‹ Femmes d'AmériqueChapitre 5 sur 17 · SUZANNE QUINCY · texte numérisé non relu

SUZANNE QUINCY

A la prière de mes enfants, j*ai écrit de mémoire et d'après les souvenirs de ma mère, âgée aujourd'hui de quatre-vingt-trois ans, le récit de quelques événements relatifs à nos ancêtres et à ma propre jeunesse.

E.-S. MORTON QuiNCY.

Celle qui a mis ces simples lignes en tête d'un mémorial de famille ne paraît pas s'être doutée du véritable intérêt historique de son ouvrage, si parfaitement dépourvu de toute prétention. Pour nous autres étrangers il est rempli de documents curieux et aide plus que beaucoup de gros livres à comprendre les commencements de la république américaine.

Aux environs de 1740, une compagnie de Newlanders (on les nommait ainsi de new land, terre nouvelle) s'employèrent pour des armateurs hollandais à une très active propagande en Allemagne ; ils vantaient TAmérique comme un Eldorado et tâchaient d y entraîner les chercheurs d'aventures. Un jeune homme de bonne famille, Jacob Kemper, dont le père s'était distingué dans les armées du prince Palatin, fut un des premiers à se laisser séduire.

Réalisant ce qu'il possédait, il partit avec sa femme et ses enfants. Son projet était de rejoindre son beau-frère, Mr. Ernst, de Mannheim, depuis longtemps établi dans le Nouveau Monde. Mais le voyage ne fut pas heureux; la petite fille, qui devait devenir plus tard Mrs. Morton, mère de Mrs. Quincy, ayant été prise à bord de la petite vérole, le capitaine craignit la contagion pour l'équipage et décida qu'elle serait jetée à la mer; ses parents ne réussirent pas sans peine à la sauver. Jusqu'à la fin de la traversée ils restèrent enfermés avec elle dans une cabine. A cette époque les excellents hôtels flottants d'aujourd'hui n'existaient pas ; chaque famille emportait ses provisions.

Les Kemper, en débarquant à Philadelphie, se trouvèrent à deux cents milles de la résidence de leur frère ; ignorant la langue et la géographie du pays, ils se livrèrent aux mains d'un agent aile-

mand qui leur extorqua l'or qu'ils portaient sur eux en échange de papier-monnaie déprécié. Ils arrivèrent, ainsi dépouillés par ce filou, chez Mr. Ernst qui s'efforça de retenir Kemper pour l'associer à ses affaires; mais l'aventureux personnage ne rêvait que de terres vierges et de défrichements.

Il eut toute facilité de satisfaire sa manie dans la ferme de Dutchess County où il s'établit : tout y était inculte, on y manquait du strict nécessaire et surtout de voisins ; les plus proches étaient à de grandes distances. La petite Eliz-^. trouva pourtant moyen, dès le premier jour, de contracter une amitié assez dangereuse. Elle avait pris l'habitude rustique de manger le riz au lait qui représentait son dîner assise sur le pas de la porte et chaque fois elle parlait de la jolie bête qui venait lui tenir compagnie. Sa mère la surveilla et vit avec épouvante un grand serpent à sonnettes plonger sa tête dans le bol de l'enfant, celle-ci le frappant avec la cuillère quand il prenait plus que sa part. Le repas fini, très tranquillement, cet hôte terrible s'en alla. Mais, malgré les prières d'Eliza, Mr. Kemper ne permit pas à cette étrange intimité de suivre son cours. Il tua d'un coup de fusil l'ami de sa fille. C'était un serpent de belle taille qui n'avait pas moins de douze anneaux. Longtemps son cadavre empaillé resta dans la famille.

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On se demande comment des gens habitués aux villes européennes purent s'accommoder d'un isolement semblable qui les eût livrés sans défense aux Indiens en cas d'attaque. Mr. Kemper défrichait avec rage, plantait des vergers, cultivait de l'orge et du maïs, élevait du bétail, réussissait en somme, lentement, laborieusement. Les enfants grandissaient sans école, la mère suffisant à leur apprendre le catéchisme et les psaumes, à leur faire lire la Bible. Mr. Kemper pensa enfin qu'il fallait pousser un peu plus loin leur instruction. Il s'embarqua sur l'Hudson avec tous les siens et ils descendirent jusqu'à New- York pour se transporter de là à New-Brunswick, où l'ancien agriculteur devint un commerçant. Ses enfants, qui ne savaient encore que l'allemand, furent tardivement envoyés à l'école et la petite Eliza entra pour la première fois dans une église.

La sanglante défaite du général Braddock par les Français du Canada eut lieu tandis qu'ils habitaient New-Brunswick. Les débris de l'armée anglaise, battue, diminuée des trois quarts, passèrent devant leurs yeux. Personne ne se doutait alors que ce fût là le prélude de la Révolution américaine. Cette défaite de l'Angleterre abattit son prestige aux yeux des colons, qui allaient bientôt s'affranchir. Les Anglais eurent beau s'emparer ensuite de Québec, leur renom d'invincibles était perdu.

Après dix ans de séjour à New-Brunswick, Mr. Kemper vit décliner son commerce et chercha fortune ailleurs ; cette fois il alla se fixer à New- York, où ses trois filles se marièrent avantageusement, la plus jeune surtout, Eliza, qui épousa un riche Mr. Morton, d'origine écossaise. Tout marchait à souhait quand éclata la Révolution.

On sait comment elle se produisit; les treize colonies ne demandaient qu'à continuer de vivre sous le joug du roi George, pourvu toutefois que ce joug ne fût ni trop lourd ni trop humiliant. Le refus de laisser leurs députés siéger au parlement causa tout le mal. Si la Grande-Bretagne ne leur permettait pas d'être représentées dans les assemblées, les colonies ne lui payeraient plus de taxes. Ce fut là en effet la première déclaration de guerre. L'acte du timbre {Stamp A et) servit de prétexte. La populace brûla des ballots de papier timbré; les marchands convinrent de ne plus acheter aucun article anglais. On tissait soi-même des étoffes grossières, on essayait de divers feuillages pour remplacer l'indispensable thé. Cette dernière privation fut la plus difficile à supporter et le gouvernement y comptait bien lorsqu'il envoya dans le port de Boston des bateaux chargés de la précieuse plante. Mais une cinquantaine d'intransigeants, déguisés en Peaux- Rouges, attaquèrent cette cargaison tentatrice et

jetèrent à la mer trois cent quarante caisses de thé. C'est ce qu'on a nommé the Boston tea partij. Une célèbre poétesse de l'époque, Mercy Warren *, la chantée :

L'herbe empoisonnée de FInde — depuis longtemps est offerte en sacrifice à Thétis; ce fut un magnifique régal. — Maintenant que toutes les nymphes des eaux peuvent humer le souchong et savourer dans des bols débordants — un flot hysonien parfumé de premier choix^ — elles laissent leur nectar aux dieux du vieil Homère,

C'est la boîte de Pandore qui se vide dans la •mer et les sirènes de danser autour en se chamaillant {The Squabble of the sea nymphs).

Enregistrons à la gloire des femmes ce mot d'une Bostonienne, Mrs. Cushing, à ses amies : € J'espère qu'il n'y en a aucune parmi vous qui ne veuille se vêtir de peaux de moutons ou de peaux de chèvres plutôt que de rien acheter à ce peuple qui nous insulte d'une si scandaleuse façon. »

Renoncer à la toilette, n'est-ce pas la plus grande preuve de dévouement qu'une femme

1. Mercy Warren faisait partie de la plus haute société coloniale; les hommes d'État de la Nouvelle-Angleterre se réunissaient chez son mari, et autour d'elle furent formés de grands projets dont elle devint Thistopienne. Elle a écrit d'assez mauvaises tragédies qui, tout en se passant à Rome ou en Castille, sont toujours le reflet des choses d'Amérique ; mais Mrs. Warren réussit beaucoup mieux dans la satire.

puisse offrir à sa patrie? La sceptique et mordante Mercy Warren avait douté que cela fût possible, dans la satire intitulée Objets nécessaires à V existence d'une femme. Ses concitoyennes lui donnèrent tort.

Il est difficile d'imaginer quelles privations entraînait après elle la guerre de Tlndépendance, tout le superflu et llst plus grande partie du nécessaire provenant des manufactures anglaises. Les relations commerciales une fois brisées entre les deux pays, ce fut la ruine. Reportons-nous, pour en juger, à la famille Kemper. Elle n'a pas hésité à embrasser le parti de la liberté. Un navire de guerre anglais ayant menacé de bombarder la ville, juste en face de la maison de Mr. Morton, celui-ci prend le parti de quitter New-York. En vain lui fait-on les plus belles promesses s'il veut rester loyal sujet de l'Angleterre. Il renonce à tous les avantages plutôt que de soutenir le gouvernement qui opprime son pays. Sans hésiter, il met ses grands biens à la disposition de l'armée américaine, ce qui lui vaut d'être appelé par les Anglais « le banquier rebelle ». Le nom de Washington fut donné à l'enfant qu'eut sur ces entrefaites Mrs. Morton. C'était la première fois qu'on faisait de ce nom glorieux un nom de baptême. Combien d'Américains l'ont porté depuis!

Les Morton habitaient Barkenridge, dans la

montagne, près du quartier général. Les détails de ce temps-là sont enregistrés avec verve dans les souvenirs de Mrs. Quincy. Parmi les serviteurs de ses parents se trouvait un nègre, Belfast, qui, depuis Tàge de neuf ans, appartenait à la famille. Il était gai, fidèle, honnête, passionnément attaché à la petite Suzon, qu'il rapportait sur son bras de l'école du village; il enseignait la danse à ses jeunes maîtres; bon musicien avec cela, excellent cuisinier, prêt à toute sorte de besognes. Dans les moments de crise, Belfast était un trésor. Grâce à lui on s'apercevait moins de la pénurie qui, après sept ans de guerre, était arrivée à un degré presque incroyable. Par exemple il n'y avait dans le village qu'une seule aiguille à repriser assez grosse pour qu'on pût y enfiler de la laine, et cette précieuse aiguille allait de maison en maison. Un jour Mrs. Morton la confia imprudemment à son petit Washington pour la porter â une voisine, et l'aiguille s'égara. La consternation qui s'ensuivit nous paraît dépasser de beaucoup l'importance de l'événement. Après de longues recherches on la retrouva comme par miracle piquée dans une motte de terre le long de la route. Le jeune Washington l'avait plantée là pour jouer plus à son aise. Grandes furent les réjouissances, si les regrets avaient été profonds.

La future Mrs. Quincy semble avoir gardé, si petite qu'elle fût, une impression très nette de la guerre. Elle nous montre les soldats américains ne faisant que passer et repasser, la maison pleine d'officiers toujours bien reçus, les malades, les blessés soignés avec empressement. On cuisait le pain trois et quatre fois par jour, car, à mesure qu'une fournée était retirée, de nouveaux affamés survenaient. La bière, le cidre coulaient à flots. Le général Washington et sa suite étaient souvent les hôtes des Morton. Jamais l'armée anglaise ne pénétra jusqu'à Barkenridge, mais on vivait dans des transes perpétuelles et les enfants, à chaque alerte, étaient expédiés vers des endroits considérés comme inabordables. Suzanne se rappelait avoir été, en plein hiver, emmenée au fond des bois avec sa sœur et son petit frère. Conduits par Belfast, ils atteignirent une cabane où on les fit coucher par terre ; ce ne fut pas sans avoir couru auparavant de véritables dangers sur les chemins à pic et dans les fondrières; tout cela pour fuir un péril imaginaire.

En 1779, les deux sœurs furent mises en pension à Philadelphie, mais Suzanne ne put se résigner à y rester; elle avait la ville en horreur et obtint de revenir avec le courrier qui faisait le service de la poste entre Philadelphie et Morristown, en passant par Barkenridge, tantôt en voi-

ture, tantôt à cheval, selon la saison et le poids de son sac. Tout en conduisant, il se tricotait des bas, et certes il n'allait pas un train de poste. Qu'on se figure la joie de la petite fille assise à côté 4n courrier et fuyant Philadelphie!

En 1780 arriva dans le Connecticut un événement qui eut de longues et graves conséquences. Le zèle qu'avait déployé contre les Anglais un ministre presbytérien du nom de Caldwell fut cruellement puni; on tua d'un coup de fusil sa jeune femme qui, assise à la fenêtre, berçait un petit enfant. Après quoi la maison fut incendiée avec tout ce qu'elle renfermait. Ce meurtre excita au plus haut degré l'indignation des Américains. Ils manquaient de tout alors, de vivres, d'argent, de munitions; une récente défaite avait ébranlé leur courage, mais le meurtre de Mrs. Caldwell, qu'ils considéraient comme une martyre de la bonne cause, devait être vengé coûte que coûte. On ne réclama plus ni paye ni nourriture, on se porta contre l'ennemi, qui avait marché sur Springfield.

Au lieu de l'attaque loyale qu'attendaient leurs adversaires, les Anglais se bornèrent à mettre le feu au village de Springfield, dont bientôt il ne resta que des cendres. D'une colline voisine les habitants assistaient à l'incendie. Ils montrèrent une fermeté extraordinaire, se criant ironi-

quement les uns aux autres tandis que le feu gagnait :

« Tiens! voilà ta maison qui s'en va! — Et voilà encore la tienne! »

Une femme dont le mari venait de se construire une belle demeure, avec une boutique à côté, répondit à Tinterpellation : c C'est le tour de votre maison neuve! — Eh bien, qu'elle brûle! Nous logerons dans la boutique...

— Mais la boutique flambe aussi !

— C'est bon; ils ne pourront toujours pas brûler le terrain et il y a bien assez de bois dans le pays pour en bâtir une autre dessus, après que nous aurons rossé comme il faut ces gueux-là.

Tel était l'esprit des femmes de toutes classes. Elles avaient coutume de dire : < Quand les hommes seront las de se battre, les femmes sortiront et prendront leur place » .

Les troupes, témoins de l'incendie, poursuivirent les Anglais avec fureur, mais que pouvaient-elles contre cinq mille hommes d'infanterie, un corps considérable de cavalerie, quinze ou vingt pièces de canon? Il leur eût été impossible de sauver le village. Peu après, M. Caldwell périt assassiné aussi lâchement que l'avait été sa femme, et la haine contre les Anglais s'en accrut.

A travers tous ces événements tragiques, les Morton se conduisirent toujours avec une extrême

générosité. On les vit, après Tincendie de Springfîeld, distribuer des vêtements et des provisions aux malheureux sans abri. Ceux-ci, d'ailleurs, énergiques et fiers, ne se plaignaient pas. Ils procédèrent sans retard à rebâtir leurs gîtes, grattant la terre pour y trouver des clous, des gonds et des serrures. Les enfants du pasteur Caldwell furent adoptés par des amis de leurs parents et Lafayette voulut se charger de l'éducation de Taîné, qu'il emmena en France.

Mr. Morton n'assista pas au succès final de la cause à laquelle il avait fait tant de sacrifices. Une nuit du printemps de 1781, une troupe d'hommes armés et masqués pénétra dans sa maison et la pilla. Déjà malade, il poursuivit les bandits avec l'aide de quelques voisins; mais il ne put les rejoindre et, dans l'accès de colère qui le transportait, fut frappé d'apoplexie. Le même été, l'armée française traversa Barkenridge, se rendant en Virginie. Elle fit halte devant la maison pour se rafraîchir; ce furent des transports de joie à la vue de ces alliés qui allaient assurer la victoire. Seul, le vieux Kemper, qui se trouvait chez sa fille, ne partageait pas l'enthousiasme général ; il se rappelait les rigueurs dont autrefois les Français s'étaient rendus coupables dans le Palatinat. Jusqu'au bout il resta allemand, ou plutôt il fut le type même de l'émigrant de sa

race, attaché pour toujours à la mère patrie, sans aucune envie cependant d'y retourner, l'emportant plutôt avec lui, conservant ses mœurs, ses habitudes, chantant les hymnes, les airs populaires du « vieux pays » avec une émotion inextinguible, mais se bornant au souvenir. C'est ce que n'a jamais su faire Témigrant français, pressé de revenir chez lui.

En 1783, les Morton étaient rentrés à New- York, où ils retrouvèrent enfin leur maison, depuis sept ans abandonnée. Suzanne put remplir en partie certaines lacunes de son éducation, qui s'était à peu près bornée à d'excellentes lectures sous la direction d'un de ses frères, gradué à l'Université de Princeton. Longtemps après, elle échangeait avec une amie d'enfance, Mrs. Brown, des remarques assez judicieuses sur cette manière d'étudier comparée aux nouveaux modes d'instruction. Elle était disposée à croire que les con-^ naissances acquises de son temps étaient, quoique moins variées, plus substantielles. « Peut-être, ajoute-t-elle, notre savoir était-il d'autant plus à nous qu'il fallait le conquérir nous-mêmes avec effort. Les passages de mes poètes favoris, que j'admirais déjà sans que l'on m'eût appris pourquoi, sont restés gravés dans ma mémoire. »

Et Mrs. Brown reprenait avec non moins de raison : « Quant à l'effet produit par le grand

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nombre et la diffusion des livres, croyez-moi, ma chère, si nous avions aujourd'hui, vous et moi, nos quatorze ans, nous risquerions fort de ne jamais devenir aussi intimes que nous le fûmes avec les classiques qui reposent maintenant d'un air de dignité boudeuse dans les bibliothèques, tandis que revues et journaux jonchent toutes les tables. Je me sens devant eux comme un enfant ahuri par le trop grand nombre de jouets. Il ne sait plus avec lequel s'amuser, mais regarde tantôt l'un, tantôt l'autre, sans s'attacher à aucun. »

Les années de pension furent pour Suzanne Morton beaucoup plus frivoles que ne l'avaient été ses années d'ignorance. Les élèves, sur lesquelles ne pesait pas une très sévère discipline, aimaient par-dessus tout à jouer la comédie.

Suzanne remplit, entre autres rôles, celui de la Modiste dans la pièce intitulée ainsi par M"* de Genlis. Elle portait pour se vieillir une robe de sa mère, un tablier, un bonnet, des lunettes, et elle obtint un grand succès sous cet accoutrement.

Miss Morton mena depuis la vie de la jeune fille américaine par excellence, allant à la campagne, visitant ses amies de ci, de là, montant à cheval, fréquentant les bains de mer à la mode, libre, heureuse, perpétuellement fêtée.

