ET LA TEMPÉRANCE
Parmi les monuments gigantesques à treize, quatorze et jusqu'à vingt étages qui font la gloire de Chicago, l'un des plus énormes et des plus magnifiques à la fois est le temple élevé par les femmes à TUnion chrétienne de tempérance, Womens temple, comme on l'appelle en abrégé.
Ce nom lui convient à merveille, car des femmes en ont conçu l'idée, des femmes ont apporté les cinq millions nécessaires à sa construction. L'opération financière fut dirigée par la riche et intelligente Mrs. Carse; elle rassembla l'argent, mais ce fut la présidente de Y Union de tempérance. Miss Willard, qui, de fait, accomplit l'œuvre, minime fraction, après tout, d'une œuvre
universelle qu'elle a conduite pendant plus de vingt ans.
Rendons hommage, en passant, aux lumières et à l'activité des femmes de Chicago réunies en un club qui est l'instigateur des travaux publics les plus utiles, des réformes les plus essentielles.
Le Womens club recrute ses membres à tous les rangs; dames et ouvrières contribuent à assainir, à nettoyer, à moraliser, à élever de toutes manières la grande ville en formation. Tandis que les maris gagnent dans l'industrie des millions de dollars, les femmes prodiguent cet argent aux écoles, aux asiles, aux orphelinats, aux établissements de bienfaisance et d'éducation, ce qui compose, après tout, une société plus intéressante que ne se plaisent à le dire les détracteurs de YOuest,
Le Temple, pour revenir à lui, restera par excellence le monument élevé à la mémoire de Frances Willard, en même temps que le siège social de la Société qu'elle présida. Aucune réformatrice ne fut plus populaire que l'apôtre féminin de la Tempérance. La nouvelle de son décès (1898) a retenti dans le monde entier. De Londres, Lady Henry Somerset, son émule dans la croisade qu'elle dirigeait, écrivit : « Seule la mort de la Reine d'Angleterre eût causé chez nous un pareil deuil. » Il n'est pas un journal qui n'ait
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rappelé Teffort héroïque de toute cette noble vie, et signalé le vide irréparable que laisse la mort de Frances Willard dans les rangs des philanthropes.
En France, à la Conférence de Versailles, où sont passées annuellement en revue les grandes œuvres accomplies par des femmes, un bel hommage a été rendu à cette courageuse réformatrice. Dans tous les pays d'Europe il en a été de même; on a rappelé qu'une créature délicate, élevée dans un milieu austère, formée aux purs travaux de l'esprit, avait été chercher le monstre de l'ivrognerie jusque dans ses repaires les plus hideux, pour le combattre avec le secours d'une association organisée par ses soins, et pénétrée d'un esprit de corps tel que il n'en exista peut-être jamais.
Il faut savoir ce que c'est que l'ivrognerie sauvage et terrible des pays qui ne produisent pas de vin, où l'on abuse de l'alcool, où l'on se gorge de whisky et de bière, pour comprendre les services que rendit miss Willard en Amérique et en Angleterre. Un demi-million de femmes s'est enrôlé sous son drapeau, des missionnaires de la cause vont la répandre dans les plus lointaines colonies, en Australie, en Afrique : seize millions d'enfants, dans les États-Unis seulement sont enrégimentés sous le ruban blanc, enfin elle a inauguré ces instituts pour la guérison des femmes alcooliques
auxquels aujourd'hui se dévoue si généreusement une grande dame anglaise, qui sacrifie tous les avantages sociaux, tous les plaisirs et toutes les vanités à la foi dont Fa pénétrée son amie.
En vertu de quelle autorité une femme de la santé la moins robuste et sans ressources personnelles a-t-elle éveillé la conscience d'un peuple et obtenu de lui les plus prodigieux sacrifices? Il est curieux de s'en rendre compte en remontant à l'origine, à l'éducation, aux premiers travaux de Miss Willard.
