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CHAPITRE VIII

Écrivains de droite Écrivains sans parti

Mathilda Roos. — Baronne Akerhjelm. — Anna- Maria Roos. — Anna Wahlenberg. — Mme Gernandt-Claine.

Bien que les auteurs étudiés dans les pages précédentes ne nous aient pas effrayés par leurs excès révolutionnaires, il existe cependant un groupe de femmes écrivains de tendances plus conservatrices. Dans ce groupe, Mme Matilda Roos a montré du talent. Un de ses livres, La Bruyère blanche (1), offre un tableau si vécu de l'existence d'une institutrice de village, montre si curieusement les épisodes de la lutte contre

(1) Evlt Ijung. Stockholm 1907.

l'alcoolisme dans une petite commune rurale, qu'il nous a semblé présenter, avec un certain intérêt littéraire, un grand intérêt de document pour la psychologie suédoise.

La lutte contre l'alcool, on le sait, a excité dans les pays Scandinaves, ces vingt dernières années, de véritables passions. Le fléau dont nous souffrons si cruellement, a été enrayé là-bas avec une vigueur extrême : et si l'on peut attribuer cette victoire aux lois draconiennes qui ont été promulguées, il faut reconnaître aussi que les sociétés privées, que l'action individuelle y a largement contribué. L'antialcoolisme a été un programme politique, philosophique, religieux ; il a eu ses fanatiques, ses héros et même ses martyrs, s'il faut en croire l'auteur de La Bruyère Blanche. Car l'institutrice Gertrud, arrivant dans un village du Norrland, subit, dès qu'elle commence sa propagande, une véritable persécution. Presque tous les hommes sont ivrognes : l'institutrice Karin. à qui Gertrud a succédé, a été une nuit, dans sa maisonnette éloignée, violée et à demi assassinée par une troupe d'alcooliques. Et la scène affreusement brutale que l'auteur nous dépeint, s'était, paraît-il. plus d'une fois produite dans la réalité.

Ce qui est remarquable mais ne peut guère nous étonner), c'est que. devant un pareil fléau, beaucoup d'honnêtes gens hésitaient à combattre. Les institutrices ayant pris l'initiative de la pro-

paganile. ayant créé la société de « La Bruyère blanche », le vieux pasteur est hostile, trouvant ces jeunes femmes d'esprit trop moderne. Comme elles combattent au nom de l'absolutisme (de Pabstention totale de tout alcool . une foule d'hommes trouvent une pareille tyrannie odieuse.

Le vieux Sven Lars. lisant l'annonce d'une conférence, ricane :

« Les Pharisiens et les docteurs se remuent ! Les absolutistes, qui veulent écraser les hommes du fardeau de lois insupportables ! »

Et la femme, convaincue par son mari, soupire :

<( Quelle douleur faudra-t-il que Dieu envoie pour briser cet orgueil si dur ? »

Le vieux pasteur et le juge de paix, un verre de punch entre eux. parlent des mauvais signes des temps nouveaux. Gertrud reçoit d'horribles lettres anonymes ; le conseil de l'école la menace de révocation, sous prétexte qu'elle fait de l'agitation, qu'elle n'est pas orthodoxe.

Mais elle continue courageusement sa propagande parmi ses élèves. Aidée du jeune pasteur, elle les convertit, les 'enflamme, et le jour où, devenus grands, ils sont entrés au conseil municipal. est le jour du triomphe de Gertrud.

Les municipalités, en Suède, ont le droit de fermer les cabarets, et un grand nombre d'entre elles ont usé de ce droit avec une rigueur extrême.

Dans les cas que nous présente Mme Mathilda Roos. il s'agit d'édicter une prohibition absolue, il y a donc des intérêts alarmés, des colères allumées. Mais rien ne pourra résister à l'ardeur, à l'enthousiasme des propagandistes. La réunion dans laquelle on décide la fermeture du débit est un tableau des plus curieux.

