‹ Femmes d'AmériqueChapitre 7 sur 17 · LYDIE-MARIA CHILD. — MRS CHAPMAN · texte numérisé non relu

LYDIE-MARIA CHILD. — MRS CHAPMAN

LUGRETIA MOTT. — LUGY STONE, ETC.

En ce moment où la publication des lettres de Mrs. Beecher Stowe et celle des intéressants souvenirs de son amié^ Mrs. Annie Fields *, prêtent en Amérique comme un regain de popularité à Fauteur de La Case de Voncle Tom^ il semble opportun de faire connaître en France l'histoire intime, trop peu répandue jusqu'ici, de cette vaillante antagoniste de l'esclavage. Avoir provoqué de façon si puissante et si active une pareille révolution morale, — révolution qui, considérée au seul

1. Life and Letters ofHaiTiet Beecher Stowe ^ by Annie Fields, 1 vol., Boston.

point de vue historique, serait encore un des grands événements du siècle, — c'est un titre de gloire dont plus d'une femme aux États-Unis peut, du reste, revendiquer sa part. Nous allons essayer de rendre justice à toutes, après avoir mis au rang qui lui convient l'instigatrice du mouvement, celle dont Mrs. Fields a résumé l'œuvre en quelques lignes si éloquentes : « L'instinct de son âme voulut et sut agir, plus fort que sa pensée ou que sa volonté. L'attitude que lui avait donnée la nature était toute contemplative, mais son cœur fut comme un charbon ardent déposé sur l'autel de l'humanité. Elle se leva dans la nuit, pourraiton dire, et l'offrit, ce cœur, pour le salut de l'esclave avec des larmes, avec des prières. Et, dans sa foi profonde, elle n'éprouva ni crainte ni surprise quand, le matin venu, elle vit à la place un grand feu qui, en brûlant, éclairait de ses vives lueurs la terre entière. »

— Ainsi, dit le président Lincoln, lorsqu'elle lui fut présentée, au moment le plus terrible de la lutte entre Nord et Sud, qui devait se terminer par l'union de tous les États et par l'affranchissement de la race de couleur, — ainsi voilà cette petite femme qui a fait cette grande guerre?

Personne, à première vue, ne paraissait moins capable de remuer le monde que cette frêle et délicate créature aux épaules un peu voûtées comme

L'ABOUTION de l'esclavage en AMÉRIQUE 187

par la fatigue, mise très simplement toujours et sans aucun souci de la mode, si peu pénétrée, d'ailleurs, de son propre mérite, qu'après avoir été adulée dans toutes les langues, par les peuples et par les princes, elle répondait à un admirateur qui la félicitait d'avoir écrit ce livre de rédemption, La Case de V oncle Tom :

€ Ce n'est pas moi qui l'ai écrit.

— Ce n'est pas vous? Qui donc en ce cas?

— C'est Dieu. Je n'ai fait qu'obéir à sa dictée. * Elle était absolument sincère; son éducation,

son entourage, sa vie d'efforts, de sacrifices constants, de parfait oubli d'elle-même, l'avaient préparée, à croire aux miracles.

Elle appartenait à une famille où la vertu était héréditaire, sans préjudice de l'esprit. Émigrés dès l'origine de la colonie, les ancêtres de M" Stowe paraissent avoir été, sans exception, des gens de grand savoir et dévoués au bien public. Son père, le docteur Beecher, ministre de la religion protestante, était fixé à Litchfield (Connecticut), quand elle vint au monde le 14 juin 1811 . L'enterrement de sa mère fut presque le premier événement qui marqua dans la mémoire de la petite fille; vaguement elle se rappelait la douceur angélique de cette jeune mère, son amour pour les fleurs, son adresse à toute sorte de jolis ouvrages conservés dans la maison comme des reliques. Quand le

docteur Beecher voulait obtenir quelque chose d'elle, venir à bout du caractère assez difficile qu'elle montrait avec tout autre que lui, il n'avait qu'à parler de sa mère. Harriet était un enfant impétueux, turbulent, mais d'un cœur tendre, qui s'ouvrit tout de suite au dévouement. On la vit soigneuse et déjà maternelle envers son petit frère Henry, plus jeune qu'elle, quand tous deux commençaient seulement à trottiner, la main dans la main, jusqu'à l'école.

Huit enfants, c'était une bien nombreuse marmaille à régenter pour le pauvre pasteur. Cette nichée de poussins rustiques, se suivant de tout près, également turbulents, à la fois gauches, brusques et timides, fut couvée par un oiseau de toute autre espèce, véritable oiseau de paradis dont l'arrivée imprévue produisit une sensation extraordinaire. Harriet avait six ans quand elle fut réveillée, une nuit, dans le dortoir où étaient rangés plusieurs petits lits côte à côte, par un bruit qu'elle interpréta tout de suite joyeusement. Le père était en voyage depuis quelque temps : sans doute il revenait à la maison. Oui, c'était bien sa voix ! Petits frères et petites sœurs se dressent sur leur séant :

€ Papaî Voilà papa! »

Une voix gaie répond :

« Et voilà maman ! »

La belle dame qui venait d'entrer les embrassa tous, leur dit qu'elle les aimait, qu'elle serait leur mère et, lorsqu'ils voulurent se lever pour lui faire fête, les pria de rester tranquilles, vu qu'ils la retrouveraient le lendemain matin. Mais cette scène avait tellement le caractère d'un rêve que, le lendemain, ils ne pouvaient en croire leurs yeux quand cette princesse, cette fée leur abandonna ses mains d'un blancheur de perle et leur permit de jouer avec ses bagues.

Jamais belle-mère ne fit une plus jolie apparition et, toute sa vie, elle sut rester à la hauteur de ce premier moment, sans relâche occupée de sa nombreuse famille adoptive. Harriet et son frère Henry se suffisaient d'ailleurs à eux-mêmes, ne se quittant pas une minute. Le jour vint cependant où cette intimité fut rompue ; la petite sœur passa de l'école mixte dans une académie de jeunes demoiselles où elle se distingua par sa précoce intelligence. Là, il était d'usage de lire en réunion publique les meilleures compositions des élèves. Quelques pages sur un sujet élevé, l'immortalité de l'àme, provoquèrent, de la part de son père qui était dans l'auditoire, cette question : — Qui a écrit cela?

