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CHAPITRE IX

Les deux Benjamines

Elin Wagner. — Anna Lena Elgstrôm.

Voici maintenant les deux Benjamines de la littérature féminine suédoise. Deux jeunes femmes qui ont écrit, l'une deux volumes, l'autre un seul, et qui représentent de belles espérances.

Rien de plus différent que leurs formes d'esprit. Mme Elin Wagner, claire et nette, spirituelle et vive, est, comme nous l'avons dit déjà, de la famille latine. Mme Elgstrôm, dont la forme n'est pas dégagée encore, montre un esprit et un sentiment profonds, moins portés à voir les choses extérieures de la vie qu'à plonger dans l'obscurité des âmes. Son esprit est mystique, mais non pas dans la note de vague rêverie, trop fréquente dans la littérature suédoise. Son livre est tout brûlant d'une vie intérieure exaltée, et

lie a posé, avec une fougue juvénile inhabile^ mais enthousiaste, les grands problèmes de la pensée. Si Mme Wagner est proche de l'esprit latin, Mme Elgstrôm est plus proche des Russes; elle leur a emprunté la compréhension et l'amour des êtres socialement déchus ; elle partage avee eux l'inquiétude éternelle sur le sens de la vie- Feuilletons les livres de ces deux jeunes femmes, et commençons par l'aînée, qui n'a guère dépassé vingt-cinq ans.

Les deux romans de Mme Elin Wagner, déjà journaliste à Stockholm, ont fait du bruit en Suède, ces deux dernières saisons. On a justement admiré leurs qualités d'observation juste et nette, la rapidité et la vie du récit. On a répandu de tous côtés ces petits livres alertes qui se lisent tout d'un trait, avec un intérêt amusé ou ému.

On pourrait cependant reprocher à ces deux volumes d'être moins des romans que des notes prises sur le vif, transcrites et peu stylisées. On pourrait trouver que les personnages sont des silhouettes vivement découpées sous un jour cru d'atelier, plutôt que des êtres humains dans leur profondeur et leur complexité, leur communication avec la vie ambiante. On pourrait surtout objecter que ces peintures de misère féminine causent une émotion directe plutôt qu'une impres-

sion artistique, que l'auteur paraît plus préoccupé d'atteindre un but social que de faire une création littéraire... Il n'en est pas moins vrai que Pegg, Eva, Enmiv, Baby nous amusent et nous touchent. Suivons-les à leur quatrième étage de la rue de Norrtull, où siège la Ligue des Employées de bureaux (1).

Cette Ligue n'est pas, comme le titre pourrait le faire croire, une vaste et puissante association ! C'est un petit groupe composé de trois jeunes filles et d'une vieille qui mettent en commun, par économie, leurs maigres salaires, et se perchent dans deux petites pièces, tout en haut d'une grande maison de Stockholm.

Quelle gaîté, malgré la misère, dans ce réduit resserré ! Quand Elisabeth arrive, un matin, à l'aube, prendre la place d'une associée qui s'est mariée, les jeunes filles en chemise de nuit, les cheveux en papillotes, se précipitent à sa rencontre, l'embrassent :

(1) NortullsUgan. Stockholm 1909. En allemand : Die Liga der Kontorfraulein. Suddeutsche Monatshefte. Munehen.

« Et c'est un tapage de cris et de rires à ne pas entendre sa propre voix! »

Ces enfants, élevés à la campagne, ou dans une province lointaine où elles ont laissé des familles de bonne bourgeoisie, mais nombreuses et pauvres, ont été chassées vers la capitale par le besoin de gagner leur vie. Elles arrivent les joues roses, toutes simples et saines, et leur gaîté, leur belle fraîcheur physique et morale peut résister longtemps aux influences mauvaises.

On montre à la nouvelle venue les richesses du logis : deux pièces louées à une vieille femme, mère d'un employé des douanes. Cet employé joue un rôle important dans les pensées des jeunes filles !... On a « part à la cuisine de la propriétaire », mais on n'y fait que du café et du thé; on mange dehors comme on peut. Guère de meubles, mais un encombrement de bibelots, des inscriptions comiques.

« Tout à coup Eva poussa un cri à réveiller les « morts!

