‹ Femmes d'AmériqueChapitre 6 sur 17 · EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EN AMÉRIQUE

On sait assez yaguement en France que la floraison poétique qui, à travers les siècles, ne fut nulle part plus riche qu'en Angleterre, s'est continuée en Amérique; Edgar Poe a été rendu célèbre par les traductions de Baudelaire ; Longfellow est connu presque autant que Tennyson; on rattache le nom de Whittier à l'abolition de l'esclavage, celui de Walt Whitman retentit comme le nom d'un novateur et d'un prophète; quant à Lowell, à Wendell Holmes, il n'est pas bien certain qu'on les. ait rencontrés hors de certains articles de Revues. Mais ce qu'on ignore tout à fait, c'est qu'une pléiade serrée de femmes suit ces astres de première grandeur, dans le pays que de vieux préjugés nous montrent comme le

plus prosgïque qui soit au monde, le plus exclusivement absorbé par la fabrication des machines.

« Ces dames, demanderez-vous peut-être, ontelles du génie? »

Il faut s'entendre; le génie chez les poétesses, depuis Sapho, est rare. Il n'a encore surgi parmi celles d'Amérique aucune Browning, aucune Ackermann, ce qui ne veut pas dire que le don du jciel ait manqué à quelques-unes; mais sa visite fut intermittente au milieu d'autres œuvres qui s'imposaient. Il y a beaucoup à faire dans un grand pays en formation pour les travailleurs et travailleuses de bonne volonté. A Boston seulement : si Julia Ward Howe n'eut pas été depuis un demi-siècle la représentante infatigable de toutes les grandes causes sociales, ses poèmes rempliraient plus d'un volume; si Annie Fields n'eut pas exercé pour le bien de tous, le genre de royauté qui crée les salons où l'on pense et où l'on cause, si la charité organisée ne l'avait pas eue pour apôtre, elle eut cédé davantage à l'inspiration lyrique.

Mais je ne veux pas parler des contemporaines vivantes, d'une Harriet Monroe, chargée, de préférence à tous ses rivaux masculins, du soin d'écrire ÏOde colombienne, lors de l'Exposition universelle de Chicago, sa ville natale; d'une Mrs. Spofford, d'une Miss Guiney, dont les noms

sont en évidence dans TEst et méritent d'y être, d'une Mrs. E. M. Davis qui, elle, appartient au Sud où la richesse de la végétation tropicale semble s'étendre jusqu'à la poésie, et de tant d'autres. Mon but est de montrer surtout l'éclosion en Amérique de la poésie féminine.

Nous avons vu comment l'austère morale puritaine inspira jadis Anne Bradstreet et quel secours les satires mordantes de Mercy Warren prêtèrent à la Révolution. Voici venir, après ces dames imposantes, une humble figure, celle de la négresse Phillis Wheatley Peters.

Phillis, cette fille du sombre Sénégal, comme la nommait un de ses admirateurs, avait six ans quand elle fut amenée à Boston en 1761 et mise en vente au marché des esclaves. Sa bonne fortune voulut qu'elle fût achetée par la digne épouse de Mr. John Wheatley, riche négociant de la ville. Cette dame se l'attacha, lui fit apprendre à lire et à écrire, puis, charmée de ses progrès rapides, la poussa si bien dans ses études qu'elle lisait Horace en latin. Cette merveille, fréquente aujourd'hui où fleurissent tant d'universités de couleur, s'était donc produite déjà bien avant l'abolition de l'esclavage. La différence c'est qu'aujourd'hui on n'y prendrait plus garde, tandis que la chose fit alors sensation. Phillis devint l'objet de l'intérêt général, toutes les bibliothèques s'ouvrirent à elle,

elle fut en rapport avec des personnages marquants.

Un membre de la famille Wheatley, dont elle portait le nom, selon Tusage, Temmena à Londres, où son succès s'accentua. Elle fut présentée aux grands seigneurs, aux grandes dames, et Teût été au roi sans une absence de Sa Majesté. Ses poèmes, — car elle écrivait fort joliment, à grand renfort de mythologie, — furent publiés sous le patronage de la comtesse de Huntingdon.

Les beaux jours de Phillis durèrent peu : elle revint en Amérique pour voir mourir sa maîtresse bien-aimée ; puis presque aussitôt le vieux maître s'éteignit. La pauvre fille se trouva sans foyer, sans protecteur, vers Tannée 1774. Les événements qui précédèrent la Révolution détournèrent un peu de ce noir joujou l'attention de la société.

A regret, et pressée par le besoin, Phillis consentit au mariage avec un homme de sa race.

Les uns disent que ce mari était, lui aussi, une espèce de phénomène du nom de docteur Pelers, un avocat qui plaidait en justice la cause des noirs; mais des biographes, probablement mieux informés, prétendent que Peters était épicier, que c'était d'ailleurs un beau nègre portant canne et perruque avec des allures de gentleman. S'il en avait les allures il n'en avait pas l'âme; l'infortunée Phillis eut bientôt lieu de s'apercevoir qu'elle

avait épousé un paresseux et un sot. De son côté il trouvait mauvais qu'elle refusât de lui faire la cuisine sous prétexte que sa vocation était d'écrire en vers. Ils se querellèrent et la naissance de trois enfants ne les réconcilia pas. Pour se consoler de sa déchéance et de la misère qui l'accompagna, Phillis relisait sans doute la lettre flatteuse que Washington lui avait écrite en d'intitulant avec respect son humble serviteur. Peut-être le grand homme exagérait-il un peu en lui parlant de son génie; elle avait en tout cas beaucoup de dextérité et excellait dans l'acrostiche. En outre elle était jolie et piquante à sa manière de moricaude; un portrait fait à Londres l'atteste.

