UNE INSTITUTRICE
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La première fois que j'entendis le nom de Lucretia Crocker ce fut à un de ces luncheons de dames qui comptent parmi les traits principaux de l'hospitalité américaine. La femme éminente par excellence de Boston, Mrs. Ward Howe, avait réuni chez elle pour rencontrer l'étrangère une douzaine de femmes distinguées en diverses branches : littérature, philanthropie, science, beauxarts, etc., et toutes, s'exprimant plus ou moins couramment en français par politesse, semblaient prendre à tâche de prouver qu'une très haute supériorité n'empêche pas d'être aimable.
J'avais pour voisine à table l'une des plus âgées parmi les personnes présentes, une femme à la
physionomie intelligente et ouverte, qui se singularisait un peu par Textréme simplicité de sa mise en rébellion contre la mode, et je regardais Ednah Cheney avec un respect infini, car elle me représentait une des dernières survivantes de ce groupe qui combattit Tesclavage, conduisant contre lui une véritable croisade, côte à côte avec des hommes tels que les Garrison, les Wendell Phillips, les Whittier. Mrs. Ednah Cheney, comme Mrs. Howe, était à la hauteur des Lydia Child et des Maria Ghapman.
Je voulus la faire parler des temps glorieux où elle avait pris part à la libération d*une race, mais les Américaines ne s*attardent pas dans la contemplation du passé. A quoi bon revenir sur une victoire remportée, sur un grand fait accompli? Ce qui intéresse maintenant Mrs. Cheney ce sont les conquêtes à entreprendre, Téducation médicale des femmes, par exemple. Avec un enthousiasme juvénile elle me parla de Thôpital pour les femmes et les enfants dirigé par des femmes, m'engageant à le visiter avant de quitter Boston et se gardant bien de me dire tout ce qu'il lui devait. A propos des illustres personnalités féminines dont s'enorgueillit la Nouvelle-Angleterre, elle m'apprit que de bons juges plaçaient au-dessus même de Margaret FuUer son amie Lucretia Crocker. Et elle ajouta, évidemment poussée par un vif désir de
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me la faire apprécier : « Je vous enverrai les mémoires qui ont paru sur elle. »
Le soir même, en effet, je reçus, réunis par Mrs. Cheney sous ce simple titre : Lucretia C rocker ^ institutrice^ les rapports des notabilités de FÉcole normale et de la Société pour l'avancement des sciences, d'autres jugements encore portés sur celte femme si vénérée en son pays, si parfaitement inconnue ailleurs. Mrs. Cheney a tout rassemblé sans commentaires, comme si elle craignait qu'on pût la soupçonner d'engouement et de partialité; elle a laissé parler les autres, ne portant témoignage que pour certaine mission qu'elle accomplit en commun avec Miss Crocker. Les premières lignes cependant m'ont frappée comme pouvant s'appliquer à d'autres femmes dont la vie est consacrée à l'enseignement, sans que l'on fasse assez de cas autour d'elles de cette carrière la plus haute et la plus naturelle à la fois pour les personnes de notre sexe. Bien comprise, elle implique en effet les devoirs de la maternité, une maternité sans égoïsme, élevée au-dessus de l'instinct.
« L'éducation, dit Mrs. Cheney, fut éminemmejit l'œuvre de cette noble femme qui se trouva heureuse par la droiture de ses vues et la parfaite adaptation de ses facultés à la tâche qu'elle aimait. Pour beaucoup d'esprits le nom d'institutrice n'évoquera pas la gracieuse image de notre amie^
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car rien ne lui ressemblait moins que le type généralement admis du pédagogue sévère, dictatorial, sans larges sympathies et tout raidi de pédantisme. Elle enseignait, parce qu'elle-même était, à son insu, tout ce qu'elle souhaitait que devinssent les autres. Si séduisante en sa personne et ses manières, si cordiale et si tendre dans tous ses sentiments, si doucement gaie qu'il fallait connaître ses travaux et sa pensée pour découvrir la mathématicienne et la moraliste sous cette agréable enveloppe. Le succès qu'elle obtint dans renseignement vint d'abord de son propre amour de la science, et secondement d'un pouvoir particulier pour communiquer avec clarté ce qu'elle possédait à fond. Le plaisir que lui procurait sa tâche en illuminait l'aridité. »
Que voilà un joli portrait de pédante par profession î
Je résume ici ce que j'ai lu et entendu sur Lucretia Crocker, en même temps que quelques traits généraux concernant le professorat féminin en Amérique.