Elle assista aux grands événements de son temps, vit Washington faire une entrée triom-

phale à New- York, quand il prit possession de la présidence des Etats-Unis \ entendit presque ses paroles, tant elle était près de lui, lorsqu'il prêta serment sur la Bible, et se joignit aux ovations dont il fut l'objet. Toutes les dames de New-York allaient rendre leurs devoirs à Mrs. Washington ; Miss Morton fut présentée et remarquée.

Durant le séjour à Boston qu'elle fit avec son frère, elle rencontra une première fois à l'église Mr. Quincy. Ils se revoient souvent, et son amie intime, miss Lowell, la plaisante avec esprit à ce sujet dans leur jolie correspondance. Miss Morton, devenue Mrs. Quincy, quitta New-York pour habiter la grande et somptueuse maison que possédait à Boston sa belle-mère; le voyage en voiture à quatre chevaux prit neuf jours, plus de jours qu'il ne faut d'heures aujourd'hui! Aussitôt commencèrent les réceptions, les excursions, les plaisirs de toute sorte. Tendrement attachée à son mari, un homme éminent, elle aimait sa belle-mère avec exaltation : c Nous sommes, par nature, par habitude de pensée et d'action, faites l'une pour l'autre, » disait-elle.

Devenue vieille à son tour, Suzanne Quincy répétait que la préoccupation de ce que sa bellemère eût pensé d'elle avait eu jusqu'au bout

1. New- York fut le siège du gouvernement fédéral de 1735 à 1790.

grande influence sur sa conduite. « C'est, ajouiaitelle, le tribut à sa mémoire dont elle aurait fait le plus de cas. »

Cependant il lui fallut, héritage difficile, occuper la place de cette femme distinguée. La position de son mari grandissant toujours, elle recevait beaucoup l'hiver, à Boston, dans l'imposant hôtel de Pearl Street, avec sa façade ornée de colonnes corinthiennes, son porche enguirlandé de chèvrefeuille, son perron de grès rouge, — et l'été, dans sa maison de Quincy, le type de la maison de campagne américaine du bon temps, en bois, à deux étages, avec lucarnes, le toit couronné d'une balustrade sculptée. Des fenêtres, une vue superbe s'étendait sur les montagnes bleues de Milton, sur le port de Boston et plus loin sur l'Atlantique.

Les réceptions de Mrs. Quincy étaient fort recherchées, mais, profondément religieuse, pénétrée d'une foi vivante et pratique, elle n'accordait au monde proprement dit qu'un rang très secondaire et faisait passer avant toute chose l'éducation de ses enfants. Elle finit même par lui sacrifier jusqu'au plaisir d'accompagner son mari à Washington pendant les séances du Congrès. Nous y avons gagné des lettres où les sujets les plus sérieux du jour sont abordés *.

1. Elles ont été publiées par sa fille, Miss Margaret Morton Quincy.

L'été, une société choisie, hommes d*Etat, diplomates, étrangers de distinction, fréquentait l'agréable maison de Quincy. Lafayette y fut assidu, lorsqu'à deux reprises il visita Boston au milieu d'un enthousiasme déUrant. Sa carrière passait chez les Américains pour n'avoir pas de parallèle dans l'histoire; aussi se plaisait-il singulièrement parmi eux, leur rendant pleine justice et beaucoup mieux renseigné sur les progrès de leur civilisation qu'un autre des nobles invités de Mrs. Quincy, le duc de Saxe-Weimar, qui avoua ingénument sa surprise de ne pas rencontrer de sauvages dans les rues.

Après avoir rempli cinq ans à Boston les fonctions de maire, Mr. Quincy prit sa retraite le 3 janvier 1829 ; le 15 du même mois il fut élu président de l'Université de Harvard. On ne pouvait se résoudre à laisser inactif ce patriote qui, au Congrès et à la tête de la magistrature de sa cité natale, avait toujours, par son éloquence et ses qualités administratives, servi et défendu les véritables intérêts du pays. En vain Mrs. Quincy avait-elle espéré pouvoir jouir au milieu de sa nombreuse famille du calme de la campagne.

Pendant seize années encore, cette épouse modèle, partageant tous les honneurs et toutes les responsabilités dont on surchargeait son mari, dut accueillir dans un salon quelque peu solennel

les professeurs et les étudiants de l'Universîté. Ces deux fidèles compagnons, qui s'étaient si bien assistés à travers la vie, célébrèrent en 1847 le cinquantième anniversaire de leur mariage, et un temps de repos où ils furent enfin parfaitement Tun à Tautre, sans affaires et sans devoirs publics, précéda pour eux le grand repos final.

ABIGAIL ADAMS *

La période de l'Indépendance possède son poète féminin et son historienne, Mercy Warren, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler, la dénonciatrice de l'hypocrisie et de la déloyauté, l'ennemie acharnée d'un gouverneur royal, qu'elle a flétri dans des vers énergiques sous le nom de Rapatio, la rivale américaine de M"* du DeHand, puisque, vieille et aveugle, elle charma encore le duc de La Rochefoucauld :

« A soixante-dix ans, dit-il dans ses notes de voyage, M"* Warren n'a perdu ni l'activité de son esprit ni les grâces de sa personne. >

1. Letlers of Mrs. Adams, the wife of John Adams, wiih an introductory memoir by her grandaon.

On ne trouve nulle part une plus juste expression des sentiments de Fépoque, un tableau plus vif des événements que dans son ardente correspondance avec les Adams, les Jefferson, lesGerry, les Knox et autres personnages en évidence ; son drame satirique du Groupe^ bien qu'il n'offre plus aujourd'hui aucun intérêt, répondait évidemment aux instincts, aux aspirations d'un peuple soulevé. Mais Mercy Warren est une exception. La plupart des femmes qui se distinguèrent alors en Amérique furent surtout remarquables par le dévouement à la famille, par les qualités domestiques et sociales; la culture de l'esprit féminin était très limitée. Sans doute l'exemple de la fameuse Mrs. Hutchinson avait contribué à dégoûter la colonie d'un certain genre de femme forte. Nous avons vu quel pur modèle d'amour conjugal fut Mrs. Quincy; il faut nommer auprès d'elle Mrs. Adams et Mrs. Madison, dont les maris figurent tous deux parmi les présidents des États-Unis.

La première de ces dames, née Abigaïl Smith, appartenait à une ancienne famille de puritains établie dans le Massachusetts. Elle comptait des deux côtés paternel et maternel plusieurs générations de ministres, ce qui représentait dans cette société nouvelle la meilleure des aristocraties. Les ministres avaient le monopole de la science, car l'instruction n'était qu'un moyen de pénétrer pro-

fondement les Écritures, toutes les connaissances humaines passant pour accessoires.

Si Ton étudiait les langues mortes c'était pour arriver avec leur aide aux livres saints. Les ministres intervenaient en toutes choses : y avaitil une assemblée publique, un ministre ouvrait la séance par des prières; une mesure politique quelconque devait-elle être prise, on consultait d'abord le ministre ; il était le juge et l'arbitre des différends entre ses concitoyens; on lui confîait les enfants pour les instruire. Assez souvent, en outre, il était médecin du corps aussi bien que de l'âme. Les annales de l'Université de Harvard prouvent que parmi tous ceux qui exercèrent les fonctions présidentielles durant la période coloniale, deux seulement furent des laïques. La moitié des étudiants se préparaient à répandre l'Évangile.

« De là, nous dit le petit-fils de Mrs. Adams, dans l'introduction qu'il joint aux lettres de sa grand'mère, de là cette négligence du développement intellectuel pour la femme. L'expérience avait démontré qu'il est dangereux de lui laisser discuter les points abstrus de doctrine. »

Or, ces discussions-là formaient le fond même de tous les entretiens. Dans certaines parties reculées de la Nouvelle-Angleterre il en est epcore ainsi; le sermon du jour ou quelque thème épineux de théologie donne lieu à d'interminables

controverses. Abigaïl Smith apprit, toute petite, à garder modestement le rang que l'opinion attribuait à son sexe, ce qui ne Tempécha pas, par la suite, de s'élever aussi haut que le voulurent les circonstances.

Elle était la seconde des trois filles du Révérend William Smith qui, pendant plus de quarante ans, fut à la tête de la congrégation de Weymouth. Sa santé délicate l'empêcha d'aller à l'école. « Dans les meilleures familles, nous dit-elle, l'instruction des filles ne dépassait guère l'écriture et l'arithmétique; quelquefois, assez rarement, on allait jusqu'à la musique et la danse... Il était à la mode de tourner les savantes en ridicule. L'unique chance que nous eussions d'apprendre était d'écouter les conversations. » Et Abigaïl écoutait de toutes ses oreilles. Elle se plaisait surtout à Mont-WoUaston, chez son aïeul, le colonel John Quincy, qui avait occupé de hautes situations au service de la colonie. La gaîté de ses grandsparents, leur piété sans exagération la reposaient de la vie un peu austère qu'elle menait à Weymouth. Déjà elle avait le goût d'écrire et signait Calliope, Myra, Aurélie, Diane, ses lettres à de jeunes amies ; une fois mariée, elle signa Portia.

Les citations faisaient alors fureur; on lisait beaucoup et on lisait des choses qui passeraient pour fort ennuyeuses aujourd'hui, comme le Spec-

tator; on se nourrissait des grands poètes, des moralistes anglais. L'esprit d'Abigaïl Smith, formé dans la solitude, avait ce tour romanesque que l'éducation moderne s'applique à conjurer au moyen de l'école publique ; son imagination était vive, mais tenue en échec par un clair bon sens et des principes solides. Toute la passion qui couvait en elle se concentra sur son mari. A vingt ans, elle épousa le futur « Patriarche de l'Indépendance américaine », John Adams.

Nous voyons son portrait dessiné l'année suivante : brune, de beaux yeux, le front bien développé sous d'épais cheveux noirs relevés à racines droites; le nez ferme, aux narines ouvertes et nerveuses, la bouche fine et spirituelle, le menton énergique, le cou bien attaché à un buste élégant.

John Adams était un lawyer (avocat, homme de loi) d'excellente réputation, fils d'un de ces propriétaires ruraux qui composaient en grande partie la classe moyenne. Pendant dix ans le jeune couple habita tantôt une maison de campagne à Braintree, tantôt Boston. Quatre enfants leur vinrent au cours de cette existence tranquille, si différente de la période orageuse qui allait suivre.

John Adams fut de ceux qui embrassèrent avec le plus de zèle la cause de la révolution. Délégué auprès de l'Assemblée qui siégeait à Philadelphie,

il dut, pour la première fois, en 1774, s'éloigner de sa femme et dès lors commence entre elle et lui une correspondance où l'on voit que cette épouse, apparemment toute absorbée dans les soins du ménagé, n'avait jamais cessé de suivre les travaux de son mari. Elle juge les événements du jour avec une admirable clairvoyance. Prête à tous ces sacrifices humbles et cachés qui sont assurément les plus pénibles, elle prend entièrement sur elle les affaires de la famille, en laissant à la chose publique celui qui avait été jusque-là son appui.

En 1775 on passe des délibérations aux actes; l'aîné de ses fils n'a que dix ans. La bataille de Bunker Hill, l'incendie de Charlestown ont lieu tout près d'elle; au milieu des horreurs de la guerre elle garde sa présence d'esprit; le peu d'argent gagné jadis par Adams dans sa profession lui permet non seulement de vivre, mais de faire du bien autour d'elle. Aucune privation personnelle ne lui coûte. Elle soufTre seulement d'être séparée de son mari. Elle le répétera plus tard, après beaucoup de vicissitudes et de deuils, le plus grand chagrin de sa vie fut celui-là : les années perdues.

Ils se retrouvent enfin, mais presque aussitôt Adams est chaîné d'une mission à l'étranger; il s'embarque sur une mer couverte de bâtiments ennemis pour aller se présenter comme commis-

saire adjoint à la cour de France, et cette fois les angoisses de la mère s'ajoutent à celles de la femme, car le père a emmené son fils aîné.

Stoïque, Mrs. Adams dit à Tenfant, parmi ses dernières recommandations, qu'elle aimerait mieux le voir périr en route que devenir jamais un mauvais sujet.

Cette absence ne sera heureusement pas de longue durée. L'indépendance des États-Unis une fois reconnue par la France, Adams revient en Amérique. Mais, à peine est-il de retour, que le Congrès le renvoie en Europe avec ordre d'y rester jusqu'à ce que la Grande-Bretagne ait manifesté l'intention de traiter avec lui et de terminer la guerre.

Cette fois ses deux fils le suivent et quatre ans se passent encore pendant lesquels Mrs. Adams a peu de nouvelles des siens, grâce à la vigilance des croiseurs anglais. Mais quelle énergie, quelle grandeur dans les lettres de cette héroïne du foyer domestique I Son petit-fîls l'a bien dit en les publiant, ce sont les lettres d'un fermier cultivant ses terres, d'un marchand enregistrant les prix courants, d'un politique spéculant sur les chances de paix ou de guerre; ce sont surtout les lettres d'une mère écrivant à ses enfants avec la tendresse la plus exaltée, les lettres d'une amante qui adorait sans titres ni dignités l'homme que lui

a pris la fortune et qui n'eut souhaité qu'une chose, le garder tout à elle. L'amour, la raison, le devoir, le courage remplissent à la fois ces pages qu'elle dut si souvent mouiller de larmes. Enfin la signature du traité de paix avec la Grande-Bretagne assura définitivement l'Indépendance. Adams cependant resta en Europe pour aider Franklin et Jefferson à établir des relations commerciales avec les puissances étrangères.

Il fut chargé d'une tâche délicate entre toutes, celle de représenter la nation américaine auprès de celui qui en avait été le roi. De toute nécessité il fallait une ambassadrice à côté du nouvel ambassadeur. Sans le moindre trouble, Mrs. Adams s'embarqua sur le bateau marchand qui la conduisit vers un monde dont elle n'avait aucune idée. Elle allait passer de la vie provinciale la plus étroite et la plus retirée à la magnificence des cours. Personne ne pouvait lui donner de conseils; la première, parmi ses compatriotes, elle subissait cette épreuve et on peut dire qu'elle s'en tira fièrement.

Ses lettres datées de France sont amusantes pour nous; elle est évidemment dépaysée, elle ne comprend pas tout, mais il faut avouer que le bon Franklin lui présentait parfois de bien singulières personnes. Elle raconte avec une verve impayable certaine visite de M"® Helvétius, enveloppée de

voiles sales, maniérée à soixante ans, qui embi*asse Franklin avec des effusions faites pour surprendre une puritaine, se familiarise avec Mr. Adams, s'asseoit en montrant ses jambes et, d'un geste plein de laisser-aller, essuie avec sa robe la trace des indiscrétions d un petit chien favori qui, de son bras, a sauté sur le parquet.

Les gens à la mode déplaisent fort à Mrs. Adams : « Ne pas être à la mode, écrit-elle vertement, est plus criminel ici que de se montrer à Tétat de nature, ce que ne redoutent guère les Parisiennes! » Et ailleurs : « A Paris le plaisir est toute l'affaire de la vie ».

Plus tard elle apprit à estimer M"* de Lafayette, et beaucoup d'autres Françaises désarmèrent sa critique : peu à peu elle leur accordera du goût, de jolies manières, elle en viendra à aimer le théâtre et à confesser une coupable prédilection pour les ballets; mais le commencement fut terrible; elle juge inhospitalier l'usage de laisser faire aux étrangers la première visite, elle constate que le dimanche est dédié à la dissipation. Protestante, elle réprouve le carême, le luxe des églises la scandalise; son ignorance de la langue française l'empêche de jouir de l'esprit qu'on a autour d'elle; elle se borne à regarder et voit des choses choquantes. Pourquoi, par exemple, les hommes ont-ils l'habitude de se tenir

adossés à la cheminée , cachant le feu aux dames?

Elle, si perspicace sur son propre terrain, se trompe ici à chaque pas. Elle parle à peu près de la même façon d'Athalie^ « une pièce du célèbre Racine », et de Figaro, « comédie en vogue qui eut soixante-huit représentations ». Son enthousiasme a parfois de singuliers objets : elle ne tarit pas sur le baron de Staël, ambassadeur de Suède, qui, je crois, ne fut jamais à pareille fête. Son hôtel, sa table, son intelligence, tout la ravit.

Elle habite Auteuil, près du bois de Boulogne, que Mr. Adams appelle son parc, et elle paye cinq mille francs une maison qui peut contenir quarante lits au besoin. Cela ne paraît pas cher; cependant la ménagère économe trouve toutes choses hors de prix et le luxe parisien ne la console pas d une certaine absence de confort. Partout des glaces, mais si peu de tables et pas de tapis, un carrelage rouge et ciré, des escaliers malpropres I Patience! Nous aurons notre revanche : bientôt, en Angleterre, elle regrettera son jardin d' Auteuil. Elle appréciera mieux en général ce qui est français, après avoir passé trois ans dans ce pays hostile, aux prises avec la mauvaise humeur du roi qui, mécontent d'avoir perdu ses colonies d'Amérique, s'en venge par une attitude plus que froide envers leurs représentants.

Le 24 juin 1785 elle fut présentée officiellement et elle décrit sa toilette à une amie : habit de cour en lustrine de soie blanche, garni de crêpe blanc, festonné de rubans lilas et d*imitation de point, par-dessus un panier de dimensions énormes. La traîne relevée du côté gauche par un ruban, le bonnet à longues barbes de dentelles orné de deux plumes blanches, un fichu de blonde et des perles.

€ C'est fini! Ouf! Je n'en peux plus! Deux cents personnes en cercle, la famille royale faisant le tour du salon et adressant un mot à chacun! Les gens sont placés selon leur rang. Le chambellan nomme Mrs. Adams et là-dessus Sa Majesté — face rouge et sourcils blancs — baise sa joue gauche. Il demande si elle s'est promenée, lui reproche, sur sa réponse négative, de ne point aimer la marche, salue et passe. Deux heures après elle est présentée à la reine évidemment embarrassée. Sa Majesté lui demande si elle est installée dans sa maison. La princesse royale, d'un air de compassion, veut savoir si elle n'est pas très fatiguée. »

En violet et argent, la reine, ni belle ni bien faite. Mrs. Adams, décidément mal disposée, trouve toutes les dames de la cour assez laides.