« — Grand Dieu, Eva ! Qu'est-il arrivé ? « m'écriai-je.

« — L'employé des douanes !

« Une porte avait claqué, et au même instant « 'les jeunes filles avaient disparu de la cuisine « et du corridor, comme emportées par le vent... « Seule Baby, qui était presque habillée, restait « à surveiller la cafetière, tout en laçant ses

« souliers. Naturellement, ce n'était pas du tout « l'employé des douanes, mais un accidentel cla- « quement de porte qui avait effaré toute la « volée de moineaux. Presque aussitôt après, je « tressaillis à un nouveau et perçant cri de dé- « tresse:

« — Enfants! il est huit heures vingt!

« Dans le tohu-bohu qui suivit, je restai iinmo- « bile et sans parole. C'était comme si un cyclone « soufflait dans la chambre. Les tasses et le « sucrier bondirent hors du tiroir, le pain et le « beurre furent lancés hors de l'armoire; Baby « arriva avec la cafetière débordante, et toutes « beurrèrent leurs tartines en toute hâte et se « brillèrent avec le café, tout en trouvant d'une « manière incompréhensible le temps de cher- « cher leur chapeau et de le mettre devant la « glace. Peu après huit heures et demie, elles se « précipitaient hors de la maison avec des gants, « des sacs et des paquets de tartines dans les a mains. Et ce fut un silence si soudain que je « demeurai interdite. »

Ce ton alerte et gai se soutient pendant tout le volume. C'est seulement aux instants où la vie devient trop impitoyable que le sourire grimace et devient amer. Tant que les soucis ne sont pas trop cuisants, tant qu'on peut se réunir autour de la fameuse cafetière et grignoter des tartines, on ne se plaint pas.

La jolie Baby qui, avec ses dix-huit ans et ses boucles blondes, est l'enfant gâtée de ses camarades, déclame des poésies de Levertin ou de Heine; on la taquine sur son grand amour pour l'employé des douanes, et la jeunesse, la vaillance, une touchante affection mutuelle, entretiennent malgré tout la gaîté.

Voici Noël : il n'y a pas de misère qui tienne, il faudra allumer l'arbre et se faire des cadeaux. Elisabeth a. de plus que ses amies, une lourde charge: son petit frère Putte, que la Ligue a adopté avec enthousiasme.

« — J'ai Putte par-dessus le marché, enfants. vous n'avez pas cela !

— Nous voudrions bien l'avoir! crièrent-elles d'une seule voix.

Et il fallut que j 'aille embrasser chacune d'elles pour ce mot-là. »

Il faudra donner à Putte un manteau d'hiver, et chaque ligueuse a aussi ses petits cadeaux personnels.

« — Je voudrais bien faire des cadeaux convenables, dit Baby plaintivement.

— Cette enfant a des tendances dangereuses, dit Eva, mais à cause de sa jeunesse il lui sera pardonné.

« ...Et cependant, petite, continue-t-elle, artiii- « rieuse, l'employé des douanes a déjà trois cous- « sins de canapé, un bleu et deux verts.

« — Ce n'est pas vrai! crie Baby indignée. Il « n'en a qu'un vilain petit jaune!

« — Bien, bien, alors! dîmes-nous toutes en- « semble d'un air entendu et sérieux.

« Et Baby, tout à coup, aurait voulu être à u cent pieds sous terre. »

Pour faire face aux frais de Noël, la Ligue, réunie en conseil, propose: de remplacer le beurre des tartines par de la margarine, d'acheter le pain rassis, de rester dans l'obscurité une partie de la soirée pour épargner le pétrole... Mais on préfère demander au bureau pendant tout le mois du travail supplémentaire à dix sous l'heure. Cela augmentera les migraines, ces migraines dont toutes les employées souffrent à tel point qu'elles prennent sans cesse des cachets au salicylate dont l'usage est fort dangereux.

« Dans une banque, les employées faisant courir toute la journée un garçon qui leur cherchait ces cachets chez le pharmacien, le patron, pour simplifier, en fit prendre un kilo d'un coup. »

Bien explicables, ces migraines, chez des filles qui, gagnant par mois de 60 à 80 couronnes, se nourrissent exclusivement de thé et de café, de chocolat, de tartines et d'un peu de bière. Pas même de lait, il est cher et mauvais. Pour la viande, elle est inconnue!