Lorsqu'on songe que dans le Massachusetts seulement soixante-seize pour cent des professeurs occupés dans les écoles publiques ont été des femmes à partir de 1858, et que l'entrée de ces dernières dans les écoles normales depuis treize ans varie de quatre-vingt-trois à quatre-vingt-cinq
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pour cent, on a peine à croire qu'aucune école normale ne leur ait été ouverte aux États-Unis avant 1839. C'est à Horace Mann, président du Sénat, placé à la tête du Bureau d'éducation, qu'il faut faire remonter ce progrès. Le don d'un particulier avait mis à la dispositon de l'Instruction publique une somme de dix mille dollars; il proposa de l'appliquer à former des professeurs féminins, qui, selon lui, ont une supériorité marquée sur les hommes pour instruire les jeunes enfants. Cette première école normale fut établie à Lexington et commença avec trois élèves au milieu de beaucoup d'obstacles : difficultés d'argent, préjugés, fanatisme religieux.
Il y a maintenant, dans le Massachusetts, deux écoles normales destinées exclusivement aux jeunes filles et quatre où sont reçus ensemble les deux sexes. Parmi ceux qui instruisent dans les écoles publiques 380 000 enfants de cinq à quinze ans, on compte 9 973 femmes pour 992 hommes.
Ce fut vers 1847, quand la machine nouvellement organisée fonctionnait encore de façon assez médiocre, que Lucretia Crocker fut admise à Lexington. Elle se trouva presque immédiatement à la tète de sa classe. Son calme, son air de dignité modeste lui donnaient, malgré sa jeunesse, une sorte d'autorité. En 1850 elle passa les examens d'usage et commença dès lors à
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enseigner. Ses qualités spéciales s'affirmèrent aussitôt : conscience, dévouement au devoir, ordre dans les idées, perception nette des choses, diction parfaite, pouvoir inné d'organisation et de classification. La nature l'avait formée pour être un leader et cependant tout en elle était féminin ou pour mieux dire virginal. Sa force tranquille et réservée était revêtue de grâce. Elle enseignait la géographie et la géologie de manière à exciter l'admiration d'Agassiz, le grand naturaliste, et ses maîtres s'accordaient à dire qu'elle était capable d'occuper avec éclat une chaire de mathématiques dans quelque université que ce fût.
Celle qu'on lui offrit après ses quatre années d'enseignement à l'École normale était au Collège d'Antioche, nouvellement fondé et ouvert aux deux sexes. Les élèves y affluaient de toutes parts, il ne manquait que de bons professeurs. Les premiers engagés étaient, vu la modicité des salaires, d'une incapacité déplorable; à peine si le professeur de grec savait lire en cette langue, et quant au professeur de mathématiques que Miss Crocker fut chargée de remplacer, il avait une manière pompeuse de dire en guise d'explications : « Un examen plus approfondi de cette matière vous permettra sans doute de comprendre », qui cachait mal l'excès de son ignorance.
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Quelle fut la surprise des étudiants d'Antioche en apprenant que c'était une femme qui allait faire le cours de mathématiques spéciales ! La surprise se changea en admiration quand cette grande jeune fille svelte et distinguée vint, avec une parfaite sérénité, prendre possession de sa chaire. Dès la première leçon ils se sentirent entre les mains d'un maître dans toute la force du terme. Parmi eux se trouvaient quelques jeunes gens doués d'aptitudes marquées pour les mathématiques transcendantes. Ils trouvèrent à qui parler. A ceux qui demanderont si ce genre d'autorité accordé à une jeune fille sur des hommes porte de bons fruits en Amérique, nous répondrons t Oui, à la condition que cette jeune fille ait non seulement la supériorité inteHectuelle, mais les hautes qualités morales, le tact souverain d'une Lucretia Crocker.
