‹ Femmes d'AmériqueChapitre 13 sur 17 · En guise de soulier · texte numérisé non relu

En guise de soulier

UNE AMIE DE LA NATURE 28 i

figure aimée dans le voisinage, sans enfants qui puissent jouer avec les nôtres. Je ne voudrais pourtant pas être ingrate, le ciel m'en préserve. Avec un pareil baby ! Il est trop ange pour que des paroles puissent en donner l'idée! N'est-ce pas curieux qu'il soit si drôle, si gai, si aimable, quand sa maman était si sombre avant qu'il ne lui fût donné? »

Même lorsqu'elle gémit d'avoir à faire la lessive de ses mains, même lorsqu'elle se déclare fatiguée à périr, vraiment à moitié morte, si maussade devant les choses qui ne vont pas toutes seules, et grondant, et s'agitant, et manquant de patience, laide et mauvaise, ses lettres sont amusantes, mais elles prouvent qu'on a grand tort de prendre généralement les débuts d'un mariage pour le temps le plus heureux de la vie ; souvent, au contraire, mille difficultés, issues d'une certaine opposition dans la manière de voir et de sentir, surgissent entre les époux avant que l'entente puisse se fonder sur des concessions réciproques.

Le plaisir d'écrire des poèmes charmants, dans l'intervalle de ses devoirs rigoureux de ménagère et de mère de famille, aida Mrs. Thaxter à se réconcilier avec le continent où l'enchaînait son mariage. Elle se consola d'être éloignée de la mer en la chantant ; aucun autre sujet ne la tentait beaucoup : « J'ai grand'peur, dit-elle, de ne

jamais pouvoir mettre mon cœur dans rien qui n*appartienne pas à la mer », ingénument surprise de son succès, d'ailleurs, et le croyant toujours prêt à lui échapper comme un don des dieux qu'elle ne méritait guère.

Du 23 octobre 1862 : « Les feuilles tombent, tombent sèches et flétries après une soudaine gelée; dehors tout a l'air refroidi et crispé, le vent siffle, nous nous rassemblons autour du feu, à la nuit, pour raconter des histoires aux enfants, comme en plein hiver. Je ne puis dire combien je hais le froid. Oh ! si j'étais seulement cigogne ou hirondelle! Mais ces champs gelés, cette neige blanche, dure, éblouissante, étendue sur toutes choses, des mois et des mois de suite!... J'aspire à la lumière, à la vie, à la couleur changeante, aux bruits à jamais délicieux de la mer, ma vieille amie fidèle; elle me manque plus encore l'hiver que l'été. Ni gelée ni neige ne peut l'atteindre, celle-là! »

Mais, deux jours après, elle adresse un manuscrit à son éditeur en disant :

« Je suis fâchée de n'avoir pas de prose à vous envoyer; prenez patience encore un peu. En attendant, voici quelques vers qui ont vu le jour au milieu des casseroles et des bouilloires d'une cuisine où vous serez le bienvenu, si vous la trouvez digne de vous. Les vers peuvent éclore où

la prose ne vient pas... Les rimes qui me dansent dans la tête sont ce qui me tient en vie, je crois. Elles m'élèvent dans une demi-inconscience audessus de mon tas de cendre, de sorte que je ne me rends plus compte qu'il est si sec et si poudreux. Il y a toute une semaine que je suis sans domestique... »

Son éditeur, J.T. Fields, un Bostonien éminent marié à une femme de talent, bonne et délicate autant que belle, répondait quelquefois par telles invitations qui procuraient à Mrs. Thaxter le plaisir de rencontrer chez ses hôtes des célébrités de toute sorte, d'entendre parler Emerson, d'assister à une conférence de Dickens alors en Amérique, ou de satisfaire la passion qu'elle eut toujours pour la musique classique. Elle allait aussi à Amesbury chez le noble poète quaker Whittier, celui qui a dit des vers de Celia Thaxter : « Ils sont uniques sous bien des rapports. Nos côtes rocheuses et découvertes de la Nouvelle-Angleterre, avec les changements merveilleux de l'atmosphère et de la mer n'ont jamais été jusqu'ici rendues de cette façon tendre et musicale. »