« Votre fille », lui répondit-on.

Harriet ne put se méprendre à l'expression d'étonnement joyeux qui éclaira le visage du doc-

teur Beecher. Ce fut peut-être Tunique minute de sa vie où elle connut l'orgueil.

Litchfield, qu'habitait la famille du ministre, est un village pittoresque, situé dans une région de lacs, de collines boisées. Harriet eut de bonne heure le sentiment exalté de la nature. La vie que l'on menait au presbytère était très simple; les enfants travaillaient au bûcher ou à la cuisine en guise de récréation, les petites filles aidant leurs frères à rentrer le bois et à faire de rudes besognes, tandis que le père stimulait leur activité par de merveilleuses histoires. La récompense, c'étaient des promenades ou des parties de pèche ; les soirées de lecture, les concerts en famille s'ajoutaient à ces passe-temps et, tout en s'é vertuant des bras, Harriet était capable, à treize ans, de traduire Ovide. Elle écrivit même un drame en vers qui se passe à Rome sous Néron et où éclate cette ferveur religieuse, brûlante chez elle à l'état de passion. Chercher le devoir, l'accomplir coûte que coûte, tel fut son souci continuel. Elle s'efforçait d'aider une sœur aînée dans la direction de l'école qu'avait fondée celle-ci.

Le docteur Beecher, cependant, s'était trans-. porté à Boston, où son originalité reste dans le; souvenir de tous. Persuadé de l'utilité d'une double lutte physique et morale pour mater les nerfs et maintenir un juste équilibre, l'excellent homme

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 191

surprenait souvent ceux qui venaient lui parler de leurs affaires spirituelles, en accomplissant devant eux à rimproviste des prouesses de gymnastique. D'autres fois, on le trouvait lançant de côté et d'autre de grandes pelletées de sable ou sciant du bois avec fureur. Devait-il prêcher, il était toute la journée, comme de coutume, à la disposition de ceux qui disaient avoir besoin de lui, puis, deux heures avant de monter en chaire, il se précipitait dans son cabinet, et, après avoir fait un peu d'haltères ou de trapèze, couvrait d'hiéroglyphes un nombre considérable de petits bouts de papier, en réclamant à grands cris une épingle pour les réunir. La cloche sonnait; au dernier coup, il descendait l'escalier comme un ouragan, tous ses petits papiers cachés dans le fond de son chapeau, son habit de travers, sa cravate dénouée; il échappait, avec des protestations impatientes, aux mains qui voulaient corriger ce désordre, prenait sa femme sous son bras comme un sac, et l'entraînait dans une course à perdre haleine jusqu'à l'église, où il se frayait un chemin au milieu de la foule. Tout cela ne l'empêchait pas d'être un grand prédicateur.

Devenue vieille, Harriet, par ses absences et ses bizarreries, rappela son père de plus en plus, mais cette originalité n'eut jamais rien d'agressif ni de gênant pour personne.

A vingt ans, l'excès de travail, l'absence de distraction, le surmenage, en un mot, lui avait fait perdre la robuste santé de son enfance. Le garçon manqué qu'était Harriet à Litchfield se transformait peu à peu en jeune fille délicate; elle ne reprit jamais le dessus, tout en continuant, sans mesurer ses forces, à se charger de très lourds fardeaux. L'une des charges qu'elle s'imposa ainsi fut de consoler dans son deuil le professeur Stowe, veuf depuis peu. La défunte avait été sa meilleure amie et le désespoir du pauvre abandonné lui faisait une telle pitié qu'elle s'acharna résolument à le guérir. Elle y réussit, puisqu'elle devint sa femme.

Le docteur Beecher était alors président d'une école de théologie à Cincinnati, et Mr. Stowe y professait. C'était un original, lui aussi, quelque peu visionnaire.

€ J'épousai, racontait plus tard Mrs. Stowe, un homme riche en grec, en hébreu, en latin, en arabe, pauvre de tout le reste. » Elle disait gaîment qu'elle était entrée en ménage avec si peu de vaisselle et de batterie de cuisine que le tout' valait bien cinquante francs. « Le premier argent* que je gagnai, ajoutait-elle, fut consacré à l'achat d'un lit de plumes, car nous avions des bibliothèques très bien garnies, mais peu de matelas! »

En fait de richesse, elle eut sept enfants qui ne

lui laissaient pas un moment de tranquillité, vu la presque impossibilité, pour les gens de condition modeste, de se faire servir aux États-Unis. Quand ses difficultés paraissaient le plus insurmontables, elle s'écriait : « Eh bien, je ne changerais pas mes enfants pour toute l'aisance, le loisir et le plaisir que je pourrais avoir sans eux. »

La vie conjugale des Stowe avait commencé par un sacrifice. A peine mariés, ils durent se résigner à une longue séparation, le professeur ayant été délégué en mission pour visiter les écoles européennes, en vue de réformes nécessaires dans celles de Cincinnati. Comme il s'attristait assez naturellement, sa jeune femme, avec le manque d'égoïsme qui demeura toujours le trait principal de son caractère, fît ressortir toutes les raisons qui lui imposaient d'être satisfait, affirmant qu'elle voudrait être un homme et à sa place, le conjurant de profiter de l'aubaine sans regarder derrière lui. Pendant son voyage, elle mit au monde deux filles jumelles, ce qui ne parait pas avoir gêné sa collaboration au journal de la localité.

Elle écrivait à l'absent des lettres quotidiennes où nous voyons poindre et se développer le thème de l'abolition de l'esclavage. Mrs. Stowe ne s'y donnait pas encore comme elle le fit plus tard; la possibilité d'en finir avec une institution qui passait pour légitime, au Nord comme au Sud,

194 FEMMES D*AMÉRIQtJË

était fort discutée dans ce temps-là. On se rendait bien compte du crime qu'il y avait eu à transporter jadis, de la vieille Afrique ténébreuse dans le Nouveau Monde, une marchandise humaine exploitée, maltraitée, vendue et revendue, toujours à la merci du maître, de son caprice et de ses exigences ; mais on ne voyait pas de remède au mal accompli ; on distinguait très clairement, au contraire, les inconvénients, les périls, les injustices qui pouvaient résulter de l'émancipation. Il était encore loin, le jour où le président Lincoln, dans un message mémorable, jeta ces énergiques paroles : « Si la volonté de Dieu est que la guerre se prolonge jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un foyer debout, jusqu'à ce que rien ne reste de tous les trésors amassés par le labeur sans rétribution de l'esclave, jusqu'à ce que chaque goutte du sang qui a coulé sous le fouet soit expiée par le sang qui coulera sous le sabre, nous ne pourrons que nous incliner et dire : « Seigneur, tes voies sont justes et infaillibles ».