Une autre pauvre fille, Maria James, eut, dans sa condition de servante, moins d'avantages peutêtre que Phillis comme esclave, mais elle prouva que partout on peut s'élever et atteindre à ce contentement qui chez les petits est un si bel effort de vertu.

Un jour d'été, en 1833, il arriva que Bishop Potter, professeur à Union collège, lut avec admiration une ode écrite pour la fête nationale du 4 juillet et que sa femme lui dit être l'œuvre d'une jeune domestique, originaire du pays de Galles. Maria James ne se faisait remarquer que par une extrême timidité, une façon toute craintive de s'effacer, mais on savait que depuis son enfance

elle donnait, comme involontairement, une forme poétique à toutes ses impressions profondes. Le professeur voulut voir les autres poèmes et les trouva suffisamment intéressants pour les faire imprimer sous le titre de Wales (le pays de l'auteur), en y ajoutant une préface.

Maria James lui raconta comment ses parents, très pauvres, avaient émigré lorsqu'elle venait d'atteindre ses sept ans; elle avait fait dans les plus. rudes conditions une traversée dont elle se rappelait les moindres détails, et d'abord tous ces nouveaux visages d'hommes, de femmes et d'enfants qui avaient éveillé chez elle une première fois la faculté de l'observation. Elle avait remarqué sans jalousie que les enfants, plus jolis et mieux vêtus qu'elle-même, étaient choyés davantage ; en revanche elle avait appris un peu d'anglais, elle qui ne parlait que patois, les mots prends garde et va-fen lui ayant été répétés cent fois, d'un bout à l'autre du voyage. Tout lui était égal; au milieu du troupeau d'émigrants entassés dans l'entrepont, elle ne rêvait que des fruits et des fleurs de la terre promise où l'on allait aborder; mais ses parents s'établirent près des carrières d'ardoises dans la partie nord de New- York, et là elle ne vit rien qui pût charmer ses yeux.

Le père, très pieux, avait sans cesse à la bouche des conseils tirés de la Bible. La petite Maria fut

avertie de bonne heure que « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse » et que « renoncer à l'iniquité, c'est comprendre. »

— De pareilles leçons, dit-elle naïvement, ne peuvent jamais être oubliées.

Elle allait à l'école et se pénétrait avec ferveur du Nouveau Testament, son seul livre de classe. Une jeune femme ayant lu devant elle l'admirable paraphrase du vingt-troisième psaume par Addison, il lui sembla qu'un ange parlait. Jamais encore elle n'avait entendu bien lire. Ce fut une fête inoubliable.

A dix ans elle entra en service, et toute sa vie elle a béni les personnes généreuses qui non seulement la formèrent au travail, mais encore la dirigèrent dans sa conduite, surveillèrent ses paroles et furent pour elle des modèles à suivre; ces dames s'exprimaient si bien, elles lisaient avec tant de goût! « Tout enfant capable de sentir naturellement le beau, remarque ces choses, ditelle plus tard. Peut-être ne parlera-t-il pas luimême beaucoup mieux que ses pareils, mais soyez sûrs qu'il pensera dans le style de ceux qu'il admire. »

N'y a-t-il pas là de quoi encourager chez nous une disposition à donner le bon exemple, à nous acquitter d'un ministère plus utile que bien d'autres?

Les personnes qui formaient ainsi Maria James laissaient à sa disposition quelques livres, quelques journaux; en les lisant, le goût d'écrire lui vint, mais ses premiers essais lui parurent si misérables que le nom de poète qu'on s'amusait à lui décerner l'humiliait comme un sobriquet dérisoire. Elle se défendit de rimer, essaya de devenir couturière; cet apprentissage commencé à dixsept ans ne réussit pas; elle cousait bien, mais trop lentement, peut-être parce que chaque point mesurait une pensée plus active que l'aiguille. Elle se résigna à devenir bonne d'enfants ; et de nouveau se trouva heureuse auprès de gens instruits et humains qui la traitaient avec égards. Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui donnent beaucoup croient toujours beaucoup recevoir, que la reconnaissance est un sentiment naturel chez tous les êtres qui se dévouent. Maria sait gré au petit enfant qu'elle élève avec tendresse de lui inspirer des vers tout pleins d'adoration maternelle, à l'oiseau-mouche qu'elle attrape de lui fournir un sujet; mais c'est surtout le souvenir de la mère patrie, de son cher pays de Galles, qui la hante; elle se revoit enfant dans les montagnes. Le poème à! Ambition sortit d'une lecture à haute voix qu'elle entendit faire de la vie de Napoléon par Bourrienne.

Elle jetait pêle-mêle sur le papier, sans presque

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interrompre sa tâche, les pensées qui lui venaient. Ces feuilles volantes importent peu, mais la vie et le caractère de Maria James sont d'un poète.