Après vingt-cinq ans de ce régime, on ne peut attendre que le sort d'Emmy: par un miracle

d'énergie elle parvient à se tenir debout jusqu'au jour où elle a droit à une pension. Mais, ce jour-là môme, elle ne peut plus se lever, elle est portée à l'hôpital pour y mourir.

Comment remédier à cette misère, obtenir de la riche Compagnie qui donne 10 0/0 à ses actionnaires, des salaires convenables pour les filles instruites qu'elle emploie?

Quelques-unes proposent la grève, cela étonne:

« — Des demoiselles bien élevées ne se mettent pas en grève!

— Cela ne s'était pas vu, mais cela se verra, ce sont les temps nouveaux! »

TLa grève, ébauchée, avorte piteusement. Il y a des trahisons, le patron est averti. Sur les vingtsept employées, sept, qui ont été loyales, sont mises à la porte, et bien vite remplacées; les demandes affluent.

Baby est parmi les sacrifiées, et. malgré le chagrin et le dévouement de ses compagnes, elle échouera dans une pâtisserie, employée à 45 couronnes !

Et pourtant cette misère matérielle, si dure qu'elle soit, n'est pas ce qu'il y a de pire dans la vie de ces jeunes filles. La pauvreté se sup-

porte dans la jeunesse, et on songe, dans le petit grenier de la rue de Norrtull où Baby déclame des vers, à une Vie de Bohème féminine suédoise, avec quelque chose de la gaîté de Mùrger.

Seulement, les héros de Mùrger avaient dans leurs greniers des rayons de soleil: c'étaient les sourires de Muni et de Musette. Ils se nourrissaient mal, mais leur soif d'amour était assouvie, et pendant des semaines et des mois, tout grisés de bonheur, ils oubliaient leurs maux.

Quïl en est autrement pour ces pauvres petites, qui arrivent naïves et tendres, avec de braves cœurs tout prêts à se donner! Au premier coup d'œil, Baby est amoureuse... Mais l'employé des douanes se moque d'elle. Au moment même où il lui fait la cour, il va se promener avec des filles. Baby le rencontre et se désespère. Le soir, dans son lit, elle pleure à gros sanglots sa première déception. Et la vieille Emmy, sa voisine de chambre, lui dit ce mot terrible:

« — Cela a été bien pire pour moi, Baby. Aucun ne m'a même trompée ! »

Si encore ces pauvres filles, vouées en grande majorité au célibat, pouvaient détourner leurs pensées de l'amour! Mais leur travail, sans aucun intérêt, laisse leurs idées vagabondes, et une basse, une ignoble parodie d'amour se joue autour d'elles constamment.

Non seulement elles ne trouvent pas le mari, ou même l'amant sincèrement épris aux bras de qui elles tomberaient sans doute, mais les hommes parmi lesquels elles vivent les poursuivent d'une galanterie brutale qu'ils n'essaient pas même de masquer de sentiment :

« Moi, raconte Eva, j'ai été dans une quantité « de bureaux, et je crois que c'est tout juste si « j'en ai trouvé un où le chef n'essayât pas de « m'embrass^er dans le cou. Quand j'ai pris la « place où je suis, dans cette agence de funé- « railles, j'espérais tout de même que là, en préce sence de la mort... eh bien, ce chef, c'est le « pire de tous! Quand je pense, après tout ce que « j'ai passé, que mon pauvre papa, cet été, hési- « tait à me laisser aller avec un camarade d'en- « fance à un concert de musique religieuse : « Largo de Hsendel, etc. Non, tu sais, j'en ai « envie à la fois de pleurer et de rire! Pauvre « cher petit papa! S'il pouvait se douter!

« — Il n'est jamais venu te voir?