Elle s'écrie : « Oh! quels amis Dieu m'a donnés dans cette petite vie qui est la mienne! » Mais c'est surtout envers Mr. Thaxter que son cœur déborde maintenant de reconnaissance, car il lui a permis de retourner seule dans son ile pendant un

voyage d'hiver que sa santé délabrée le force à entreprendre en Floride. Il y tuera beaucoup d'oiseaux pour le plus grand honneur de Tornithologie ; cela fait frissonner sa femme qui juge que rien ne compense la destruction d'une petite vie ailée et gazouillante. Toujours elle s'emporte contre les massacreurs d'oiseaux, elle exprimelaplus violente indignation contre les élégantes qui, pour se faire des têtes de sauvagesses, n'hésitent pas à provoquer de sanglants sacrifices, quand des rubans ou des fleurs produiraient sur leurs chapeaux un tout aussi bon effet. Et les oiseaux sentaient sa sympathie ; comme George Sand , elle exerçait sur eux un charme, les attirait et les appri-, voisait.

Elle revit donc les Shoals. Sa mère, veuve et malade, avait grand besoin d'elle, cette mère qu'elle chérit par-dessus tout, vivante et morte, et dont elle semblait être tellement inséparable que, plus tard, ses fils annoncèrent ainsi son décès : « Sa mère est venue la reprendre ! »

En retournant dans l'île d'Appledore, Celia eut donc le rare bonheur de mettre son inclination d'accord avec le devoir. Et quel ravissement à la vue du vieux « home »î Quel plaisir d'habiller cette maman bien-aimée, de raccommoder le linge de la maison ! Ah ! elle ne se plaint plus de trop de besogne! Et elle n'a plus besoin d'écrire. La vue

de Tencre et du papier lui est, dit-elle, désormais odieuse.

Pourtant ses lettres d*Appledore sont ravissantes. Elle décrit la chambre qu'elle arrange pour sa mère, une traînée de passiflores en fait le tour à hauteur du plafond, « courant à la vitesse de sept nœuds à Theure », et ce sont des gerbes de roses, de géraniums, des nuages de fleurs indigènes. Chaque jour elle s'applique à décorer les dix fenêtres. Sa perruche est suspendue à Tune d'elles : « Elle est si drôle ! Elle a appris mon malheureux rire, elle le répète du matin au soir, éclat sur éclat, et, de quelque humeur que nous soyons, force est bien de nous y joindre, car il est irrésistible. »

Elle découvre Fîle de nouveau, elle en fait connaître à ses amis de la terre les aspects, les habitants ; il ne s'agit pas que d'idylles ; un drame très noir s'est produit dans le village norvégien, Smutty Nose. Deux jeunes femmes ont été tuées pendant que leurs maris étaient à la pêche, assassinées dans des circonstances particulièrement atroces par un misérable Prussien dont elles étaient les bienfaitrices. Elle raconte ce crime qui eut la cupidité pour mobile, l'agonie des victimes, le vol d'un peu d'argent gagné chez Mrs. Laighton, la fuite d'une jeune fille poursuivie par le meurtrier, pieds nus, en chemise, sur les roches glacées,

286 FEMMES d'abiArique

à la clarté de la lune d'hiver. On assiste à la tragédie, on en voit chaque figure...

Certaines descriptions de naufrages ne sont pas moins émouvantes dans leur simplicité, et quelles tempêtes soufflent à travers tout cela ! Quel tableau de l'hiver âpre et violent qui enserre les îles dans une blanche ceinture de glaces étincelantes ! Mais Mr. Thaxter après tout a été habile autant que généreux en la rendant à son rêve des Shoals. Elle souffre maintenant de n'avoir de lettres que tous les quinze jours au plus, le noroity ce démon, n'en permettant pas davantage. Ses grands fils restés auprès de leur père lui manquent, sa première ivresse tombe; elle ne redevient heureuse que lorsque les communications avec la terre sont rétablies. Voilà les Shoals baignées de brouillard tiède; les glaces se fondent enfin, le printemps ramène les moineaux chanteurs qui n'ont rien de commun avec les moineaux importés d'Angleterre, ces bécasseaux {sandpipers) mélodieux qui, lorsqu'ils s'appellent dans le crépuscule, ne lui laissent € plus rien à désirer au monde ».