L'assemblée est très nombreuse. Bien des gens qui, depuis des années, ne s'étaient pas dérangés, sont venus aujourd'hui, réveillés par l'appel vigoureux de la jeunesse. Car c'est la jeunesse qui a mené le branle et. pendant la réunion qui sera son triomphe. « les vieux, grognons et bourrus, sont réunis au cabaret ».

Des paysans sont donc venus de très loin, de la montagne ou de la forêt :

« Chacun avec son fardeau de souvenirs, cha- « cun avec la sombre histoire du père ou du « grand-père, du fils ou du frère... Et pendant « qu'ils sont en route, l'histoire se retrace si « étrangement nette à leurs yeux tristes, tournés <( en dedans, et leurs visages graves se font plus « graves encore. Ils sont timides, et pourtant « courageux. Si humbles qu'ils soient, ils sentent « que leur voix a de l'importance aujourd'hui... « Voilà un vieillard courbé, chancelant. Il a fait « trois milles (12 lieues) avec sa jambe malade, « car il a des forces surnaturelles au souvenir « de son père tué par la boisson, et de son fils

« qui marche sur les traces du grand-père. Une « pensée le soutient : Ceux qui viendront ne souf- « friront pas ce que nous avons souffert... Et « toute son imagination se concentre autour d"un « non puissant, énorme, qu'il criera contre les ca- « barets...

n Voici l'assemblée. Il y a là de riches paysans, « de petits propriétaires, de pauvres fermiers et « tenanciers, des ouvriers, pêle-mêle. Voici un « grand paysan, digne et calme, avec une longue « redingote en drap fin. Il n'a jamais touché à « l'eau-de-vie, mais tous comprennent pourquoi « il est là et pourquoi sa figure est sérieuse. On « sait qu'il a perdu un fils comme les Wetting. « (Ivre, le jeune homme s'est noyé dans un « étang.) Il apporte ses nombreuses voix (1).

« Soudain, il y a un mouvement dans la salle. « un chuchotement passe sur les bancs, puis « tombe, et le silence devient encore plus profond « qu'avant. Quelqu'un monte en chancelant, et les « gens s'écartent instinctivement pour lui faire « place, comme à un prince ou à un pestiféré. « Est-ce la mort ou le péché qui vient assister à « l'assemblée ? Les yeux sont fiévreux et fixes au « fond des orbites, la figure est gris de cendre, les « tempos et les pommettes tendent la peau ridée... « lu jeune paysan se lève et offre timidement sa

I Les iropriétaires ont. au Conseil communal, un chiffre de voix variable suivant l'étendue de leurs propriétés.

« place. Sans dire un mot, l'homme tombe sur le « banc où il s'effondre comme un chiffon mouillé, « et reste immobile, le menton sur son bâton, les « yeux dans le vide...

« Une grosse femme arrive tout essoufflée, un « mouchoir noué autour de la tête et un autre bien « plié dans la main. Elle soupire et cherche aulour « d'elle une place. Pour sûr, cela a été dur de faire <( ce long chemin ! Mais son homme est malade, « et il fallait bien qu'elle porte ses voix au com- « munal. (Elle est convaincue que si ces voix « n'étaient pas données, le cabaret resterait de- « bout.) Et quand même la route aurait été deux « fois plus longue, et le temps deux fois plus « chaud, pour sûr qu'elle serait venue tout de <( même ! Et elle soupire, avance les coudes, se « fraie un passage, et regarde de tous côtés pour « une place, d'un air énergique, jusqu'à ce « qu'Eskil Svan se lève et lui offre la sienne. « Satisfaite, elle s'assied en soufflant, tandis que « le vieux paysan à la jambe douloureuse reste « patiemment debout devant la porte. »

Le vieux pasteur fait un discours prudent. Il egt hostile au parti nouveau, mais se sent en minorité.