« — Si, l'été dernier. Il a été trouver te chef, « s'informer s'il était satisfait de sa fille, et il a « même prié le vieux d'être un peu paternel pour « moi. Et le chef s'est tenu très sérieusement, et « lui a assuré qu'il connaissait ses devoirs à « l'égard du personnel féminin qu'il emploie!... « Et le lendemain même, j'ai eu une nouvelle et « fameuse occasion, dans le corridor, de lui don-

« ner une bonne gifle... Mais, quelle diable de « figure renversée tu fais donc, Elisabeth? At- « tends un peu. tu feras aussi ton expérience... « toi qui es la beauté de la Ligue! »

Et l'expérience d'Elisabeth est plus cruelle que celle d'Eva. Cette dernière, solide et peu sentimentale, est irritée, non troublée par ces aventures du bureau. Elisabeth a un chef jeune, et bien qu'il lui fasse aussi une cour brutale, et bien qu'il n'essaie guère plus que les autres de lui donner l'illusion d'un amour sérieux, elle est émue dans son cœur et dans sa chair, elle se surprend à désirer les baisers qu'elle repousse.

Elle sent là une déchéance morale, non pas parce que le chef ne l'épousera pas (elle admettrait l'union libre), mais parce qu'il ne l'aime pas, [tarée qu'elle ne représenterait pour lui qu'une aventure passagère. Et, malgré cette certitude, une tentation terrible la torture.

Pourquoi ne pas prendre la joie qui s'offre?

« Pour <jui est-ce que je me garde ainsi, moi qui n'ai personne au monde? »

Et ce mot. ce consentement de la part d'un être noble, à gâcher une valeur de tendresse qui sera toujours perdue, est le mot le plus triste de ce petit volume.

Elisabeth, pourtant, au dernier moment, se gardera... pour personne peut-être, mais pour ellemême. Un sursaut dû à sa pudeur, aux principes

de sa famille et de sa race, l'arrachera aux bras du chef qui se croyait vainqueur.

Elle fuira à la campagne, chercher des travaux durs et sains, montrant peut-être ainsi la voie à une partie de la foule féminine souffrante qui s'entasse dans la grande ville.

Et le petit livre garde une mesure, une discrétion parfaite. Elisabeth s'est enfuie. Eva a trouvé un mariage de raison. Pour Baby, faible et sentimentale, elle succombera, elle souffrira, cela est seulement indiqué.

Plus vigoureux, plus fort que ces jolies esquisses, est le personnage d'Emmy. C'est à cause de lui surtout qu'on peut fonder sur Mlle Wagner de belles espérances. La vieille fille écrasée par la vie qui, dans ses moments de loisir, brode partout la devise : « Apprends à souffrir sans te plaindre », continue la lignée des « vieilles tantes » méprisées qu'on reléguait jadis au bas bout de la table. Elle n'a pas gagné grand'chose à servir la Compagnie au lieu de servir une famille.

Malade, en rentrant du bureau, elle tombe le >oir sur le sofa, où elle reste inerte et sans parole, )etit paquet douloureux. Et le lendemain elle est a première au travail, traînant héroïquement une naladie intérieure qu'elle n'a pas le temps de oigner.

Elle n'a jamais eu assez à manger, mais la rrève? pourquoi faire! des patrons sont les plus

forts, il faut se résigner. Et elle subit le mépris de ses camarades, reste parmi les employées que les actionnaires de la Compagnie invitent à dîner, pour récompenser leur fidélité...

Portée à l'hôpital, trop faible pour être opérée, se sachant mourante, elle jouit du repos:

« — Tu ne peux pas t'imaginer, quand je ne « dors pas la nuit, ou quand je me réveille le « matin, comme je suis contente de penser que « je n'ai pas à aller au travail. C'est un tel bien- « fait d'avoir la permission d'être fatiguée!...

« Elle est physiquement réconciliée avec la mort. »

Le plus dur est qu'elle n'a eu aucune affection en ce monde. Le petit frère d'Elisabeth, qu'elle a vu quelquefois, a touché en elle la sensibilité maternelle inemployée. Elle veut le voir, et l'enfant est de mauvaise humeur d'être mené à l'hôpital le dimanche!

Emmy s'illumine en le voyant:

« — J'aime tant ce petit, dit-elle. J'ai pensé que le peu que j'ai épargné serait pour lui quand je ne serai plus là. Oh! ma chère, c'est bien peu! Mais tout de même j'ai mis de côté quelques couronnes chaque année, et il les aura. »

Sa dernière tendresse va à l'enfant étranger, indifférent, qui ne gardera même pas son souvenir...

