MRS. HUTCHINSON. — MRS. DYER
Mais lady Arbella et Anne Bradstreet ne sont après tout que d'admirables Anglaises : la première, aristocrate de race, la seconde, monarchiste malgré elle, car elle considéra toujours Cromwell comme un usurpateur, tout en traitant les Cavaliers et leurs mœurs relâchées avec le mépris convenable. La figure de Mrs. Hutchinson se dresse devant nous beaucoup plus originale. Celle-là est vraiment l'ancêtre des femmes fortes
d'aujourd'hui; on peut la considérer comme la première qui ait revendiqué certains de ces privilèges que les apôtres du féminisme appellent sans hésiter des droits.
Pour comprendre quel genre de droits réclamait Mrs. Hutchinson, il faut d'abord se rendre compte de ce qu'était l'état moral du Massachusetts lorsqu'elle y débarqua en 1834.
La première génération de colons fit preuve de la plus effroyable intolérance religieuse. Ces gens qui avaient quitté l'Angleterre pour s'assurer dans un monde nouveau la liberté de penser, persécutèrent sans pitié à leur tour ceux qui parurent s'écarter de leur propre manière de voir. Roger Williams, ministre éminent et vertueux entre tous, fut expulsé pour avoir osé soutenir que l'autorité civile devait se borner à punir les délits, sans demander compte aux individus de leurs convictions intimes, et pour avoir déclaré qu'on avait tort de choisir tous les magistrats parmi les membres d'une seule église. Mais la rigueur exercée contre lui n'est rien si on la compare aux cruelles persécutions dont une femme fut l'objet. L'histoire extraordinaire de Mrs. Hutchinson fait partie des annales même de l'État de Massachusetts. La fameuse controverse antinomienne est restée marquée de son nom.
Elle avait commencé ses expériences religieuses
en Angleterre, devançant de quelques années les Quakers dans la foi aux révélations directes du Saint-Esprit, dans la certitude que tout chrétien peut être sauvé, pourvu qu'il ne se borne pas à la profession d une croyance et qu'il compte avant tout sur la lumière intérieure. Ceci s'accordait assez mal avec Calvin : « La Bible, toute la Bible, rien que la Bible ! »
Deux ministres de l'Evangile, Cotton et Wheelright, furent bannis d'Angleterre sous prétexte d'hérésie. Pour les suivre, Anne Hutchinson, entraînant son mari, quitta Boston (Lincoln shire) et se rendit au Boston d'Amérique, lequel a gardé tous les traits caractéristiques de la vieille ville anglaise dont il prit le nom. Nous y voyons encore jusqu'à une ogive de la cathédrale de Saint- Botolph, transportée et encastrée dans les murs de Trinity church, ce chef-d'œuvre tout moderne de l'architecte Richardson. Or Cotton avait été le grand prédicateur de Saint-Botolph et nul dans son auditoire ne l'avait écouté avec plus d'enthousiasme que Mrs. Anne Hutchinson, fille de prédicateur elle-même et singulièrement éloquente pour son propre compte.
A bord, sur le GriffiUy cette jeune femme étonna les passagers par la violence de ses convictions. L'un d'eux, appartenant à l'église, déposa plus tard contre elle; il fut de ceux qui la représen-
taîent comme une virago agressive et hautaine, à l'esprit vif, à la répartie prompte, à la langue acérée, plus hardie qu'un homme. Il déclara qu'elle n'avait cessé de disputer durant la traversée. Certainement la trop loquace Anne Hutchinson ne se laissait pas facilement contredire ou intimider.
Son mari, qui l'admira toujours et lui fut fidèle à travers toutes ses épreuves, était un négociant considéré, une âme pacifique. Elle paraît l'avoir mené à sa guise. Les Hutchinson furent reçus avec les égards dus à leur caractère, à leur éducation et à leur fortune. Mr. Hutchinson, ayant prêté le serment de freeman, de citoyen, atteignit d'emblée les plus grands honneurs ; il représenta Boston à la Cour générale.