Et d'abord, disons-le avec orgueil, cette vaillante, prompte à l'action comme un grand général, est de vieille souche française. Les Willard passèrent en Angleterre avec Guillaume le Conquérant. Pendant près de six cents ans ils vécurent dans le village de Horsmonden (Kent) et formèrent une longue lignée d'honnêtes gens appliqués à la culture de la terre.
Simon Willard yeoman, propriétaire rural, comme ses ancêtres, fut de ceux qui, au xvn* siècle, partirent « à la recherche d'un état sans roi ». Tel fut en Amérique le premier ancêtre de Frances; elle en eut d'autres qui firent honneur à la Nouvelle-Angleterre , des hommes d'église dans le nombre. Les Willard comptèrent parmi les fondateurs de Concord, où Emerson devait exercer son ministère génial.
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Le père de Frances, très lettré, mais plus original encore, renonça par raison de santé à une carrière sédentaire; il éraigra en chariot couvert avec toute sa famille dans les sauvages prairies de rÉtat de Wisconsin. Frances avait alors sept ans; née en 1839, elle était la quatrième de cinq enfants. Les douze années qu'elle passa dans Tintimité de la nature, à Forest Home, durent avoir une forte influence sur la formation de son caractère.
Les petits Willard étaient réduits à se fabriquer eux-mêmes des jouets et se livraient à des amusements que Frances a racontés avec entrain dans sa charmante autobiographie : Un heureux demisiècle. On fondait une ville, par exemple, on en traçait le plan, on lui dictait des lois, ou bien ce jeune monde se partageait en deux camps, les colons et les sauvages, la ferme ayant à soutenir une prétendue agression indienne.
Frances, communément appelée Franck, était un garçon manqué plutôt qu'une demoiselle ; maladroite à l'aiguille, elle savait manier des outils de charpentier. Ses parents, très occupés à la ferme, ne lui imposaient guère de travail intellectuel, car elle ne sut écrire qu'à neuf ans; sa première expérience de l'école fut associée au regret d'avoir à relever ses cheveux et à porter une robe longue qui la gênait pour grimper aux arbres et suivre
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son frère dans toutes ses équipées. Elle était rousse et se croyait laide, mais l'éducation éminemment religieuse qu'elle avait reçue ne lui permettait pas de s'en affliger.
La première leçon que lui donnèrent ses parents fut celle d'aimer le prochain et de le secourir. Elle adorait sa mère, qui semble avoir semé chez tous ses enfants le germe d'une héroïque bonté. Les promenades, les causeries avec son père lui développaient l'esprit; il favorisait chez elle le goût des collections de minéraux et d'insectes, des inventions utiles.
Le dimanche était sévèrement gardé à Forest Home, bien que les offices fussent peu réguliers, dépendant du passage d'un prédicateur ambulant qu'il fallait encore aller chercher à longue distance; mais on priait ensemble, on chantait des psaumes. Seules les lectures pieuses étaient permises ce jour-là. Le père, un personnage inflexible, « cromwellien », pour employer l'expression de sa fille, ne se fût pas accordé la licence d'écrire une lettre. Drôlement la petite Frances demandait qu'on lui permit de dessiner sur son ardoise, pourvu qu'elle ne dessinât que des églises. Il s'ensuivit assez naturellement que ces exagérations la détournèrent de la piété, mais elle y revint bientôt d'elle-même avec une ferveur nouvelle.
On n'avait pas le droit d'être malade à Forest
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Home, car M. Willard ne croyait, en fait de médecine, qu'à une vie irréprochable : nourriture simple, beaucoup de sommeil, de la laine sur la peau, les pieds chauds, la tête fraîche, le plus d'exercice possible, de l'air pur et du soleil, abstinence de toute boisson alcoolique, tel était le régime prescrit par cet autocrate. Il ajoutait, en l'imposant à ses enfants : « Ne dire que la vérité et obéir », deux préceptes que Frances n'enfreignit jamais. Étant déjà grande, elle se vit arracher un des beaux livres de Charlotte Brontë, son père condamnant les romans en bloc. Il lui défendit de jamais toucher à celui-là, et elle mourut sans avoir achevé de le lire. Ceci répond au reproche d'indiscipline trop généralement adressé à tous les enfants américains.