On pourrait en dire autant d'un grand nombre de ses sœurs aux différents degrés de l'échelle sociale et littéraire, Mrs. Brooks, par exemple, que le poète-critique Southey baptisa en Angleterre du joli nom de Maria del Occidente.

Parlant de Zophiel, poème en six chants où ne manquent ni les longueurs ni les bizarreries, Charles Lamb écrivait : « Et Southey qui veut nous faire accroire que quelque dame yankee en est l'auteur! Comme si jamais femme avait été capable de faire une si grande chose!

La grandeur, telle est, en effet, la qualité qui surprend çà et là chez Maria Brooks. Ceux qui ont lu VEloa de Vigny, le Ciel et la Terre de Byron et les Amours des anges de Thomas Moore ne s'intéresseront peut-être pas beaucoup à l'amour d'un des orgueilleux compagnons de Lucifer, pour une belle juive d'Ecbatane de laquelle il éloigne successivement sept maris en les frappant de mort. Mais il faut considérer qu'il n'y a pas trace d'imitation volontaire dans Zophiel, écrit entre les années 1823 et 182S et qui, par conséquent, n'est point postérieur aux œuvres plus parfaites destinées à le faire oublier. Le second verset du sixième chapitre de la Genèse :

« Et il arriva que les fils de Dieu virent les filles des honomes, qui étaient belles, et qu'ils les prirent pour femmes », parait avoir, d'un bout du monde à l'autre, inspiré tous les poètes de la même période. L'ambition même de sa tentative, la passion qui vibre dans cette œuvre inégale, suffisent pour assurer à Mrs. Brooks une place parmi le très petit nombre de femmes qu'on peut tout de bon appeler poètes. Il semblerait aussi que son œuvre fut d'un ordre beaucoup moins subjectif que ne le sont d'ordinaire les œuvres de son sexe. Et cependant, en cherchant bien, on y trouve dans les derniers vers, comme dans tout autre post scriptum, le secret qu'elle croit cacher. Le voici en simple prose : « Dieu n'a jamais formé une âme sans créer en même temps sa pareille, destinée à former avec elle un tout harmonieux ; mais des esprits de haine font surgir les obstacles du temps, de l'espace, des circonstances, de la destinée, et, à la fin, l'âme lassée se laisse tomber, comme une colombe dont l'aile cède à la fatigue, sur le sable inhospitalier du désert, près d'une source amère, où, faute d'une eau plus pure, elle cherche à étancher sa soif, la soif qui ne s'éteindra jamais. »

Mariée , presque enfant , à un négociant de Boston qui se ruina et la rendit malheureuse, elle a résumé cette situation dans une espèce

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d'autobiographie, Idomen : « Il fallut se retirer avec une seule servante, dans une demeure modeste où ne vinrent plus nous chercher ceux qui, lors de la prospérité, avaient été nos hôtes habituels. Je regardais autour de moi; le présent, l'avenir, tout me parut bien sombre. Mon père et ma mère étaient morts, le peu de parents qui me restaient vivaient dispersés dans des pays lointains où ils ne songeaient guère à moi. Quant à nion mari, je ne l'avais jamais aimé que comme un protecteur, mais il s'était montré généreux envers ma famille appauvrie, je lui devais tout ce qui avait été un rayon de soleil dans ma vie. Malheureusement, son énergie déclinait et les défauts, qui avaient balancé chez lui des vertus très réelles, augmentaient à mesure que baissait sa fortune. Il pouvait vivre, cependant, beaucoup d'années encore et, si dures que dussent être ces années de misère, j'étais tenue à me dévouer. Je le fis de mon mieux. Il y avait pourtant des instants où mon courage faiblissait, où les visions d'un bonheur qui aurait pu être le mien, traversaient souriantes mon imagination. »

A ces instants-là, il fut heureux pour elle d'être née poète, capable à dix-sept ans de traduire le grec de Moschus et à dix-neuf d'écrire un roman en vers, quitte à ne le publier jamais.

Pour beaucoup de muses américaines la poésie,

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bonne ou mauvaise, paraît avoir été une consolation ou une sauvegarde ; voici la belle Elisabeth Graeme, cette fleur de la société la plus élégante et la plus polie qui existât avant la Révolution, celle de Philadelphie, qui, à dix-sept ans, prend son parti de l'abandon d'un fiancé, en traduisant le Télémaque de Fénelon. Des voyages achèvent de la guérir. Très admirée en Angleterre par le roi George III, liée avec Sterne et d'autres beaux esprits , elle épousa finalement un Écossais , M. Ferguson, de dix ans plus jeune qu'elle, et, à travers tout, elle corrigea, sans se lasser, sa traduction en vers héroïques, un peu diffuse, quoique fidèle, en répétant qu'elle ne se faisait aucune illusion sur son peu de mérite, mais que Télémaque l'avait aidée à traverser une crise pénible en lui fournissant le but nécessaire. Avoir un goût déterminé pour un art quelconque est certainement le secret le plus sûr du bonheur.