En Angleterre, à cette époque, la liberté de la chaire tenait seule en échec la prétendue infaillibilité d'un gouvernement aux allures d'oracle. La colonie exagéra encore ce qui se passait dans la mère patrie^ à défaut de tout autre amusement, l'église et la discussion de ce qu'on y entendait, voilà ce qui remplaçait les journaux, les clubs et les bibliothèques. Chaque semaine arrivaient des bateaux chargés de nouveaux colons, car c'était le moment du grand flot de la première émigration, mais tous étaient amenés par le même motif, la question religieuse. Ils n'apportaient, en fait de
nouvelles, que celles de la lutte acharnée entre non-conformistes et hiérarchistes.
Les historiens sont unanimes à le dire, ce que n'avait pu le génie d'une reine telle qu'Elisabeth, servi par l'esprit d'entreprise d'un WalterRaleigh, ce que n'avait pu l'initiative des grandes compagnies de commerce et la toute-puissance de l'argent, fut accompli en Amérique par une impulsion religieuse. Jusque-là toutes les tentatives de colonisation avaient plus ou moins échoué. La florissante Nouvelle-Angleterre est le fruit du puritanisme anglais. Dans la Bible, et principalement dans l'Ancien Testament, ses premiers citoyens puisèrent toutes leurs inspirations. Ils recouraient au livre par excellence pour les opérations politiques, commerciales et guerrières, celles-ci des plus fréquentes, les Peaux-Rouges étant d'un voisinage incommode.
Mrs. Hutchinson, sans écarter la Bible, fit surgir un élément nouveau dans la vie bostonienne. Les bonnes œuvres qui l'occupaient sans relâche la mettaient en rapport avec un grand nombre de personnes, avec les femmes surtout qu'elle assistait dans leurs maladies et qui subissaient son empire intellectuel et moral jusqu'au plus complet fanatisme. Elle les exhortait à ne pas se fier outre mesure aux dons extérieurs de la grâce et à chercher avant tout en elles-mêmes le témoignage de
Vesprit. Ce mot fît fortune; il courut comme une traînée de poudre, il créa des visionnaires.
Dans ce temps-là, le dimanche tout entier se passait à l'église et il y avait, en outre, durant la semaine, certaines réunions religieuses où les femmes se rendaient aussi bien que les hommes, même quand il s'agissait d'ordonner des ministres. De certaines autres cependant elles étaient exclues. Mrs. Hutchinson prétendit équilibrer les choses en instituant chez elle un meeting de femmes dont pourraient bien être sortis les clubs de l'avenir. De même qu'aujourd'hui ces dames se rassemblent pour causer sur les livres, elles se réunissaient alors une ou deux fois par semaine, au nombre de cinquante à cent, pour juger les sermons du jour ou plutôt pour entendre Mrs. Hutchinson les résumer, à l'aide de sa prodigieuse mémoire, les critiquer et quelquefois les exécuter impitoyablement. Son ami, le docteur Cotton, et son beaufrère, Wheelright, étaient presque seuls à posséder ses sympathies ; elle maltraitait fort les autres prédicateurs.
Ces meetings firent fureur. Les dames y prenaient des notes, répandaient ce qu'elles avaient entendu. La plus complète liberté était accordée pour interroger, pour commenter, et Mrs. Hutchinson était toujours prête à répondre, sans s'effrayer des hérésies. Elle fut certainement la
première et la plus hardie de toutes les conférencières. Dans son journal, qui est resté le principal monument historique de Tépoque^ le dévot gouverneur Winthrop, surnommé le père du Massachusetts, la dénonce comme dangereuse. Deux ans après l'arrivée de cette turbulente personne il signale et précise déjà les erreurs de jugement dont elle se rendait coupable. Sans doute elle eut assez vite presque autant d'ennemis que d'admirateurs.