De délicats scrupules de conscience portaient Frances et sa bien-aimée sœur Mary à se demander pardon tous les soirs des torts qu'elles avaient pu avoir l'une envers l'autre, et à se remercier du bien qu'elles avaient pu se faire . Cette parole de paix fut la dernière qu'elles échangèrent avant que Maryquittât le monde où elle avait passé pour le bonheur des siens, comme sa sœur l'a raconté dans un livre consacré à sa mémoire : Dix-neuf belles années.
Envoyée d'abord au collège de Milwaukee, que fonda Catherine Beecher, une sœur aînée de
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Mrs. Stowe, elle se pénétra du système de pédagogie qu'elle devait plus tard appliquer elle-même avec succès : éviter une étroite surveillance, habituer les élèves à se gouverner elles-mêmes.
A dix-huit ans elle alla, toujours avec sa sœur, au collège plus considérable d'Evanston, près de Chicago, et malgré l'interruption apportée à ses efforts par une fièvre typhoïde, atteignit brillamment ses grades universitaires.
Dès cette époque elle n'avait qu'un rêve :
« Gagner son pain, faire son chemin, et rendre sa vie utile. »
« On a souvent prétendu que j'étais ambitieuse, dit-elle quelque part, et je le suis, si c'est un élément d'ambition que d'avoir eu, dès l'enfance, le sentiment de la destinée pour laquelle on est faite. j>
Ses parents qui, afin de se rapprocher d'elle, étaient venus habiter Evanston, eurent beau la détourner de projets que rien ne rendait obligatoires, car la famille était alors dans une certaine aisance; comme si elle eût senti que cette fortune devait être précaire, elle y persista.
« Rien, disait-elle, ne rend la vie aride et ennuyeuse autant que l'absence de but. »
Son but était l'enseignement. De 1858 à 1874, on la vit dans onze institutions différentes et 2000 élèves environ lui passèrent par les mains.
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Ce n'était pas inconstance de sa part, mais elle tenait à étudier les dififérentes méthodes et à voir le monde. La mission de Frances Willard semble avoir été d'éveiller les âmes; après quoi elle passait et, pressée par son zèle un peu fiévreux, portait plus loin la bonne nouvelle. La petite école publique, dans la Prairie, où elle commença cette carrière pédagogique, passablement errante, lui réserva de dures épreuves; elle n'avait guère que quinze ou vingt élèves, allemands ou irlandais pour la plupart, mais ils lui donnaient autant de peine que s'ils eussent été cent. Elle se vit obligée plus d'une fois d'user de châtiments corporels et raconte plaisamment comment elle corrigea, certain jour, un garçon presque aussi grand qu'elle, qui se défendait sans vergogne.
Pas d'église dans ce pays perdu, une population qui n'avait de chrétienne que le nom, mais, dit-elle : « l'Infini est partout et sa grandeur suppléait à mon insuffisance ». Sans parler, elle évangélisait cette rude population par son exemple. Le labeur de quatorze années qui la conduisit dans les établissements d'instruction les plus divers, pensions publiques et privées, séminaires, collèges, etc., fut interrompu encore par deux années de repos. Une amie riche l'entraîna généreusement dans un superbe voyage : l'Europe, l'Egypte et la Palestine ouvrirent à sa pensée de
nouveaux horizons. Les conférences qu*elle fit au retour attirèrent l'attention du directeur d'un grand journal; frappé de son éloquence, il lui procura l'occasion de briller sur un vaste théâtre, l'église méthodiste du Centenaire i Chicago. Là elle prit pour sujet la Nouvelle Chevalerie, faisant appel aux sentiments héroïques qui devaient sommeiller dans l'auditoire, exhortant les femmes surtout à secouer leur torpeur. Son succès fut éclatant et sa réputation d'orateur fondée une fois pour toutes.