Les Françaises, gracieuses et légères, avec leur voix musicale, leur taille de guêpe, sont mieux ; elle déclare aussi que la vanité est beaucoup plus répandue en Angleterre qu'en France où les gens

PENDANT LA GUERRE DE L'INDÉPENDANCE 6b

du plus haut rang sont les plus polis. Ou bien, s'ils sont également orgueilleux, ils savent mieux le cacher : € Jusqu'à ce que je fusse venue ici je n'avais pas l'idée des préjugés que les Anglais nourrissent contre leurs voisins, si supérieurs en courtoisie, et je me sens beaucoup plus de partialité pour ceux-ci que lorsque je résidais au milieu d'eux. Je souhaiterais à cette nation anglaise un peu de discernement et de vrai libéralisme. L'étroitesse de ses sentiments la conduit à mépriser tous les autres peuples. »

Mrs. Adams montre elle-même peut-être quelque étroitesse en plaçant l'Amérique fort au-dessus de l'Europe ; elle essaye d'expliquer sa façon de voir : <ï Certes, ce n'est pas par la culture des arts; mais nous avons des capacités naturelles, une ingéniosité innée qui égalent leurs talents acquis... Vous ne pouvez vous figurer la supériorité de nos gens dits du commun sur les Européens du même ran2:- Les manières serviles que la différence des classes impose au peuple de ce pays n'existent pas chez nous. Jamais je ne me suis sentie dans une situation plus méprisable que certain soir où j'ai attendu quatre heures de suite le sourire gracieux d'une Majesté, tout en constatant l'anxiété avec laquelle ceux qui m'entouraient guettaient le même bienfait suprême... »

La reine Charlotte lui marqua de la hauteur et,

comme les courtisans imitent volontiers leurs maîtres, l'Américaine dut se sentir très souvent offensée. Les journaux étaient remplis de pointes contre la jeune république quand ils ne gardaient pas à son sujet un dédaigneux silence.

Mrs. Adams ne possédait point cette puissance d'assimilation qui caractérise aujourd'hui ses riches compatriotes éprises de luxe extérieur; elle n'avait aucun goût pour l'éclat ni pour l'aventure. Ce fut donc avec bonheur qu^elle revit son pays natal au moment même où la Constitution qui l'a régi depuis lors était adoptée. Adams fut nommé viceprésident auprès du président Washington.

A New-York, à Philadelphie , Mrs. Adams retrouva enfin les thés modestes, les réunions sérieuses qui lui avaient tant manqué. Les Adams passaient cependant, en qualité de fédéralisteSy pour tenir aux anciennes formes britanniques de l'étiquette ; les démocrates étaient à la fois beaucoup plus simples dans leurs habitudes et beaucoup plus sympathiques à la Révolution française, mais, chez Mrs. Washington elle-même, le faste incriminé se bornait à des rôties beurrées accompagnées de langue fumée, de thé et de café, le tout expédié avant neuf heures, le général n'aimant pas à se coucher tard. La cérémonie consistait dans l'excès du décorum et certes on s'ennuyait un peu, mais toujours correctement.

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Mrs. Adams, revenant de Paris et de Londres, dut trouver bien primitive la ville naissante de Washington qui, comme elle le dit, « n'a encore de ville que le nom... Depuis Baltimore rien que des bois où se perdent les voitures ; on voyage sans rencontrer âme qui vive. » Il y avait bien quelques bâtiments dans la ville, mais si dispersés ! Le président grelottait dans la grande baraque inachevée qui est devenue la Maison Blanche *.

Après la retraite de Washington, John Adams le remplaça. Thomas Jefferson fut vice-président, celui-ci étant arrivé second dans Télection, ce qui faisait marcher côte à côte un fédéraliste et un démocrate. Cette différence de ligne politique occasionna bien quelques difficultés . Adams, malgré de grands services rendus, ne fut pas réélu comme Tavait été son prédécesseur. On lui préféra Jefferson, coup très cruel pour Mrs. Adams; mais, fidèle au rôle de Portia qu'elle avait pris une fois pour toutes, elle n'en laissa rien paraître.

Habitant beaucoup la campagne dans le voisinage des Quincy, elle réussissait, toute souffrante qu'elle fût souvent des suites de fièvres intermittentes rapportées de Philadelphie, à distraire et à consoler son mari qui s'emportait volontiers contre l'ingratitude de la république. Adams avait

1. Le président avait d'abord habité Philadelphie, où le Congres se tint jusqu'en 1797.

l'humeur violente, toute opposition l'exaspérait, mais il était sincère et bon, ses colères ne résistaient jamais à l'influence discrète de sa femme. Mrs. Adams, sans intervenir, laissait passer l'orage; un mot dit à propos portait ensuite des fruits. Ce fut ainsi qu'elle parvint à le rapprocher de Jefferson; elle obtint aussi qu'il pardonnât à Mercy Warren. Celle-ci, dont il admirait pourtant les œuvres avec quelque exagération, l'avait passablement maltraité dans un livre qui sera toujours consulté pour ses renseignements originaux très curieux sur la révolution. En n'épargnant pas un ami elle avait cru faire preuve d'indépendance et d'impartialité ; ce sont, en effet, les qualités maîtresses de l'ouvrage; mais assez naturellement Adams ne les goûta pas et il fallut toute la douce diplomatie de Mrs. Adams pour amener l'envoi d'une bague qui scella la réconciliation entre l'historienne et sa victime.

Beaucoup de lettres datées de Quincy montrent qu'elle continua, même après la retraite d' Adams, à s'intéresser aux affaires publiques. La vieillesse avait épargné toutes ses facultés. Ce lui fut une joie suprême que de voir élevé au rang de secrétaire d'État son fils, qui devait à son tour devenir président des Etats-Unis. Deux jours avant sa mort, elle écrivait à sa petite-fille : « Il y a eu hier

un demi-siècle que je suis entrée dans Tétat de mariage, à Vêuge que vous avez aujourd'hui. J'ai lieu de rendre grâce au ciel qui m'a permis de vivre si longtemps et accordé une si large part de bonheur... »

A ses obsèques (1818) il y eut un grand concours de peuple, et dans le sermon, prononcé selon la coutume protestante, nous relèverons les dernières paroles qu'adressa le Révérend docteur Kirkland, président de l'Université de Harvard, à ses amis : « Vous porterez ce deuil comme il convient à des chrétiens et d'une façon digne de la personne que vous regrettez. Consolez-vous en pensant qu'elle fut une messagère de bénédictions à l'égard de tous ceux qu'atteignit son influence, qu'elle recevait les biens de la vie d'un cœur joyeux et reconnaissant, qu'elle prenait l'adversité d'une humeur égale, qu'elle savait user du monde sans en abuser, employant bien son temps, ses talents et toutes les occasions qui s'offraient. Quoi qu'on eût pu souhaiter de la retenir en ce monde, il faut reconnaître qu'elle était prête pour un bonheur plus complet que celui qu'il donne. »

Les lettres de Mrs. Adams étaient fort appréciées de son vivant même, mais elle ne voulait pas le croire. Quelqu'un lui ayant parlé d'en publier un certain nombre, elle s'écria eff'rayée :

« Je ferais jolie figure, vraiment. Non, non! Mon ambition n'est pas de me faire imprimer; si insouciante que je sois, j'ai encore trop de vanité pour risquer ainsi ma réputation. »

Elle se méfiait fort de son style. Les lettres de son mari lui paraissaient beaucoup plus admirables que les siennes et, en effet, Adams a laissé de belles lettres, onze entre autres écrites à son fils sur Tétude de la Bible. On voit qu'il la relisait pour sa part une fois l'an, tout entière, quatre ou cinq chapitres à son lever, une heure de suite, — bonne manière, dit-il, de commencer la journée.

Peut-être ce régime contribua-t-il à tremper le caractère élevé dont il donna maintes fois la preuve, en dernier lieu par sa réconciliation avec Jefferson.

Hasard étrange, les deux anciens rivaux s'éteignirent le même jour, un 4 juillet, cinquantième anniversaire de la déclaration de l'Indépendance signée jadis de leurs noms.

— Est-ce aujourd'hui le 4? demanda en mourant Jefferson.

Et John Adams murmura : — Thomas Jefferson vit encore.

Ce furent ses dernières paroles. Il avait eu le temps d'envoyer son toast au banquet patriotique du village : « Indépendance à jamais! »

PENDANT LA GUERRE DE L'INDÉPENDANCE 7i

Et, au milieu de la sonnerie des cloches, des salves d'artillerie, des acclamations, des bruits de fête, eurent lieu les funérailles, semblables à une apothéose, de ces généreux champions de la liberté américaine.

L'histoire de DoUy Madison se présente, à travers ses lettres et les souvenirs publiés par sa petite-nièce S comme une suite de tableaux charmants que nous voudrions faire passer sous les yeux de nos lectrices en les pénétrant de sympathie pour cette aimable figure.

La voici, toute petite, semblable à une gentille tourterelle dans son habit gris de quakeresse, car son père et sa mère appartiennent tous deux à la société des Amis et ils défendent à leurs six enfants toute vanité. Mais elle a une aïeule, grande dame anglaise dont les parents ont émigré aux colonies et qui n'a jamais perdu le goût de certaines élégances. Cette bonne fée lui fait souvent

1. Memoirs and letters of Dolly Madison% edited hy her grand-niece. Boston, 1896.

en secret des présents de bijoux, mondaines reliques du passé que DoUy n'oserait porter devant son père et sa mère; elle les loge dans un sac lié autour de son cou et bien caché sous sa petite robe. Sentir ainsi tout près d'elle For et les pierreries défendues, c'est un plaisir coupable assurément, mais très vif.

La plantation de son père, John Payne, est située en Virginie, à peu de distance d'une école où Dolly se rend tous les jours par les bois, le visage couvert, selon la mode du temps, d'un masque de toile blanche qui protège son teint contre les ardeurs du soleil, comme si la capeline cousue chaque matin sur ses cheveux n'y suffisait pas, ses petits bras garantis de même par de longs gants qui montent au-dessus du coude. On la voit trotter ainsi toute seule, chargée de livres, puis, à l'heure des leçons, se laisser fréquemment distraire par les joyaux invisibles dont elle espère bien se parer ostensiblement tôt ou tard.

Un jour l'envie lui vient, irrésistible, de les regarder. Horreur! le sac s'est détaché de son cou! Perles et diamants ont dû s'éparpiller comme les cailloux du petit Poucet dans la forêt profonde, où des jours et des jours de suite elle les cherchera en vain parmi les broussailles qui les gardent méchamment. Ce fut son premier chagrin.

DOLLY MADÏSON 75

Dolly a quatorze ans quand son père, en 1786, se transporte avec sa famille à Philadelphie, après Tacte magnanime qui Ta fort appauvri, tout en lui assurant une bonne fois la réputation d'un fanatique. L'un des premiers parmi les quakers il a conçu des scrupules sur la légitimité de l'esclavage et donné la liberté à ses nègres. Quelques-uns s'étant refusés à le quitter, il les emmène avec lui en ville.

Passer du jour au lendemain de la vie facile sur une grande plantation à des habitudes relativement étroites, c'est une épreuve pour Dolly. Son père, moitié par excès de charité, moitié par ignorance des affaires, s'est complètement ruiné, tout en prêchant la bonne cause dans les assemblées publiques. La santé de Mr. Payne décline en outre; les médecins ne laissent pas d'espoir.

La triste maison où se succèdent douleurs et catastrophes voit cependant grandir la jeune fille, de plus en plus belle, svelte, élancée, d'une fraîcheur de rose, ses cheveux noirs frisant malgré elle sous un petit bonnet de quakeresse, ses grands yeux bleus éclairant de tendresse et de douceur le délicat ovale d'un visage que les hommes, jeunes ou vieux, ne peuvent regarder sans être ensorcelés.

Pourquoi répondit-elle au jeune avocat John Todd, qui la pressait de consentir à l'épouser.

qu'elle comptait ne se jamais marier? On l'ignore.

Ce qui est certain, c'est qu'un jour elle fut appelée au chevet de son père, qui lui déclara formellement le désir qu'il avait de la donner à ce John Todd, riche, de bonne mine et par surcroît membre de la société des Amis.

Les Américaines de ce temps-là en étaient encore aux traditions d'obéissance filiale; DoUy pensa qu'elle assurerait le repos d'un mourant et consentit au sacrifice. L'amour de son mari la réconcilia bientôt avec le sort qu'elle n'avait pas souhaité.

Us furent unis trois ans à peine. En 1793 une terrible épidémie de fièvre jaune vint décimer Philadelphie. Tous ceux qui pouvaient le faire quittaient la ville au plus vite. La jolie Mrs. Todd partit en litière pour la campagne avec ses deux enfants. Elle n'obtint pas, malgré ses larmes, que son mari la suivît; des devoirs auxquels, disait-il, un homme ne peut se dérober sans lâcheté, le retenaient en ville, mais il la rejoindrait sous peu et ne la quitterait plus. Hélas, la réunion fut triste ! Un jour Dolly entendit la voix de son mari à la porte, elle surprit ces paroles désespérées :

« J'ai la fièvre dans les veines, mais je veux la revoir encore une fois ! »

Avec un grand cri elle s'élança dans ses bras,

DOLLt MADISOM 77

lui demandant de remporter où il allait. Et, quelques heures plus tard, John Todd expirait, en léguant à sa jeune femme le mal terrible qui la mit elle-même aux portes du tombeau.

A vingt-deux ans la jolie Mrs. Todd est veuve, elle a perdu un de ses enfants. Sa mère l'emmène à Philadelphie, où, sous ses vêtements de deuil, elle excite encore une telle admiration que, selon le récit d'une de ses amies, les messieurs font le guet dans la rue pour la voir passer.

James Madison, « le grand petit Madison » qui devait jouer par la suite un rôle politique si considérable, n'était pas homme à prendre cette attitude d'amoureux transi. Déjà mûr, grave, endurci dans le célibat, il passait pour invulnérable aux séductions féminines, mais il ne résista pas plus que les autres au charme souverain de la jeune veuve. L'ayant rencontrée à la promenade, il voulut absolument lui être présenté. Il paraît que dans un costume de quakeresse qui devait être fort seyant, robe unie de satin couleur de mûre écrasée, avec un fichu de tulle de soie noir et un tout petit bonnet posé sur sa rebelle chevelure, Dolly acheva la conquête inconsciemment commencée. Madison se montra si empressé chez elle les jours suivants, que des bruits de fiançailles commencèrent à courir, sans que la per-

sonne la plus intéressée s'en doutât le moins du monde.

Elle jfut très surprise le jour où le général et Mrs. Washington la firent demander pour lui dire :

— Est-il vrai que vous soyez engagée à James Madison?

Comme elle s'en défendait.

— Il n'y aurait pas lieu d'en être honteuse, reprit Mrs. Washington; tu devrais plutôt en tirer gloire. Il sera pour toi le meilleur des maris, et la grande différence d'âge ne gâtera rien, — au contraire. Tous les deux nous approuvons ce mariage; mon mari estime fort Mr. Madison et nous voulons que tu sois heureuse.

Elle fut heureuse en effet.

Au mois de septembre 1794, Mrs. Todd se rendit, sous brillante escorte, a Harewood, propriété d'une de ses sœurs qui avait épousé, à quinze ans, un neveu de Washington. Le voyage se fit en calèche découverte, la mariée ayant avec elle sa petite sœur Anna et son fils, un chérubin qui devait par la suite fort mal tourner. Madison et plusieurs de leurs amis communs galopaient à la portière ou suivaient en voiture. La joyeuse cavalcade fut en route toute une semaine par un temps radieux. Puis vinrent les fêtes du mariage à la campagne; tout le voisinage y accourut. En

souvenir de ce beau jour les jeunes filles se partagèrent, hachées par petits morceaux, les manchettes de malines que portait Mr. Madison, et, poursuivis par une grêle de grains de riz qu'on leur jetait à poignée avec des éclats de rire, les époux prirent la fuite pour commencer le voyage de noces qui les conduisit à Montpelier, une terre de famille.

C'en était fait des bonnets de quakeresse, des habitudes austères de la secte des Amis. De retour à Philadelphie, DoUy compta bientôt parmi les personnalités à la mode dans le cercle de Mrs. Washington. Mais son grand éclat fut sous la présidence de Jeflerson, élu en 1801.

Madison était alors secrétaire d'État et, le président étant veuf avec deux filles mariées dont aucune n'habitait Washington, devenu siège du gouvernement, il était naturel que Mrs. Madison fît les honneurs de la Maison blanche.

Jamais femme ne s'acquitta de ses devoirs sociaux avec plus de grâce et de simplicité; bonne, indulgente, possédée d'un désir égal de plaire à tous et de jouir de tout, elle avait, sans exception, les qualités qui rendent populaire. Elle s'assimilait les choses qui lui étaient le plus étrangères avec une facilité prodigieuse, n'oubliait jamais un visage ni un nom, savait causer de façon à ravir toujours son interlocuteur. Il s'ensuivit qu'elle

do FEMMES D'AMÉRIQUE

fut pour son mari la plus utile des collaboratrices.

Washington était à peine créé. Nous avons déjà vu qu'on n'y arrivait pas sans difficulté; les bateaux à vapeur commençaient seulement, les chemins de fer étaient inconnus, les diligences se tiraient fort mal de chemins presque impraticables ; on voyageait surtout à cheval. Les filles et les femmes de sénateurs ou de députés franchissaient ainsi des solitudes abruptes, sans rencontrer, plusieurs nuits de suite, un toit pour s'abriter. Mais Mrs. Madison et sa jeune sœur, Anna Payne, faisaient oublier à ces courageuses dames, par la séduction de leur accueil, tant de fatigues endurées. Il reste plus d'un billet de Jefferson les appelant à son secours pour recevoir l'élément féminin d'une société où tout était à établir en fait de règles et d'usages. Un code d'étiquette fut promulgué, très simple, très cordial, écartant autant que possible les questions de préséance, supprimant, quand il s'agissait d'étrangers, les privilèges que donnent ailleurs le rang et les titres, favorisant un pêle-mêle qui n'était pas cependant sans courtoisie, les hommes en masse cédant toujours et partout le pas aux dames.

Mrs. Madison, par sa seule présence, imposait de bonnes façons autour d'elle. On se piquait de l'imiter, les maîtresses de maison la réclamaient à

DOLLT MADISON 81

Alexandrie et à Georgetown comme à Washington, — ces trois villes de district ayant chacune leur société stable, où les réceptions commençaient à sept heures et duraient jusqu'à dix, très fréquentes, si elles étaient sans faste.

Déjà les femmes en Amérique prenaient une part active aux affaires sérieuses : nous voyons en 1803, lors de l'expédition entreprise pour explorer le fleuve Missouri et découvrir la meilleure communication avec l'océan Pacifique, toutes' les dames du Cabinet, Mrs. Madison en tête, s'occuper du matériel et faire en sorte que rien ne manquât aux membres de la mission pendant ce périlleux voyage, si aisément accompli de nos jours !