On croyait alors au devoir de se surveiller et de s'avertir les uns les autres, ce qui conduisit par la suite à de lamentables abus en produisant l'espionnage et la dénonciation. Le nom de Mrs. Hutchinson fut accouplé à celui de deux hérésies allemandes, l'antinomisme et le familisme, qui faisaient consister la perfection chrétienne dans l'unique charité et admettaient les révélations directes, l'illumination de l'Esprit, sans intermédiaire des Écritures. Au fond, elle n'avait recommandé qu'une chose, se faire un état d'âme qui fût celui d'un saint, au lieu d'affecter des apparences qui peuvent être trompeuses, les œuvres devant être mises à leur place, comme fruits nécessaires et non. pas comme preuves de la piété. Mais ces deux mots d'antinomisme et de familisme, une fois prononcés contre elle, la perdirent. En Europe, les excès et les crimes des anabaptistes
de Munster en étaient sortis; la colonie, qui se sentait toujours sous le regard critique de l'Angleterre, ne voulait pas que Ton pût dire qu'elle était divisée contre elle-même; la jalousie qu'inspire facilement une femme supérieure s'en mêla et des influences politiques aggravèrent le tout.
Un rival, en effet, avait été suscité au vénérable gouverneur Winthrop. Le fils et l'héritier d'un grand seigneur, sir Henry Vane, membre du conseil privé de Sa Majesté, débarquait en Amérique, € ayant coupé ses longues boucles de cavalier pour adopter la simplicité puritaine, s'étant détourné des folies de la cour pour entrer dans les voies d'un mysticisme austère. » Au grand regret de son roi et de sa famille, il s'était volontairement exilé. Ne pouvant le retenir, on le nomma gouverneur du Massachusetts, et Winthrop ne fut plus qu'au second rang, député-gouverneur.
Vane n'avait pas vingt-cinq ans révolus; c^était une belle âme passionnée, à laquelle le bon sens manquait un peu. Il devint l'ami et l'adepte de Mrs. Hutchinson, la soutint énergiquement et finit par succomber avec elle.
Nous sommes obligés de croire à la singulière séduction intellectuelle de cette femme, si dédaigneuse de tout ce qui fait ordinairement le prestige de son sexe, car il y eut un moment où elle
tint pour ainsi dire dans sa main toute la ville de Boston : gouverneur, magistrats, députés, militaires, cultivateurs, tous donnaient dans le débat de la justification par la grâce ou par les œuvres; les enfants s'abordaient en se demandant si leurs parents tenaient pour l'ancienne ou pour la nouvelle alliance. Il est bien difficile de comprendre que de pareils sujets aient fini par amener des résultats tragiques. Cependant qu'on se reporte aux disputes de la scolastique durant le moyen âge, à la condamnation d'un Jean Scot ou d'un Abailard, à toutes les joutes de philosophie qui finirent par des persécutions ou des supplices; ce sont les mêmes sentiments, c'est la même intolérance, souvent égale des deux côtés. Il faut avouer que Mrs. Hutchinson ne ménageait pas ses adversaires ; son insolente sortie de l'église au moment où le pasteur Wilson commençait un sermon lui fit un ennemi redoutable. Les ministres recevaient des lettres offensantes qui lui étaient attribuées. La discorde régnait à Boston, et l'on commençait à dire en Angleterre que les excentricités de Roger Williams allaient se renouveler là-bas.
La ville était partagée en deux camps : d'une part le gouverneur Vane, les docteurs Cotton et Wheelright tenant pour Mrs. Hutchinson ; de l'autre Winthrpp, resté l'objet de la vénération des vieux puritains, et Wilson, pasteur de l'église de Boston.
On en vint à une sorte de folie, à des querelles absurdes à propos de la Trinité, ceux-là soutenant que le Saint-Esprit procédait du Père, ceux-ci qu'il procédait du Fils, et l'agitation s'aggrava au point que, le 20 janvier 1637, un jeûne public fut ordonné dans les églises pour obtenir la fin de deux fléaux : ces oiseuses discussions d'abord, la guerre avec les Indiens Péquots ensuite.