Miss Willard, directrice d'un collège de femmes, porta la première le titre de présidente, devenu moins rare aujourd'hui. On la choisit pour gouverner l'annexe féminine de la grande Université du Nord-Ouest à Evanston; les jeunes filles allaient y jouir de tous les mêmes avantages que les élèves masculins, mais la coéducation, qui a ses avantages, a aussi ses inconvénients, et de bons juges pensaient que la délicatesse et la fermeté réunies de Miss Willard sauraient les conjurer.
Elle revint donc dans le lieu où elle avait été élevée elle-même, initier les étudiantes au système de self-govemment, qui était chez elle un principe fondamental. En développant dans ces jeunes âmes le sentiment de l'honneur, en les amenant à se lier par des engagements volon-
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taîres, elle en fit par excellence, comme elle le souhaitait, des « dames chrétiennes ». La plus complète liberté était accordée à celles qui l'avaient mérité par leur conduite, le caractère étant mis au-dessus de tous les talents et de toutes les distinctions. C'était une noble émulation à qui serait la plus digne, la plus sincère. L'impulsion morale donnée par Miss Willard eut de merveilleux résultats, elle était adorée de ses élèves, et leur faisait, toute présidente qu'elle fût, un cours très suivi d'esthétique. Cependant, en 1874, elle quitta le poste honorable où elle s'était distinguée, elle renonça à un traitement annuel de 12 000 francs, et cela malgré les conseils de sa famille et de ses amis, parce que sa conscience le lui commandait. Il y avait à détruire un fléau qui ruinait la vie morale du pays, et cette moderne héroïne se sentait appelée à marcher sur les traces des saintes du passé qui, de leurs faibles mains, avec l'aide de Dieu, enchaînèrent des dragons et des hydres. L'année suivante, nous retrouvons Frances Willard à la tète du mouvement contre l'alcoolisme. Inaugurée avec quelque indiscrétion par des femmes résolues qui allaient en procession assiéger les cabarets et faire honte à ceux qui les tenaient, comme à ceux qui les fréquentaient, la croisade avait jusqu'à un certain point réussi dans l'Ohio, mais il n'en était pas de même dans
rillÎDois. Miss Willard, sentant qu'elle pouvait être utile, accepta sans hésiter la présidence de rUnion chrétienne de tempérance des femmes de Chicago. Pour se mettre ainsi aux prises avec une multitude ignorante, brutale et tumultueuse, elle renonçait à tous les avantages acquis. Comment allait-elle vivre et faire vivre sa mère, restée veuve et fort appauvrie? Elle n'en savait rien, mais, ayant ouvert la Bible au hasard, elle y lut:
« Fiez-vous à Dieu et faites le bien... en vérité vous serez nourri ».
Les enrôlées dans la Ligue, les screamers^ les braillardes, comme on les a ironiquement nommées, se rassemblaient devant les saloonSj c'est-àdire devant les cabarets, les brasseries et les tripots, chantant des cantiques au milieu du tapage infernal de la rue. Et les hommes qui passaient, si grossiers qu'ils pussent être, ne les insultaient pas, car la femme, quoi qu'elle fasse, n'a jamais rien à craindre en Amérique ; parfois le cabaretier leur permettait d'entrer. Miss Willard a conté comment elle s'était agenouillée sur le plancher couvert de sciure de bois, au milieu de la fumée de tabac et de l'odeur mélangée des boissons, pour prier avec ses sœurs ; mais ce n'était pas là son rôle habituel. Elle improvisait presque chaque jour d'entraînantes conférences. En im an, elle
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parcourut quarante-huit États de FUnion, elle alla en Californie attaquer le trafic de l'opium; elle fît les voyages les plus rudes, les plus longs, les plus difficiles, aidée par les compagnies de chemins de fer, qui lui donnaient gratuitement des billets, et soutenue par de bonnes âmes, mais si pauvre personnellement qu'elle connut maintes fois la faim, ce qui la mettait en communication plus étroite, disait-elle, avec les pauvres. Une amie de jeunesse, qui avait blâmé son départ d'Evanston, s'écria un jour en la rencontrant :
a Mais vous êtes la misère en personne!