C'était l'époque de la grande vogue des portraits de Gilbert Stuart, le peintre le plus célèbre qui ait visité les États-Unis au commencement du siècle. Il n'y a guère de famille haut placée qui ne possède un Stuart au coloris impétueux. L'artiste faillit succomber sous les commandes, toutes les belles Américaines lui disant, paraît-il, avec une amusante unanimité : « Il faut absolument vous reposer dès que vous aurez achevé mon portrait ». Mrs. Madison fut, bien entendu, l'une des premières à avoir son Stuart.

En 1804 un nuage passe sur sa rayonnante physionomie : a L'un des plus grands chagrins de

FBMMBS D^AM^RIOUB. 6

ma vie vient de m'atteindre : je suis séparée pour la première fois de ma fille-sœur » .

Elle appelait ainsi cette Anna beaucoup plus jeune qu'elle et si étroitement mêlée à tous les événements qui la concernent. Anna épousait un membre du Congrès et, devenue Mrs. Cutts, allait vivre dans TÉtat du Maine.

Aussitôt commence entre les deux sœurs une correspondance active, car elles ne peuvent se passer Fune de l'autre. Dolly tient Anna au courant de toutes les nouvelles, et parle des gens avec verve, mais toujours sur le ton de la bonne humeur. Tout au plus devine-t-on qu'elle brûle de lancer une malice : « Je pourrais te raconter des choses divertissantes, mais j'apprends à me taire! »

Elle attend le général Moreau, elle reçoit le baron de Humboldt, dont, dit-elle, toutes les femmes sont éprises, malgré sa laideur, car il est le plus poli, le plus modeste, le mieux informé des voyageurs; une queue de philosophes lui fait suite. Elle a des difficultés avec l'ambassadrice d'Angleterre, qui ne lui a point pardonné d'occuper la place d'honneur à la table du Président; ce n'est pas que cet honneur elle le brigue : elle s'en défend, au contraire, ennuyée d'être toujours mise en avant. Elle prodigue ses plus gracieux sourires aux délégations de Peaux-Rouges qui viennent

DOLLY MâDISON 83

SOUS difiFérents prétextes à Washington et elle a lieu une fois de s'apercevoir que le sauvage le mieux apprivoisé en apparence peut être dangereux; mais sa présence d'esprit la sauve. L'ambassadeur de France est alors un général Tourreau qui, échappé à la guillotine sous la Terreur avec le secours d'une servante employée dans la prison, avait par reconnaissance épousé cette fille, douce et pleine de mérite, nous dit Dolly, ce qui n'empêchait pas qu'elle ne fût battue, si bien qu'une séparation se produisit, non sans scandale.

De terribles rhumatismes rendent Mrs. Madison impotente pour de longs jours; jamais elle ne montre mieux l'amabilité de son caractère, surmontant la souffrance pour penser uniquement aux autres, ne craignant que l'ennui et l'inquiétude qu'elle cause, pleine de ménagements pour les esclaves mêmes qui la soignent et qui tous l'adorent. Mr. Madison est obligé, dans ces conjonctures, de s'éloigner d'elle, et il n'y a rien de tendre, de touchant comme les lettres échangées par ces deux époux; jusqu'à leur dernier jour, ils s'aimèrent avec l'exaltation de la jeunesse, si vieux, si grave, si maladif que fût James Madison.

Une des amies les plus chères et les plus intimes de Dolly paraît avoir été Marthe Randolph, la fille de Jefferson, qui, pendant le long séjour que fit

son père à Paris, avait été confiée par lui à M"® de Genlis. Instruite et spirituelle, elle ressemblait physiquement à Mrs. Madison au point qu'on pouvait les prendre Fune pour l'autre. Leur destinée eut des analogies, puisque Mrs. Randolph fut fille et Mrs. Madison femme de président. James Madison devait succéder à Thomas Jefferson. Son élection eut lieu durant une période passablement troublée (1809).

A l'intérieur, les États-Unis étaient prospères; les pionniers affluaient dans la vallée du Mississipi, des explorateurs avaient franchi les montagnes du grand Ouest, les défrichements gagnaient chaque jour en étendue; mais d'autre part les relations extérieures laissaient fort à désirer. On se sentait à la veille d'une guerre contre l'Angleterre; déjà, tout commerce avec la Grande-Bretagne était interdit et une crise ne pouvait manquer de survenir à plus ou moins bref délai.

Madison, élu par le parti démocratique, dont toutes les sympathies étaient pour la France, refusa de pactiser avec les exigences du ministère qui, pendant la démence de George III, gouvernait un pays toujours hostile à l'indépendance de la jeune République.

Il y eut des temps difficiles à traverser : le tact et la prudence de 'Mrs. Madison ne furent pas de trop. Elle se tenait entre Républicains et Fédé-

raux, apaisant de son mieux les inimitiés politiques, toujours conciliante, ralliant à sa bonne grâce les adversaires les plus emportés des deux camps rivaux. Sa table était ouverte à tous ; elle écartait de son mieux les formes empesées du cérémonial excessif qu'on avait reproché aux salons de Mrs. Washington et de Mrs. Adams, ses devancières, rendant immédiatement toutes les visites, inaugurant les réunions de femmes qui sont restées à la mode en Amérique. Ses loteries, où chaque invitée recevait un cadeau, faisaient fureur; ses dîners étaient renommés pour leur abondance à la mode virginienne.

Toujours levée d« bonne heure, elle surveillait de près sa maison, s'assurant que rien n'était négligé par ses serviteurs nègres; la plupart d'entre eux, étroitement unis à la famille dont ils croyaient faire partie, l'appelaient encore Miss DoUy.

L'hospitalité qu'elle exerçait si largement réchauffait pour ainsi dire la Maison blanche; son mari, accablé par les affaires, trouvait la distraction indispensable dans un cercle d'amis qu'elle savait bien choisir et il disait souvent qu'aucune de ses fatigues, aucun de ses soucis n'avait jamais tenu contre une visite au petit salon de sa femme, où l'accueillaient un rire gai, des histoires intarissables. Très riche, Mrs. Madison ne faisait aucun

cas de l'argent; aussi les pauvres avaient-ils un culte pour elle. Ses devoirs sociaux si nombreux ne l'empêchaient pas de vaquer aux œuvres de charité, comme le prouvent encore les annales de l'asile des orphelins à Washington, où son nom est inscrit parmi ceux des premières directrices.

II. faut cependant indiquer les côtés faibles de cette charmeuse ; elle n'avait jamais aimé l'étude et lisait fort peu ; la secte dont elle sortait excluant de l'éducation les beaux-arts comme frivoles, elle n'avait acquis aucun talent; tout son prestige résidait dans des dons naturels, tact, bienveillance, politesse, cette politesse du cœur qui, comme le dit son historienne, une petite-nièce que l'on devine délicieuse, elle aussi, ne saurait être imitée par qui n'a pas ce grand don de la sympathie toujours prête à se répandre. Les sévères quakers eux-mêmes, qui lui avaient toujours reproché de faire trop de cas des plaisirs de ce monde, pardonnaient à son bon cœur. Elle aimait la toilette et la mode, elle était ambitieuse pour son mari, elle-même voulait être admirée, mais ses faiblesses et ses travers plaisaient presque autant que ses meilleures qualités. L'intervention de sa petite tabatière d'or, dans une discussion prête à s'envenimer, faisait plus d'effet que tous les raisonnements et tous les discours.

Elle avait cependant des ennemis comme en ont et en auront toujours toutes les individualités fortement tranchées; les parvenus de la veille critiquaient ce qu'ils appelaient ses airs d'aristocrate ; son extrême affabilité scandalisait les puritains, qui l'accusaient de manquer de franchise parce qu'elle ne savait rien dire de désagréable; les fédéraux lui faisaient un crime de ses préférences pour la France. Mais combien était plus grand le nombre de ses amis!

On raconte d'elle des choses charmantes. A ces époques de violentes divisions et de vives controverses elle sortait quelquefois de la chambre afin d'indiquer aux combattants qu'elle espérait bien, en revenant, trouver la paix rétablie. « J'aimerais encore mieux, déclarait-elle, me battre à coups de poing qu'à coups de langue. » Tout ce qu'elle possédait était aux autres : « Comment pouvezvous croire que je consentirais à porter rien de joli si vous ne partagiez avec moiî » disait-elle à sa sœur Anna en la comblant de présents. Elle adorait les enfants; lorsqu'elle était à Montpelier le bruit léger de ses hauts talons attirait sur son passage des essaims de petits nègres qui voulaient voir leur « chérie ».

Le 14 avril 1812, l'orage suspendu depuis longtemps éclata : un acte passa au Congrès décidant l'embargo sur les navires anglais, et le 18 juin

fut déclarée la guerre dont, pendant trois ans, les rigueurs se firent sentir, du Canada à la Nouvelle- Orléans. Dans les batailles navales, la République fut plus d'une fois victorieuse, mais sur terre Tennemi prit sa revanche. Vainqueur à Bladenburg, il marcha contre Washington qui fut bombardé et incendié. Les scènes d'horreur de la nuit du 24 août 1814 montrent trop quelle était la violence du sentiment britannique contre ce foyer de la démocratie Yankee, comme l'appelait l'amiral Cockburn en ordonnant de sang-froid sa destruction.

De l'avis de tous les historiens, l'incendie de Washington est injustifiable; c'était alors une ville ouverte, un grand village où s'élevaient çà et là quelque beaux bâtiments publics; point de forts, très peu de canons montés. L'attaquer, comme on le fît, est une honte. Rien ne resta debout. Les habitants affolés faillirent être noyés dans le Potomac en se précipitant sur un pont trop faible pour supporter le poids de ces fugitifs innombrables.

Le président était allé rejoindre le général Winder; sa femme se trouvait seule. A ceux qui lui demandèrent plus tard si elle avait eu peur, elle répondit simplement qu'elle n'avait eu peur que pour Madison et pour l'armée. Avec la plus grande présence d'esprit elle se mit à emballer les

papiers d'État, qui remplirent la seule voiture disponible. Elle n'hésita pas à laisser derrière elle tout ce qui représentait sa propriété personnelle et opéra le sauvetage à ses risques, ne s'éloignant que lorsque l'approche des officiers anglais qui venaient l'arrêter lui fut signalée. Un nègre fidèle et résolu lui offrit d'établir une traînée de poudre et de les faire sauter sur le seuil de la maison; elle arrêta son zèle, et pensa encore dans ce pressant péril à faire décrocher du mur un grand portrait du général Washington qui, sans elle, eût péri dans les flammes. Cinquante ans plus tard, la Maison blanche ayant été reconstruite, il y reprit sa place. Les vainqueurs, furieux de n'avoir pu s'emparer de la personne du Président ni de celle de sa femme, qu'ils voulaient, disaient-ils, montrer en Angleterre, mirent la Maison blanche au pillage avant de la réduire en cendres.

Le lendemain l'ouragan le plus terrible dont on ait conservé la mémoire éclata sur Washington, emportant, fracassant tout ce qu'avait épargné l'incendie. Il y eut de nombreuses victimes. Devant ce fléau inconnu qui fondait sur eux à l'improviste, une sorte de terreur superstitieuse s'empara des Anglais; ils évacuèrent la ville en ruines. Au milieu de toutes ces horreurs, Mrs. Madison réussit à rejoindre son mari.

Les hostilités se prolongèrent jusqu'au printemps de 1814, où commencèrent les négociations qui aboutirent en Europe au traité de Gand.

La nouvelle du rétablissement de la paix causa une grande joie aux États-Unis; ils avaient perdu dans la guerre 1683 navires et plus de 18000 hommes; sans parler d'une dette énorme et d un arrêt complet du commerce. Le seul avantage pour l'Amérique fut d'avoir fait reconnaître au monde la force de sa marine qui avait tenu tête à celle de l'Angleterre. En outre le conflit se terminait par la grande victoire que remporta le général Jackson dans l'intervalle écoulé entre la conclusion du traité et l'arrivée des dépêches qui en apportaient la nouvelle.

Cette sanglante bataille de la Nouvelle-Orléans fut fatale à deux mille Anglais, tués ou blessés; elle aboutit à une complète déroute qui dut tempérer singulièrement l'orgueil des vainqueurs et consoler les vaincus de leur humiliation.

Le président Madison resta au pouvoir jusqu'en 1^17, Mrs. Madison continuant toujours à exercer Taimable et généreuse hospitalité dont plus d'un voyageur français fut l'objet : Talleyrand, Volney, Chateaubriand, Joseph et Jérôme Bonaparte, pour ne parler que de ceux-là. Quand Madison prit sa retraite, elle transporta dans leur terre de Mont-

pelier les habitudes qui avaient fait sa popularité à Washington. Elle s'accommoda de la campagne comme si elle n'eût jamais connu ce qu'il y a de plus brillant dans l'existence des villes. Auprès de son mari elle se serait trouvée heureuse partout. Le contraste extérieur était grand entre ces époux si unis : Madison, silencieux et froid en apparence, avec beaucoup d'esprit à l'occasion, et toujours le jugement le plus sûr, une dignité imperturbable; homme d'état de rare valeur, honnête homme avant tout. U n'avait point sacrifié à la mode et s'en tenait encore à l'habit de drap noir tout simple, à la culotte courte, aux cheveux poudrés, noués derrière la tête en une petite queue. Jamais sa femme ne permit à personne de le coiffer; elle se chargeait de ce soin elle-même, toujours jeune, à quarante-cinq ans, auprès de ce petit vieillard qu'elle entourait de tendresse et de soins.

Madison avait la passion de l'agriculture ; il s'y livra tout à son aise dans cette grande plantation où, pour sa part, Mrs. Madison s'intéressait activement au bien-être des travailleurs nègres. Son vieil ami, le général Lafayette, quand il lui rendit visite en 1825, aimait à l'accompagner de case en case. Il parlait volontiers par la suite d'une certaine Granny Milly, âgée de cent quatre ans, qui vivait, retirée, à ne rien faire, avec sa fille et ses petites-

filles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans. Le général n'allait jamais les voir sans rapporter un œuf ou un bouquet offert par ces noires antiquités humaines.

Des contemporains nous ont laissé la description de Montpelier, situé sur une jolie pente de terrain d'où Ton découvrait les routes sans cesse sillonnées de voitures qui se dirigeaient vers cette demeure aux portes toujours grandes ouvertes. Aucune souveraine n'eut de cour plus empressée que « la reine Dolly ». La maison, avec son lai^e portique soutenu par des colonnes, était entourée de vastes dépendances cachées derrière de beaux arbres, pins, peupliers et saules; le jardin, en forme de fer à cheval, admirablement entretenu par un jardinier français. On y voyait, au milieu des roses et des pensées qui couvraient les terrasses, certains lys envoyés de France par Lafayette, qui se faisait un plaisir de procurer des graines à ses amis. Parfois il mettait peut-être dans ses dons un peu de malice, car le chardon arriva de la même source, contenu dans un petit paquet qui portait la suscription, a très rare ». — Le hall^ avec son parquet poli comme un miroir, était rempli de grands portraits parmi lesquels figuraient Louis XIV et Napoléon. Le cabinet de Mr. Madison avait été meublé de débris venus des Tuileries après la Révolution. Il y passait beaucoup de temps à

écrire. Une autre salle était fastueusement garnie de bustes et de statues.

Dans son appartement particulier, Mrs. Madison douairière, verte encore à quatre-vingt-quinze ans, tenait ses états, partagée entre son tricot et la lecture de la Bible. Aux murs du salon, riant et coquet d'ailleurs, se déroulait, encadrée, la déclaration de l'Indépendance . Un escalier de chêne sculpté conduisait aux chambres à coucher et à une magnifique bibliothèque formée par deux générations de Madison. Rien ne manquait aux plaisirs de l'esprit ni au confort matériel.

Dolly passa encore là d'heureux jours, malgré le souci que lui causait son fils unique, Payne Todd, un prodigue dont les excentricités la firent beaucoup souffrir; on le voit par les lettres qu'elle lui écrit, si débordantes qu'elles soient d'indulgence toujours prête à pardonner. Mais elle dissimulait son chagrin, profond et constant, pour l'amour de son entourage, la vénérable belle-mère qui, presque centenaire, disait d'elle : « Je dois tout à Dolly; elle est devenue ma mère maintenant, j> — et surtout l'époux bien-aimé, dont les forces déclinaient à vue d'œil, quoi qu'elle fît pour le retenir en ce monde.

Il n'y eut pas de vieillesse plus heureuse que celle de l'ex-président Madison, absorbé qu'il était, comme un sage, par l'amour de la nature

et le goût de la terre, entouré de livres, d'amis fidèles, parmi lesquels le meilleur de tous, Jefferson, son voisin de campagne. Il ne pouvait plus assister aux dîners de quatre-vingt-dix couverts, sauf de loin, derrière la porte ouverte de sa chambre; mais il se mêlait encore aux conversations, il prenait du monde ce qui l'amusait, sans obligation et sans fatigue; tout cela grâce à l'ingénieuse tendresse de la femme éternellement belle qui était la joie de ses yeux. Elle ne commença de vieillir que lorsque la mort de celle qu'elle appelait si tendrement sa fille-sœur^ l'aimable Anna Cutts, lui eut porté un coup terrible.

Ensuite les deuils se multiplièrent. A quatrevingt-cinq ans (1836), James Madison quitta ce monde avec sérénité, en pleine possession de sa belle intelligence, regretté de tous ceux qui avaient eu l'occasion de l'approcher, grands et petits. On dit qu'auprès de sa tombe, le jour des funérailles, les cent nègres de la plantation déchiraient l'air de leurs cris de douleur! Seule, la veuve, si désolée qu'elle fût, demeurait calme en apparence. Madison l'avait établie son exécutrice testamentaire, remettant entre ses mains les travaux importants d'histoire contemporaine , qui l'avaient si longtemps absorbé. Elle fut à la hauteur de sa tâche, s'en acquitta scrupulement, répondit de sa main aux innombrables lettres de sympathie qui pleuvaient

chez elle et, quand tout fut accompli, tomba dangereusement malade, comme si la volonté seule l'eût tenue debout jusque-là.

Elle vécut cependant de longues années encore, sa constitution de fer résistant aux plus violentes secousses.

De grands honneurs vinrent la chercher : l'État s'était rendu acquéreur du manuscrit de James Madison : Les débats de la Convention, qui représentaient une œuvre nationale; et le Congrès accorda à sa veuve un, privilège sans précédent qui ne fut renouvelé pour aucune femme, c'est-à-dire un siège au Sénat et à la Chambre des députés, distinction tout honorifique et de pure courtoisie, cela va sans dire.