Non, Mrs. Stowe ne portait pas en elle, même à l'état de germe, La Case de V oncle Tom; cependant, ce fut à Cincinnati, au bord du grand fleuve qui sépare l'Ohio du Kentucky, qu'elle emmagasina, comme à son insu, les paysages, les caractères, les scènes évoquées plus tard dans son célèbre roman. Les écrits moins ambitieux qu'elle

publiait alors n'avaient d'autre but que d'apporter un peu de bien-être à sa famille, chaque année plus nombreuse. Une de ses amies a raconté drôlement comment elle venait à bout de cette tâche, malgré les obstacles. Il s'agit, par exemple, d'un récit commencé dont l'éditeur attend la fin.

L'amie trouve Mrs. Stowe tout au métier de nourrice, son plus jeune enfant sur les genoux, et surveillant les deux autres, qui commencent à marcher.

« Allons, Harriet, vous avez donné votre parole. Exécutez-vous de bonne grâce.

— Gomment faire? C'est jour de nettoyages, et baby perce une dent!

— Les nettoyages peuvent être remis à demain; quant aux dents de baby, cela n'en finira pas. Voyons, en trois heures, vous pouvez avoir achevé ; il y a certainement économie à le faire : deux dollars la page, pensez-y...

— Mais j'ai une nouvelle bonne à former. Les affaires de cuisine...

— Nous les expédierons. Descendez votre encrier, ma chère, et, tout en dirigeant la nouvelle bonne, vous écrirez au moins quelques lignes par-ci par-là. »

Je l'entraîne, et, dix minutes après, la voici installée dans la cuisine; devant elle, une table avec de la farine, un rouleau à pâtisserie; d'un

côté, des œufs et du gingembre; de l'autre, du porc, des haricots et différents ingrédients. Le four chauffe ; Mina, une nymphe de la plus belle couleur chocolat, attend les ordres.

€ Tenez, Harriet, prenez ce buvard, écrivez sur vos genoux, peu importe l'écriture.

— Bon, soupire la pauvre femme avec résignation. Mina, faites comme je vous ai dit. Où en étais-je?

— Voilà : Frédéric avait lancé sa déclaration, il appelait Hélène son ange gardien.

— Oui, oui, dit-elle en réfléchissant pour ressaisir le fil de l'histoire.

— Madame, est-ce que le porc se servira sur les haricots? demande Mina.

— Vous voyez-bien, dit Harriet, découragée.

C'est impossible. Il faut y renoncer.

— Non, de grâce, encore une épreuve. Je vais poser baby sur le tapis, puisqu'il consent à rester tranquille, et vous me dicterez. Votre dernière phrase est celle-ci : « Elle appuya sa tète sur ses mains, les larmes ruisselaient entre ses doigts. » Que dois-je ajouter?

— Mina, versez un peu plus de lait, dit Harriet.

— Allons, ma chère, j'expliquerai à Mina ces sortes de choses ; reprenez la plume.

Patiemment, Harriet se remet à écrire et mes connaissances culinaires viennent tant bien que

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 197

mal au secours de l'inexpérience de Mina jusqu'à ce que la seconde page soit couverte.

« A la bonne heure ! C'est à vous de lui apprendre maintenant. Je suis au bout de mon rouleau. Dictez encore.

Sans un mot d'objection, la docile Harriet plonge ses mains dans la farine.

€ Vous vous êtes arrêtée là-dessus, lui dis-je : « Mes enfants sont madernière consolation ici-bas. »

— Madame, qu'est-ce qu'il faut que je fasse du gingembre? demande Mina.

— Rien du tout.

— Et ces coquilles d'œufs?

— Jetez-les. »

Je répète :

« Ma dernière consolation ici-bas ! »

Elle dicte :

« Laissez-les moi encore... un peu plus longtemps.

— Combien de temps dites-vous qu'il faut laisser le pain d'épices dans le four, madame?

— Encore cinq minutes, Mina.

— Un peu plus longtemps î

Sur ces mots que je répète d'une voix suppliante, nous éclatons de rire.

Ainsi, en faisant la cuisine, en griffonnant, en berçant les enfants et en riant, nous achevâmes le manuscrit. »

Cependant son mari lui répétait avec conviction :

« Vous êtes née pour être femme de letti:es; Dieu le veut et il n'y a pas à contrecarrer sa volonté. De grandes œuvres seront signées Harriet Beecher Stowe. Allez droit devant vous. Du courage! »

Ce n'était pas le courage qui lui manquait.

C'était le temps et la force. Il s'aperçut enfin qu'elle n'en pouvait plus et lui conseilla d'aller se reposer chez un de ses frères ; mais à peine fut-elle partie qu'il lui écrivit :

« Ma chère, revenez aussi vite que vous le pourrez. Le fait est que je ne puis vivre sans vous. Il n'y a pas de femme qui vous ressemble dans le vaste monde. Qui donc a tant de talent avec si peu de vanité, tant de réputation avec si peu de pédantisme, tant de littérature avec si peu d'extravagance, tant de douceur avec si peu de faiblesse, tant des meilleures choses avec si peu des autres?... »

Rien n'égalait la tendresse involontairement égoïste de Mr. Stowe pour sa femme. Il ne cessait de répéter qu'elle était la personne la plus intelligente et la plus agréable qui existât dans tout le cercle de ses connaissances. A quoi Mrs. Stowe répondait : « Si vous n'étiez déjà mon mari bienaimé, je deviendrais certes amoureuse de vous. »

Jamais sympathie plus parfaite n'exista entre deux époux, mais justement Topinion si haute que Mr. Stowe avait d'Harriet Fempéchait d'admettre qu'il pût y avoir des limites à ses prouesses dans tous les genres, comme ménagère, mère de famille, ou écrivain ; rien ne Tétonnait de sa part, quoiqu'elle fit. Mrs. Stowe était loin de posséder la même confiance en elle-même ; malgré les instances de son mari qui flattaient chez elle une vocation naturelle, elle hésitait beaucoup à se consacrer aux lettres. Il y avait ses enfants, tous très délicats, très nerveux, de caractères compliqués et bizarres; elle ne se trouvait pas le droit de leur dérober une parcelle de son temps, persuadée que l'éducation est œuvre de contact et d'exemple, que les enfants ne font pas ce qu'on leur dit, mais ce qu'ils voient faire.