Voilà encore, dans une tout autre sphère, Cynthia Taggart, pauvre et infirme. Elle trouve, cependant, moyen de se créer une double vie, la vie intellectuelle la plus riche à côté de sa vie physique si misérable. Tout en subissant des souffrances atroces dans le cottage de Rhode Island où la cloue sa triste destinée, elle rend son esprit indépendant de la matière, au grand étonnement des médecins ; elle se passe de son corps

pour ainsi dire. Ses poésies, inspirées uniquement par un mal incurable, qu'elle observe comme du dehors, et par les tempêtes de la mer, ses poésies criées vers Dieu, auraient du prix même si elles n'eussent point été composées dans des circonstances aussi exceptionnelles.

Supérieure comme artiste est Lucy Hooper, qui a laissé un sympathique reflet d'elle-même dans la pièce intitulée Les dernières heures d'une jeune poétesse. Elle n'avait jamais cessé de cultiver son esprit, étudiant les langues anciennes et modernes, les sciences naturelles, la botanique surtout, car elle aimait passionnément les fleurs. En même temps, elle se préparait chrétiennement à la mort, tout en jouissant du peu que lui accordait la vie, et bénissait d'avance l'appel que jamai? elle n'avait cessé d'entendre : The summons of death.

Une carrière intéressante au point de vue moral estcefle de Sarah Buell, devenue depuis Mrs. Haie. Après la Révolution il n'existait aucun moyen de s'instruire dans la partie du New-Hampshire qu'habitait sa famille; elle dut le peu qu'elle savait à une mère attentive, puis à son frère aîné, qui avait été à l'université; mais sa véritable éducation fut faite par son mari, avocat distingué, qui consacra les loisirs que lui laissait sa profession à développer les dispositions remarquables qu'il avait découvertes chez la jeune femme : « Il com-

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mença, raconte-t-elle, aussitôt après notre mariage, un système d'études que nous continuâmes ensemble toute sa vie, en travaillant régulièrement deux heures chaque soir.

M. Haie mourut subitement (1822), sans laisser à sa femme d'autre fortune que le trésor acquis de la sorte pendant huit ans. Quand celle-ci fut parvenue à dominer son profond chagrin, elle reprit les habitudes studieuses qu'il lui avait données. La littérature, qui avait été d'abord pour elle une passion étroitement liée à celle que lui inspirait son mari, devînt en outre une gagne-pain. Elle écrivit beaucoup en prose sur les mœurs et les caractères de l'Amérique de son temps, dirigea une Revue à Boston et publia, parmi des poèmes plus ambitieux, la jolie pièce intitulée Alice Ray, qu'on se rappelle encore. A défaut d'invention elle avait du goût et le jugement aussi sain que délicat.

Le même mobile, le devoir d'élever ses enfants, fit prendre la plume à Mrs. Oaks-Smith. Née aux environs de la vieiHe ville de Portland, elle avait eu pour ancêtres les premiers gouverneurs puritains de la colonie de Plymouth et elle se ressent de cette hérédité austère. Beaucoup moins que la plupart de ses sœurs en littérature, elle a subi les influences européennes du jour. A seize ans elle épousa M. Seba Smith, directeur d'un journal

politique et populaire, connu comme écrivain sous le nom de « Jack Downing ». Avec une imprudence excusable chez un homme d'imagination, il se jeta dans des entreprises qui consistaient à coloniser les parties les plus sauvages du Maine, entreprises désastreuses pour tous ceux qui y participèrent. Mrs. Smith dut réparer les brèches faites à la fortune de la famille. Elle s'y appliqua sous différents noms de plume, car sa modestie reculait d'abord devant la notoriété. Mrs. Howe, dans ses Réminiscences, nous la montre prenant la parole dans une assemblée publique, sur un sujet religieux, à la demande du grand prédicateur Théodore Parker, ce qui indique assez qu'elle ne manquait pas d'une certaine éloquence, et quelques-uns de ses poèmes paraissent encore dignes de leur réputation d'autrefois. Malheureusement elle finit par écrire des tragédies, le Tribut^ cinq actes où se développe un épisode de l'histoire de Byzance, quand Théodose sauva la ville du pillage en payant son prix au victorieux Attila. Il faut au moins admirer chez elle la variété des travaux, l'énergie de l'effort.

Hannah Gould chante une chanson fraîche et gaie comme celle de l'alouette dans le sillon modeste où Dieu l'a placée. Compagne dévouée de son vieux père, un soldat de la Révolution,

elle met sa tendresse pour lui dans des poèmes tels que le Vétéran et VEnfant^ la Blessure de Lexingtoriy sans s'élever au-dessus du genre intime et familier.

Comme Mrs. Smith, Sarah-Hélène Whitman appartenait à l'aristocratie puritaine. Restée veuve^ toute jeune, elle se consacra entièrement à l'étude, devint familière de plus en plus avec les littératures française, italienne et allemande et fut influencée surtout par cette dernière. On peut reprocher à ses vers trop de mysticisme et de métaphysique.

Elle faillit, sur le tard, épouser en secondes noces Edgar Poe, toujours ivre et presque mourant. On dit que ce grand poète admirait ses vers, ce qui ne signifie pas grand'chose; la détresse matérielle et morale de Poe à cette époque ne lui permettait guère d'être désintéressé dans ses jugements ni sa conduite.