Si ce petit roman retient l'attention, en dehors même de sa valeur propre, c'est qu'en nous montrant, pris sur le vif, un groupe de jeunes filles actuelles, il soulève mille questions sociales et morales.

Ces femmes, si différentes de leurs aînées par les habitudes de vie, sont-elles très nouvelles par leur nature? Sont-elles émancipées, indépendantes ? Elin Wagner ne les peint pas ainsi. Elles n'ont pas choisi leur vie:

« Un écrivain a dit de nous autres (lisons-nous dans le journal d'Elisabeth) qu'il faut nous rendre cette justice que ce n'est pas l'amour du travail, mais la pure nécessité qui nous pousse sur le terrain des carrières masculines. C'est bien juste, et pour moi je hais mon travail! Instinctivement je recule d'horreur devant le livre de caisse et la machine à écrire! Mais il faut bien que nous vivions, Putte et moi... Putte surtout! et les écoles de Stockholm sont si horriblement chères ! »

Il est vrai qu'Elin Wagner, très habilement tendancieuse, a choisi cette situation pour mieux faire ressortir l'injustice des objections mascu-

lines contre le travail féminin. Il y a bien, parmi les Suédoises qui travaillent, des militantes, des « revendiqueuses de droits » ! Sans doute, et l'auteur nous en montre; mais elle fait ressortir que c'est presque toujours un chagrin d'amour qui les a jetées dans la lutte.

Baby même, la douce Baby, a prêché la grève avec rage quand elle a dû renoncer à l'employé des douanes!

Elin Wagner nous montre donc, quant à l'amour, des femmes toutes pareilles aux anciennes, et seulement très malheureuses de devoir remplacer le foyer et le berceau par une machine à écrire... qui ne les nourrit même pas!

Sur un autre point, par exemple, elle nous montre, dans cette génération, une tendance bien nouvelle en Suède. Il n'y a pas, dans ce petit livre féminin, une ombre de sentiment religieux ou mystique sous une forme quelconque ! La Ligue ne va pas aux offices du dimanche, et seule Baby, la plus faible, a conservé la foi. Elisabeth ayant dit qu'elle ne croit pas en Dieu, la petite vient la trouver le soir près de son lit :

« Tu crois en Dieu, dis, Pegg?

— Y crois-tu, toi? lui dis-je.

— Oh! oui, dit-elle tout bas... je crois à chaque syllabe de la Bible... dis que tu crois aussi!

— Je ne peux pas, Baby, il y a longtemps que je ne peux plus...

— Mais tu crois que cela reviendra, n'est-ce pas, Pegg?

— Je ne sais pas, Baby... peut-être quand je serai vieille et près de la mort.

— Oh! oui, dit la petite, soulagée et m'embrassant. Tu es bien trop bonne pour ne pas être sauvée! »

Et cette petite scène où, seule, la plus faible d'esprit se rattache à la religion, montre le dédain de ces femmes, pourtant isolées et souffrantes, à l'égard de la foi qui consolait leurs mères.

Cependant Elin Wagner ne prétend pas que le sentiment religieux ait subitement disparu de Suède. Elle nous en montre, dans son second roman: Le Porte-Plume (1), une curieuse transposition.

Ce roman, intéressant, quoique moins séduisant que le premier, a pour centre le Comité de la Ligue pour le Suffrage des Femmes.

Quand l'auteur nous introduit dans ce local, où des femmes de toutes classes, réunies dans une commune ardeur, se distribuent le travail; quand on les entend prononcer avec un véritable respect

(1) Pennskaftet. Stockholm 1910.

les initiales K. F. P. R., indicatrices de leur Ligue; quand on les voit se partager les tracts qu'elles iront, dans la rue, distribuer aux passants; quand, dans leurs conversations enthousiastes, elles montrent qu'elles attendent du bulletin de vote tous les bienfaits, une immédiate amélioration sociale: quand on considère que, de ces femmes, beaucoup sont seules, blessées par la vie, et donnent à cette cause toutes les forces de leur être... il n'y a pas à s'y tromper, nous sommes là dans une Eglise, et ce qui réunit ces femmes, c'est un sentiment religieux.