Les souvenirs du bonheur passé qui l'enveloppaient de tristesse à Montpelier la décidèrent à revenir l'hiver habiter Washington, en compagnie d'une de ses nièces. Entourée d'hommages autant que jamais, elle continua de recevoir comme autrefois; le 1" janvier et le 4 juillet, par exemple, il y avait dans ses salons une foule de visiteurs aussi nombreuse que celle qui se pressait chez le Président de la République.

Ces habitudes d'hospitalité dispendieuse et surtout les folies de son fils, incorrigible jusqu'au bout, l'obligèrent dans sa vieillesse à vendre Montpelier, et elle mourut presque ruinée. L'une de

ses dernières paroles est en contradiction apparente avec sa vie, car elle indique un détachement profond des choses de ce monde : « Il n'y a rien ici-bas qui mérite qu'on s'en soucie ».

DoUy Madison s'éteignit à quatre-vingt-trois ans, l'esprit encore tout plein de son fils, qu'elle avait excusé, défendu, adoré, malgré ses torts : « Mon pauvre enfant! » murmurait-elle.

Dans un pays comme la France, où la conversation est un art naturel porté au plus haut degré de perfection par les femmes, dans le pays des salons, si nombreux au xvm® siècle, et qui ont encore, quoi qu'on en dise, quelques succursales au XIX®, dans le pays des Sévigné et des La Fayette, des Du Deffand et des Lespinasse, on aura peine à comprendre le succès qu'obtint à Boston, il y a un demi-siècle, l'enseignement très particulier d'une Margaret FuUer. Mais ses fameuses conversations furent le commencement de tous les clubs de femmes qui couvrent aujour-

1. Memoirs of Margaret Fuller Ossoli, by J. W. Emerson, W. H. Chantiing and J» F. Clarke; 1 vol.

Works of Margaret Fuller, 4 vol.

Famous Women: Margaret Fuller (Marchesa Ossoli), by Julia Ward Howe; 1 vol., Boston.

d'hui rAmérique et qui contribuent pour une grande part à son développement intellectuel; on en retrouve Finfluence toujours vivante dans la culture bostonienne, supérieure à celle des autres villes des États-Unis. Enfin, la raison que donna Miss FuUer pour créer un nouveau genre de cours dédiés à l'échange des idées et à Tencouragement de l'effort mutuel, cette raison, dis-je, puissante et universelle, mérite d'être prise en considération chez nous comme ailleurs, l'esprit français, s'il est le plus vif et le plus agile, étant aussi l'un des plus prompts à se gaspiller en futilités. Bien causer n'est pas tout; peut-être faut-il causer quelquefois de choses qui en valent la peine.

c( Les femmes, dit Margaret FuUer, en commençant sa première leçon, les femmes apprennent maintenant dans les écoles tout ce qu'apprennent les hommes. (Il s'agit, bien entendu, des Américaines, mais elles ont ou elles auront en Europe des imitatrices.) La différence est cependant celleci : de très bonne heure les hommes sont appelés à reproduire ce qui leur a été enseigné. Leurs exercices universitaires, leurs devoirs politiques, les premiers actes de leur vie dans toutes les directions, les obligent à se servir du bagage de savoir qu'ils possèdent. La plupart des femmes, au contraire, l'acquièrent sans essayer seulement d'en tirer parti, sauf pour briller. Et c'est afin de

suppléer à un si grand défaut que j'ai formé le plan de ces conversations. »

Son but était de passer en revue les divers départements de Tintelligence, de la science et de la réflexion, de les placer dans la relation voulue les uns avec les autres, de systématiser la pensée en lui donnant une précision, une clarté qui manquent généralement à notre sexe. Et pourquoi lui manquent-elles? Parce que nous avons trop peu d'occasions de classer et d'expérimenter ce que nous avons appris. Entrevoyant les problèmes de Tavenir, Margaret FuUer espérait arriver à jeter quelque lumière sur cette importante question : ' « Quelle est la tâche de la femme en ce monde et comment Taccomplira-t-elle? »

Il peut être intéressant de montrer à un groupe de femmes françaises, qui sans doute se demandent quelquefois la même chose, jusqu'à quel point réussit dans sa tentative cette personne distinguée entre toutes, évidemment animée des plus généreuses intentions et mieux armée qu'une autre pour les conduire à bonne fin.

Voyons d'abord ce qu'était Margaret FuUer.

Elle a eu d'éminents biographes, entre autres Emerson, le génie le plus complet qu'ait produit l'Amérique, Freeman Clarke, Henry Channing, et la grande directrice actuelle du mouvement féministe, Mrs. Julia Ward Howe, qui, sous

iOO Femmes d^âmëriquë

beaucoup de rapports, a continué son œuvre; mais, c'est surtout dans sa correspondance et quelques fragments de Mémoires, qu'on la trouve avec ses qualités et ses défauts. Nous devons, d'ailleurs, en parlant d'elle, tenir compte de l'enthousiasme immodéré de ses amis et de l'espèce de fascination qu'elle paraît avoir exercée sur tous ceux qui l'approchèrent, ce qui, par parenthèse, est en contradiction avec le préjugé courant sur les laides et sur les bas-bleus.

Voici, sans trop de commentaires, les faits principaux de sa curieuse histoire.

Sarah Margaret FuUer naquit à New Cambridge, près de Boston, le 23 mai 1810. Son père était avocat et fils de clergyman. Sorti de l'université de Harvard, où se sont formés tant d'hommes célèbres, il élevait ses enfants avec une sévérité toute puritaine, exigeant de leurs jeunes cerveaux plus qu'ils ne pouvaient donner. Margaret ellemême l'a rappelé avec une certaine amertume dans l'autobiographie intitulée Marianna. Les leçons dont l'accablait ce terrible père remplissaient toutes les heures du jour et portaient sur des sujets bien au-dessus de son âge. A six ou sept

MARGARET FULLEfl. ■' .: '^ \ ,^6i\

ans il^ lui demandait de raisonner juste, de s'exprimer nettement, d'avoir des certitudes sans mélange de réserves ni de suppositions. C'était la vouer d'avance à une sorte d'assurance quasi dogmatique qui lui a été souvent reprochée. Mais, tout en acceptant avec soumission le contrôle très absolu de son père et des autorités dont il lui imposait la loi, tout en recherchant même les conseils et les renseignements, Margaret gardait une fîère indépendance, profondément enfouie sous des habitudes de soumission. Cette vie cachée, cette vie intérieure, qui échappait à toute tyrannie, était dès son enfance et resta jusqu'au bout sa véritable vie. La santé du petit prodige se ressentit, en revanche, du régime qu'on l'obligeait à suivre. Mr. Fuller lui faisait réciter les leçons apprises quand il en avait fini avec son propre travail, parfois très tard dans la soirée. Jusque-là, le cerveau de l'enfant était tendu à l'excès; il s'ensuivait des cauchemars, des hallucinations et jusqu'à des accès de somnambulisme. Comment une mère vigilante n'intervenait-elle pas pour réclamer, dans l'intérêt de sa fille, trop jeune encore, des heures de récréation et une dose suffisante de sommeil?.. Mrs. Fuller devait avoir pourtant de l'influence sur son mari, à en juger par le charmant portrait que Margaret a fait d'elle : « C'était une de ces natures de fleur qui d'aven-

:Ap2^ : ' : ■ , . ' • • .FEMMES D'AMÉRIQUE

ture s'épanouissent auprès des chemins les plus âpres et les plus poudreux de la vie, unis par une même loi au ciel bleu, à la fraîche rosée, aux oiseaux chanteurs ».

Auprès de son père, Margaret apprit d'abord à mépriser tout ce qui est bas ou seulement trivial en fait d'actes et de jugements, à ne se contenter de rien qui fût superficiel, à fuir toute frivolité. Dans cette maison austère régnaient l'ordre et l'économie, deux traits caractéristiques des premières colonies de la Nouvelle- Angleterre ; on n'y voyait aucun luxe, aucun ornement superflu.

Sans bien s'en rendre compte, l'imagination vive de Margaret aspirait à un élément de grâce et d'élégance qui manquait absolument autour d'ellt.

Le latin qui, toute petite, l'avait initiée aux vertus romaines, lui révéla aussi la beauté : le vide dont elle souflrait fut comblé aussitôt qu'eurent été mis entre ses mains Virgile et Horace. L'étude cessa de lui paraître un eflbrt pénible, le goût de la lecture devint passion chez elle. A huit ans, la bibliothèque de son père lui était ouverte. Elle s'éprenait successivement de Shakespeare, de Cervantes et de Molière, qu'elle ne cessa jamais d'aimer tous à la fois. Roméo et Juliette furent cause de son premier péché de rébellion. Elle continua de lire le drame dont ils sont les héros sous les yeux mêmes de Mr. FuUer, un dimanche,

jour exclusivement réservé à de pieuses lectures, et aucune morale, aucune punition ne put lui arracher le moindre aveu de repentir.

Margaret devait payer cher les joies infinies qu'elle trouvait dans ses livres de choix : comparant les personnages créés par le génie aux simples mortels qui Fentouraient, elle prit ces derniers en dédain et se sentit parmi eux étrangement malheureuse. C'était surtout à l'église qu'elle promenait un regard critique sur les gens : elle y cherchait en vain des figures romaines ou shakespeariennes. « Un jour, raconte-t-elle, un jour que mes yeux parcouraient les groupes avec cette impression habituelle de mécontentement, ils s'arrêtèrent sur un délicieux visage qu'à première vue je crus reconnaître. Oui, j'étais sûre de l'avoir rencontré déjà et de l'attendre depuis longtemps, mais il se trouva que c'était une apparition étrangère au pays, une dame anglaise que le hasard amenait pour quelques mois dans nos environs. »

Ces quelques mois pendant lesquels Margaret eut l'occasion de voir très souvent la belle dame, furent pour elle une période enchantée. Elle passait des heures d'extase à la regarder peindre, à l'entendre jouer de la harpe. Cette personne accomplie l'emmenait dans ses promenades : « Comme un bon génie tutélaire, elle me conduisait à travers champs, à travers bois, et chaque arbre,

chaque oiseau semblait me féliciter, me dire ce que je sentais si bien : « Elle est le premier ange de ta vie ! »

Mais ceci encore il fallut le payer, car tout se paye en ce monde. Quels regrets, quand la radieuse apparition s*évanouit!

« La mélancolie m'enveloppa d'une atmosphère, comme l'avait fait auparavant la joie. Vraiment, une souffrance si cruelle était hors du cours naturel des choses. Ceux qui sont tout de bon enfants ne peuvent aimer ainsi ni souffrir à ce point. »

Les parents comprirent enfin. Ils jugèrent que l'isolement ne valait rien pour Margaret, qu'il fallait la mettre en rapport avec des petites filles de son âge. L'idée d'être envoyée en pension lui déplut fort; elle n'avait jamais trouvé de plaisir dans la société de celles qu'on appelait bien à tort ses pareilles, car nulle d'entre elles n'avait mené la même vie studieuse et pensive, presque dès le berceau. Une sorte d'isolement résultait de sa supériorité, supériorité très réelle, mais qu'elle s'exagérait encore. Une fois arrivée dans l'excellent pensionnat de Groton (Massachusetts), elle la fit sentir désagréablement à ses compagnes, non pas seulement en classe, mais en récréation et à toute heure.

Ce fut à Groton cependant que se forma son

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caractère. Il fallut pour cela une aventure presque tragique.

La diablerie avait fini par l'emporter sur la pose chez Margaret, qu'excitait peu à peu le contact, nouveau pour elle, de la jeunesse et de la gaîté. Pleine d'imagination, elle inventait mille tours quelquefois assez méchants, mais toujours drôles. On l'avait proclamée amusante et, sûre de briller, elle se livra de plus en plus à ses fantaisies, prenant d'emblée le rôle de meneuse. Entre autres dons, Margaret possédait celui du théâtre. Les élèves jouaient volontiers la comédie et, en ces occasions, le succès de MissFuller était tel qu'elle en éprouvait un véritable triomphe d'orgueil. Cet orgueil devait dégénérer en humiliation profonde.

S'étant aperçue que le rouge dont les actrices avaient la permission d'user en scène l'embellissait beaucoup, Margaret continua de se farder quotidiennement dans l'intervalle des représentations. On le remarqua et on se moqua d'elle de la façon suivante : toutes ses compagnes, les sous-maîtresses aussi, parurent un beau matin à table avec les mêmes taches roses sur les joues. Des rires étouffés, auxquels se mêlèrent ceux des domestiques, l'avertirent qu'elle était l'objet d'une mauvaise plaisanterie. Ce qui se passa dans cette âme altière serait indescriptible. Elle avait été durement élevée, mais toujours prise au sérieux. L'or-

gueil-la soutint cependant jusqu'à la fin du repas; elle mangea sans rien trahir de ce qu'elle éprouvait. Après quoi elle alla s'enfermer dans sa chambre, et y eut une si violente attaque de nerfs qu'on l'entendit et qu'on lui porta secours. Mais ni excuses ni prières ne purent apaiser la rancune tenace de Margaret ; elle se mit à haïr avec fureur, croyant désormais à la perfidie de tous.

Il ne lui fut pas difficile de se venger. Ses compagnes, trompées par son calme apparent, par les avances qu'elle leur faisait, causaient franchement avec elle, lui confiaient leurs petits secrets, autant d'armes dont elle usait pour semer la discorde, répétant tout ce qu'il eût été charitable de garder pour elle, brouillant celles qu'elle aurait dû réconcilier, multipliant, aggravant avec une satisfaction maligne les pires malentendus. L'auteur de Marianna l'a confessé : à la suite de ses machinations il ne resta plus debout dans ce petit peuple de jeunes filles une seule amitié sincère. Les directrices du pensionnat durent intervenir à la fin, cet état de choses étant devenu intolérable.

Margaret comparut devant une espèce de tribunal, en présence de toute l'école assemblée. Elle fut accusée de calomnie et de mensonge.

Hélas ! il n'y eut que trop de preuves contre elle ! D'abord ell^ se défendit avec une présence d'esprit et une facilité d'élocution tout à fait remarquables,

puis, accablée par Tévidence, elle eut un mouvement de désespoir. On la vit tout à coup se précipiter par terre et se frapper la tête contre la grille en fer de la cheminée avec une telle force qu'on la crut morte. Longtemps elle resta sans connaissance, ensuite un état alarmant se déclara chez elle. Margaret refusait de manger, refusait de prononcer un mot, abîmée dans une sorte de stupeur. La révolution qui s'était produite en son âme avait effacé jusqu'à la moindre trace de ressentiment; elle ne voyait plus que ses propres fautes, qui lui apparaissaient comme un crime irrémissible. La pitié affectueuse que lui témoignaient ses compagnes affligées ne semblait pas la toucher, les exhortations des maîtresses étaient également superflues. L'une d'elles cependant réussit à la détourner de la contemplation stérile et désolée d'elle-même en lui racontant sa propre histoire, toute une vie de chagrin et de sacrifice. Cet épanchement volontaire eut raison des résistances angoissées de Margaret.

« Elle revint à la vie, dit-elle, en parlant de son héroïne, qui est elle-même, elle y revint, mais comme ferait quelqu'un qui a vraiment traversé la vallée de la mort. Son cœur de pierre était brisé, le feu ardent de sa volonté était éteint. Aussitôt que les forces lui furent revenues, elle réunit ses compagnes et leur parla ainsi : « J'avais mérité

de mourir, mais un acte de généreuse confiance m'a ramenée à la vie. Je resterai digne du passé, je ne trahirai plus, je n'aurai plus de rancune. Pouvez-vous me pardonner? » Tout se termina par des larmes et des embrassements, chacune des offensées d'autrefois rivalisant de tendresse envers celle qui s'humiliait volontairement, et, détail qui mérite d'être enregistré, car il témoigne chez ces jeunes filles d'un remarquable sentiment de l'honneur, jamais cette triste histoire ne franchit les murs du pensionnat jusqu'au jour où il plut à celle qui en avait été le principal personnage de la révéler. Elle le fît pour rendre publique une expérience dont pourraient profîter, pensait-elle, d'autres âmes féminines. Et il faut admirer ici les beaux côtés, en somme, de l'éducation puritaine qui, sans empêcher toujours la chute, produit le sentiment profond de la déchéance suivi des éclatantes réparations.

Qui sait si Margaret FuUer ne faisait pas un retour lointain sur elle-même, lorsque, aux plus beaux jours de sa célébrité, elle passait de ses conversations esthétiques et savantes avec l'élite de la société bostonienne aux deux conférences tout évangéliques devant les détenues des prisons de Sing-Sing et de Blackwell's Island, et qu'elle disait à ces réprouvées : « Employez sans impatience l'occasion qui vous est donnée de vous pré-

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parer à une vie meilleure quand vous recouvrerez la liberté... Surtout n'agissez jamais qu'avec sincérité; sans doute vous devez tenir à la bonne opinion de vos guides protecteurs, mais ne Tachetez pas au prix de la vérité. Tâchez d*être et non de paraître. Ne vous laissez point abattre, ne dites jamais : « Il est trop tard » . Ne craignez rien, même si bien souvent vous devez retomber; ne restez pas à terre, relevez-vous d'un coup et, une fois sur vos pieds, reprenez la lutte. Si la conscience réveillée vous torture cruellement, ayez le courage de le supporter. Dieu ne vous laissera pas souffrir plus qu'il n'est nécessaire pour mériter de recevoir sa grâce. Cultivez l'esprit de prière — non pas en vous agitant, en vous excitant, mais avec un désir profond de ce qui est vrai, pur et bon. »

Revenons à Margaret au lendemain de son heureuse faute, felix culpa.

Vers l'âge de quinze ans, nous la retrouvons à Cambridge, chez ses parents, plongée plus que jamais dans l'étude. Voici, tel qu'elle nous le trace, le programme de sa journée :

« Je me lève un peu avant cinq heures. Je fais une heure de promenade, puis je me mets au piano jusqu'à sept heures, l'heure du déjeuner. Ensuite, je lis du français, la Littérature de Sismoiidi. A neuf heures et demie, je vais étudier le

grec jusqu'à midi *. Je rentre faire de la musique jusqu'au dîner de deux heures, et quand la conversation est très intéressante, je reste une demiheure au dessert, bien que je sois rarement aussi prodigue de mon temps. Alors, quand je puis, j'accorde deux heures à l'italien, mais bien souvent interrompues! A six heures, je fais un tour à pied ou en voiture. Le soir, je joue du piano ou je chante une demi-heure. A onze heures, je me retire pour écrire un peu dans mon journal, »

Ces lignes sont tirées d'une lettre adressée le H juillet 1825 à son ancien professeur, la femme généreuse et bonne qui l'avait sauvée du désespoir et avec laquelle sa correspondance était active. Elle lui parlait de ses lectures : Épictète et Milton, Racine et M™° de Staël; elle l'entretenait d'une étude critique sur les premiers poètes italiens.