<( Nous sommes des modérés, vous êtes bien « absolus. Nous craignons de faire des Pharisiens, <( des sépulcres blanchis... Si les hommes sont « contraints par la loi. ils n'auront plus de valeur

« morale, de force intérieure. Laissez-les libres « sous la loi du Christ, et non esclaves des ordres « des hommes... »

Cette timide protestation est emportée par le grand courant qui entraîne l'assemblée. Chacun se lève et dit son opinion. Mais ce n'est plus seulement un vote : chacun raconte la triste histoire de famille qu'il avait jusqu'ici tenue cachée par honte ou par pudeur. D'autres confessent leurs propres péchés, racontent comment ils se sont convertis à l'absolutisme comme à une religion. L'émotion gagne, la colère contre le cabaret destructeur du foyer, l'alcool assassin, conseilleur de crimes... Le vieux Wetting, d'un effort terrible, luttant contre l'obscurité qui envahit son cerveau, parvient à proférer un seul mot : « Enlevez... toile!... » Sa voix s'étrangle, il retombe lourdement assis, ayant exprimé sa dernière pensée consciente, celle qui lui a donné la force de venir.

L'assemblée dure plusieurs heures, le soleil baisse, le village, anxieux, attend. Enfin, les portes s'ouvrent :

« Tous les visages sont émus, joyeux, les yeux pleins de larmes... Hourra, hourra ! crient de jeunes voix, tandis que casquettes et mouchoirs s'agitent... Dieu nous a aidés, béni soit son nom ! »

Le petit livre dont nous avons extrait cette scène si caractéristique est curieux à plus d'un

titre. Au point de vue littéraire, il est évidemment de valeur moyenne ; mais les ouvrages moyens sont parfois plus révélateurs de l'état d'esprit ambiant que les œuvres émanant de fortes personnalités. Et ici nous avons trouvé une véritable importance documentaire à l'histoire du mariage du pasteur, qui est le dénouement de La Bruyère Manche.

Le pasteur a aidé Gertrud dans son apostolat. Ils sont tous deux jeunes, actifs. Ils s'aiment, et le jeune homme demande l'institutrice en mariage. Cette union paraît tout indiquée, morale et normale.

Mais ce n'est pas là le point de vue du groupe piétiste exalté que Mme Mathilda Roos représente. Il n'y aurait pas là de sacrifice, ce mariage serait de nulle valeur ! — Gertrud a donc découvert qu'une jeune fille paralysée, mais ornée de mille vertus, est éprise du pasteur, elle oblige celui-ci à l'épouser. Il fait bien observer que l'alliance de deux forées jeunes serait utile à la bonne cause. Mais Gertrud répond victorieusement :

« Bien des gens ont travaillé et agi, fait des « discours et bâti des maisons et ont disparu sans « laisser de trace. D'autres ont vécu séparés du « monde sur un lit de douleur et ont fait avancer « le monde par leur force intérieure... L'àme de « votre femme sera une source de prière et de « foi qui arrosera toute la paroisse... Qu'importe

<( qu'elle soit malade et ne puisse marcher ! La « plus belle conquête à convoiter est celle d'une « âme humaine sanctifiée. »

Nous touchons là le point extrême' de ce que l'on pourrait appeler le « système du sacrifice ». La littérature suédoise à tendance piétiste est pleine d'exemples analogues. C'est une sorte de parti pris de repousser toujours toute joie humaine, même si elle n'est pas contraire au devoir ; d'affirmer, d'exalter la vertu propre de la souffrance.

Il semble presque vain de dire que, si le sacrifice de soi est admirable quand il est spontané, inspiré par une exaltation enthousiaste qui ne saurait être fréquente, il y a quelque chose d'anormal, et on pourrait dire de monstrueux à en faire une règle de conduite constante, applicable à chaque événement de la vie. Et c'est à cela, à ce renversement symétrique des valeurs, aboutissant à la recherche de l'inutile souffrance, que mène une éducation qui, depuis son début, montre comme suspecte à l'enfant toute joie et toute beauté, l'habille de noir les jours de fête, lui conseille comme méritoires mille petites privations sans objet. Et il n'y a pas là enrichissement de l'âme, car l'état d'exaltation dans le sacrifice ne peut être obtenu fréquemment ; il est même beaucoup d'âmes neutres qui ne le connaîtront jamais. On aura donc simplement créé en

elles un automatisme nouveau, contraire à toute tendance naturelle, qui les habituera, en étouffant sans cesse leurs élans spontanés, à une vie morale triste et pauvre.