En outre, le malheur s'acharnait contre eux tous. Le collège, dont son père était président et où enseignait son mari, fut infesté par la fièvre typhoïde; il fallut soigner les malades. Le salaire du professeur Stowe était assez incertain; la gêne, presque la misère, les pressait de plus en plus et ni l'un ni l'autre, avec cela, n'avait à un degré quelconque ce qu'on appelle le sens pratique. Ils faisaient passer avant tout le devoir et, avant tous les devoirs, la charité; le reste ne les touchait guère. Mrs. Stowe, avec six enfants et deux bonnes.

était souvent forcée de faire la cuisine elle-même, de laver la vaisselle, de vaquer aux plus grossières besognes. Les responsabilités de toute sorte qui pesaient sur elle l'écrasaient; plus d'appétit, plus de sommeil. Le professeur s'efforçait bien de l'aider, mais maladroitement, on peut le croire.

« Mon mari, écrit-elle quelque part, fait des progrès merveilleux dans son rôle de bonne d'enfants. Vous ririez de le voir, ses lunettes sur le nez, conduire au lit la petite troupe de bambins en robe de nuit, les rassemblant comme une poule appelle ses canetons.

Et elle le plaint d'avoir une femme si incapable.

Un secours tombé du ciel, pour ainsi dire, lui permit cependant d'aller prendre certaines eaux qu'on lui recommandait et qui eurent raison d'une faiblesse toujours croissante; mais ensuite Mr. Stowe tomba malade à son tour. Quand on voit les détails de cette lutte misérable et terre à terre, renouvelée à toutes les heures, on ne comprend pas comment le cerveau de la vaillante femme put y résister. Pour comble de malheur, le choléra éclata à Cincinnati et elle perdit un de ses fils.

Ce dernier événement acheva de dégoûter les Stowe d'un pays où ils avaient déjà tant souffert. Ils quittèrent l'Ouest pour gagner New-Brunswick. Le professeur y avait été nommé à un nouveau

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 201

poste ; alors vinrent les difficultés de Tinstallation en pays inconnu, avec de minces ressources. Les lettres de Mrs. Stowe sont à ce sujet amusantes et pathétiques; on assiste à ses expériences; elle est tour à tour tapissier, peintre, décorateur, elle se moque d'elle-même, elle fait étudier ses enfants, elle écrit dans les journaux, A travers tout cela, elle souffre jusqu'à l'angoisse et elle a des jouissances non moins intenses pour un rien. Cette riche oi^anisation, vibrante, épanouie, ressent ce qui l'atteint, ce qui l'effleure seulement avec une vivacité merveilleuse et, quoiqu'il arrive, un rayon de soleil est toujours prêt chez elle à luire dans le ciel sombre. De plus en plus surtout, une pitié sans bornes pour le malheur général d'une race condamnée la détourne des préoccupations particulières. Sur ces entrefaites, quelqu'un des siens lui dit :

« Si je savais écrire comme vous, j'écrirais quelque chose qui ferait sentir à tous que l'esclavage est une malédiction. »

Longtemps après, ses enfants se rappelèrent avec quel élan elle répondit à cet appel :

« Oui, j'écrirai quelque chose, je l'écrirai si je vis !»

Ce quelque chose fut La Case de l'oncle Tom.

Elle§iisait plus tard à son fils Charles :

« Je me rappelle l'hiver où tu étais petit et où

je travaillais à L'Oncle Tom. Mon cœur éclatait sous le poids de Tinjustice et de la cruauté témoignées aux malheureux esclaves et je priais Dieu de permettre que mon cri en leur faveur fût entendu. Il y eut bien des nuits où je pleurais, tandis que tu étais là endormi près de moi; je pleurais parce que je pensais aux mères esclaves que des barbares privent de leurs enfants. »

On peut dire qu'elle mit dans l'œuvre qui soudain prit possession d'elle toutes les aspirations de son être, tout le sang de ses veines. Elle la vécut en l'écrivant. Il ne s'y trouve pas un fait qui n'ait été saisi dans la réalité. Par exemple, son frère Henry, devenu ministre, avait rencontré un vieux nègre tout en larmes : on allait vendre aux enchères ses filles de seize et dix-huit ans. Il prend le vieillard par la main, l'emmène dans une réunion publique, raconte la lamentable histoire et, en deux heures, a réuni la somme nécessaire pour racheter et rendre à leurs parents les deux pauvres créatures. Bien souvent, malgré la loi qui défendait de donner asile et protection aux esclaves fu-gitifs, Mrs. Stowe avait reçu de ces malheureux, son mari les aidant à s'échapper. Les souvenirs du passé, dans l'Ohio et le Kentucky, lui fournirent les scènes comiques qu'elle entremêlait au drame.

Tout contribuait à stimuler sa verve, tout, jus-

qu'au danger couru, car, à cette époque de crise, il y avait péril à se déclarer anti-esclavagiste. Une populace effrénée se portait aux pires violences, allait assaillir les bureaux de tel journal qui combattait un droit prétendu constitutionnel, brisant les presses, menaçant la vie des rédacteurs, ce qui n'empêcha pas le succès immédiat et complet de UOncle Tom, aussitôt qu'il parut en volume au mois de mars 1852. Trois mille exemplaires furent vendus en un jour et trois cent mille dans le cours de la première année. Des souscriptions s'ouvrirent de tous côtés pour le rachat des esclaves et cet enthousiasme ne se borna pas à l'Amérique, il gagna l'Europe.

D'un bout du monde à l'autre, des félicitations arrivaient à l'auteur. Les femmes d'Angleterre, pour exprimer leur enthousiasme, signèrent, de 562,448 noms appartenant à toutes les classes de la société, depuis les plus hautes jusqu'aux plus modestes, une volumineuse adresse qui resta parmi les trophées de Mrs. Stowe.