Mrs. Frances Sargent Osgood, sortie d'une lignée d'écrivains et femme d'un peintre en renom, eut les défauts inséparables de l'improvisation trop hâtive, mais aussi des dons de nature spontanés et charmants.

Il faut remarquer que les poétesses américaines, dont le nombre est légion *, n'ont jamais puisé

1. Voir, pour s'en assurer, The female poets of America^ by Rufus Wilmot Griswald, un volumineux in-4*.

d'inspirations malsaines dans les hardiesses où les excentricités d'une vie agitée. Nous voyons même l'une d'elles sacrifier son succès à des devoirs héroïques : Emily Judson quitta tout à coup le cercle littéraire où elle était fêtée pour mettre sa main dans celle d'un pauvre missionnaire, brisé par les labeurs d'une carrière déjà longue, et le suivre en Asie. Ses talents furent consacrés au service du christianisme et de la civilisation, au lieu d'ajouter encore à l'énorme bibliothèque féminin j qui, pour une grande part, disparaîtra dans l'oubli.

Quelque chose en restera pourtant. Ceux-là même qui ne connaissent pas l'ode véhémente d'Eliza Townsend savent qu'en 1809 une jeune Américaine eut l'audace de s'attaquer à la gloire colossale de Napoléon ; et le couple charmant des sœurs Davidson désarmera éternellement la critique, qui, si sévère qu'elle soit, ne juge pas les anges.

Il n'y a guère de recueils à' Enfances célèbres^ d'un bout du monde à l'autre, où ne se trouve le nom de Lucretia Davidson ; mais qui donc à lu ses vers? Ce petit prodige naquit en 1808 dans le village de Plattsburg. Envoyée à l'école publique dès l'âge de quatre ans, elle fut tourmentée par le génie de la composition avant même de savoir tracer des caractères. Le papier disparaissait

chez ses parents avec une rapidité extraordinaire; on eut le secret de cette mystérieuse consommation le jour où Ton découvrit, soigneusement cachées dans un cabinet noir, les premières œuvres illustrées de Lucretia.

A douze ans elle assiste avec son père à la célébration de la fête de Washington, et l'enthousiasme éveillé en elle remplit des strophes qui indiquent déjà une véritable habileté de facture. Depuis lors, elle continue de chanter toutes ses émotions et toutes ses tendresses, sa santé s'afFaîbKssant toujours.

Un riche compatriote s'était chargé des frais de son éducation, mais elle ne profita guère des avantages qui lui étaient offerts dans un excellent pensionnat; elle revint chez ses parents pour y mourir avant d'avoir atteint dix-sept ans. Ses meilleurs vers sont ceux qu'elle adressa à sa jeune sœur Margaret ; on y trouve le pressentiment d'une fin prochaine. Elle rima jusqu'à sa dernière invocation pour écarter l'épouvantable délire que lui apportait la fièvre, et la main de la mort s'appesantit sur elle au milieu d'une plainte poétique inachevée.

Margaret Davidson n'avait alors que deux ans, et le triste événement produisit sur elle une impression presque incsoyable. Jamais elle ne devait oublier sa sœur ; toute petite elle parlait de

. rimiter. A six ans elle fît ses délices de Milton, de Cowper, de Thomson et autres poètes graves. La consomption Tenleva dans sa quinzième année. Il faut reconnaître que ses derniers poèmes ne semblent pas supérieurs à ceux qu'elle écrivait dans son enfance. Les génies précoces de cette espèce sont en Amérique plus nombreux qu'ailleurs. A huit ans, à onze ans ces petits prodiges font merveille, puis, sauf exception rare, le développement s'arrête ; on se demande si la floraison eût jamais été complète, si ce bouton plein de promesses se fût ouvert au cas où la mort ne l'eût point fauché.

Mrs. Sigourney, par exemple, écrivait en vers à huit ans ; elle est le type même des poètes auxquels n'a manqué pour ne pas tomber dans l'oubli qu'une seule chose, mais une chose essentielle, la puissance de l'expression, vraiment trop inférieure, chez elle et chez beaucoup d'autres^ à la noblesse du sentiment.

Elle naquit à l'époque primitive où son pays demandait, en fait de littérature, des produits abondants et variés plutôt que choisis. Elle posséda les qualités requises, l'à-propos et la facilité. Miss Edgeworth a dit d'elle :

« Peu d'écrivains, parmi les plus célèbres, ont eu ce que possède Mrs. Sigourney, le pouvoir d'improviser brillamment, au moment voulu, sur des