Quant aux étudiantes, elles avaient en leur professeur une amie. Miss Crocker ne se bornait pas à les instruire, elle les secourait en toute circonstance par ses conseils et son affection. Le Collège d'Antioche était malheureusement trop pauvre pour garder bien longtemps des professeurs de ce mérite; d'ailleurs Lucretia dut revenir chez elle pour soigner ses parents infirmes, auxquels, dans une vie surchargée d'affaires, elle fit toujours la meilleure part, puis elle paya son tribut à une
grande œuvre patriotique qui s'imposait après la guerre de Sécession.
Jamais on ne pourra dire assez quelle fut la part des femmes dans la réorganisation des États-Unis. Tant qu'avait duré le conflit entre Nord et Sud, elles s'étaient montrées infatigables, prodiguant leur fortune et, à défaut d'argent, leur travail, leurs talents, leurs forces. Les Bostoniennes, et en général les femmes du Massachusetts, se distinguèrent entre toutes : Mrs. Livermore tirait de sa plume et de son éloquence des ressources merveilleuses, elle dirigeait la commission sanitaire; Clara Barton organisait le mouvement de la Croix Rouge, à la tête duquel, tout récemment encore, durant la guerre hispano-américaine, elle rendit tant de services dans Cuba même. Une admirable fille dont le nom ne peut être assez loué, Abby May, interrompit pour un temps les œuvres de philanthropie qu'elle créait avec une ingéniosité inépuisable pour aller, malgré sa santé délicate, soigner les blessés qu'on entassait sur des bateaux de transport organisés en ambulances. Elle devint ensuite vice-présidente d'un comité exécutif qui se proposait pour but de subvenir aux besoins des troupes de couleur. Puis la guerre s'étant terminée par la triomphante abolition de l'esclavage, elle s'occupa des écoles de nègres libérés; et ce fut sur ce terrain qu'elle retrouva Miss Crocker
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dont plus d'une fois, là et ailleurs, les travaux côtoyèrent les siens pour ainsi dire, de sorte qu'il est impossible de ne pas les nommer ensemble. Lucretia Crocker n'avait pris aucune part active, malgré ses sympathies personnelles, au mouvement anti-esclavagiste, étant trop occupée des devoirs de sa profession; mais elle offrit spontanément d'aider à instruire les nègres libérés qui montraient pour apprendre une singulière ardeur, sentant bien que le savoir pouvait seul les élever réellement au rang de citoyens. On voyait des vieillards de soixante ans se presser dans les écoles pour pénétrer les mystères de l'alphabet, côte à côte avec les petits enfants. Il y eut à cette époque beaucoup d'illusions, d'engouements et de promesses qui ne devaient être qu'à demi suivies d'effet. Lucretia était aussi éloignée des préjugés qui empêchent de considérer le nègre comme un homme que des folles espérances qui comptaient avoir raison en un jour des vices séculaires de l'esclavage. Ses études ethnologiques l'avaient conduite à comprendre mieux qu'une autre les différentes races; sans décourager personne, elle concentra ses efforts â'éducatrice sur les jeunes gens dans la force de l'âge dont une vie d'ignorance et de servitude n'avait pas encore eu le temps de paralyser les facultés. Elle s'efforça d'en faire, au moyen d'une judicieuse sélection,
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des instituteurs et des institutrices qui pussent travailler au relèvement de leurs pareils dans des écoles publiques soutenues par les États du Sud et, autant que possible, par les gens de couleur eux-mêmes, afin d*écarter Tidée d*aumône et de dépendance. Ce but est aujourd'hui atteint. II faut, pour s'en rendre compte, avoir vu à l'œuvre les gradués des deux sexes dans les universités nègres.