George Sand écrivit dans un article non moins précieux pour elle : « Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux, il aura des éditions dans tous les formats, on le dévore, on le couvre de larmes, il n'est déjà plus permis aux personnes qui savent lire de ne l'avoir pas lu... M"** Stowe a du génie comme l'humanité sent le besoin d'en

avoir; ce n'est peut-être pas un homme de lettres, mais c*est une sainte. »

Il y avait beaucoup de vrai dans ce jugement. De si loin, le grand romancier français avait deviné la qualité maîtresse de Mrs. Stowe, le génie du bien, et aussi la puissance de Finstinct chez cette femme simple qui, en réalité, n'avait rien prémédité, rien combiné. Un jour, elle avait lu à ses enfants le récit de la mort d'un vieil esclave. Ils avaient pleuré. De là était sorti tout le livre. Il s'était, pour ainsi dire, écrit de lui-même, tout ce qui se passait alentour contribuant à nourrir l'action; vraiment, elle pouvait déclarer de bonne foi qu'elle n'avait été qu'un instrument presque passif.

Si elle fut louée, bénie, proclamée sublime dans toutes les langues, Mrs. Stowe fut aussi abreuvée d'outrages et de calomnies par ceux qui avaient intérêt à soutenir que son œuvie était dangereuse et mensongère. Elle ne se laissait pas plus abattre par les injures qu'elle ne s'enorgueillissait du triomphe ; mais Mr. Stowe ne montrait point la même philosophie. L'année qui suivit la publication de L'Oncle Tom^ il avait accepté au séminaire d'Andover (Massachusetts) une situation de professeur de littérature sacrée; il se trouvait là dans un milieu académique qui eût été infiniment de son goût, sans cette guerre faite à sa

L*ABOLITION DE L*ESCLâVAG£ EN AMÉRIQUE 205

femme. Celle-ci s'en affligeait par contre-coup : « Je ne suis vulnérable, disait-elle, qu'à travers lui. »

Elle eut tort de perdre son temps à écrire un livre très inférieur au premier, La Clef de la Case de Voncle Tom^ qui renferme, trop consciencieusement enregistrées, toutes les preuves à l'appui d'un récit véridique; mais d'autres ouvrages attestent que le zèle de l'apôtre ne paralysait pas chez Mrs. Stowe les qualités géniales du romancier. Sans doute, elle restera par excellence devant la postérité l'auteur de U Oncle Tom; cependant, beaucoup de bons juges, parmi lesquels la reine d'Angleterre, ont placé encore plus haut l'admirable récit intitulé Dredy où elle montre l'effet général de l'esclavage sur la société, comment il produit la démoralisation de toutes les classes, comment il corrompt jusqu'au christianisme, quand celui-ci le tolère. La Fiancée du Ministre renferme des portraits supérieurement tracés; la moitié au moins de La Perle de nie d'Orr^ une idylle des côtes de la Nouvelle-Angleterre, est un pur chef-d'œuvre, Geoiçe Eliot prisait fort Old town folkSy cette peinture des mœurs de petite ville, et il y a des scènes intimes délicieuses dans Ma femme et Moi. Nul romancier ne possède plus que Harriet Beecher Stowe l'art de rendre vivants ses personnages j elle a au suprême degré

206 PEMME8 D'AMÉRIQUE

la puissance dramatique et elle excelle dans l'analyse des sentiments; elle sait nous faire passer des pleurs au rire avec cette verve entraînante qui est Fun des principaux éléments de Vhumour. Ce qui lui manque, c'est le souci des proportions, l'ordonnance de l'ensemble, et ce défaut résulte d'un excès de spontanéité, de l'absence d'effort, de ce don le plus séduisant, mais aussi le plus dangereux de tous, qu'on appelle la facilité.

Une noble et généreuse imprévoyance semble l'avoir caractérisée en tout. De UOncle Tom, par exemple, elle aurait pu tirer une fortune, mais l'idée de faire de l'argent avec un plaidoyer où elle se jetait corps et âme ne lui vint jamais. Faute de précautions prises d'avance, elle reçut en tout la part modeste de dix pour cent, pendant que ses éditeurs, tant anglais qu'américains, s'enrichissaient à sa place; encore, dès le premier signe de succès, se déclara-t-elle prête à prélever sur ce qui lui revenait les fonds nécessaires à la création d'une école normale pour l'éducation des instituteurs et institutrices de couleur.

La gloire, du moins, ne lui a pas été marchandée. Elle fit trois voyages en Europe, et chacun d'eux fut un long triomphe; l'Angleterre, l'Ecosse surtout, la fêtèrent comme une souveraine. Au débarqué, les ovations de la foule com-

l'abolition de L*CSGLAVâ6£ en AMÉRIQUE 207

mencèrent. Les plus grands personnages, les écrivains les plus illustres voulurent la connaître ; elle fut reçue avec honneur dans les châteaux de cette aristocratie britannique qui n'ouvre pas facilement ses portes; la duchesse de Sutherland lui mit au bras un lourd bracelet d'or en forme de chaîne, avec l'inscription : « En mémoire d'une chaîne qui sera bientôt brisée. » Les écoles, les associations la comblaient de souvenirs symboliques. Des sommes considérables lui furent remises pour la cause qu'elle défendait. A Paris, en Suisse, en Italie, elle rencontra, dans une mesure plus modérée, les témoignages d'un grand respect et d'une vive sympathie. Nulle part cet encens ne semble l'avoir enivrée.

« Que doit-on penser en me voyant, — disent ses lettres de ce temps-là, — sinon que Dieu choisit pour instruments les faibles? »

Elle se moque d'elle-même, de ses bévues dans le beau monde, où elle traite par habitude les grandes dames de mistress au lieu de lady telle ou telle, et elle s'accuse de la distraction qui lui a fait agiter par la fenêtre une serviette en guise de mouchoir pour répondre aux acclamations. Ce qui la ravit, c'est qu'en la voyant, on la trouve moins laide qu'on ne l'avait craint sur la foi de ses portraits. Elle avait en commun, avec les deux grands écrivains féminins du siècle,

âOâ FEMMES D'AMÉRIQUE

George Sand et George Eliot, une physionomie absorbée qui lui nuisait, quand Tentrain de la conversation ne faisait pas briller le feu de son regard. Chacun s'accorde à dire que Mrs. Stowe causait à ravir, qu'elle racontait avec un esprit, un charme inimitables, et qu'à l'écouter, on avait le meilleur d'elle-même, sa pensée n'arrivant que refroidie sur le papier. Tout parlait en elle, les yeux, le geste, le sourire. Son âme devenait visible, ce qui justifie cette exclamation jetée par une dame en la rencontrant dans un salon : « Vous ne m'aviez pas dit que Mrs, Stowe fût belle! » En revanche, son visage au repos devenait, pour ainsi dire, un masque pétrifié que ne réussissait pas à embellir le caprice d'une abondante chevelure naturellement frisée.