« Je n'ai pas vu cette année un panache de lilas, pas une fleur de pommier, mais qu'on me donne plutôt mes bécasseaux, si je ne peux pas avoir les deux ensemble. On me dit qu'ailleurs la campagne est magnifique ; je me déclare contente de ce que j'ai; je n'envie rien à personne. Mon

petit jardin s'est éveillé brusquement à la vie; toutes les graines que j'ai semées et un million d'autres s'élancent hors de terre si vite que je ne sais plus comment en venir à bout. J'ai dû jeter assez de fleurs pour garnir une demi-douzaine de jardins, afin de laisser à mes plantes la place nécessaire à leur développement. Des tapis de pensées! Et ce pavot enflammé de Californie envahit tout. Cela me fend le cœur d'en arracher un seul. J'ai d'innombrables rangs de pois de senteur et du réséda au boisseau. Pourvu que je puisse seulement tenir les mauvaises herbes en respect! Oh! comme je voudrais vous montrer ma jolie tendine sur la piazza, si gaie, si pittoresque avec ses larges bandes alternées bleues et blanches et sa bordure d'écarlate! On fauche l'herbe de la pelouse aujourd'hui et l'air est embaumé des odeurs réunies de la terre et de la mer! »

Ce jardin-là inspira le livre charmant An Island garden. Elle l'avait cultivé toute petite, elle y a travaillé jusqu'à son dernier jour, et tout ce qu'il lui a rendu trouve place dans le magnifique volume aux illustrations en couleur que je vis préparer dans l'une des plus belles imprimeries qui soient au monde, celle de Houghton, la Riverside Press de Cambridge. Toutes les annales de l'été sont là, du mois d'avril à l'automne, avec de

minutieux détails sur les plantes, sur les oiseaux de chaque saison, et la précision technique ne nuit en rien au sentiment.

Les lettres de Mrs. Thaxter, écrites pendant son séjour aux Shoals en 1874, portent de jolies vignettes et enluminures, feuillages grimpants, vues des îles, herbes, fleurs et roseaux. Elle s'était prise de passion pour Taquarelle, étudiant et rendant avec une fidélité japonaise les modèles que lui offraient son jardin et la mer. Tout ce qu'elle croyait si bien connaître auparavant prenait à ses yeux un intérêt décuplé : « C'est un monde qui s'ouvre, je le sens en moi! Quelle ressource pour les tristes jours d'hiver! » Elle n'en était pas encore à la perfection; pour juger du résultat qu'elle atteignit, il faut voir la charmante édition de ses Drift weeds {Algues en dérive)^ avec toutes ces mousses, ces grappes, ces rubans, ces délicates merveilles que roule la mer, jetées en travers de petits poèmes qui semblent en retenir les arômes subtils et forts, le dessin glissant sur le texte sans avoir l'air seulement de toucher le papier.

Tout absorbée qu'elle fût par cette fureur de peindre, Celia Thaxter lisait Tyndall et Huxley, intéressée par la science, avide de « creuser à la racine des choses ».

La peinture lui fut une ressource plus sérieuse

qu'elle n'avait cru d'abord. Elle était incapable d'écrire pour écrire, sans que la coupe de l'inspiration fût pleine et débordante, et pourtant il lui fallait compter avec la terrible question d'argent, car de lourdes charges pesaient sur elle. Les directeurs de magazines discutaient quelquefois ses poèmes, lui disant d'y mettre plus d'imagination, l'engageant à développer en elle-même la faculté de construire. Mauvais conseil, car les ballades, les œuvres composées et châtiées qu'elle s'est efforcée de polir n'eurent jamais la valeur des chants qui s'échappaient de ses lèvres aussi naturellement que s'échappe un parfum de fleur ou un chant d'oiseau.

« Les éditeurs doivent avoir raison, disait tristement la vaillante femme. Supposons pourtant qu'on n'ait pas cette faculté de « construire »? Il faudra donc se passer de robes? »

A ses robes, en réalité, elle pensait fort peu, mais il y avait des êtres chéris qui comptaient sur elle et pour lesquels, sans relâche, elle travailla, jusqu'à en mourir. La peinture sur porcelaine lui permit de respecter sa plume, qui produisait peu. En un hiver, elle peignit cent quarante pièces, plats, tasses, soucoupes pour différentes personnes. Sa vie se partageait maintenant sans regrets entre la terre et la mer, entre sa double famille, les Laighton et les Thaxter :

FEMMES d'aMÉRIQUI. a 9

290 FEMMES D'AMÉHIQUE

mère et frères d'un côté, mari et enfants de l'autre.