En 1869, Miss Crocker fut chargée d'inspecter les nouvelles écoles du Sud. Mrs. Cheney l'accompagnait dans cette mission, et les détails qu'elle en donne sont des plus intéressants. Elle alla de ville en ville, d'école en école, ne se reposant qu'aux heures de sommeil, examinant les élèves, conseillant les maîtres et maîtresses, dressant des programmes. L'hospitalité nègre, avec son abondance de lait de beurre suri, ne la rebutait pas. Le dimanche, des réunions étaient organisées pour qu'elle y parlât, chose qu'elle redoutait fort, étant naturellement timide; mais, dit Mrs. Cheney, elle prononçait quelques paroles qui allaient droit à tous les cœurs, des paroles d'encouragement où débordait le sentiment religieux très simple qui était le sien ; puis elle se résignait au shake-hands général, ni plus ni moins qu'un candidat politique.
Naturellement gaie, elle s'amusait des drôleries nègres. Ces pauvres gens priaient tout haut dans
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leurs églises afin que le bon comité qui avait traversé les mers pour venir à eux reçût des bénédictions particulières et revint sain et sauf dans ses foyers. — Un jour, à certaine station du chemin de fer, une voix retentissante s'éleva de la foule et interpella Tofficier ministériel important qui escortait les voyageuses : « Adieu, frère t Continue à bien souffler le feu ! »
Il arriva que dans un hôtel intransigeant ces dames furent congédiées par le propriétaire, sous prétexte qu'elles recevaient des nègres, c'est-àdire des instituteurs et des institutrices de couleur. Une multitude indignée s'attroupa aussitôt et toute l'école, y compris les pères, mères, oncles, tantes et cousins, reconduisirent les inspectrices au chemin de fer en leur décernant la plus bruyante ovation. Ce fut une pénible épreuve pour Lucretia, si raffinée dans ses manières, si hostile au tapage, mais elle en prit son parti et marcha en tête du noir cortège avec son aisance accoutumée, sans paraître s'apercevoir qu'il existât, et absorbée dans sa conversation avec l'institutrice. Son conseil à ses humbles collègues, de quelque couleur qu'elles fussent, était toujours le même : faire régner une stricte discipline, élever le niveau de la moralité, exciter l'enthousiasme pour l'étude, tenir compte de la tension mentale et de la fatigue physique des élèves, leur apprendre d'abord à penser.
Mrs. Cheney raconte à propos de ce voyage une touchante anecdote. A Sumter, dans la Caroline du Sud, il y avait sur les bancs de l'école un vieux nègre aveugle, ministre de la religion, et qui avait prêché pendant beaucoup d'années sans savoir lire. La maîtresse, avec une patience infinie, était parvenue à lui faire reconnaître les lettres sur un alphabet en bosse envoyé de Boston, puis elle avait obtenu de la générosité du Docteur Howe, le grand éducateur des aveugles, une Bible que Scipion (c'était son nom) ouvrit avec transport, car la parole même de Dieu lui était donnée ainsi. Jamais il ne l'avait reçue que par l'intermédiaire d'aulrui pour la transmettre ensuite à son troupeau.
La maîtresse d'école le fit lire devant Miss Crocker, et il se mit à épeler laborieusement les premiers versets de l'Évangile selon saint Luc. Les mots « très excellent Théophile » l'arrêtèrent, il ne comprenait pas. Et voici Miss Crocker qui courbe sa jolie tête sur le livre tout près de la vieille tête crépue et qui se met à lui expliquer comment Luc écrivait à son ami Théophile qu'étant à même de connaître ceux qui avaient suivi Jésus, il voulait lui raconter fidèlement la vérité sur Notre-Seigneur.
Aussitôt le visage de Scipion s'éclaira d'intelligence; il ne pouvait assez exprimer sa joie; il