« Une vraie Gorgone! » s'écrie-t-elle en présence de ses photographies.

Les lettres de Mrs. Stowe étaient à la hauteur de sa conversation. Elle eut aussi un succès populaire quand elle entreprit de lire elle-même dans différentes villes, à des multitudes assemblées, ce qui était déjà presque de l'histoire ancienne, car la guerre de Sécession avait eu lieu, mettant fin une fois pour toutes à un horrible abus, délivrant des millions d'opprimés. Aux yeux de ses compatriotes, Harriet Beecher Stowe incarnait en sa personne la cause anti-esclavagiste, — adorée par

L'ABOUTION de l'esclavage en AMÉRIQUE 209

ceux-ci, maudite par ceux-là, selon les convictions de chacun, mais prenant de plus en plus, à mesure que le temps apaisait les rancunes et cimentait l'Union américaine, toute Fimportance d une figure historique.

Ses dernières années se passèrent surtout dans la propriété qu'elle avait achetée en Floride pour y veiller sur la santé de son fils, qu'une blessure incurable, reçue pendant la guerre, minait lentement. Elle eut la douleur de perdre ce fils, et déjà un tragique accident lui avait enlevé son aîné parvenu à l'âge d'homme. Dans sa peine profonde, elle ne rencontra pas de consolation plus efficace que les paroles d'une vieille négresse, qui lui dit : « J'avais des enfants, moi! Dieu m'en a pris plusieurs; ceux-là sont en sûreté, mais il y en a cinq de vendus... et je ne sais pas où les chercher. »

A Mandarine, la maisonnette que nous fait bien connaître le petit volume intitulé : Palmetto Leaves (feuilles de latanier), entourée de soins par ses filles, qui lui épargnaient désormais tout souci domestique, elle put jouir, jusqu'à l'âge avancé de quatre-vingt-cinq ans, de la beauté d'une végétation quasi tropicale, de la douceur d'un climat enchanté; elle descendit pas à pas vers l'éternel repos avec la sensation « d'être dans l'état d'un ver à soie qui n'a plus rien à filer », sentant son

PEMMBS O'AMiRIÛUB. 14

esprit affaibli errer comme un ruisseau qui s'échappe. « Mon soleil est couché, dit-elle dans une de ses délicieuses lettres, le temps du travail est passé pour moi; j'ai écrit tous mes mots, j'ai pensé toutes mes pensées, et maintenant je me repose à la clarté fugitive des tisons qui s'éteignent, dans un calme si profond que, seule, une voix amie peut momentanément me réveiller, puis je retombe... »

Elle avait toujours été sujette à de singulières absences. On raconte qu'il lui arriva, ayant été invitée à un grand dîner, de s'oublier à rêver dans l'appartement qui lui avait été ouvert pour arranger sa toilette. Tout le monde était réuni et attendait l'héroïne de la fête; ses hôtes, inquiets, allèrent enfin la chercher. Elle se tenait là, son châle sur le dos, son chapeau sur la tête, telle qu'ils l'avaient laissée, debout devant la bibliothèque où un livre avait fixé et retenu son attention. Cet effacement de l'heure présente alla chez elle en augmentant jusqu'à ce qu'elle fut, on peut le dire, perpétuellement absente, en communion sans doute avec la nature, mais de plus en plus séparée des hommes. Son vieux et cher compagnon avait déjà rejoint trois de leurs fils et une fille chérie sur les « rives d'or », dont elle parlait toujours, en disant qu'elle y renouerait le fil de ses affections avec ceux qui l'attendaient et ceux

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 211

qui devaient la suivre. Doucement, silencieusement, elle s y laissa glisser à son tour.

Et dans cette paix suprême de l'au-delà, qui a suivi leur carrière terrestre toute d'activité bienfaisante, il faudrait aussi chercher aujourd'hui presque toutes les femmes qui ont pris part, en Amérique, à l'œuvre de l'abolition de l'esclavage. En quelques mots, j'indiquerai les plus célèbres : Lydie-Maria Child d'abord, qui, bien avant Mrs. Stowe, scandalisa le pays parla publication de son éloquent Appel en faveur de la classe (T Américains quon appelle Africains. Blâmée par le monde qui l'avait longtemps admirée, elle garda jusqu'au bout la même force d'âme, consacrant sa plume alerte, sa voix persuasive à l'œuvre philanthropique par excellence, s'intéressant en même temps à l'éducation des masses, à toutes les grandes réformes qui peuvent faire avancer la marche de l'humanité. Devant la persécution conduite par les esclavagistes, elle trouva un mot de suprême dédain : c Si nombreux que soient ceux qui nous persécutent, il n'y en a pas un qui nous fasse peur et j'en remercie Dieu. »

Son biographe, le poète Whittier,^ abolitionniste comme elle, a dit que personne ne rendit plus de services à la cause de la liberté et ne lui fit d'aussi grands sacrifices; son temps, ses talents, sa for-

tune, tout ce qu'elle possédait, n'était entre ses mains qu'un dépôt que Dieu lui avait confié au profit des pauvres et des petits. Quand elle n'avait plus d'argent, elle travaillait pour en gagner et le donner. Pendant des années, elle dirigea le journal de combat National antislavery Standard.