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sujets qui passent. Il faut qu'elle soit maîtresse au plus haut degré de sa propre imagination ou capable tout au moins de ce qu'un médecin a nommé l'attention volontaire, qualité dont beaucoup de gens sont si lamentablement dépourvus qu'ils ne peuvent jamais bien écrire sur ce qu'on leur suggère, ni accomplir un effort demandé. Certes quiconque donne avéb promptitude donne deux fois. » On abusa de cette faculté si remarquable de Mrs. Sigourney; elle a raconté gaîment ses expériences : les églises réclament des hymnes, les sociétés charitables et les écoles des discours pour tel ou tel anniversaire ; il lui faut célébrer les expositions, les fêtes du jour de l'an et du 4 juillet, les noces d'or de tel ou tel. Des personnes inconnues la supplient d'écrire une épitaphe, à la mort de leurs proches ; puis c'est la persécution des albums d'autographes. La propriétaire d'un canari mort de faim, par accident, réclame une élégie; une personne dont le fils est décédé à neuf mois, pesant juste treize livres, voudrait un peu de poésie à encadrer au-dessus de la cheminée, afin que les autres enfants n'oublient pas ; elle est priée encore d'immortaliser la mémoire d'un petit garçon malheureusement noyé dans l'auge aux cochons ; de chanter les vertus d'une seconde épouse défunte, sous prétexte qu'elle a déjà écrit l'éloge de la première ; de fournir un tribut à la mémoire

d'un jeune homme mort à la guerre (ce fut même en cette circonstance que la mère la remercia d'avoir écrit quelque chose de si joli sur son garçon). Quelquefois elle était bien forcée de refuser quand on lui demandait des choses impossibles, comme par exemple une ode à fournir le lendemain, pour qu'on eût le temps de la mettre en musique, ou un épithalame pour des gens du Maine qu'elle n'avait jamais vus, sur la seule mention que le marié, auteur de la lettre, était le plus jeune de dix frères et sœurs. Mais lors même qu'elle se dérobait à de telles corvées, elle les inscrivait sur un grand livre, où elle a relevé pour notre amusement les notes suivantes :

« Une dame, dont le mari doit s'absenter deux mois, désire que je compose des strophes pour célébrer la joie de son retour.

« On me demande une épitaphe pour un père et ses deux enfants, en m'avertîssant que deux cent cinquante mots me sont accordés tout juste, le monument étant trop petit pour une plus longue inscription. »

Parfois même les exigences de ses corresponaants portaient sur des choses tout à fait étrangères à la poésie. Un monsieur, voulant mettre sa fille en pension dans telle ville, la priait d'écrire une étude sur la valeur comparative des divers pensionnats de cette localité.

« S'il y a une cuisine au Parnasse, dit dans ses Souvenirs Mrs. Sigourney, ma muse doit y figurer comme bonne à tout faire. Manquant de fermeté pour dire non, je consentis si souvent que je n'eus bientôt plus le droit de refuser. Pour ceux qui n'écrivent pas, la composition de quelque vers n'est qu'une bagatelle, mais ces bagatelles accumulées font le total des choses humaines, elles supposent de la pensée, du travail et du temps... T>

Après tout c'était une preuve de popularité.

Tous les gens de talent connaissent le genre d'indiscrétion qui les rendrait, s'ils y cédaient trop, esclaves de ceux qui n'en ont pas, mais il va sans dire que dans une ville de province du Connecticut, au commencement de ce siècle, l'indiscrétion était peut-être plus agressive qu'ailleurs.

Mrs. Sigourney prenait sur son sommeil les instants nécessaires pour suffire à un commerce épistolaire qui, entretenu bon gré mal gré avec des étrangers importuns, comportait plus de deux mille lettres par an.

€ L'habitude d'écrire cun^ente calamo, ont dit avec un certain pédantisme les critiques de cette aimable femme, est funeste aux ambitions littéraires, elle empêche le labeur de la pensée, par lequel on arrive à l'excellence intellectuelle. »

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Aussi n'eut-elle pas d'ambitions littéraires; elle s'en tint à satisfaire un goût impérieux. Parlant de la multitude de ses ouvrages en vers et en prose, elle dit : « La presse affamée demandait pâture et ne voulait pas attendre. Apaiser cet appétit démesuré des Magazines, sans négliger mes autres devoirs, n'était pas facile. Je trouvai pour cela mon tricot très secourable. Il se prêtait à la méditation et au traitement de thèmes légers. Tout en complétant douze ou quinze paires de bas par an au profit des pauvres ou de ma nombreuse famille, je suspendais ma besogne pour saisir au passage l'aile d'une pensée fugitive, pour arrêter le courant d'une stance rapide. Cependant je corrigeais ensuite et recopiais plus d'une fois ces efl^usions spontanées, me faisant conscience de jeter d'aussi rudes ébauches à la tête du public. »

Le public se déclarait content, surtout à l'étranger, d'où les plus grands personnages, des têtes couronnées, lui envoyèrent l'hommage de leur admiration. En Amérique on n'admettait encore que difficilement qu'une femme se fît imprimer.

N'importe, Mrs. Sigourney déclara toujours que les encouragements qu'elle avait reçus dépassaient son attente et ses droits. La pédagogie lui avait procuré aussi de grandes satisfactions. De bonne heure, LydiaHuntley — c'était son nom de jeune

fille — s'était vouée à renseignement, d'abord à Norwich, sa ville natale, puis à Hartford, où elle dirigea un pensionnat. En 1819, vers la trentaine, elle épousa M. Sigourney, un banquier des plus honorables; arrivée à Tàge mûr elle voyagea en Europe. Sa vie fut, somme toute, pleine et heureuse; jamais elle ne connut la solitude, étant toujours occupée. A soixante-dix ans, elle se dit plus heureuse qu'à dix-sept, et jusqu'au bout elle fit ses délices d'apprendre, « d'apprendre toujours, de sentir toujours et de plus en plus qu'elle n'était qu'une commençante, une élève en retard ». Quant aux épreuves, elle n'en a pas subi, dit-elle, plus qu'il n'était nécessaire pour son bien.