Comme on comprend, devant un tel système, dont le dénouement de La Bruyère blanche montre l'extrême aboutissement, les révoltes d'Ellen Key, dErnst Ahlgren, au nom de la beauté, au nom des saines joies, tonique nécessaire à l'âme humaine !

La baronne Annie Quiding Akerhjelm appartient comme Mathilda Roos, plus encore que Mathilda Roos, au groupe conservateur. Et elle ne nous offre pas ce que nous offrait cette dernière : des qualités d'observation très juste de la vie populaire. Ses romans se passent dans la bourgeoisie ou l'aristocratie suédoise. Elle s'y montre antiintellectualiste. antiféministe, antisocialiste, ennemie en général de toute idée nouvelle. Ses livres sont nombreux et assez répandus. La critique littéraire leur est généralement hostile, et il serait bien difficile d'en présenter des extraits.

Un de ses derniers volumes. Les Vrais Braves

Gens (1), passe pour son meilleur ouvrage. Nous avons cherché à déterminer quel était, aux yeux de l'auteur, le type du « vrai brave homme ». Il est représenté dans le roman par un gentilhomme campagnard. Celui-ci nous définit lui-même son idéal social et moral.

« Les vrais braves gens ne veulent pas du bien aux autres contre leur volonté et derrière leur

os ; ils n'ont pas l'audace impie de croire qu'ils connaissent mieux le bien des gens que ceux-ci ne le connaissent eux-mêmes. Ils ne se mêlent pas

e ce qui ne les regarde pas. Ils n'ont pas de curiosité perverse et ne trouvent aucun plaisir à aller voir à Paris ce dont ils rougiraient d'enten-

re parler dans leur pays... »

Le vrai brave homme, dans une grève agricole, ne cédera jamais rien à ses ouvriers, et plutôt que de faire la moindre concession, il décidera de « semer des glands dans ses champs pour les convertir en forêts ». Il professe qu'il faut tenir

es inférieurs à distance, et dit fréquemment : Chacun son métier !... » Il a le plus profond

népris pour ce qu'on appelle l'aristocratie de

intelligence, et déclare que ses représentants

ont des gens qui ne comprennent rien... Ce « vrai brave homme » est en somme le réac-

ionnaire provincial, d'esprit étroit et agressif.

Seulement (disons-le sans fierté) Mme Akerhjelm

(1) Riktiga Mànniskor. Stockholm 1909.

se trompe. Nous en connaissons de semblables dans notre pays.

Entre les deux partis extrêmes que nous venons d'examiner : celui de Mme Harold Gfote et celui de Mme Akerbjelm. il reste une large place pour un parti religieux libéral.

C'est là un élément fort important, et même, à notre avis, le plus suédois de Suède. Les esprits très avancés ont été en général influencés par la pensée étrangère et se trouvent en désaccord avec rame de leur pays. Le Suédois-type, dans le milieu intellectuel élevé, nous paraît être un esprit ouvert et même souvent hardi, au point de vue des idées sociales, mais dominé par le souci de faire cadrer ses idées avec une conception religieuse, disons même avec une conception chrétienne, dont il ne saurait se passer. Si Selma Lagerlof pouvait être classée dans un parti, ce serait dans celui-là. Nous pourrons donc, dans l'étude développée que nous consacrerons à la grande romancière, étudier cette tendance, qui correspond au plus profond des courants nationaux. Mais il nous faut dire dès maintenant que Mme Anna-Maria Roos tient dans le parti religieux libéral une place distinguée.