Il a sa beauté: il est altruiste. La plupart de ces fidèles n'espèrent rien pour elles-mêmes. Elles obtiendront des résultats heureux: l'exemple voisin de la Norvège est là pour le démontrer. Mais on voudrait que ces femmes dévouées regardent sans mirage ce que le droit de suffrage pourra leur apporter: quelques relatives améliorations, et on s'afflige de leur voir nourrir des espérances si excessives.

L'exaltation de leur langage étonne:

« Nous ne sommes qu'une minorité, disent-elles, mais ce sont les minorités qui fraient le chemin, si. elles ont le véritable amour! »

Et un soir où elles ont remporté une victoire, où elles ont, après une vive lutte, fait élire un député favorable à leur cause, elles se laissent aller à leurs rêves:

« On avait travaillé durement, mais on avait reçu son salaire. Maintenant, dans la nuit, tout était si clair, si plein d'espoir qu'il semblait qu'on n'avait qu'à étendre la main et que la victoire y tomberait. Tous les cœurs étaient ouverts et chacune laissait entrevoir son petit rêve personnel habituellement caché.

...On avait tout laissé de côté pour s'unir sur cette idée de vote, mais on se sentait maintenant si près du but qu'on pouvait bien parler un peu de ce qu'on ferait de cette quantité de temps et d'énergie qui resterait à chacune, quand le suffrage serait conquis:

— Je me reposerai après, dit Anna Gylling, je crois que je ferai des dentelles.

— J'irai à la campagne, dit Jane Hornemann. Et Barbro (qui avait eu ce soir-là une querelle

avec son amant) pensait douloureusement:

— J'ai eu tort, j'ai menti, rien n'égale la douleur de perdre celui qu'on aime. Si tu reviens, je n'oublierai pas la leçon, je serai une petite femme très humble!

Jane dit:

— Nous regretterons ces temps-ci, où nous nous sommes toutes unies dans un grand but accessible... Quand nous y penserons plus tard, nous ne nous souviendrons pilus des fatigues, mais de la joie du travail, de la camaraderie, de l'enthousiasme, de la douceur d'espérer. »

Espoir trop vaste en vérité, que le vote obtenu ne pourra satisfaire. Cette religion nouvelle a un grave défaut: elle met sur terre ses promesses de Paradis et expose ainsi ses fidèles à en vérifier la réalisation. Quand les Suédoises voteront comme leurs voisines (et cela ne saurait tarder), elles verront sans doute que tous les maux moraux et sociaux si bien dépeints par Mlle Elin Wagner dans son premier volume, toutes les douleurs résultant de la nature féminine et d'institutions séculaires ne disparaîtront pas par enchantement.

Et on peut craindre alors de grandes mélancolies chez des femmes qui, n'ayant déjà qu'un bureau pour remplacer l'amour et le foyer, auront espéré, par surcroît, mettre le bulletin de vote à la place du Paradis.

Formant avec Elin Wagner un contraste frappant, voici la débutante, Anna-Lenah Elgstroin. dont le premier volume, Hôtes et Etrangers (1), publié l'été dernier, a causé une véritable sensation. Aucune des qualités d'Elin Wagner: clarté, netteté, observation rapide, dialogue vif et natu-

(1) Gàster och frâmlingàr. Stockholm 1911.

:e\, aucune de ces qualités que nous avons couurne d'appeler « françaises » n'apparaît dans le ivre nouveau. La phrase est longue et souvent )bscure, les développements lourds, les répétions fatigantes.

Et cependant, de ce petit volume, lentement ine émotion se dégage, et certains mots, tout à •oup, ouvrent des profondeurs.

Il est étrange d'écrire à vingt-cinq ans un >areil livre! Le renoncement, le sacrifice, une sorte de goût passionné de la mort — de la mort |ui est un réveil — s'expriment à chaque page. Pourtant, le livre n'est pas triste, il est brûlant. Les qualités d'observation existent ; non point l'observation sur les objets extérieurs, mais d'inuitive communication avec l'âme. On ne peut pas lire que Mlle Elgstrôm peigne de façon très rivante des caractères, des personnalités ; mais jarfois un mot, un trait frappe d'une lueur vive.