« Mon soutien bien-aimé en des heures douloureuses, lui écrit-elle, comment oublierais-je jamais qu'au traitement que vous m'avez appliqué dans cette crise de jeunesse, je dois la véritable vie, la vie de la vérité et de l'honneur? »

Déjà l'amitié était ardente à l'égal d'une passion dans cette âme si bien faite pour la comprendre.

i. Elle prenait ses leçons de grec dans une Private Grammar School, où l'instruction classique était donnée à la fois aux garçons et aux filles, ce qui ne se pratiquait pas encore en Amérique, comme aujourd'hui, dans les écoles publiques*

Margaret Fuller, comme le dit Henry Channing, qui Ta connue et appréciée mieux que personne, fut par excellence TAmie. « Je la vénérais, dit-il. Pour moi elle incarnait la sagesse, et la tendresse aussi. Dans les seules inflexions de sa voix, si riches et si variées, je reconnaissais un être à qui sont familières toutes les nuances du sentiment. Elle savait, sinon par expérience du moins par intuition, interpréter la vie intérieure de chacun... »

Margaret eut toujours le don de conduire ceux qui l'intéressaient à la confiance absolue. Ils s'ouvraient à elle sur toutes choses. C'était une action magnétique comparable à celle que possède un grand orateur et qui lui permet de tenir les foules dans sa main. Nous en croyons une de ses admiratrices, Mrs. Ward Howe : Elle possédait ce pouvoir, et n'ayant ni chaire ni tribune à sa disposition, le transportait dans les relations de tous les jours. Elle obtenait de son interlocuteur tout ce qu'il pouvait donner; mais, pour entrer en communication avec lui, il fallait avant tout qu'elle lui trouvât des signes de véritable noblesse. — Peu lui importait le génie, ajoute Mrs. Howe, Margaret voulait seulement que Ton aspirât comme elle-même à une vie supérieure : « Combien plus haut est Vesprù, la musique exhalée par la vie, que tout ce que nous pouvons

dire! » Le caractère est à ses yeux bien supérieur à Tintellect... La grandeur du but à atteindre lui eût rendu sympathique la médiocrité même; ce qu'elle méprisait par-dessus tout, c'était le vide, Fesprit mondain. Dans ce travail de recherche et de discernement, inséparable pour elle des nouvelles rencontres, elle blessa plus d'une personne susceptible, mais ceux qui avaient une fois traversé répreuve du premier accueil rendaient bientôt justice à sa bonté, qui n'eut jamais rien de banal.

Elle sut attirer et retenir les plus exigeants. Très souvent la liaison commençait par des travaux entrepris en commun. Nous la voyons se livrer à la métaphysique avec Miss Lydia Maria Francis, depuis Mrs. Child, célèbre dans le parti anti-esclavagiste. Margaret déclarait l'aimer pour sa manière de penser vive et originale, mais surtout pour son naturel, qualité rare en Amérique dès cette époque et qui ne nous frappe pas comme ayant été le trait caractéristique de Margaret ellemême.

Le futur docteur Hedge, alors étudiant à l'université de Harvard, a laissé un curieux portrait de Miss FuUer à treize ans : — Sa précocité était telle que tout le monde la croyait beaucoup plus âgée et qu'elle avait une place reconnue dans la société* Ni belle ni jolie, elle frappait cependant par une

physionomie animée; ses belles dents, son abondante chevelure brune, ses yeux vifs et surtout rattache élégante de sa tète, le port de son long cou flexible l'empêchaient de passer pour laide. Sa conversation était déjà très brillante avec un tour marqué à Fépigramme qui lui faisait des ennemis. Ce qui dominait en elle, c'était Tamour passionné du beau dans Fart et dans la nature.

Un autre ami de Margaret était Freeman Clarke, le futur pasteur de Téglise des Disciples à Boston. n existait entre eux une lointaine parenté qu'elle définissait en l'appelant son cousin au trente-septième degré. Margaret avait dix-neuf ans lorsqu'ils se rencontrèrent et, dit très modestement Freeman Clarke, « elle avait besoin de parler à quelqu'un de ses études, d'exprimer les idées qui commençaient à prendre une forme dans son esprit. Elle me donna cette attribution, et pour moi ce fut un don de Dieu, une influence sans pareille. »

Ils étudièrent ensemble l'allemand; en trois mois, Margaret s'appropria cette langue difficile, « prenant Gœthe pour guide dans les régions du vrai, du bien et du beau », mais ne se laissant jamais emporter sans réflexion par ce qui la ravissait le plus. « Elle remonte le courant du génie comme un cygne majestueux remonte celui des eaux, avec une jouissance redoublée par la résistance qu'elles lui opposent ». Image qui exprime

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bien runion merveilleuse d'exubérance et de jugement qui existait chez elle.

La période qui s'écoula de 1826 à 1833 fut pour elle celle des grands rêves. Elle s'intéressait passionnément à la vie et aux caractères, elle était curieuse de découvrir les éléments et les modes de pensée qui composent en moyenne l'esprit américain. L'efifet obtenu par la croisade oratoire contre l'esclavage lui faisait regretter de n'être pas un homme pour exercer son éloquence; faute de mieux, elle préparait des plans de tragédies historiques, elle lisait les philosophes allemands et, à travers tout, elle se berçait de l'espoir d'un voyagé en Europe où elle pourrait réunir les matériaux nécessaires à une biographie de Goethe.

Dès lors, son aspiration constante était vers « la culture is>, ce mot qui a conservé tant de prestige à Boston, la culture de l'intelligence et du caractère. Son dévouement absolu à ce but était vraiment religieux. On peut en croire là-dessus Freeman Clarke qui, d'ordinaire, fait certaines réserves quant à la religion proprement dite de Margaret. Les tendances de cette amie lui semblaient empreintes d'une intensité trop personnelle pour atteindre à l'abnégation absolue qu'exige le christianisme et elle avait à un trop haut degré, pour être chrétienne à son gré, le

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culte exagéré et orgueilleux des grandes individualités.

Très certainement, la foi pure et simple, telle que nous l'entendons, eût été difficile à un esprit critique, perpétuellement interrogateur comme rétait celui de Margaret; elle appartenait à FEglise unitaire qui laisse un champ illimité au libre examen, et elle profitait de cette liberté. Son Journal renferme cependant de belles et ardentes prières. En voici une : — « Père béni, anéantissez, sans leur laisser le temps de croître, tous mes vains désirs; conduisez-moi, par quelque chemin que ce soit, vers la vérité et vers la bonté; ne permettez pas que je passe d'une idole à une autre ; ne permettez à rien de bas de déformer un esprit peut-être mal meublé et en désordre, mais large et vivant... »

Après avoir entendu un sermon sur la nature de nos devoirs personnels et sociaux, elle écrit :

« Je commence à espérer que le temps et le travail pourront me donner la force de mépriser les parties vulgaires de la félicité humaine et de vivre comme il convient à une créature immortelle.

mon Père ! apprenez-moi à déraciner de mon cœur la fausse fierté et Tégoïsme, inspirez-moi une vertueuse énergie, aidez-moi à me perfectionner dans tous les talents qui peuvent servir au bien éternel d'autrui et de moi-même i

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Elle reconnaissait avec un certain effroi que l'orgueil était le plus fort de tous ses sentiments, que ses affections prenaient une forme unique, celle de l'admiration et de l'enthousiasme, sans qu'elle éprouvât le besoin de s'appuyer sur l'ami. La self consciousness, la conscience perpétuelle et vraiment excessive de soi, si essentiellement protestante et anglo-saxonne, l'obsédait. Éperdue devant ce problème dont elle-même était l'objet et dont elle n'avait jamais pu se détourner depuis son enfance, Margaret entreprenait de longues promenades, marchant vite jusqu'à la fatigue, fuyant le pire des tourments et résolue à se mettre « dans un état de prière ».

Pour les âmes de bonne volonté qui n'ambitionnent que de grandir leur domaine spirituel, le miracle demandé se produit toujours. Vers la fin d'une longue et froide journée d'automne, Margaret, chassée par le conflit déchaîné dans son âme, comme étaient chassées par le vent les feuilles mortes, arriva dans un endroit où les arbres se pressaient autour d'un petit étang aux eaux noirâtres. « Tout était sombre et silencieux; soudain le soleil déchira les nuages, il se répandit en douceur transparente. » Et avec cette clarté inattendue passa dans son âme un « rayon du vrai soleil » dont l'éclat ne la quitta plus. Elle était parvenue à résoudre le problème, elle comprenait

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à la fois la lutte où elle avait failli succomber et les illusions qui jusque-là rendaient la victoire impossible. « Je vis qu'il n'y a pas de moi^ que Tégoïsme est une folie, le résultat mauvais des circonstances, et que je n'avais souffert que pour avoir cru à la réalité du moi\ et que je n'avais qu'à vivre dans l'idée du tout pour que tout me fût donné. Cette vérité me vint et je la reçus sans hésiter; de sorte que je fus en un instant emportée vers Dieu... »

Dès lors elle accepta avec sérénité ce qui lui avait paru insupportable, elle accepta que le monde proprement dit ne lui rendît point justice.

Les railleries n'étaient pas, il faut l'avouer, ménagées à Margaret, et même un amour-propre moins aiguisé que ne l'était le sien aurait pu en souffrir. Il y a cinquante ans, les femmes géniales ne jouissaient pas en Amérique de la faveur qu'elles ont acquise depuis. On avait peur des savantes, on les renvoyait volontiers aux soins • exclusifs de la famille et du ménage. Tandis qu'un groupe d'admirateurs fervents se formait autour de celle qui devait devenir « la prophétesse du mouvement féministe », un grand nombre traitaient de ridicules les prétentions de Miss FuUer. Emerson lui-même, avec qui elle fut mise en rapport par une Anglaise éminente, Harriet

Martineau, nous fait entendre, dans le récit de leur première entrevue, que les légendes débitées sur son compte n'étaient pas sans quelque fondement. Il lui trouva un air de distinction, une toilette de bon goût, mais son esprit sarcastique, la façon qu'elle avait d'ouvrir et de fermer incessamment les paupières, les intonations nasales de sa voix, lui déplurent au point qu'il se dit : « Voilà une connaissance qui n'ira pas loin ».

Il se trompait. Margaret était bien résolue à conquérir l'amitié du penseur en qui s'incarne toute la grandeur morale et intellectuelle de l'Amérique. Abordant les idées générales, elle eut vite réussi à lui prouver que la satire n'était qu'un jeu de son talent qui avait d'autres cordes; et, sans jamais subir son charme autant qu'elle l'eût voulu, il lui rendit peu à peu pleine justice. Le temps augmenta l'estimé qu'il ressentait pour ce caractère, où, selon son expression, « l'on découvrait de plus en plus des facultés et des puissances, élevées comme autant de plates-formes ou de terrasses successives les unes au-dessus des autres ». Elle était vraiment digne de ce cercle d'amis qui font dire à Emerson : « Tout ce qu'il y a d'art, de pensée, de dignité dans la Nouvelle-Angleterre semble se rattacher à elle. » Les femmes citées pour leur beauté et leur esprit, les savants, les artistes, les personnalités les plus

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distinguées se disputaient Thonneur de rapprocher, et partout — c'est encore Emerson qui parle, — on eût dit la reine de quelque cour d'amour portant la clef de toutes les confidences et décidant en dernier ressort toutes les questions.

Cette charge d'âmes n'était rien moins qu'une sinécure. Elle s'intéressait à chacun avec autant de dévouement que de clairvoyance, s'étant composé une grande famille d'amis envers lesquels elle se reconnaissait des devoirs, toujours admirablement remplis, sans rien négliger, ni rien confondre. Elle était le conseil, elle était le guide; jamais créature humaine n'exerça une plus haute influence sur d'autres vies.

Cependant, lorsqu'on 1833, Mr. FuUer manifesta le projet de prendre sa retraite à la campagne et de s'y livrer tout entier à l'éducation de ses plus jeunes enfants, Margaret n'opposa ni une plainte ni un regret apparent à des intentions si désolantes pour elle. Cambridge, la ville universitaire, avec ses cénacles académiques, sa société savante et choisie, son cercle de grands esprits plus nombreux alors qu'à aucune autre époque, était dou blement sa patrie. Elle y recevait un encens brûlé par l'élite intellectuelle de l'Amérique. Quitter de pareils amis devait être le plus grand des sacrifices. Elle n'hésita pourtant pas aie faire; il lui suffit d'emporter ses livres. Mr. FuUer s'occupait

de travaux historiques; elle devint son secrétaire zélé. Elle écrit gaiement à une amie : « C'est la première fois de ma vie que je n'ai personne à qui parler, j'entends de mes petites fantaisies personnelles. Eh bien, je supporte (;fjtte privation avec une singulière philosophie. Voulez-vous savoir comment je passe mon temps sans société ni exercices? Jusqu'à deux heures, quelquefois plus tard, je verse des idées dans la tête des petits FuUer! Il s'en perd beaucoup, mais les quelques gouttes qui restent réjouissent infiniment la vue de mon père. Puis je reçois mes lettres; c'est mon unique plaisir, selon l'idée que la plupart se font du plaisir. »

Elle en trouvait certainement un très grand dans l'accomplissement du devoir. A quatre petits élèves, ses frères et sœurs, Margaret enseignait trois langues, en même temps que l'histoire et la géographie. Elle avait en outre beaucoup de couture à faire; car, dans ces familles puritaines des premiers temps, toute la supériorité imaginable ne dispensait pas les femmes des travaux de leur sexe, quelque peu dédaignés aujourd'hui par beaucoup d'Américaines qui ne vont pas à la cheville de Margaret FuUer. Elle avait à soigner sa mère et sa grand'mère, presque toujours souffrantes. A ses propres études elle ne consacrait guère que trois soirées par semaine. L'excès de fatigue la

rendit malade si gravement, qu'on erut qu'elle allait mourir, et c'est alors que son père lui dit pour consoler ce qu'il croyait être ses derniers moments : « Ma chère enfant, j'ai pensé à vous toute la nuit, et n'ai pas pu découvrir que vous eussiez un seul défaut. Il y a en vous des imperfections comme chez tous les mortels, mais des défauts, non, je n'en vois aucun. »

Ces paroles lui restèrent comme un gage de tendresse quand, peu de temps après, le père qu'elle avait craint et vénéré tomba victime du choléra. Il laissait des affaires assez embarrassées ; il fallut que Margaret aidât à administrer une fortune très diminuée par de mauvais placements, qu'elle acceptât de nouvelles responsabilités. Concilier ce qu'elle devait aux autres et ce qu'elle croyait se devoir à elle-même fut dès lors sa grande préoccupation.

Le premier sacrifice que sa conscience exigea d'elle fut celui d'un voyage en Europe qu'elle préparait depuis deux ans et qu'elle trouvait l'occasion de faire dans des conditions exceptionnelles en compagnie de Miss Martineau, qui lui eût ouvert le monde littéraire et politique. Sa mère la suppliait de partir, mais elle jugea qu'elle lui devait ses soins et qu'elle aurait tort de toucher à la réserve d'argent nécessaire pour achever l'éducation des enfants.

Le sourire aux lèvres, elle resta, heureuse de sentir qu'à deux reprises elle avait oublié ses propres intérêts pour l'amour des siens et trouvant la seule consolation possible à la mort de son père dans le sentiment qu'elle avait agi comme il l'eût souhaité. Si l'on considère l'importance que Margaret attachait à la culture personnelle, au perpétuel développement de toutes ses facultés^ on appréciera mieux la portée d'un acte d'abnégation si simplement accompli. Mais, au fond, elle sentait que les plus intéressants voyages et la fréquentation de toutes les lumières de l'Europe ne lui eussent rien donné qui valût les leçons de désintéressement et d'empire sur elle-même qu'elle tirait de l'adversité.

Vers 1840, se produisit, au cœur de la Nouvelle- Angleterre l'éclosion d'une renaissance d'espèce particulière dont la durée fut de quarante-cinq ans et qui laissera des traces dans les actes et dans les œuvres des générations futures. On peut considérer lé transcendantalisme comme une réaction contre l'étroitesse puritaine à peine modifiée par la philosophie du xvin** siècle, et sur laquelle s'était greffée l'âpre poursuite des intérêts matériels telle que la

pratiquèrent les premiers pionniers. Ce fut une revanche très aristocratique de Tldéal. Il y entra beaucoup d'éléments étrangers empruntés aux grandes époques de la Grèce et de lltalie, à Fâge glorieux d'Elisabeth en Angleterre, à la pensée philosophique allemande, et enfin au système de régénération sociale qu'on appelle en France le fouriérisme. L'école transcendantale se distinguait par l'exclusion de toute méthode et par l'absolue liberté de discussion ; elle se séparait avec quelque hauteur de la vie courante de ce monde, et préconisait d'abord la sympathie, les sentiments exaltés. Ses racines remontent dans la mère patrie à Carlyle ; mais Emerson fut le grand-prêtre pour ainsi dire du transcendantalisme américain. Retiré à Concord, un village des environs de Boston, il s'y entoura d'hommes éminents, qui, les uns isolés, les autres réunis en phalanstère, remuaient des idées, tout en travaillant de leurs mains pour la plupart. Ceux qui composaient la société communiste de Brook Farm allèrent dans ce double travail plus loin que les autres. Et de tous côtés des pèlerins se dirigeaient vers cette blanche lumière, l'esprit si universel d'Emerson, pour le consulter comme un oracle, pour se faire initier par lui à la vie intérieure, au monde caché de l'âme. Margaret FuUer devait avoir sa place dans cette renaissance spirituelle et elle l'eut en efîet. On la mit

à la tête de la Revue trimestrielle, le Dial, organe du transcendantalisme ; une caricature du temps la représente en Minerve traînant une charrette dlUuminés. Elle habitait alors Boston et y dirigeait, avec une autre femme distinguée, Elisabeth Peabody, la célèbre école de Bronson Alcott.