Ce qui charme chez Mrs. Sigourney, c'est sa gaieté douce et constante au milieu de la terrible gravité puritaine qui força un jour certain ecclésiastique, président d'université, de recommander le rire comme un devoir : « Ne négligez pas le devoir du rire chrétien ». — Le charme de la gaieté se trouve d'ailleurs dans sa prose, dans ses lettres plutôt que dans ses vers. Le grand poème descriptif, historique et didactique sur les aborigènes d'Amérique n'oflre rien d'amusant ; elle le reconnut sans doute, car il ne figure pas parmi les pièces choisies qu'elle détacha de plusieurs volumes précédemment parus pour indiquer au public ce qui do son œuvre trop considérable la satisfaisait le

plus. On estime sa Pocahontas^ qui est certainement la moins mauvaise des innombrables compositions poétiques dont cette célèbre sauvagesse fut Fhéroïne.

Peut-être, soit dit en passant, aurions-nous dû placer Pocahontas parmi les femmes célèbres de l'Amérique, bien qu'elle ne fût qu'une simple Peau-Rouge, mais son histoire tient trop de la légende. Que celles de nos lectrices qui ne connaissent pas la fille du chef indien Powhatan lisent le poème de Mrs. Sigourney. Ils y verront comment, à douze ans, Pocahontas sauva la vie du grand aventurier colonisateur de la Virginie, le capitaine John Smith, condamné à mort par son père; elle se jeta bravement entre la victime et le tomahawk déjà levé. Devenue femme, Pocahontas se convertit au christianisme, épousa un Anglais, le suivit dans son pays, s'accoutuma fort bien à la civilisation et, jusqu'à sa mort, qui arriva très vite, se comporta partout en fille de roi; des témoins oculaires l'attestent.

On pourrait allonger indéfiniment la liste des femmes poètes américaines du passé; il serait facile aussi de s'égayer au dépens de quelquesunes qui n'eurent que des prétentions, mais je m'en garderai par respect pour toutes celles qui tinrent d'une main vaillante, quoique mal assurée, le flambeau de l'idéal. N'est-ce donc rien, dans

une république OÙ prédomine le souci des intérêts matériels, où le culte de Targent a grand besoin d'un contrepoids? Beaucoup de Muses, aujourd'hui encore, n'ont qu'une renommée toute locale. Celles-là exercent néanmoins une noble influence et il faut leur en savoir gré.

Sur Lucy Larcom, la muse des vergers du Massachusetts, longtemps employée dans une fabrique et devenue ensuite institutrice, écoutons parler le poète Whittier :

« Le fait d'avoir été écrits par une femme dont la vie, loin d'être une suite de loisirs, fut toute de labeur et de privations, n'ajoute rien au mérite intrinsèque de ses vers, mais il augmente ce mérite d'un intérêt particulier aux yeux de ceux qui, comme nous, souhaitent de voir les préjugés de caste disparaître. L'exclusivité aristocratique, qui partout est déraisonnable et anti-chrétienne, devient ridicule en outre dans un pays comme le nôtre où elle devrait s'effacer devant la vraie noblesse de l'esprit, les grâces naturelles d'un bon cœur et d'une vie utile, la courageuse dignité d'un esprit trop supérieur pour considérer le travail comme une dégradation et l'utilité comme un vice. Rien n'est ignoble des devoirs que Dieu a sanctifiés. »

Ces belles paroles, qui laissent entrevoir, par parenthèse, les faiblesses de la grande République,

pourraient s'appliquer aussi bien aux deux sœurs Carey, Alice et Phœbé. N'ayant jamais fréquenté que Técole de leur village, sans protections littéraires, vivant à la campagne, orphelines et pauvres, elles firent un paradis de leur humble vie en y donnant sa place à l'idéal. Au milieu d'occupations fort prosaïques, elles ont écrit, sans compter leur charmant Journal^ près de quatre cents poèmes à titre de passe-temps. S'il y en a beaucoup de négligés, quelques-uns témoignent d'une imagination créatrice. Tel un arbuste donne ses fleurs sans effort et sans vanité.

Mais nous n'arrêterons pas nos yeux pour finir sur de pâles et douces nébuleuses. Parmi elles, bien au-dessus d'elles, d'un feu intense et profond brille une étoile d'Orient qui ne ressemble en rien aux autres. On peut dire d'Emma Lazarus qu'elle naquit poète. Tous les morceaux qui composent un premier volume publié sous son nom furent écrits par une enfant de quatorze à dix-sept ans. Il y a beaucoup de traductions dans le nombre, les meilleures traductions qui aient été faites de Heine, « Heine le Grec, Heine le Juif, Heine le Romantique », comme l'appelait Emma, juive elle-même et attirée à la fois vers la beauté classique et la désespérance. Chez elle ce n'était pas de l'affectation. Comme l'a fait remarquer une de ses proches, cette mélancolie sans motif existe

souvent chez les êtres d'une sensibilité excessive, dont rimagination, encore ignorante de la réalité, dépasse le but; en outre il y avait là une question d'hérédité, l'empreinte d'une race née pour soufifrir. Le second volume, Admète, fît son chemin jusqu'en Angleterre.