Ce besoin du sacrifice, cet instinct profond et nexpliqué subsistant souvent, à leur insu, chez es êtres qui s'en croient le plus dénués, elle le montre d'une façon émouvante dans une nouvelle ntitulée: Deux de la Cpoix-Rouge. Il ne manque i ce récit pour être très remarquable que de 'adresse de facture.

C'est en Chine, dans un hôpital des missionnaires. L'armée des Boxers est aux alentours, jetant 'épouvante. Tout le monde a fui; seuls le prêtre

Dougakl et la sœur Marie n'ont pas voulu abandonner les malades; ils sont restés et, avec eux, un journaliste convalescent, trop faible pour s'enfuir.

Le prêtre et la sœur attendent la mort. Le journaliste est assez tranquille. Les Boxers, qui font une guerre sainte, exigent des chrétiens l'abjuration. Comme il n'a aucune foi, il abjurera sans peine, et pense se tirer ainsi facilement du danger. Il observe avec étonnement le calme souriant du prêtre et de la sœur. Ils sont des piétistes, ils appartiennent à cette secte triste qui croit à la prédestination absolue : ils ne savent donc même pas si le martyre leur assurera le salut. Et ils sont paisibles, disant qu' « ils sauront demain ce que le Seigneur a décidé d'eux ». L'admiration pour ces héros grandit pendant deux jours dans lame du jeune homme.

Les Boxers arrivent; la troupe furieuse, sanglante, envahit la maison. « Abjurez! Abjurez! » « Les hurlements se refermaient sur nos têtes « comme sur une mer... Comme une lumière « s'éleva la voix claire d'une femme.

« — Christ! dit sœur Marie dans un triomphe « sans bornes. Et je vis que son visage avait une « expression de bonheur presque fou.

« — Christ! encore une fois, par la voix fati- « guée et fidèle du vieux Dougald.

FEMMES ÉCRIVAINS D'aUJOURD'HL I 347

« Le Chinois leva sa hache pour donner te t signal. Je respirai fortement.

« — Christ! m'écriai-je à mon tour. Christ! t Et c'était comme si quelque chose qui depuis ( longtemps m'étouffait s*exhalait enfin! »

Il y a dans cette scène une beauté dramatique saisissante. Malheureusement, l'auteur en avait tffaibli d'avance l'émotion en la faisant prévoir lar de lentes préparations. C'était une erreur, non seulement au point de vue de l'effet dramatique, nais au point de vue psychologique. Le cri devait jaillir spontanément de l'âme du jeune homme, étonnant lui-même. C'est dans son inconscient ru'il devait être tout à coup envahi par la contagion de l'héroïsme. La page où il analyse les sentiments qui l'agitent pendant les deux minutes mi précèdent le cri continue une grosse faute artistique. Mais il sera beaucoup pardonné à Mlle Elgstrôm, car il y a dans son récit de 'émotion et de la beauté.

Une autre nouvelle du même livre: Le Lieutelant, contient des pages profondes.

Ce lieutenant est une femme, Kristina, lieutenant de l'Armée du Salut. Jeune, elle passe sa àe dans des bouges, secourant les filles, les ivromes, les épaves de la société. Elle entre un jour lans une chambre où Anna Herrick, « bohème le métier et maîtresse de piano à ses loisirs »,

se trouve dans les bras de Leijon, littérateur raté, tombé à la pire misère.

« Ils ne bougèrent pas quand elle entra, sachant « qu'elle ne s'étonnait de rien :

« — Tu vois, dit Leijon en souriant, nous nous « consolons mutuellement.

« — Vous avez donc besoin de consolation? « demanda-t-elle de sa voix lointaine.

« — Tu dois bien le savoir! dit Anna Herrick « avec impatience.

« Elle les regarda de son visage calme, fatigué, « figé:

« — Ah! dit-elle à Anna en lui prenant les « mains, que la vie est amère à qui poursuit le « bonheur!

(( — Sais-tu, toi, comment on peut être tran- « quille?

« Les yeux de Kristina brillèrent.