Mrs. Laighton était de plus en plus malade. A partir de 1877, il n est presque plus question dans les lettres que de cette précieuse santé, jusqu'au moment où Celia écrit : « Mes yeux sont roidis par les veilles et les larmes ; ma mère, ma mère si belle, si chère, s'en va et nous avons le coeur brisé. Il semble que je doive m'en aller aussi ! Je ne peux pas la laisser partir seule. Elle est là, couchée, pareille à un ange, parlant sans relâche de prés verts, s'attachant à nous, murmurant des bénédictions, souriant comme personne ne nous sourira plus en ce monde... Que me fait la vie sans elle? Si je pouvais partir aussi! »

Et le lendemain :

« Elle est étendue tout près de moi comme un lys blanc, ses cheveux couleur de neige sous son blanc bonnet de dentelle, ses douces mains jointes, son oreiller jonché des fleurs les plus brillantes que j'aie pu trouver.... Point de teintes mourantes d'héliotropes expirants, de pâles roses thé. Ce n'est pas leur place. Elles n'appartiennent pas aux morts,... des fleurs pleines de vie, de chaleur et de joie, voilà ce qu'il faut... Ah! comme elle les aimait, ma pauvre mère! Je ne l'ai pas quittée une seconde toute cette semaine; elle tenait ma main nuit et jour, il n'y avait pas d'étrangère

entre nous... Elle a si doucement exhalé la vie, et la voilà qui a Fair d un cher et sage petit enfant... J'ai comme le poids d'une montagne sur le cœur. Pourrai-je jamais plus respirer librement?

« Nous avons porté ma mère bien aimée dans Fîle, nous lavons déposée près de mon père... Tout est comme elle Ta voulu. Une ancre énorme, en luisantes feuilles de lierre nous a été envoyée. J'ai mis dans sa fosse, sur le cercueil, ce symbole d'espérance. J'espère tout, si je ne crois à rien. »

Celia Thaxter découvre ici un point douloureux, ce qui avait dû en somme amener les plus sérieuses différences entre elle et son mari, voué au ministère évangélique : longtemps, elle s'était refusée à d'autres enseignements que ceux que lui apportait la nature et, sans jamais nier Dieu, ne s'était rattachée à aucune église. Sa religion se bornait à croire qu'elle était une petite part de l'univers créé, comme elle le dit dans un délicieux paragraphe de son livre Parmi les îles de Shoah : « Quand le bateau tardait à rentrer, dans les nuits d'été tièdes et sans lune, j'avais l'habitude d'allumer une lanterne et, descendant au bord de l'eau, de m'installer entre des pièces de bois de charpente avec ma lanterne à mes pieds. Là, j'attendais dans les ténèbres, tranquille, sachant que ma petite étoile était guettée, que la sûreté du bateau dépendait beaucoup d'elle. Et je me sentais

si bien une parcelle de l'univers de Dieu que je n'avais pas plus peur de la nuit que des vagues ou du vent... »

Cette âme pure, aimante et sincère, cette âme qui ne crut jamais au mal, cette âme de lumière et de charité méritait d'avoir les consolations de la foi; elle les eut quand de grands chagrins lui eurent déchiré le cœur et que le mystère de la mort l'eut attirée, fascinée. A partir de ce moment, elle grandit comme poète, et des forces inconnues lui furent accordées pour faire du bien. Personne peut-être avec si peu de ressources matérielles n'en accomplit plus que Celia Thaxter. Elle donnait son temps, son cœur, le travail de ses mains, les trésors de sa pensée, elle se donnait tout entière sans mesurer ses forces.

Jamais elle ne se consola d'avoir perdu sa mère; elle ne vit jamais s'épanouir une fleur de son jardin sans regretter que cette mère adorée ne fût plus là pour Tadmirer avec elle; tout la lui rappelait. Elle ne trouvait de soulagement que dans la musique. « C'est en écoutant du Beethoven presque nuit et jour que mon âme malade s'est retrempée et guérie, dit-elle quelque part. »

Il y avait de grands musiciens dans le cercle d'élite qui maintenant se réunissait, en quelque lieu qu'elle fût, autour de Mrs. Thaxter, parvenue à

la notoriété sans y croire. Modeste à l'excès, elle faisait ses délices des dons et des talents d'autrui. Nul ne savait les stimuler comme elle.