La guerre de Sécession fut précédée, on le sait, par l'entreprise extraordinaire d'un fermier du Kansas, John Brown, qui essaya ce que Washington s'était proposé de faire au cas où les colonies eussent été vaincues dans leur lutte contre l'Angleterre : atteindre avec les insurgés les montagnes de la Virginie et s'y défendre. Ceci eût été purement héroïque ; ce qui devient discutable, c'est la prise d'une ville et le pillage d'un arsenal pour armer des esclaves fugitifs ; mais la merveille est encore d'avoir effectué ce coup de main à la tête de vingt-deux nègres en tout. Il se défendit contre les troupes régulières envoyées contre lui, avec une intrépidité à laquelle ses ennemis les plus acharnés ont rendu hommage. Couvert de blessures, il fut fait prisonnier et condamné à être pendu. Mrs. Child demanda comme une grâce d'aller soigner et servir le condamné dans sa prison. Sa correspondance à ce sujet avec le gouverneur de la Virginie et avec John Brown lui-même donne l'idée d'un courage qui n'a d'égal que son ardente charité. Elle dit alors aux esclavagistes :

« Le génie de Mrs. Stowe a emporté d'un coup les ouvrages de défense de votre institution et ouvert la citadelle aux assiégeants qui Fenvahissent de toutes parts. »

De fait la citadelle était prise, puisque, un an après, le Nord et le Sud en venaient aux mains. La lutte fut gigantesque, elle dura quatre ans et laissa aux États-Unis une dette de plus de deux milliards sept cents millions de dollars ; elle coûta la vie à un demi-million d'êtres humains, mais elle mit fin à Tesclavage. Lorsqu'on louait Mrs. Child d'avoir tout sacrifié à l'œuvre maintenant accomplie, elle prétendait n'avoir fait que gagner, « car, dit-elle, il est impossible d'estimer ce que notre caractère gagne à une lutte qui tient l'intelligence en éveil et nous force de réfléchir fortement à des principes moraux ». Être élevée au-dessus du niveau de la vie commune par la glorieuse inspiration d'un zèle désintéressé, elle ne voyait que cela.

Mrs. Child mourut à un âge avancé, mais toujours jeune d'esprit, dans l'humble maison de campagne dont elle a écrit quelque part :

« Nous y avons passé, mon mari et moi, vingtdeux années heureuses, entièrement seuls, sans domestiques, nous servant réciproquement et dépendant l'un de l'autre pour les distractions intelligentes; son cerveau, si richement meublé,

214 FEBfMES D'AMÉRIQUE

me fournissait, sur tous les sujets, l'information demandée. Il était mon dictionnaire ambulant en plusieurs langues, ma vivante encyclopédie universelle. Dans sa vieillesse il me fut aussi tendrement dévoué que l'avait été l'amant de mes jeunes années. Souvent il chantait :

Il n'y a rien de si doux dans la vie Que le rêve ancien de Tamour...

« ••. Ce que je me rappelle avec le plus de reconnaissance, c'est sa patience, son indulgence inépuisable envers moi et mes défauts. Jamais il ne voulut voir que les meilleurs côtés de mon caractère. Tout ce qui sortait de ma bouche était, à l'en croire, raisonnable et spirituel. Il s'extasiait même devant le plus pauvre jeu de mots; par exemple, le jour où je répondis à ce qu'il disait :

— Je voudrais pour toi, chérie, être riche comme Crésus.

— Tu es Crésus, puisque tu es roi de Eydie! » « Combien de fois a-t-il rappelé ce mauvais

calembour! j>

En toutes choses, ils étaient d'accord, étroitement unis dans leurs sympathies et leurs convictions. Parlant de la vie future, Mrs. Child, devenue veuve, disait souvent : « Elle aurait peu de prix pour moi si je ne devais pas le rejoindre. »

Auprès de Lydie-Maria Child se dresse, grande,

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 215

vigoureuse et fière, la figure de Mrs. Chapman, le capitaine Chapman, comme l'appelaient quelques railleurs, qui fut intimement liée avec elle et toute dévouée à la même cause. Dans une réunion publique, elle sauva la vie à l'orateur abolitionniste Wendell Phillips, elle se tint entre lui et la populace qui le menaçait. L'apparition de cette majestueuse beauté, toute vêtue de blanc, frappa de stupeur les furieux. Wendell Phillips put s'échapper.

Le pendant de cette anecdote se trouve dans l'histoire de Lucretia Mott. C'était en 1838 et déjà il existait à Philadelphie une société anti-esclavagiste. La réunion annuelle fut interrompue par un de ces tapages comme il s'en produisait souvent en ce temps-là. Les émeutiers jetaient des pierres dans les vitres, du vitriol dans l'assistance et couvraient de hurlements la voix de l'orateur; parfois ils mettaient le feu ainsi qu'il arriva pour la Pensylvania Hall, un édifice dédié, trois jours auparavant, à la liberté et aux droits de l'homme. Le soir dont nous parlons, il n'y eut qu'une violente bousculade. Lucretia Mott ne s'effrayait pas pour si peu, elle dont la maison avait été, une fois déjà, assaillie comme suspecte. Elle pria l'ami qui l'escortait de protéger d'autres femmes plus timides qu'elle-même.

« Mais qui donc vous accompagnera? demanda-t-il.

— Cet homme-ci », répondit-elle avec tranquillité, en prenant hardiment le bras du plus violent parmi les braillards. < Il m'aidera bien à sortir d'ici. »

Sa confiance lui porta bonheur. L'étrange cavalier qu'elle s'était choisi resta déconcerté une minute devant l'audace de cette frêle petite créature aux si beaux yeux, puis il finit par la conduire très respectueusement hors de la bagarre. Elle entama une conversation avec lui qui fît dire à ce vaurien, après qu'il se fut informé de son nom : € Une brave femme tout de même, et qui a du bon senst »

En 1839, une conférence générale eut lieu à Londres sur la question de l'esclavage. Les abolitionnistes de tous pays y furent conviés. Deux états d'Amérique envoyèrent des délégués hommes et femmes, ayant jugé que le conseil et la discussion en pareille matière concernaient également les deux sexes. James et Lucretia Mott assistèrent à cette convention universelle, ainsi qu'une autre femme qui a, jusque dans la vieillesse, pris la parole avec une force extrême en faveur de tous les opprimés : Elizabeth Stanton.

Il n'y eut pas de plus noble vie que celle de ce ménage de Quakers, James et Lucretia Mott. Ils

l'abolition de l'esclavage en AMÉRIQUE 217

avaient eu à lutter contre la pauvreté durant les premières années de leur mariage et, quoique Lucretia ait toujours dit : « Ces épreuves au début de la vie ont Texcellent effet de discipliner Fesprit et de faire apprécier à leur juste valeur les plaisirs mondains », elle se réjouissait de voir enfin son mari prospérer dans le commerce, lorsqu'un cas de conscience délicat vint les ruiner.