Nous l'avons quittée en 1836, au moment où un dévouement admirable à ses frères et sœurs allait la décider à vaincre son orgueil pour tirer quelque gain des talents qu'elle avait acquis sans autre but que celui de la « culture personnelle ». Elle commença par enseigner le latin et le français, puis ajouta à sa tâche. des cours d'allemand et d'italien, donnant encore dans l'intervalle deux ou trois leçons particulières, et consacrant une soirée par semaine au rôle de lectrice chez le grand prédicateur Channing, pour qui elle faisait des traductions de vive voix; tout cela en dépit de maux de tète nerveux qui lui rendaient étrangement pénible tout travail régulier. Le défaut de Margaret fut toujours de mépriser les limites du pouvoir cérébral et de la vigueur physique. Ces efforts excessifs détruisirent l'équilibre de sa santé ; mais elle prétendait vivre en si bonne intelligence avec la maladie qu'elle ne la redoutait que comme perte de temps. Et, en effet, des souffrances continuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper activement du Dial. Presque tous ses ouvrages y parurent, au

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moins en partie, son étude sur Goethe entre autres, rébauche de son livre principal : La femme au XIX® siècle^ et beaucoup d'articles de critique qu'on retrouve, avec des souvenirs de voyage intéressants, dans les volumes : Vart^ la littérature et le théâtre; — La vie du dehors et la vie du dedans; — Chez nous et à V étranger.

Quel que soit le mérite de ces pages écrites, elles ne donnent pas la mesure de ce que Margaret prodiguait de talent dans la pédagogie et dans la conversation. Ses élèves, à l'émulation desquelles, sans faiblesse et sans transactions d'aucune sorte, elle offrait toujours les exemples les plus hauts, s'occupant avant tout à développer le côté noble et robuste de leur nature, ses élèves de tout âge l'adoraient. Comme professeur elle a laissé des souvenirs impérissables à Boston et aussi à Providence, où, pendant deux ans, elle consentit à diriger la classe supérieure d'une école de filles. Mais c'était à Concord surtout qu'elle dépensait, sans compter, la matière de maints beaux livres dans des entretiens avec un groupe d'interlocuteurs dignes d'elle : Emerson, le docteur Ripley, Thoreau, Hawthorne, les Channing et bien d'autres.

Henry Channing, celui de ses amis qui a peutêtre été le plus près d'avoir de l'amour pour elle, nous la peint dans ses Souvenirs comme une Sibylle, apparaissant d'une façon rapide et inter-

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mittente au milieu de ces apôtres du nouveau qui trouvaient le monde trop étroit et trop mesquin pour eux et étaient allés en dehors de lui « affirmer à tout hasard la liberté de l'inspiration ». Il n'y avait pas de réunion sans elle, elle y apportait « la parole vivante ». Son attitude en ces circonstances était remarquable. Jamais elle ne se montra pressée de parler; on la voyait au contraire absorbée dans ce qui se disait autour d'elle, écoutant, observant; puis, le moment venu, elle résumait tout ce qui venait d'être dit; après quoi, elle développait ses propres vues, lentement d'abord, puis, comme emportée par une impulsion irrésistible ; lés images les plus heureuses se succédaient dans son discours, les lieux communs même prenaient de l'originalité en passant sur ses lèvres ; elle était l'éloquence en personne. Deux causeries sur l'éducation et sur la spontanéité ont été particulièrement citées parce qu'elles combattaient quelque peu les idées professées à Concord. Margaret attachait plus de prix que la plupart des transcendantalistes au bon sens et à la réflexion ; elle se méfiait de l'utopie.

« Mes espérances, nous dit-elle, mes espérances, quant au sort futur de notre race sur la planète où nous sommes, sont plus bornées que celles de la plupart de mes amis. J'accepte les limites de la nature humaine, et je crois qu'une des meilleures

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conditions de progrès est de s'y soumettre. Cependant, il est vrai que toute noble chimère, toute manifestation poétique prophétise à l'homme sa destinée essentielle. Si Thomme n'était pas plus confiant dans lavenir que les faits du moment ne Vautorisent à l'être, il resterait inerte, il n'avancerait pas. C'est à cause de cela que je sympathise avec ce qu'on appelle le parti transcendantal et que son but me paraît se rapprocher de la vérité. » Elle sentait d'ailleurs que ses amis étaient en opposition avec l'état social et politique, avec l'esprit et les besoins de leur pays.

« Rien n'a, depuis la Révolution, appelé l'Amérique à des sentiments très élevés; l'effet d'une prospérité continue est le même sur les nations que sur les individus : il laisse sans développement les plus nobles de nos facultés. La diffusion superficielle du savoir, à moins qu'on ne travaille sans relâche à en approfondir les sources, vulgarise plutôt qu'elle n'élève la pensée d'une nation. Les circonstances ont créé chez nous beaucoup de gens superficiels, irrévérents et plus pressés de bien vivre au point de vue matériel que de la vie mentale et morale. »

Ce jugement n'est-il pas conforme à l'idée que nous nous faisons en général des Américains?

Nous ne soupçonnons pas cependant à quel point les exagérations mêmes du transcendantalisme ont

contribué, comme s'y attendait Margaret, au progrès spirituel d'un pays neuf qui n'est pas encore entièrement formé, mais où la semence, tombée du vieux monde, lève aujourd'hui avec une richesse étonnante. Margaret avait raison de dire : « Combien ceux d'entre nous qui ont été pétris selon les méthodes européennes auraient à désapprendre et à laisser de côté s'ils voulaient agir ici ! » Les « illusions littéraires » qui enchantaient les disciples d'Emerson ne pouvaient suffire à la masse du peuple, mais l'exemple des êtres d'exception qui transportèrent à Concord, avec une conviction profonde et un parfait désintéressement, l'Angleterre classique, l'Allemagne des philosophes, l'Italie de la Renaissance, la France des réformes libérales et humanitaires, cet exemple inaccessible et pourtant salutaire fut comme un phare éblouissant qui fixa quand même les regards d'une foule pratique, exclusivement occupée de spéculations lucratives. Ce cri de Sursum corda! ne devait pas être perdu.

L'autorité qu'elle exerçait dans les conférences des transcendantalistes et l'influence qu'avait sa parole sur les jeunes élèves confiées à ses soins révélèrent à Margaret sa véritable voie. Puisque en causant elle obtenait de si bons résultats, n'était-il pas de son devoir d'aider d'autres femmes à exceller dans la conversation et à surmonter

d'abord « cette sorte de vanité qui se déguise en modestie, empêchant beaucoup d'entre elles de sortir des générdités vagues et des commérages oiseux »? En outre, la conversation lui procurait à elle-même des joies inflnies. « C'est, disait-elle, mon élément. J'ai besoin d'être appelée au dehors et jamais je ne pense seule sans imaginer un interlocuteur. Est-ce ma nature ou la force des circonstances, je n'en sais rien, mais c'est mon habitude... L'écriture, après tout, est chose morte. Oh! mes chers vieux Grecs qui parlaient tant^ non pour briller, mais pour apprendre, pour enseigner, pour dégager le cœur, pour éclaircir l'esprit! »

Elle imita les Grecs. Les fameuses conversations de Boston commencèrent le 6 novembre 1839 dans le salon de l'amie et coadjutrice de Margaret, une autre pédagogue émérite. Miss Peabody.

Le monde proprement dit, cela va sans dire, tourna en ridicule cette tentative, il s'égaya aux dépens de la Corinne yankee. Mais, si sensitive qu'elle fût, elle ne se laissa pas émouvoir, persuadée que les lacunes de l'éducation féminine ne pouvaient être comblées que par Tétude prolongée, l'échange des idées et le stimulant de l'effort mutuel.

Yingt-cinq femmes, appartenant à la meilleure société, répondirent à son appel. Margaret avait

choisi de parler sur la mythologie grecque. Les raisons qu'elle donna pour cela étaient les suivantes : ce sujet est absolument à part de toute question locale trop excitante ; il est sérieux, sans être solennel, riant aussi bien que profond, suffisamment large, puisqu'il donne l'expression complète d'une civilisation, et généralement connu, associé à toutes nos idées d'art.

Margaret ne voulait pas qu'on l'écoutât avec une attention passive, elle tenait à être interrogée et discutée. D'abord il fut assez difficile d'obtenir ce résultat : sur les vingt-cinq personnes présentes, dix seulement prenaient part à la conversation; mais, ensuite, les autres s'armèrent de courage, on aborda un terrain commun de tolérance où Miss FuUer présidait avec une adresse charmante, faisant valoir les autres, sans chercher, quant à elle, à produire de l'effet, quoique son enthousiasme si intelligent, l'incomparable éclat de sa parole prissent d'assaut tous les esprits et tous les cœurs.

Son succès fut tel qu'il lui fallut recommencer Tannée suivante une nouvelle série de conférences; cette fois, elle traita des beaux-arts, les présentant comme un dédommagement à l'inévitable prose de la vie. Les beautés que la vie ne révèle pas peuvent, en guise de compensation, disait-elle, s'exprimer soit sous forme de musique

OU de poésie, soit au moyen de la peinture ou de la statuaire; mais la recherche du beau ne doit jamais outrepasser la limite de nos devoirs personnels et sociaux, car alors cette poursuite du plaisir esthétique nous empêcherait d'atteindre à la suprême beauté. Une vie vraiment poétique n'est pas une vie de dilettante.

Et à cette question : « Qu'est-ce que la vie? » Margaret répondit, après avoir laissé se produire beaucoup de points de vue différents : « La vie éternellement aimante et créatrice, c'est Dieu; or dans la nature humaine, il y a un pouvoir analogue d'amour et de création par l'exercice duquel nous ajoutons constamment à la somme totale de l'existence, devenant en quelque façon semblables à Dieu, à mesure que nous laissons derrière nous l'ignorance et le péché pour nous appliquer mieux à donner, aussi bien qu'à recevoir, le bonheur. »

Pendant six ans, du mois de novembre au mois d'avril, Margaret FuUer continua ainsi à diriger des conversations sur la morale, l'idéal, la famille, l'église, la société, la littérature, l'éducation, etc., en appuyant toujours sur l'influence de la femme. Pendant la belle saison, elle prenait quelquefois un repos bien gagné. De jolies impressions intitulées Un été sur les lacs le prouvent et, en les lisant, on ressent une sorte de soulagement, tant

il semble que ses forces, affaiblies déjà, eussent besoin de se retremper.

En 1844, elle prit congé, à regret, de l'auditoire qui n'avait pas cessé de lui être fidèle et chez lequel son enseignement avait jeté le germe de ce qui assure la grande supériorité des Bostoniennes de nos jours, le goût de la conversation sérieuse et générale, l'art d'écouter, la logique, la facilité d'élocution, l'habitude de discuter sans passion et sans aigreur. Loin de s'enorgueillir du bien qu'elle avait accompli, elle se réjouissait pour son propre compte du résultat de ces longues relations avec des esprits si nombreux, si divers. Ce fut alors qu'elle écrivit dans son journal : « Oui, la vie est vraiment digne d'être vécue! »

Cu qui l'enleva aux Conversations fut une offre avantageuse que lui faisait Horace Greeley, alors directeur de la New York Tribune.

Il s'agissait d'aborder un plus grand théâtre où ses idées auraient un tout autre retentissement qu'à Boston, et elle espérait enfin trouver le temps nécessaire pour achever un livre, ce que ses devoirs scrupuleusement remplis envers une nombreuse famille ne lui avaient pas permis jusquelà. Margaret FuUer avait dépassé la trentaine, ses frères étaient entrés dans des carrières de leur goût, sa jeune sœur avait épousé l'un des Channing, sa mère pouvait partager son temps entre

plusieurs enfants heureux de la recevoir; ellemême trouvait à New- York une cordiale hospitalité chez les Greeley; Margaret pensait donc avoir acquis le droit de participer plus qu'elle ne Tavait fait encore à la vie publique.

Le changement d'atmosphère dut lui être bon ; elle trouva cependant difficile de soumettre son esprit indépendant aux obligations quotidiennes du journalisme; mais New-York, plus cosmopolite que Boston, fut pour elle comme un avant-goût de l'Europe. Elle s'y fit de nombreux amis, quoique ceux qui ne la voyaient qu'à distance fussent trop prompts à la traiter de bas-bleu ridicule, et que dans le monde elle continuât d'éprouver cette impression d'isolement ressentie dès son enfance. Sa correspondance avec ses frères nous la montre préoccupée toujours de sa mère qui était restée dans la Nouvelle-Angleterre. Au cours d'une de ses lettres, très doucement d'ailleurs, elle reproche à son frère Richard de ne pas tenir compte d'une fantaisie de jardinage manifestée par Mrs. FuUer. « Je sais bien que vous faites tout ce que vous pensez qu'elle peut attendre d'un bon fils, je sais que vous ne négligez jamais aucun devoir positif, j'ai peur cependant que vous ne témoigniez pas assez de sympathie pour ses goûts... N'oubliez pas que les moindres attentions ont leur importance et que ce n'est pas en servant ceux que nous aimons

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à notre manière, mais à la leur, que nous pouvons réellement leur être agréable...»

La personne qui pensait d'une façon si parfaitement féminine à tous les petits détails susceptibles d'embellir l'intimité, provoquait au moment même de véhémentes critiques par la publication d'un ouvrage qui fît autant de bruit en Angleterre qu'en Amérique : La femme au xix* siècle. L'une des premières elle avait osé réclamer pour son sexe la liberté individuelle et la justice légale qui sont accordées aux hommes : » L'homme et la femme, ajoutait-elle, sont les deux moitiés d'une même pensée... Je crois que le développement de l'un ne peut être effectué sans celui de l'autre. »

Ce qui l'intéresse, ce ne sont pas des droits quelconques pour la femme en particulier, mais les progrès de l'humanité en général par le triomphe de la justice, la suppression des préjugés, de la vanité, de l'égoïsme, seule conquête précieuse et nécessaire. La femme ne demande pas à agir et à dominer en tant que femme, elle veut se développer en tant que nature, apprendre à discerner entant qu'intelligence, vivre libre et sans entraves en tant qu'âme.

Margaret voudrait voir toutes les voies ouvertes à la femme comme à l'homme; mais elle compte sur le sentiment de la mesure, si frappant chez

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elle-même et qu'un peu gratuitement peut-être elle accorde à toutes ses sœurs, pour ne pas donner dans des revendications trop bruyantes :

« Toujours Fâme vous dit à toutes : « Chérissez € vos plus belles espérances comme une foi et « conformez-y vos actes ; ce sera le moyen effectif « d'amener leur réalisation. »

Des éléments les meilleurs de la nature humaine, de la grandeur, de la gloire finales assurées à notre commune destinée, Mai^aret ne douta jamais ni pour les hommes ni pour les femmes, qu'elle ne consentait point à séparer.

Depuis lors, beaucoup d'émancipées qui prétendent la suivre sont tombées dans des extrêmes qu'elle eût réprouvés; quoiqu'elle tînt pour la parfaite égalité des sexes devant la loi et la morale, elle ne voulait pas que la femme devînt la rivale de l'homme, encore moins son adversaire, mais tout au contraire son harmonieux complément.

Ce ne fut qu'au mois d'août 1846 que Margaret FuUer put enfin réaliser ce voyage en Europe qui avait été le rêve de sa vie. Admirablement préparée par ses études et ses relations à goûter tout ce que l'ancien monde lui promettait, elle partit en bonne et intelligente compagnie et commença par l'Angleterre cette visite que devaient prolonger des événements imprévus et qui dura près de

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quatre ans. Une élite lui fît accueil : elle fut reçue par le poète Wordsworth, par les Carlyle, mari et femme, par la romancière Joanna Baillie, par son ancienne amie Miss Martineau, qu'elle continuait d'admirer malgré la sévérité de certain livre sur l'Amérique; par Miss Berry, l'amie de Walpole, charmante encore à plus de quatrevingts ans. C'était le beau temps de Dickens et de Thackeray; elle eut l'occasion d'entendre l'éloquente parole de Fox, mais celui qui l'intéressa leplusfutMazzini, le patriote italien, alors réfugié à Londres. De tous, elle trace dans son journal des portraits d'une grande vivacité, quelquefois à l'emporte-pièce, par exemple quand elle parle de Carlyle :

a Même pour qui a été habitué par la lecture à son esprit merveilleux, à l'exubérante richesse de ses écrits, sa conversation est encore un étonnement, une splendeur dont on supporte à peine l'éclat; mais il ne cause pas, il harangue. C'est le malheur accoutumé de ces hommes marquants; ils ne peuvent accorder à d'autres esprits l'espace nécessaire pour respirer et se manifester dans leur atmosphère, et ils se privent ainsi du rafraîchissement et de l'instruction que le plus grand ne doit jamais cesser d'attendre de l'expérience du plus humble. Carlyle est certes arrogant, mais dans cette arrogance, il n'y a ni petitesse ni amour

propre, c'est Tarrogance héroïque de quelque vieux conquérant Scandinave ; c'est sa nature, c'est l'impulsion indomptable qui lui donne le pouvoir d'écraser les dragons... »

Cependant, tout en lui rendant hommage pour avoir « plus qu'aucun homme, plus que mille hommes ensemble renversé les semblants et les conventions qui obcurcissaient l'histoire », elle se lasse de ses incessants monologues, de ses paradoxes énormes et ne s'incline pas devant sa force titanique; elle le quitte plus résignée, dit-elle, à être imparfaite, puisque la destinée permet que de si nobles êtres ne soient après tout que ceci ou cela. « Carlyle n'est qu'un lion. » Elle l'admire, mais elle aime sa femme, qu'elle trouve pleine de grâce et d'intelligence, quoiqu'elle ne parle guère (qui peut parler quand son mari est là?), et dont les yeux tristes sont charmants.

Tandis que Margaret FuUer osait discuter ce géant, Carlyle écrivait à Emerson un éloge presque sans réserve des qualités de Miss FuUer, qualités uniques, lui semble-t-il, chez les femmes-auteurs qu'il a rencontrées, et rares aussi. Dieu le sait, chez les hommes de lettres : une noblesse chevaleresque à toute épreuve, un esprit héroïque auquel on peut quelquefois reprocher de l'étroitesse, mais qui ne manque jamais d'élévation.

La « saison » était passée à Londres, et Margaret s'en réjouit plutôt, redoutant de voir la parade du luxe et de la richesse contraster avec la misère angoissante qui saute aux yeux dans les rues et lui paraît être le symptôme d une inévitable révolution sociale. Elle s'élance vers Paris, où son nom n'est pas inconnu, car ses essais sur la littérature américaine y ont paru en français dans la Revue indépendante^ et la critique s'est occupée déjà de sa Femme au xix' siècle.