Selma Lagerlôf se rattache inconsciemment à ce parti, sans avoir jamais sans doute longuement discuté avec elle-même une théorie sociale ou religieuse. Arma-Maria Roos est une théoricienne. Dans son livre récent, intitulé : Le Pharisaïsme de nos jours, elle se prononce contre un dogmatisme étroit, contre l'ascétisme, tout en montrant une âme mystique, un grand souci et une sérieuse connaissance de l'évolution religieuse à travers l'histoire. Romancière, elle a produit une œuvre répandue; poète et musicienne, elle a écrit pour les enfants (te>s chansons charmantes, qui sont restées dans les jeunes mémoires.

Voici maintenant une femme écrivain très lue. très connue, qu'il nous est impossible de classer dans un parti quelconque : c'est Mme Anna Wahlenberg.

Le grand public l'apprécie vivement, ses livres ont de nombreuses éditions ; mais la critique littéraire affecte une réserve un peu dédaigneuse à l'égard de son art « bourgeois ».

Nous avouons être de l'avis du gros public, contre les critiques littéraires, et nous lisons avec plaisir Mme Wahlenberg. Oh ! sans doute, dans ses nombreux romans, les situations <et les caractères ne sont pas bien originaux ; rien ne frappe très vivement, et il peut arriver qu'on confonde assez vite dans son souvenir ces personnages peints en grisaille. Mais, pendant tout le temps

qu'on lit. on est attaché, retenu par de menues observations fines et justes, souvent ému par un sentiment touchant. Les sujets sont tirés de la vie ordinaire de la petite bourgeoisie. En voici un, pris au hasard.

Lilli a un mari pour lequel elle n'éprouve qu'une froide affection ; il est réservé, elle le croit insensible. Elle a un flirt avec un séduisant Français... Les Français jouent très souvent le rôle de séducteurs dans les romans suédois !

Mais, comme Lilli était sur le point d'abandonner ses devoirs, le dévouement et la tendresse de son mari lui sont révélés, et elle retombe dans ses bras... Sur ce thème simple, l'auteur brode mille détails ingénieux, donnant un sentiment de réalité très solide. On se prend, pendant le développement lent et patient, d'une sorte d'affection familiale pour les personnages, et l'on est prêt à se réjouir avec ce groupe de braves gens de voir l'héroïne échapper aux pièges de notre dangereux compatriote !

Parfois, les situations sont un peu plus raffinées, et l'auteur sait nous communiquer une émotion véritable. Il en est ainsi dans la nouvelle que nous allons citer, et qui nous paraît excellente (1).

Une mère âgée et sa fille rentrent, appuyées

(1) Sa peine et leur douleur. Nouvelle Revue du 15 mars 1910, traduction de M." Devismes.

ANNA WAHLENBERG

l'une sur l'autre, en proie à une profonde douleur. Elles ont été chez le médecin, et ont appris que la mère est atteinte d'une maladie mortelle. Elles font de vains efforts pour se réconforter l'une l'autre, quand le fils rentre très agité.

Auteur dramatique, il a eu. la veille au soir, une « première » discutée, et il se montre fort irrité par certaines critiques des journaux.

Devant les deux femmes qui n'osent lui annoncer brutalement la terrible nouvelle, il fait une sortie violente contre l'injustice et la méchanceté des journalistes. Il constate avec surprise, puis avec colère, que sa mère et sa sœur n'ont même pas lu les critiques qui le concernent !

« Votre intérêt pour ce qui me touche ne vous « a même pas fait jeter quelques malheureuses « pièces de cuivre pour connaître mon sort ? Et « c'est vous qui me tenez de plus près ! Que faut-il « demander des indifférents .alors ! Après tout, « il n'y a rien d'étonnant qu'on vous traque « comme un animal sauvage ! »

« On frappa à la porte et la domestique appa- « rut.

« — Madame est servie — dit-elle — puis elle « disparut.

« Efrosyne s'approcha de sa mère pour l'aider « à sortir de son fauteuil. Alfred croisa son par- « dessus et le boutonna rapidement.

« — Adieu, fit-il sèchement.