— C'est vrai, répondit-elle, je n'ai pas un sou au monde, mais tout de même je possède Chicago. »
Sa mère la décida enfin à accepter que le Comité exécutif de l'Union lui payât ses dépenses.
Pour DieUy pour la famille, pour la patrie, telle était la devise adoptée par les rubans blancs, comme on appelait les satellites de Miss Willard. Elle les comptait par centaines de mille. Dans les Etats-Unis du Sud, la conférencière eut un succès inespéré, rapprochant sur le terrain de l'abstinence totale, — car la tempérance de cette ligue intransigeante n'est rien moins que cela, — des adversaires qui depuis la guerre civile de Sécession croyaient se haïr. Elle ne reculait pas devant la politique, celle de l'Évangile, disait-elle. La ques-
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lion du sufifrage des femmes lui était chère ; elle déplorait que les hommes se privassent, dans le gouvernement, des clartés que peut apporter un cœur de mère. Elle croyait la femme faite pour préparer et pour hâter en ce monde le règne du Christ. Toutes les villes réclamaient sa parole chaude, vibrante, courageuse, vraiment inspirée; les églises s'ouvraient à elle comme à un prédicateur. Les plus belles causes l'avaient pour champion; elle s'était affiliée aux chevaliers du travail, aux trade-unions, leur répétant avec beaucoup de bon sens que la question centrale de la réforme du labeur des ouvriers serait moins d'obtenir de gros salaires que de tirer meilleur parti de salaires modérés. Supprimer les dépenses du cabaret, c'est améliorer la condition de la famille. La fabrication, l'importation, l'exportation, la vente des breuvages alcooliques devraient être assimilés aux crimes publics et prohibés en conséquence.
Telles étaient les idées que Frances Willard portait devant la législature et proposait aux pouvoirs publics comme à la foule. Son manuel de Home protection (protection du foyer) allait partout. En dépit de la maladie, elle écrivait, elle parlait, elle voyageait sans trêve. Ses rares instants de repos, elle les passait en Angleterre, auprès de son amie Lady Somerset, tendrement
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soignée par sa secrétaire Miss Gardon, de Boston, qui, depuis la mort de Mrs. Willard, survenue en 1892, se dévouait de plus en plus à l'inconsolable orpheline. Mais la frêle santé de celle-ci finit par succomber. Elle expira en murmurant : « Qu'il fait bon être avec Dieu! » réconfortée par la pensée de l'œuvre accomplie, car aujourd'hui le réseau des sociétés contre l'ivrognerie couvre le monde, l'étude de l'hygiène et les leçons scientifiques sur la tempérance sont introduites dans toutes les écoles.
Frances Willard avait vécu avec la plus excessive simplicité, et en mourant ne possédait rien ; les sommes énormes qui lui furent remises passèrent toutes à la propagation de son œuvre. Elle n'admettait pas qu'un réformateur fît des économies ; l'amour de l'argent lui semblait le pire des dangers. Sa devise était : « Les maux de tous doivent être l'objet des soins de chacun ». Sa tâche en ce monde fut d'élever l'humanité au dessus d'elle-même.
« Je suis entrée, disait-elle, par la première brèche que j'ai trouvée ouverte, et j'ai combattu de mon mieux. »
Elle se comparait à un explorateur, à un pionnier, à un de ces éclaireurs comme il en faut dans toutes les armées. Aucun d'eux n'a donné sa vie plus bravement, plus simplement qu'elle ne le
fit pour le triomphe de la liberté, la vraie, celle qui consiste à s'affranchir de la pire des tyrannies, la tyrannie d'un vice.
Tout son enseignement se bornait à ceci : — Tu ne te feras point de maL — Et il fut écouté d'un grand nombre. Et il aura contribué peut-être à libérer les générations futures.