Là aussi, elle trouve une pléiade de beaux esprits et de grands artistes. C'est à George Sand que Miss FuUer alla rendre ses premiers hommages : ces deux femmes si différentes causèrent longtemps et furent ravies l'une de l'autre. Chez George Sand, Margaret fit la connaissance de Chopin et du poète polonais Mickiewicz; elle fut reçue aussi par Lamennais et eut la bonne fortune de saluer, dans le cabinet de travail où il la reçut, Béranger, pour qui elle n'avait pas de lettre d'introduction. A la Chambre, elle entendit M. Berryer, qu'elle juge moins fort que certains orateurs américains.

En revenant d'un bal des Tuileries, elle rend justice à la grâce des Parisiennes. Dans ce même bal, elle a rencontré l'astronome Leverrier en habit d'académicien : t II errait dans la foule comme un homme qui a perdu et non pas décou-

vert sa planète. On eût dit qu'il trouvait malaisé d'échanger la musique des sphères contre celle des violons. »

Aux Français, elle applaudit passionnément Bachel, qu'elle trouve digne de la Grèce antique. Sur le théâtre en France, ses éloges ne tarissent pas, tandis qu'en Angleterre elle a été plus que désappointée. A propos du Théâtre Italien, cependant, son goût paraît fort discutable ; elle ne se laisse charmer ni par la Grisi, ni par la Persiani, ni par Mario; Lablache seul l'a satisfaite. Elle commet bien d'autres hérésies dans ses jugements en matière de littérature et de beaux-arts. Beaucoup d'Américaines ont encore trop de tendance, comme Margaret elle-même, à trancher en ne se fondant que sur leur goût individuel, sans respect pour l'opinion générale, avec une certaine tendance plutôt à la braver pour être originales a tout prix.

« Chez Mai^aret, a écrit Emerson, comme chez la plupart des gens cultivés de ce pays-ci, l'amour de l'art n'était pas du tout technique, c'était plutôt une sympathie avec l'artiste dans la protestation que son œuvre dirigeait contre la difformité de nos mœurs quotidiennes. Cela voulait dire qu'elle s'entendait avec lui, quant à l'éloquence de la forme, qu'elle aspirait comme lui à une vie supérieure. Dès que sa conversation touchait aux mystères de

Texécution et à l'effet artistique, on ne pouvait plus se fiera elle... »

C'est ainsi que, parmi les peintres, Margaret déteste Léonard de Vinci, sous prétexte qu'elle tient à une expression simple et directe de la pensée. Sa critique, souvent âpre et véhémente perd de sa valeur en bien des circonstances parce qu'elle ne repose sur rien d'universel.

Elle quitta Paris pour aller, malgré la fatigue d'un long trajet en diligence et en bateau, saluer à Avignon la tombe de Laure; puis, à Marseille, elle s'embarque à destination de Gênes.

Il serait beaucoup moins intéressant pour nous que pour les lecteurs américains de suivre Margaret dans son voyage à travers l'Italie et d'enregistrer ses rencontres avec les grands personnages, les célébrités diverses de chaque ville. Ce qu'elle voit sans plaisir, c'est la horde mêlée de ses compatriotes cosmopolites, « des gens qui se disent Américains, de misérables Esaûs, indignes de leur droit d'aînesse, absorbés quand ils sont chez eux par la soif du gain, le désir de paraître, et incapables à l'étranger d'apprécier autre chose que les équipages, la toilette, la bonne chère. »

En revanche, elle eut grand plaisir à constater qu'un groupe de peintres et de sculpteurs américains étudiaient sérieusement à Rome.

Son séjour dans la Ville Éternelle fut si long

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qu'elle y devint presque Romaine, très considérée et très adulée par les hautes personnalités du monde libéral qui développait de jour en jour des projets naturellement sympathiques à une républicaine protestante. Margaret s'intéressait mille fois plus encore à la condition et à Tavenir du peuple italien qu'aux ruines du passé, si précieuses qu'elles pussent être. Elle croyait voir poindre l'ère de liberté théocratique rêvée par Mazzini, l'unité italienne sous la forme d'une république idéale dont le pape, indépendant de tous les souverains, représenterait le principe.

Beaucoup de nobles esprits se laissèrent prendre à cette chimère. L'Italie était électrisée par la révolution : en 1848, presque au moment même où, chez nous, tombait Louis-Philippe, Naples et la Sicile se soulevèrent; Milan, Modène et Parme chassèrent leurs princes ; l'aigle d'Au triche était détrônée à Venise, le vice-roi forcé de capituler à Vérone; l'Italie une et indépendante semblait à la veille de surgir. Mais Pie IX ne suivit pas le mouvement; bien loin d'être l'allié des républicains, comme ceux-ci l'avaient follement espéré, il devint leur adversaire et se réfugia à Gaëte. Une assemblée constituante ne s'en ouvrit pas moins; le prince de Canino, neveu de Napoléon, y parut parmi les députés, côte à côte avec Garibaldi ; la Marseillaise éclata dans les rues et,

le 9 février 1849, toutes les cloches sonnèrent la naissance d'une république romaine.

Le journal de Margaret FuUer à cette époque déborde d'enthousiasme; elle décrit en détail les scènes dont Rome est le théâtre, cortèges, manifestations de toute sorte; elle voit la procession des députés monter au Capitole sous l'escorte de la garde civique. Là fut promulgué le décret qui annonçait la formation de la République, tout en garantissait au Souverain Pontife l'exercice du pouvoir spirituel, ce qui explique qu'un grand nombre d'Italiens, religieux d'ailleurs, aient donné dans le mouvement.

Sur ces entrefaites, le grand-duc de Toscane ayant été renversé à son tour, le roi de Sardaigne commença de craindre pour lui-même : « Il s'en ira, écrit alors Margaret, à moins qu'une intervention étrangère n'arrête le mouvement libéral. Toute la question est celle-ci : « Que fera la France? »

La France avait pour président Louis-Napoléon. Le triumvirat qui gouvernait Rome espéra en vain qu'il soutiendrait la cause révolutionnaire; tout au contraire, il décida l'expédition qui se termina par un siège, un bombardement et l'entrée des Français le 21 juin 1849. La défense, désormais inutile, persista jusqu'au 30 juin; le 2 juillet, Garibaldi partit avec ses troupes, suivi

par Margaret jusqu a la place Saint-Jean-de-Latran : elle déclare n'avoir jamais rien vu de si beau ni de si triste que ses adieux à Rome. Depuis le commencement du siège, elle organisait activement des ambulances avec la princesse Belgiojoso et avait été nommée surintendante de Fhôpital des Fate Bene Fratelli. Jour et nuit, elle soigne malades et blessés, employant à les consoler cette puissance de sympathie, cette séduction de parole qui lui gagnaient partout des amis. La chute du parti auquel, de tout son cœur, elle s'était attachée fut pour elle un grand coup. Le 3 juillet commença tout de bon l'occupation française, avec application rigoureuse de la loi martiale.

Que fit Margaret, aussitôt que les portes furent ouvertes? Elle courut à Rieti retrouver un enfant que depuis trois mois elle n'avait pu embrasser, un enfant qui, sans que le monde s'en doutât, était le sien, et en même temps fut rendu public le mariage secret qu'elle avait contracté dès^ le mois de décembre 1847 avec le marquis d'Ossoli.

Cette révélation foudroyante produisit un effet très différent à Rome et en Amérique. Les anciens amis de Margaret furent quelque peu scandalisés par un mariage qui n'était nullement d'accord avec l'ensemble de ses idées et de sa vie, le marquis étant catholique, peu lettré apparemment, et moins âgé qu'elle de sept ou huit années. En Italie , on

comprit généralement qu'elle se fût laissée toucher par l'admiration qu'avait conçue pour elle, presque à première vue, un jeune homme aimable et bien né, qui, sous son influence, sans doute, avait embrassé les idées républicaines. Il parut tout naturel que la crainte d'être déshérité par sa famille, dont les membres principaux étaient attachés à la maison du Souverain Pontife, eût décidé le marquis à cacher son union avec une protestante.

Ossoli était offlcier dans la garde civique. Ses devoirs militaires le retenaient à Rome. La première année Margaret se partagea entre cette ville et Rieti, où il venait quelquefois passer le dimanche avec elle, voyageant la nuit pour cela. Ni l'un ni l'autre n'avait d'argent; elle mit son fils au monde en ces circonstances, ne put nourrir le petit Angiolino et le confia, non sans chagrin, à une balia de la campagne. Les événements politiques dont nous avons parlé la rappelèrent à Rome, que son mari ne pouvait plus quitter et où elle devait, en travaillant à un livre sur l'Italie contemporaine, assurer sa subsistance et celle de son enfant.

Le poste occupé par Ossoli sur les murs du Vatican était des plus exposés ; il s'y conduisit en brave soldat, refusant de le quitter un seul instant, partageant avec des camarades nécessiteux les provisions qui lui arrivaient par intervalles. Malgré

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le peu de sûreté des moyens de communication » Margaret trouvait moyen de lui rendre de périlleuses visites; ils s'affligeaient ensemble d'être séparés par le siège de leur enfant bien-aimé, dont ils n'avaient aucunes nouvelles. Seuls à Rome, Mrs. Story, la femme du sculpteur, et l'attaché d'Amérique à la cour pontificale étaient dans le secret. Margaret avait remis à la première son acte de mariage, qui assurait les droits d'Angelo à l'héritage et au titre de son père ; en cas de mort des parents, Mrs. Story devait emmener l'enfant en Amérique, et il s'en fallut de peu qu'ils ne périssent tous les deux en eflet, Margaret ayant rejoint son mari, le dernier jour du siège, au poste où il commandait une batterie directement exposée au feu de l'artillerie française.

Margaret retrouva son pauvre enfant à Rieti dans un état lamentable, réduit à l'état de squelette. L'indigne nourrice, ne comptant plus être payée, l'avait abandonné. Pendant un mois, sa mère le disputa passionnément à la mort; elle en oublia tout le reste. Ses soins, sa tendresse triomphèrent ; Angelo guérit, l'humiliation d'avoir à cacher son mariage et sa maternité cessèrent pour Margaret.

Les nouveaux époux s'installèrent très simplement à Florence, avec une servante unique, ce qui n'empêchait pas Margaret de travailler à son

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histoire dltalie et de s'occuper dans les moindres détails de son enfant dont l'image riante remplit toutes les dernières pages du journal. Elle recevait aussi la société anglo-italienne de Florence, y compris la marquise Arconati, dévouée au mouvement libéral italien, et l'illustre ménage de poètes, Robert et Elisabeth Browning. Tous les habitués de ce modeste intérieur ont parlé de l'union intime des Ossoli, de l'admiration du marquis pour sa femme, de la tendresse profonde que celle-ci lui témoignait. On eût dit qu'elle se reposait de la culture surchauffée, excessive du milieu émersonien, des aspirations transcendantales de la Nouvelle-Angleterre auprès de ce représentant élégant et grave de la race italienne, chez qui dominait avant tout le parfait naturel. Elle a écrit de lui :

« Personne, sauf ma mère et quelques petits enfants, ne m'a jamais aimée de cette façon-là. A quelques-uns j'ai été obligée de m'expliquer et de me faire connaître ; d'autres ont éprouvé pour moi un mélange de fantaisie et d'enthousiasme excité par le talent que je puis avoir d'embellir la vie. Mais Ossoli m'aime par affinité toute simple. Il aime à être avec moi, à me servir et à me consoler... Il a très peu de ce qu'on appelle le développement intellectuel ; mais aucun de ses instincts n'a été faussé, ses affections sont pures et cons-

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tantes, et le tranquille sentiment qu'il a du devoir est sans prix pour moi, qui ai vu de très grands défauts chez des gens de génie. »

Ailleurs, Margaret, parlant encore des mille gentillesses d'Angiolino, ajoute : « Je me sens si rafraîchie par cette jeune vie et Ossoli apporte tant de douceur dans chacune de mes journées, que je ne puis encore prendre sur moi de penser à l'avenir. Nous avons résolu de jouir du bonheur d'être ensemble autant que possible dans ce bref intervalle, le seul moment de paix qui nous sera peut-être jamais donné. Je me réjouis de ce qu'Ossoli a fait dans l'intérêt du parti libéral, mais les résultats en sont désastreux, d'autant plus que la force me manque terriblement. Tout mon espoir, c'est de ne plus être, ni dans la vie ni dans la mort, séparée d'Angiolino. »

Elle pensa cependant bientôt à revoir l'Amérique. Le marquis se prêta très volontiers à ce projet. Pour lui, comme pour beaucoup d'Italiens de ce temps, préoccupés d'un gouvernement meilleur, la grande république des États-Unis était une espèce de terre promise.

Au mois de mai 1850, Margaret écrivit à sa mère ce billet oti palpite un singulier pressentiment :

« Oui, je crois que je serai la bienvenue avec mes trésors, mon mari et mon enfant. Et moi, j'ai

une telle hâte de vous revoir! Si quelque chose s'oppose à notre réunion en ce monde, pensez à votre fille qui toujours a au moins désiré faire son devoir et qui vous a toujours chérie de plus . en plus à mesure que son esprit s'ouvrait pour découvrir Texcellence des choses. »

Suivaient de tendres messages à l'adresse de tous les siens, puis la même note triste et prophétique revenait vers la fin :

« J'espère que nous passerons encore quelque temps réunis en ce monde. Mais, si Dieu en décide autrement, ici-bas et après, ma mère chérie, « Votre enfant qui vous aime, « Margaret. »

Pourquoi cette secrète inquiétude qui se révèle à chaque mot? Un esprit si ferme ne pouvait cependant se laisser émouvoir par ce que lui disait Ossoli de la prédiction d'une bohémienne qui, dans son enfance, lui avait recommandé de se défier de la mer?

Quoi qu'il en fût, on trouve dans le journal une ardente prière pour que son enfant ne périsse pas durant le voyage, soit par quelque maladie, soit parmi les flots, ou du moins pour qu'en cas de malheur, Ossoli, Angelo et elle-même puissent disparaître ensemble.

Hélas ! tout ce qu'elle avait vaguement redouté

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s'accomplit. UElisabeth, où ils s'embarquèrent à Livourne, était un bateau marchand. Us l'avaient choisi pour des raisons d'économie, et aussi parce qu'ils devaient y retrouver des amis. Le capitaine, presque aussitôt, tomba malade et mourut de la petite vérole avant d'avoir atteint Gibraltar, où il fallut relâcher. Le petit Angelo, atteint du même mal, après que l'on eut repris la mer, leur donna de grands soucis. Enfin, pendant une pénible traversée, Y Elisabeth fut assaillie, en vue même de New-York, par la tempête. Elle se brisa, le 18 juillet, sur la côte de Fire Island. A quatre heures du matin, un terrible fracas arracha les passagers à leurs cabines, et aussitôt ils se virent perdus.

Margaret fut héroïque : elle enveloppa son fils le plus chaudement qu'elle put et s'efforça, par ses chansons et ses baisers, de l'endormir. Ossoli portait partout des paroles d'encouragement, des soins, de la pitié, en s'oubliant lui-même; il priait avec ferveur d'une façon qui édifia tout l'équipage. Et ces malheureux condamnés causaient entre eux, chargeant de messages à leurs amis ceux qui devaient sui-vivre à l'événement. Margaret s'inquiétait fort de son manuscrit sur l'Italie, plus précieux pour elle que l'argent.

A quelques centaines de mètres cependant on entrevoyait le rivage, mais rien n'indiquait de tentative pour les sauver. Deux ou trois hommes

s'élancèrent à la nage, déterminés à ramener du secours ou à mourir; une jeune femme s'assit sur une planche, en se retenant à des poignées de corde, et un matelot la poussa jusqu'à terre. Le même moyen de salut fut proposé aux autres passagers. Quand vint le tour de Margaret, elle refusa de partir seule. Toujours elle espérait l'arrivée du bateau de sauvetage. Personne apparemment, n'eut le courage de le monter.

De nouveau, le second, qui, depuis Gibraltar, remplaçait le capitaine défunt et dont l'inexpérience avait peut-être causé ce désastre, supplia Margaret d'avoir pitié d'elle-même. Elle refusa une fois de plus de se séparer de son mari et de son enfant ou de livrer ce dernier à des mains étrangères. Elle avait eu le temps de réfléchir pendant une lente agonie, car il était trois heures de l'après-midi, et on savait que le navire naufragé ne tiendrait pas contre le retour de la marée. Alors l'équipage reçut l'ordre d'abandonner le bord.

Tous les hommes, sauf quatre, se jetèrent à la mer; plusieurs d'entre eux, ainsi que le commandant, atteignirent le rivage. Pendant ce temps, le petit groupe des victimes se tenait sur le pont, qui, séparé de la coque, s'abaissait et remontait avec les vagues; au dernier moment, le maître d'hôtel s'empara d'Angiolino, jurant de le sauver;

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mais le grand mât tomba au moment même, le pont s'abîma et avec lui disparurent ceux qui s'y trouvaient encore. Le maître d'hôtel et l'enfant furent rejetés morts sur la plage. La vague suivante enleva Ossoli; Margaret fut la dernière que l'on vit au pied du mât, dans sa longue robe de nuit blanche, ses cheveux flottants sur les épaules. Le cuisinier et un matelot assurèrent qu'ils auraient pu l'emporter, si elle le leur avait permis. Mais, jusqu'au bout, l'horreur de survivre peutêtre à ses bien-aimés l'empêcha de se séparer d'eux; et son mari attendit avec une ferme constance l'éternité auprès d'elle. Jamais on ne retrouva les corps de ces deux êtres si dévoués l'un à l'autre. Celui d'Angelo a été transporté au cimetière de Mount Auburn, New Cambridge, où, sous de magnifiques ombrages, dans un site enchanteur, reposent tant de morts illustres, poètes et savants, philanthropes, hommes d'Etat et d'Eglise.

Un monument de marbre rappelle que la place d'honneur méritée par Margaret FuUer y est occupée par son fils.

Cette histoire d'une existence de quarante ans, si riche, si pleine, si exceptionnelle, qui finit en tragédie, renferme plus d'un enseignement digne d'être médité; mais ce que nous y trouvons surtout, c'est la preuve qu'une femme peut s'élever

jusqu'aux plus hauts sommets intellectuels sans rien perdre de ses qualités natives de tendresse, de dévouement et même d'inconséquence, sans cesser enfin d'être femme dans toute l'acception du mot.

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