« — Tu t'en vas ?... Ne veux-tu pas dîner avec « nous ?

« — Non. merci, maman, je n'ai pas faim.

« La vieille dame avait essayé de se lever, mais « elle était tombée sur son siège, gardant les « mains sur les appuis, prête à faire un nouvel « effort.

« Son fils voulait la quitter de cette façon ! La « stupeur qu'elle ressentait lui ôtait toute force.

« — Mon petit Alfred, tu ne t'en iras pas, dit- « elle, persuasive et touchante. Nous avons un si « bon dîner, de la purée de topinambours, du « flétan, du... Qu'y a-l-il encore, Efrosyne ?

« — Merci. Il m'est impossible de rester, je « t'assure.

« Il lit un petit signe de tête aux deux femmes « et se dirigea vers la porte.

« — Et du vin, Alfred, le bourgogne que tu « aimes tant, mon petit Alfred !...

« Il était déjà parti. A pas pressés, il traversa « la salle à manger, pénétra dans l'antichambre et « étendait déjà la main pour saisir son chapeau, « quand il entendit des pas derrière lui : c'était « Efrosyne.

<( — Alfred, dit-elle, d'une voix si aphone et « si basse qu'il retourna involontairement la tète.

« — Je me vois obligée de te rappeler une ;< chose que tu as oubliée, continua-t-elle, tu sais

( que maman devait ailler chez le médecin et nous ( avions remis cette visite pour ne pas te déran-

< ger de ton travail, au cas où l'issue de la con-

< sultation eût été fâcheuse : nous y avons été... « — Aujourd'hui ! mais pourquoi ne m'avez-

< vous rien dit... Eh! bien... qu'y a-t-il?

« Il n'eut pas le courage d'en demander plus ;

< car. en rencontrant le regard de sa sœur, il

< reçut un choc en pleine poitrine, et dut se

< retenir au montant de la porte pour ne point tomber.

« — Le plus longtemps que nous puissions la

< garder, dit Efrosyne. c'est un an. Mais peut-

< être ne sera-ce que six mois, peut-être moin* ( encore.

« Il demeurait immobile, le regard fixe.

« C'était un coup à demi prévu qui s'abattit

< pourtant sur lui a"vec une violence écrasante. « Il pensait à sa petite mère qui était assise là-

( bas dans son fauteuil, la mort dans le cœur. Il

< s'était plaint amèrement à elle de quelques

< misérables chagrins. Et elle, dont il avait touc jours été la première pensée, elle, qui avait

< peut-être offert sa santé et plusieurs années de

< sa vie pour ne pas troubler son travail, elle qui

< était en danger de mort et qu'il avait oubliée ( pour de mesquins soucis, il l'avait accusée

< d'indifférence, de froideur. Elle, que la mort

< guettait déjà, il l'avait maltraitée, et «elle ne lui

« avait répondu que par de tendres paroles, par « l'appel de ses yeux brûlants.

« — Que Dieu me pardonne ! munnura-t-il.

(( Il eût voulu se jeter au cou de sa sœur, mais « il ne se sentit pas digne de la toucher et. se ca- « chant le visage. H laissa aller son front contre « le mur. Combien de temps resta-t-il ainsi... une <( éternité, ou quelques secondes ? il n'aurait su « le dire. mais, soudain, il eut la sensation qu'une « petite main douce et légère essayait de cares- « ser sa joue, sans y parvenir tout à fait.

(( Et, quand il leva les yeux, elle était là. sa « petite mère, la mort dans le cœur et le tendre « sourire sur le visage :

« — Que tu as été gentil de ne pas t'en aller! « dit-elle.

« Il s'abattit sur les genoux devant elle et ense- « velit sa tète dans sa jupe...

« Et il se demandait si jamais il pourrait se « relever... »

On ne peut refuser à la femme qui a écrit cette page un don de sensibilité simple et sincère. Le public l'a senti et est entré en communion avec ce brave cœur. Il a eu raison, cette fois (et ce n'est pas un fait unique) contre les mandarins lettrés.

