée.... Le temps qu'il fait est de première importance sur ce rocher. Les variations du ciel et des flots, le va-et-vient rapide des caboteurs, les visites du gibier de mer, le lever et le coucher du soleil, les changements de lune, les clartés boréales, les constellations qui évoluent dans leur splendeur à travers la nuit d'hiver, — tout cela est noté avec un soin, une précision, un amour que ne connaissent pas les habitants de cités populeuses.... Car ces choses sont notre monde à nous : point d'opéras, de concerts, de théâtre, aucune musique d'aucune sorte, sauf ce que les vagues peuvent murmurer dans leurs rares instants de douceur; pas de musées, pas de rues, de boutiques, de voitures; pas de facteur, pas de voisin, jamais un coup de sonnette!... L'intelligence humaine la mieux équilibrée risque de perdre son élasticité et de devenir stagnante à ce régime. On apprend donc vite la valeur du travail pour se garder l'esprit net, ferme et dispos. S'il est partout avantageux d'imposer à son corps tout le mouvement qu'il peut supporter, cette activité
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ici est indispensable.... Nul ne saurait imaginer d'ailleurs le charme que Ton trouve à soigner des animaux favoris, des oiseaux chanteurs et des plantes dans ce grand recueillement; combien chaque feuille, chaque graine, chaque bouton est étudié, admiré, chéri! Toute une série éblouissante d'azalées, de camélias, des plus merveilleux exotiques ne procurerait pas les délices que j'ai connues auprès d'une seule rose dépliant ses pétales par le froid aigu d'une journée de février, alors que ce côté de la planète semblait à l'apogée de la désolation et que les îles de Shoals étaient certes ce qu'il y avait encore sur toute sa surface de plus désolé. On va si près du cœur des choses! Elles vous deviennent presque aussi précieuses que le fut Picciola au prisonnier, elles répandent une joie fraîche et constante que les chercheurs de plaisirs dans les villes ne trouveraient pas au cours de toutes leurs distractions. Avec un intérieur propre et gai, un bon feu, des livres, des tableaux, des fenêtres remplies de plantes en fleur et de lierre grimpant, une famille d'oiseaux qui gazouillent, beaucoup de besogne, un esprit ouvert et une bonne conscience, on est parfaitement heureux, même dans la solitude. Les livres bien entendus sont inestimables. Nulle part on ne suit avec plus de plaisir une pièce de Shakespeare, car elle amène autour de vous le monde entier qui
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TOUS manque. Doublement salutaires sont alors les pensées profondes que les sages nous ont léguées en guise de secours, doublement délicieux sont les chants des poètes, car rien n'intervient pour nous en distraire. »
Quelle exquise leçon de philosophie trouveront là tous ceux qui se plaignent des rigueurs ou de Fennui de leur destinée!
n est vrai que Celia ne restait pas un seul instant inoccupée. Quant à ses récréations, elles étaient ce que durent être celles de Miranda; elle se faisait des bijoux de coquiUages dignes d'une Néréide; elle péchait, elle recueillait ces algues que plus tard elle devait réussir à peindre sans modèles, tant elles étaient photographiées dans son esprit. Ses premières impressions d'enfant se retrouvent toutes fraîches dans le joli livre dont j'ai déjà parlé. Elle raconte combien elle s'intéressait douloureusement aux oiseaux qui venaient frapper dans leur vol la lanterne du phare. Ils s'y heurtaient d'aventure avec tant de force qu'ils retombaient morts. Combien de fois, sur les rochers, au pied de la haute tour, ramassa-t^Ue de petits cadavres emplumés qu'elle rassemblait dans son tablier en les baignant de ses larmes! Un jour, un grand aigle se jeta si violemment contre la lanterne qu'il fit voler la glace en éclats.