Sur ces entrefaites, le jeune gouverneur Vane dut retourner en Angleterre * ; l'ancien gouverneur Winthrop s'était fait réélire à la suite d'un sermon entraînant du pasteur Wilson, qui eut ceci de particulier que l'orateur le prononça du haut d'un arbre. Après le départ de ce puissant protecteur de Mrs. Hutchinson, on vit le révérend John Cotton se refroidir peu à peu pour elle. Il la trouvait apparemment compromettante et, sans l'abandonner, refusa bientôt de la suivre dans une voie que l'on taxait de séditieuse. Wheelright, accusé, lui aussi, de troubler l'ordre par sa prédication incendiaire, fut chassé de Boston. Les Pères de la colonie, comme on nomme les magistrats de cette époque, décidèrent que tous ceux qui brouillaient ainsi les familles et agitaient les consciences seraient traités à la façon d'Agar et d'Ismaël.
1. Il fut condamné à mort sous Charles II comme coupable de trahison (1662). En réalité on lui faisait expier une autre condamnation à laquelle il avait participé, celle du comte de Strafford.
Plusieurs furent rigoureusement admonestés, mis à l'amende, privés de leurs droits de citoyens. Cependant, à travers tout, Mrs. Hutchinson continuait ses conférences. On finit par l'arrêter et elle comparut devant la cour du Massachusetts, à Cambridge, en 1637.
Ce procès, où les magistrats se conduisirent comme des inquisiteurs, est une honte pour des hommes qui portaient cependant les noms vénérés de Winthrop, de Dudley, d'Endicott^ de Bradstreet, etc. La cour siégea, portes ouvertes, pendant deux jours, la malheureuse femme, forcée de se tenir debout jusqu ace qu'il eût été tardivement prouvé que ses infirmités la forçaient de s'asseoir. Aux questions les plus insidieuses, elle répondit avec autant de présence d'esprit que de fermeté, ne se reconnaissant coupable d'aucune offense qui relevât de la loi civile et déclarant qu'il lui paraissait bon que les femmes les plus âgées instruisissent les plus jeunes. C'était un principe qu'elle tenait à poser, tout en renonçant pour son propre compte aux réunions incriminées. On ne put la condamner que sur le double chef de ses prétendues révélations et d'injures aux ministres. Plus éloquemment que jamais, elle fit sa profession de foi, affirmant que tout chrétien fervent était en communication directe avec Dieu.
On la ramena dans la prison de Roxbury, car
rhiver ne permettait pas d'exécuter sur le champ la sentence d'exil prononcée contre elle. Là, elle fut surveillée de manière à ne pouvoir communiquer avec personne. L'église la traitait « comme un membre malade », la chai^eait d'hérésie sur vingt-neuf questions, la contraignait de répondre à des interrogatoires répétés. Et elle triompha de ses persécuteurs par la sagesse de ses propos. Ce qui n'empêcha pas, bien au contraire, les Anciens de Boston de décider qu'elle serait solennellement admonestée. Toute l'église y consentit, sauf ses deux fils, qui, pour avoir refusé de censurer leur mère, furent admonestés, eux aussi, comme contribuant à l'endurcir dans le péché. L'ancien ami, M. Cotton, les admonesta tous les trois, quoiqu'il ne cessât jamais de rendre justice aux services rendus par Mrs. Hutchinson dans le passé. Lorsqu'on la pressa de changer ses idées, l'accusée confessa les fautes de parole et de conduite qu'elle avait pu commettre, mais protesta de l'innocence de sa doctrine. Ainsi se termina cette controverse de trois ans qui avait rassemblé Boston presque tout entier sous le drapeau d'une femme et amené le changement d'un gouverneur.
Le nombre de citoyens condamnés à livrer leurs armes montre assez combien les magistrats craignaient quelque entreprise en faveur de la persécutée. Excommuniée, comme coupable d'artifice et
de mensonge, elle supporta cette condamnation avec un calme hautain. Son admonestation en assemblée publique fut suivie de Tarrêt qui l'expulsait de Téglise. Alors beaucoup d'amis se détournèrent d'elle, faisant passer avant leurs sympathies personnelles la paix et l'union de la communauté. Elle eut la tristesse de voir s'éloigner les prudents et les timides.