La plupart des Quakers étaient résolument opposés à Tesclavage, ils se défendaient de le favoriser en n*achetant de marchandises dans aucun des magasins qu'approvisionnait le travail des esclaves; par exemple ils se contentaient de très mauvais sucre et de non moins mauvais calicot, fruits du travail libre; à plus forte raison James Mott devait-il s'interdire d'acheter du coton aux planteurs. Renoncer à des affaires qui prospéraient, cela équivalait pour lui à se couper la main droite; il n'hésita pas cependant dès que sa conscience eut parlé. Encouragé par sa femme, il triompha de la tentation et, comme il était laborieux et intelligent, trouva bientôt moyen de faire vivre les siens en vendant de la laine, sans avoir rien à se reprocher.

Le seul point sur lequel les époux Mott se ressemblassent était ce point important de la conscience; d'ailleurs, il était aussi taciturne, aussi réservé, aussi doux, ({\xelle était vive, expansive

et résolue. Il se plaisait à écouter, elle parlait admirablement. Malgré ces différences, ils marchaient d'un même pas vers le même but, appuyés l'un sur Tautre. Lucretia prenait d'ordinaire la parole pour James, quand il s'agissait de traiter les thèmes qui leur étaient chers à tous les deux : l'abolition de l'esclavage, la promotion de la paix universelle, la tempérance, l'égalité des sexes, etc. Lucretia fut une des premières Américaines qui se firent entendre aux réunions publiques. Elle s'exprimait avec un singulier mélange de modestie et d'autorité, toujours vouée à une simplicité presque monastique dans son costume de Quakeresse : robe grise ou brune, petit bonnet de gaze blanche et grand fichu croisé. Le fait d'appartenir à cette secte lui permettait de prêcher publiquement. Elle voyageait de côté et d'autre à cet effet, entremêlant toujours aux sujets de religion et de morale son plaidoyer en faveur des noirs vendus, maltraités, dépossédés de leurs enfants. Ceci ne l'empêchait pas plus que Mrs. Stowe elle-même de vaquer à la cuisine et de tirer l'aiguille : ce furent même de somptueuses aiguilles à tricoter en or qui lui furent offertes comme bijou commémoratif pour le cinquantième anniversaire de son mariage, qu'elle célébra entourée d'une couronne d'enfants et d'arrière- petits enfants.

Il est à remarquer que toutes ces aïeules du mouvement qu'on appelle chez nous le féminismey (car, aussitôt qu'elles eurent délivré les nègres, ces énergiques missionnaires de la liberté se mirent en devoir de réclamer pour la femme le droit de vote), il est remarquable, dis-je, que toutes ces personnes, qu'on appellerait en France « avancées », eurent, sans exception, les vertus de leur sexe et trouvèrent moyen de se dévouer à la famille autant qu'à l'humanité. Elles furent généreusement secondées, d'ailleurs, par leurs maris, toutes, même Lucy Stone qui resta Lucy Stone jusqu'à la fin, bien que mariée à Henry Blackwell, celui-ci estimant que la femme doit garder dans le mariage son individualité, par conséqilent son nom personnel.

Lucy Stone, dévorée du désir d'apprendre, avait gagné, comme sous-maîtresse d'école dans les villages, de quoi entrer au collège d'Oberlin, la première université où les femmes furent admises. Son pèi-e, pour mettre à l'épreuve le désir qui la dévorait, et qu'il n'approuvait pas, d'étudier l'hébreu et le grec, ne voulut l'aider d'aucune façon. Elle faisait le ménage des autres pensionnaires à six sous l'heure pour se nourrir, et, pendant ses quatre années d'études supérieures, n'eut qu'une seule robe.

Dans cette ville de l'Ouest, où se.lrouvait l'uni-

versîté, fut fondée une école pour les esclaves évadés. Lucy Stone accepta de la diriger, ce qui ne plut qu'à demi tout d*abord à ses noirs élèves, de grands diables, humiliés d'avoir une femme pourprofesseur ; mais elle leur persuada doucement qu'il leur serait utile de savoir lire, de quelque côté que leur vînt la lumière, et ils s'attachèrent à elle bien vite. Pendant quarante-six ans, Lucy Stone se tint, avec son mari, à la tête d'un mouvement d'émancipation dont, aujourd'hui, Mrs. Ward Howe est la doyenne. Ce fut au son de Y Hymne des Batailles ^ composé par cette dernière, que les soldats du Nord marchèrent à la victoire. On peut donc dire, sans exagération, que l'abolition de l'esclavage en Amérique a été, pour une grande part, œuvre de femmes. Elles jouèrent aussi leur rôle dans la guerre civile et non pas seulement comme infirmières, mais par les sommes considérables qu'elles rassemblèrent pour les blessés au moyen de ces ventes qu'on appelait Sanitary fairs et qui furent d'un si puissant secours pendant les quatre années terribles. Toutes les femmes que nous avons nommées s'y distinguèrent et bien d'autres encore.

De fait, aucune femme ne se déroba au devoir de servir la patrie à sa manière, tandis que combattaient les hommes. Mais, pour être juste, il ne faudrait pas se borner à faire l'éloge des femmes

L'ABOUTION DE L'ESCLAVAGE EN AMÉRIQUE 2i21

du Nord; celles du Sud les égalèrent par leur courage et leur dévouement dans des circonstances bien plus critiques, quand autour d'elles tout sombrait. L'accusation d'indolence et de futilité portée contre les reines charmantes des plantations louisianaises ou géorgiennes^ tomba devant les preuves d'abnégation qu'elles prodiguèrent sans compter. Toutes ces femmes du monde, alanguies par la richesse et par la vie facile dans un trop doux climat, furent vaillantes quand il le fallut. La guerre fratricide, ruineuse et meurtrière, eut l'avantage de faire naître beaucoup de vertus, d'anéantir beaucoup de préjugés et de forcer les adversaires à s'entre-respecter.

i. Accusation mal fondée dans bien des cas, car la maîtresse d'une plantation avait des devoirs très compliqués, dont elle s'acquittait souvent d'une façon admirable. L'esclavage est en lui-même une monstruosité, mais beaucoup de propriétaires d'esclaves aux États-Unis furent de bons maîtres.

Page 1