Elle décrit aussi l'apparition d'une flottille de
bateaux de pêche ancrée sous le vent d'Appledore et essayant ainsi de tenir tête à la tempête. € Ils étaient, ces bateaux, en continuel péril, et c'était chose émouvante que de les contempler de loin tandis que le crépuscule s'abaissait sur la vaste et bruyante désolation de la mer, de voir les mâts frêles se balancer sans défense de côté et d'autre. Quelques-uns des hommes avaient femme et enfants, et ceux-ci les guettaient des fenêtres éclairées de Star. Quelle nuit épouvantable pour eux! Ils ne pouvaient constater d'heure en heure à travers les épaisses ténèbres si les câbles tenaient encore, ils ne devaient savoir qu'à l'aube si la mer n'avait pas englouti leurs trésors. »
Ces pauvres pêcheurs des îles étaient tous ses amis ; elle s'attacha particulièrement à une petite colonie de Norvégiens qui lui rendait en véritable adoration ses bons offices. Dans cette colonie se trouvait une certaine Mine Bumtssen dont on l'entendit souvent dire : « Que ferais-je en ce monde sans Mine Bumtssen? J'espère qu'elle sera auprès de moi à l'instant de ma mort! » — Et en effet. Mine, toujours fidèle, reçut son dernier soupir.
Mais comment supposer à l'heure dont nous parlons qu'un être débordant d'exubérante vitalité comme l'était Gelia pût jamais mourir?
L'enthousiasme et la gaité pétillaient en «Ue^
son rire, qui éclatait à la moindre provocation, était musical et perlé, mais bruyant aussi comme un cri d'oiseau de mer; ce ne fut pas trop pour l'atténuer de toutes les tristesses de la vie; ses yeux perçants semblaient saisir et absorber tout ce qui l'environnait. Son épaisse chevelure brune avait le mouvement des v«igues; elle la relevait, même lorsqu'elle fût devenue toute blanche, avec un art instinctif pour découvrir la forme parfaite de la tête fière et bien attachée. Les narines frémissantes, l'arc serré de la bouche exprimaient une ardente énergie; elle ne porta jamais que des robes faites par elle, des robes sans garnitures ni fanfreluches d'aucune sorte et qui s'adaptaient à sa taille comme les souples draperies d'une statue. L'embonpoint de l'âge mûr respecta chez elle les lignes élégantes de sa svelte jeunesse. Jamais, en aucun temps, on ne lui vit porter d'autres couleurs que le noir, le blanc et le gris, comme si elle avait été vouée à la mer, à la sombre mer du Nord.
Elle en était aux robes blanches, aux tresses flottantes et aux colliers de coquillages nacrés, quand, presque enfant encore, elle fut enlevée à son île chérie, non pas comme Miranda par un fils de roi, mais par un missionnaire protestant qui venait exhorter aux vertus chrétiennes les pêcheurs d'une île voisine, celle de Star. M. Thaxter
était un homme de bonne famille et d'une culture intellectuelle très distinguée, fort réservé, austère, comme il convenait à son état. Cette aimable créature qui avait grandi en liberté l'éblouit; il lui parla, remarqua qu'elle écoutait avec plaisir et répondait avec intelligence; bref, il se persuada que cette enfant si peu formée encore deviendrait aisément, sous sa direction, la digne épouse d'un clei^gyman. Il avait compté sans la vigoureuse originalité d'une nature aussi indomptable que celle de l'hirondelle de mer : jamais Celia ne put s'habituer tout à fait à vivre sur le continent, dans les terres.
Il y a des légendes d'ondines revêtues d'une enveloppe mortelle sous laquelle, d'aventure, elles se font aimer; ces légendes rappellent beaucoup l'histoire de Celia. Elles finissent toujours, on le sait, par le retour de l'héroïne à son élément natal. Celia regagna par la suite Appledore et le révérend Thaxter la suivit sans trop de résistance, mais auparavant il se trouva devant des problèmes insolubles qu'il n'avait pas soupçonnés. Certes sa femme était bonne et docile, elle lui donna trois beaux enfants, elle eut soin de sa maison; cependant, elle dépérissait privée de la vie au grand air, de la chanson de la mer et du spectacle de ce perpétuel combat que les flots livrent aux rochers. Tout cela lui manquait trop
et elle éprouva soudain le besoin de le dire, non pas à son mari, mais à tous, aux amis inconnus qu'elle devait avoir dans ce vaste monde que maintenant elle brûlait de connaître, tandis que le compagnon de sa vie ne songeait qu'à s'en retirer de plus en plus pour s'ensevelir dans l'étude. Sa plainte prit tout naturellement forme de vers et, grâce à l'heureuse indiscrétion d'une confidente, on la vit paraître bientôt dans l'une des grandes revues américaines, V Atlantic. Le directeur l'avait acceptée sans connaître la poétesse et celle-ci n'en sut rien jusqu'à ce que le numéro du Magazine lui tombât sous les yeux. Elle en éprouva une joie folle et depuis lors elle écrivit.