Deux ou trois jours après l'humiliation de cette censure ecclésiastique (22 mars 1638), Mrs. Hutchinson fut invitée par le gouverneur Winthrop à quitter la juridiction avant la fin du mois, comme le signifiait la sentence. Elle s'embarqua pour Mont-WoUaston, où son mari possédait une ferme. Sa première intention avait été de rejoindre la famille Wheelright et d'aller créer avec ces fidèles amis la ville d'Exeter près des chutes de la Piscatauqua; mais Mr. Hutchinson ayant, avec le magistrat Coddington et quelques autres, acheté aux Indiens Rhode-Island, alors appelé Aquidneck, elle accompagna son mari. L'été suivant beaucoup de Bostoniens affluèrent dans cette île qui, à la longue, obtint une charte en commun pour elle et Providence, la colonie de Roger Williams. Les lois du pays prescrivaient la tolérance absolue; Roger Williams avait déclaré « qu'elle s'étendrait aux consciences les plus païennes, les plus juives, les plus turques, les plus antichrétiennes, de
même qu*aux catholiques et aux protestants et que les citoyens de toute nation seraient protégés dans Texercice de leur culte ». Il est à remarquer que ce genre de liberté ne fut pratiqué que dans deux colonies dont les origines sont fort différentes : Rhode-Island, fondée par un puritain, Roger Williams, et le Maryland, fondé par un noble catholique, lord Calvert, baron de Baltimore.
Rhode-Island a été représenté comme le refuge de tous les rêveurs, de tous les illuminés, de tous les esprits chimériques ou détraqués qui passaient rOcéan. La présence de Mrs. Hutchinson eût suffi, pour qu'on lui fit cette mauvaise réputation.
Elle continuait à enseigner et à exhorter. On dit qu'elle décida Hutchinson à renoncer aux hautes fonctions de gouverneur en vertu d'une lubie qui lui était venue, à elle, l'inspirée, sur l'illégalité de la magistrature. Il mourut bientôt après, sans doute exténué d'avoir eu à suivre sa femme dans des expériences si périlleuses et si variées. Mais jusqu'au bout il la défendit. Quatre membres de l'église de Boston ayant été envoyés dans l'île pour censurer de nouveau « la Jézabel américaine », cet homme doux et timoré répondit avec force qu'il était plus attaché encore à sa femme qu'à l'église, qu'il la vénérait comme une servante de Dieu et une sainte. Mrs. Hutchinson déclara de
son côté qu elle refusait de considérer Téglise de Boston comme église du Christ.
La grande agitatrice possédait toutes les vertus domestiques; ses enfants Tadoraient, elle n'eut pas de plus fidèle adhérent que son gendre Collins, un jeune ministre qui subit la persécution pour elle, car, ayant fait, dans Tété de 1641, une visite à Boston, il fut emprisonné, puis mis à l'amende, avec défense de revenir sous peine de mort. Francis Hutchinson, beau-frère de Collins, partagea son sort. Et, jusqu'à la fin, se multiplièrent les messages adressés à l'impénitente exilée de Rhode-Island pour l'amener à résipiscence.
Après la mort de son mari, elle ne se sentit pas en sûreté dans cette île, dont voulait s'emparer le Massachusetts sous prétexte de la soumission de quelques chefs indiens à son autorité. Elle fonda un petit établissement àLong-Island, sur un territoire occupé par la Hollande. Or les Indiens de la côte et ceux de l'île étaient alors en hostilité ouverte avec les Hollandais; ils crurent probablement que les nouveaux venus appartenaient à la nation ennemie; l'horrible drame qui mit fin à la carrière agitée d'Anne Hutchison dut être causé par cette erreur.
Quoi qu'il en fût, au mois d'août 1643, une bande de sauvages surprit Mrs. Hutchinson, sa fille, son gendre Collins, et toute la famille. Seize
LES FEMMES DE LA PÉRIODE COLONLiLE 33
personnes furent enfermées dans leurs maisons et brûlées vives. < Ainsi, disent les historiens, ainsi périt cette malheureuse, avec les hurlements des Indiens dans l'oreille, et ses enfants, ses petitsenfants se tordant autour d'elle dans d'inexprimables tortures *. » Beaucoup d'autres avaient été massacrés de même depuis le commencement de la colonie, sans qu'il restât même un témoin pour attester leur courage. On ne peut douter de celui que montra Mrs. Hutchinson.