Au printemps de 1880, Mr. Thaxter vendit sa maison de Newtonville et amena les siens à Kittens Point, près de Portsmouth, en vue des îles de Shoals. Celia se fatigua encore à embellir cette nouvelle demeure, et, ayant achevé son œuvre, la déclare elle-même presque parfaite : « Mais, ajoute-t-elle, je n'en puis plus. Je suis vraiment prête pour l'éternel repos ! »

Cette ferme, comme on appelle les habitations rurales en Amérique, dut tout ce qu'elle valait à son incessante industrie; mais le vrai centre de Mrs. Thaxter resta l'île où reposaient ses parents, où vivaient encore ses frères, propriétaires d'une sorte d'hôtel très fréquenté pendant la belle saison. « Dans le cottage de Mrs. Thaxter se rassemblaient autant de personnes intéressantes qu'on en pourrait rencontrer dans le salon le plus brillant, nous dit Mrs. Fields. Jamais aucun motif humain ne décida de ses relations avec qui que ce fût; elle aimait ou elle n'aimait pas; jusqu'au bout ses sympathies et ses antipathies furent instinctives et indomptables. En un clin d'oeil, elle avait discerné les prétentions ou le mensonge, et c'en était fait; les conventions sociales ne la touchèrent jamais; sa maison ne ressemblait à aucune

294 FEMMES O'AMArIQUB

autre; son individualité si prononcée empêchait également la possibilité d*une comparaison ou d'une rivalité. »

Ses hivers ne se passaient plus aux Shoals ; elle avait im pied à terre tantôt à Portsmouth, tantôt à Boston et jouissait avec des ravissements presque enfantins de toutes les distractions intellectuelles que lui procurait la ville. Ce fut très limité; elle n*allait même pas jusqu'à New-York; son seul voyage à l'étranger fut fait rapidement pour accompagner son frère aîné malade.

En trois mois, elle entrevit l'Angleterre, Milan, Venise, Naples, Pompéi, Capri, Rome, Florence, Gênes, Nice, Paris qui lui apparut assez maussade un jour de dégel. Ses lettres à bâtons rompus expriment ingénument le désordre de ses idées, l'exaltation fiévreuse de tous les moments ; jamais on ne poussa plus loin la spontanéité. Elle est folle de joie, elle embrouille tout, mais, soyez sûrs qu'elle garde l'essence des choses et qu'elle en a pour la vie à se souvenir. Des anecdotes drôles à travers tout cela. Elle rit aux dépens de compatriotes rencontrés à Rome. Au Gapitole, une majestueuse Américaine l'aborde en lui demandant de dire ce que peut bien être certaine statue qui représente Diane chasseresse.

€ Notre courrier, ajoute la dame, nous assure que c'est la statue de César, Qu'en pensez- vous?

— Ma foi, répond Mrs. Thaxter, si César avait cette tournure-là, étant homme, c'était un fier phénomène. »

Elle s'aperçoit alors que sur le piédestal il y a une inscription où figurent les mots Cœsar ImperaloVy et elle éclate de rire, si bien que la dame américaine est beaucoup plus indignée contre elle que contre le courrier.

Un grand amour lui fut tardivement donné après beaucoup de deuils, une fontaine de délices dans sa vieillesse. « Jamais, dit-elle, je n'avais pensé pouvoir tomber dans ce doux esclavage, c'est à en avoir peur, c'est si aborbant, si pénétrant, si profond, cela tient aux entrailles! » L'objet de cette passion exprimée avec une chaleur et une intensité qui prouvent qu'à près de soixante ans, « l'ondine » existait encore, aussi jeune que jamais, était un enfant, son petit-fils.

Celia Thaxter mourut comme elle avait vécu, par le cœur. Depuis longtemps, elle le savait, « le glaive était suspendu au-dessus d'elle, prêt à fendre sa chrysalide et à la rendre libre ». Cette vie future, plus pleine, plus parfaite, ce retour vers sa mère la tentait, mais dire adieu à un de ses fils qui avait particulièrement besoin d'elle et surtout à son petit Eliot qui ne pouvait pas plus se passer de sa granna que sa granna ne se passait de lui, ce serait dur!

L^adieu ne fut pas prononcé. Le glaive attendu tomba avec une rapidité foudroyante au lendemain du jour où, dans un dernier pèlerinage, elle avait revu un à un tous les sites familiers de ses chères îles. Sans transition, elle passa du sommeil à la mort, « et soudain, nous dit Mrs. Fields, grands et petits, riches et pauvres, parmi ceux qui avaient eu le bonheur de l'approcher si peu que ce fût, sentirent qu'une force bienfaisante venait de sortir de ce monde. »

FRANGES WILLARD

Page 1