Traduire seulement le titre de cette pièce est difficile. LandrLocked veut dire à peu près : Prisonnière de la terre.
Noires sont les collines ; rapide, le jour fuit. — Et saisissant les lueurs d'un sourire expirant, le dernier sourire du soleil, — A travers Fombre terrienne, sur de longues distances changeantes, — La rivière court doucement vers la mer.
rivière heureuse que ne puis-je te suivre ! — cœur chargé de désirs qui ne sait se calmer! — Regards d'envie qui, fixés sur la solide montagne, — Aspirent à la ligne plane de la fuyante mer!
Patience! voici des fleurs et des chansons d'oiseaux, — • La beauté, le parfum, richesses pour l'oreille et pour les
yeux. — Toute la gloire de Tété est à toi, de l'aurore à la nuit — Et la vie déborde de joies au-dessus de toutes paroles.
Non, je ne suis pas ingrate, mais je rêve — Délicieusement au crépuscule qui tombe ce soir — Sur Feau miroitante, à la lumière — Qui s'éteint radieuse, jusqu'à ce qu'il me semble
Sentir la brise saline contre ma joue, — Surprendre le son de la voile qui claque dans l'ombre, — Un clapotement de rames, — Des voix que le vent porte — Au loin, appelant tout bas : elles disent mon nom !
terre ! Ton joyeux chant d'été peut planer — Et sonner triomphalement jusques aux cieux. — Mais je demande, moi, le triste et caressant murmure de la vague — Qui se brise en musique sur les grèves.
Dans sa correspondance si pleine d'esprit, d'originalité, d'exubérance, de laisser-aller, voici les fragments de lettres qui correspondent à cette éclosion poétique :
« Oh! les ménagères exemplaires, combien sont-elles surchargées! Je crois pécher contre ma conscience quand j'écris une lettre tout autre jour que le dimanche, parce qu'il est inévitable que je néglige pour cela quelque devoir important; aussi je ne le fais jamais que dans les cas graves. Il est doux après d'héroïques efforts d'entendre un mari vous proclamer « vertueuse », alors que vous avez fait de votre mieux. N'im-
porte, c'est chose assommante que d'être exemplaire. »
En guise de correctif, elle ajoute tout de suite que son mari est le meilleur et le moins égoïste des mortels, que ses enfants sont des « jardins du paradis », et que les longues soirées passées au coin du feu à coudre, pendant que M. Thaxter fait la lecture, ont beaucoup de charme. Mais bientôt un mot indique qu'elle souffre de la gêne d'une existence médiocre qui n'a rien de commun avec la vie libre des îles. Demandant à une amie si elle n'est pas atteinte par certaine panique financière qui vient de se produire, Mrs. Thaxter ajoute : « Quant à nous, n'ayant rien à perdre, nous n'avons rien perdu,... n'ayant rien à faire avec rien, ni avec personne pour gagner notre vie, nous ne nous trouvons ni mieux ni plus mal qu'avant la catastrophe... Les petits sont très émus dans l'attente de Saint-Nicolas * et de ses trésors. J'aurais bien envie, moi aussi, de suspendre mon bas * dans la cheminée. Si je n'étais si sûre, hélas, que Saint-Nicolas passera indifférent, je n'y manquerais certainement pas... »
Et encore :
« Cet endroit-ci me semble le bout du monde, abandonné, inaccessible, sans intérêt, sans une