Les puritains virent dans son supplice la main de la Providence. Lorsqu'elle eut cessé de vivre, la paix se rétablit dans la communauté, comme l'atteste le journal du gouverneur Winthrop.
Wheelright, délivré de son ascendant, se soumit à la cour de Boston et rentra en grâce. Plus tard il retourna en Angleterre, y devint l'intime ami de Cromwell et ne regagna l'Amérique qu'après la restauration des Stuarts. Le révérend Cotton mourut en odeur de sainteté, sévèrement jugé toutefois par les Anglais, qui prétendirent qu'il était tombé dans l'antinomisme et le familisme sous l'influence d'une folle.
Un des Hutchinson, resté à Boston après l'exil de sa mère, atteignit un grade militaire élevé ; ses descendants exercèrent tous de hauts emplois, et
1. History of New England, par Palfrey. J*y ai trouvé les principaux éléments de cette étude.
rtMMSS d*am£rioui. 3
son arrière-pelit-fils, Thomas Hutchinson, fut gouverneur et historien du Massachusetts.
Ce qu'il y a de saisissant et de terrible dans toute cette aventure, c'est la parfaite bonne foi de chacun ; des deux côtés la sincérité était égale à l'obstination. Cette femme, d'un orgueil spirituel intraitable et possédée de si étranges illusions, ne manquait certes pas d'élévation morale, mais elle y joignait malheureusement le goût de la censure, et la censure se tourna contre elle à la fin pour l'accabler.
Malgré ses erreurs, elle nous paraît certainement plus intéressante que ne l'est la justice du Massachusetts, acharnée tour à tour contre les baptistes, les quakers et de prétendus sorciers, faisant fouetter les uns, pendre les autres, attachant les gens au pilori ou les marquant au fer rouge pour une peccadille. Rien de plus sombre que l'histoire de cette inquisition protestante au commencement de la période coloniale. Une amie de Mrs. Hutchinson, Mrs. Mary Dyer, fu*t pendue sans raison aucune dans le parc {common) de Boston.
Elle appartenait à cette secte des quakers qui, composée de gens très vertueux pour la plupart ne laissaient pas cependant d'être embarrassants par leur refus de prendre les armes en cas de guerre, de payer les impôts et d'accomplir diverses formalités que prescrit la loi. En 1659, le gouvernement résolut de faire un exemple ; deux hommes
et une femme, membres de la secte détestée, furent condamnés à mort. La sentence ayant été exécutée contre les deux hommes, Mary Dyer fut épargnée à la condition de quitter la colonie. Mais, dès l'année suivante, elle revint à Boston, bien qu'elle fût certaine du sort qui l'attendait. Peutêtre considérait-elle comme une lâcheté de s'y dérober, peut-être pensait-elle (et en ce cas elle eût deviné juste) que l'horreur causée par la mort d'une femme ferait cesser la persécution.
Charles II remonta sur le trône de ses ancêtres la même année. Les quakers d'Angleterre lui firent savoir, avec plaintes, ce qui s'était passé à Boston, et il défendit au gouverneur Endicott toute exécution de ce genre, déclarant que le sang ne serait versé sous prétexte de religion dans aucune partie de son royaume. Ainsi Mary Dyer donna sa vie pour le salut de ses frères, ce qui doit lui assurer une place parmi les grandes femmes de l'Amérique, n'eût-elle pas fait autre chose.
On parle volontiers à l'étranger de la nation américaine comme d'un ramassis de tous les peuples de la terre amenés, à l'état d'écume, par l'émigration, mais on ne réfléchit pas assez au solide granit qui existait sous ce flot et que rien n'a pu entamer. Il oppose une forteresse inébranlable aux influences corruptrices, et grâce à lui la République reste debout.