Puis vinrent les Époques^ portant pour épigraphe ces paroles d'Emerson : « Les époques de notre vie ne sont pas dans les faits visibles, mais dans les pensées silencieuses qui, à mesure que nous avançons, nous accompagnent sur le chemin. » Ce poème marque une évolution décisive pour ce jeune talent qu'attirait le drame intérieur de l'âme humaine. Emerson s'intéressa dès lors à elle et lui donna des conseils. Timide et sans expansion, elle avait vécu jusque-là d'une vie absolument cachée, tantôt à New-York, tantôt au bord de la mer, au milieu de sa nombreuse famSle. Depuis, bien qu'elle continuât à se tenir à l'écart, le public lettré eut les yeux sur elle. En 1874, elle publia son roman d'Alide, dont le héros est Gœthe. Malgré l'imprudence qu'il y a toujours à faire agir et parler un grand homme, Emma Lazarus mérita les éloges de ïourguéneff, qui lui écrivit : c C'est à la fois très sincère et très poétique ; la vie et l'esprit de l'Allemagne n'ont pas de secrets pour vous, les caractères sont dessinés d'un trait aussi délicat

que vigoureux. » Mais ce n'est ni le roman i'Alide ni le drame en vers de VEspagnolet {The Spagnoletto) qui ont placé Emma Lazarus hors pair. Il fallut la persécution des Juifs en Russie, le rappel de scènes évoquées du moyen âge et reproduites en Allemagne vers la fin du xix* siècle, pour que cette Américaine, élevée dans un pays libre et tolérant, sentît tout à coup s'éveiller son génie avec un amour passionné pour < son peuple ». Oui, elle était de ceux-là, de ces malheureux exilés, massacrés, traqués comme des bêtes fauves; la guerre anti-sémite était dirigée contre ses frères, et tout à coup s'éleva un appel splendide, invitant les fils des Macchabées à l'action et à l'unité. Depuis lors, elle suivit toujours la même voie où son originalité s'affirme.

« Les formes mortes ressuscitèrent dans Ros Hashanahy le jour de l'an juif, et Hanuckahy la fête des flambeaux... Tout son être s'était renouvelé, rafraîchi à sa source; elle s'était jetée dans l'étude de la race entière, de sa langue, de sa littérature, de son histoire, allant droit au cœur de la foi des ancêtres et de sa miraculeuse durée ». — C'est une de ses sœurs qui parle, une femme de talent que j'eus l'occasion de rencontrer, et qui, au Congrès des religions, se fit l'interprète du néo-judaïsme.

L'émigration amenait par milliers les Juifs

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expulsés, bien souvent la lie de la nation, sur les rivages d'Amérique. Emma visitait ces misérables, elle les secourait et, loin d'être rebutée par le spectacle d'une déchéance dont elle n'avait pu avoir jusque-là aucune idée, elle sentait le sentiment de la solidarité grandir chez elle.

n en sortit la Danse de la mort, le drame de la persécution au xu* siècle qui, dédiée à George Eliot, parut avec de belles traductions des poètes hébreux de l'Espagne au moyen âge, dans un volume intitulé : Chants d'une Sémite. Gomme George Eliot qui, née protestante, a consacré cependant l'un de ses romans à développer le rêve d'une nationalité juive, Emma Lazarus souhaitait le rapatriement de son peuple en Palestine. Ses éloquentes Épitres aux Hébreux^ publiées en série plusieurs mois de suite, eurent pour but de relever chez lui l'idéal écrasé. Malheureusement les forces physiques d'Emma n'étaient pas à la hauteur de son zèle. Un voyage en Europe parut la reposer des fatigues qu'elle avait imprudemment prises. Mais bientôt une maladie, depuis longtemps menaçante, la ressaisit, et la mort de son père l'acheva très vite. Elle adorait ce père; nul n'avait su l'encourager comme lui. Cependant elle lutta contre sa peine profonde et réussit par intervalles à la dominer. Elle retrouva des heures délicieuses en Italie où

on l'emmenait chercher la santé. Incapable de travailler désormais, oppressée d'une fatale langueur, elle voyagea en Angleterre, en Hollande, souffrant toujours, mais ignorante du péril et ne cessant de faire des projets.

A Paris, elle se sentit renaître; du reste, il y eut toujours ouverte chez elle, pour employer son expression, une petite fenêtre qui donnait sur la vie. Elle se reprenait à la beauté des choses avec une sorte d'ivresse : — Rien de tel pour guérir du pessimisme, disait-elle, rien de tel qu'une maladie grave. Les plaisirs les plus simples suffisent : respirer l'air, voir le soleil.

Il fallut la ramener en Amérique; les siens la savaient perdue, et jamais dans ce corps ravagé l'esprit n'avait brillé d'une flamme plus vive; toutes ses facultés semblaient aiguisées maintenant par l'approche de la mort ; ses amis l'entendirent causer avec une verve toute nouvelle. Elle s'éteignit soudain et, dans les deux mondes, partout où sont compris de beaux vers écrits en langue anglaise, on loua cette fleur d'Israël qui s'était fait une distinction suprême d'être née juive.

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