« — Mais oui! dit-elle.

« — Comment?

« — Renoncer à soi-même, c'est le seul moyen « d'être libre. Quand on ne craint plus rien et « n'espère plus rien, alors seulement on est invu'l- (( nérable.

« — En ces conditions, je ne veux pas l'être! « cria Anna Herrick.

« Kristina sourit d'un sourire las :

« — J'ai dit la même chose... En mon temps, « comme toi, j'ai eu soif de bonheur, horreur de

« la solitude, haine de la vie... j'ai parcouru toute « l'échelle.

« C'étaient des temps durs, dit-elle d'une voix « Manche. Mais j'espérais malgré tout. Pourquoi « serait-ce justement moi qui perdrais ce dont « je ne peux pas me passer pour vivre? Et je « pensais que si mon espoir s'évanouissait, il y « aurait toujours la mort... Mon espoir s'est « évanoui...

« Elle se tut brusquement.

a — Et puis? demanda-t-on.

« — Et puis, il n'y avait plus rien, répondit- « elle toute pâle. J'ai voulu mourir... On ne meurt « pas si facilement. Le corps prend les affaires en « main et continue à vivre obstinément. A la fin « on se laisse entraîner et on se met au pas de la « vie. Et on comprend qu'il faut qu'il y ait quelce que chose qui rend l'homme indépendant des « hasards... et je l'ai trouvé.

« — Mais ce n'est pas le bonheur! dit Anna « Herrick. Je ne l'ai jamais eu, et maintenant il « faut que je l'aie pour vivre.

« — Quand tu seras indifférente au bonheur, « dit Kristina, alors tu seras heureuse.

« Anna Herrick secoua la tête, triste et ré- « voltée...

« — Qu'en dis-tu? demanda Kristina à Leijon.

« Il hésita.

« — Je ne sais pas, dit-il d'une voix incer-

« taine. Peut-être la liberté vaudrait oe sacrifice... « si on devenait complètement libre et invulné- « rable...

« ...Mais toi-même tu ne l'es pas! dit-il si « brusquement qu'elle sursauta. Tu es comme le « pauvre homme qui n'avait qu'un seul agneau, « mais tu en as un! Tu n'as qu'une illusion, c'est « que tu arriveras à faire du bien. Mais quand « même, non, tant que cet espoir te reste, tu n'es « pas invulnérable! Pour le devenir, dit-il avec « ■abattement, il ne suffit pas de renoncer à soi- « même, il faudrait aussi renoncer aux autres.

« — Tais-toi! dit Kristina tout à coup comme « l'avait fait Anna Herrick, et pâlissant comme « elle. Tu ne sais pas ce que tu fais en me disant « cela à moi! Je ne peux pas sacrifier plus que « moi-même. Tu te trompes, il faut que tu te « trompes!

« — Vois-tu, dit Leijon, amer. N'ai-je pas rai- « son? Même elle, oh! Dieu, même elle, dit qu'il « faut que les choses soient de telle façon, que « sans cela elle ne pourrait pas vivre ! »

Kristina doit mourir d'une façon tragique. Une nuit, se précipitant au secours d'une jeune fille que des ivrognes assassinent, elle tombe à son tour sous leurs coups.

Les hommes l'entourent et la frappent :

« Patience ! se dit-elle en se défendant machi-

nalement, comme dans un rêve. Patience un instant encore et je m'éveillerai !...

« Et tout devint calme autour d'elle. » Dans cette nouvelle, dans celle où l'auteur dépeint « la maison des illusions », antre de misère, où s'entassent des malheureux poursuivant chacun leur chimère, et tombant, par cette folle poursuite, dans les bas-fonds sociaux, l'auteur montre une pitié, une sérénité tendre et désespérée, qui rappelle certains traits de l'âme de Dostoïevsky. C'est un bien grand nom à prononcer, il est vrai, à propos d'une œuvre de débutante. Mlle Elgstrom devra travailler pour acquérir la technique de son art. Mais elle a ce qui ne s'apprend pas : une émotion belle et profonde, et il faut qu'il en soit ainsi pour que ses héros malheureux aient évoqué dans notre mémoire leurs frères aînés « humiliés et offensés ».

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