Des lecteurs suédois pourraient s'étonner, à juste titre, de n'avoir pas encore vu figurer dans cette étude les noms de Mmes Mathilda Mailing et Sophie Elkan. Ce sont, en effet, deux noms connus, appréciés du public, et leur notoriété est plus grande en leur pays que le nom, par exemple, de Mme Mathilda Roos.

Seulement ces deux femmes distinguées ont choisi un genre, très aimé des lecteurs suédois, le roman historique. Nous sommes loin de dédaigner ce genre qui trouve, en France également, un public étendu. Pourtant, il nous a semblé qu'étudier, par exemple, « Un roman sur le Premier Consul ». qui est l'œuvre-maîtresse de Mme Mathilda Mailing, serait un travail inutile. Cet ouvrage a eu de nombreuses éditions en Suède et en Angleterre; mais il ne nous apprendrait rien sur le Premier Consul, et peu de chose sur Mme Mailing. Nous étudions les femmes écrivains suédoises dans le but de dégager la pensée générale de leur pays et de leur temps. Celles qui ont choisi leurs sujets hors de ce pays et de ce t/emps se trouvent sortir de notre cadre.

Nous nommerons donc seulement ces deux femmes éminentes.

Dans le même esprit, nous nous bornerons à nommer Mme Eisa Dovlette Lindberg Riza-Khan. Suédoise qui a épousé un diplomate persan, et qui a fait des romans fort originaux sur la femme orientale. Puis Mme Jane Gernandt-Claine, romancière, mariée à un diplomate français, qui a écrit des romans exotiques appréciés.

Faire voir à des Français l'Orient par les yeux d'une Suédoise nous a paru un vain effort. Nous restons dans la Suède actuelle, et ne suivrons pas ces deux romancières à travers l'espace, de même que nous n'avons pas suivi Mmes Mailing •et Elkan à travers le temps.

Mais Mme Jane Gernandt-Claine a produit, en dehors de son œuvre de romancière, une œuvre poétique charmante, de couleur très suédoise. Nous allons feuilleter ses deux petits volumes de vers, et particulièrement le dernier, intitulé : « A Aphrodite (1). »

Cette poésie est toute en demi-teintes et en douceur. L'auteur le dit souvent : elle ne veut

1 La Suède féminine actuelle compte peu de poètes, et cela est singulier, car les poètes de l'autre sexe sont nombreux et brillants. Pourtant Mme NyblÔm a produit une œuvre poétique remarquée, et aussi de jolis contes pour les enfants. Mme Lundberg a publié également plusieurs volumes de poésies. D'une culture « européenne « très étendue, cet auteur se distingue par une forme poétique très littéraire, très parnassienne. (Voir V Appendice.)

point de couleurs crues, point de cette aveuglante lumière qui fait évanouir les mirages de l'âme :

Entre doucement, Jour Par la fente de ma vitre.

J'ai rêvé, je viens de très loin, Derrière mes cils mon regard endormi A vu l'éclat du mirage...

Jour trop clair ! ne viens pas changer l'or en copeau.

Partout, sa poésie exprime, en de fines images, cette pensée si essentiellement suédoise : la lumière intérieure plus belle que la lumière extérieure, le rêve plus beau que la réalité. C'est là un thème exquis pour la poésie, et Mme Geraandt-Claine en a tiré des vers charmants, éclairés d'une lumière de clair de lune.

Voici la jeune fille qui s'en va, la nuit de Saint- Jean, cueillir les neuf sortes de fleurs qu'il faut mettre sous l'oreiller pour rêver de son fiancé :

Toi, aimé inconnu, C'est minuit, nuit de la Saint-Jean, Et l'atmosphère blanchit de lumière.

Comme les autres jeunes filles, Comme mes amies, Je veux aller au carrefour près du champ. Mais elles vont deux par deux, Ou trois par trois, et je suis seule.

Et seule, toute seule, je veux me pencher Et cueillir les fleurs :

Neuf sortes de fleurs à mettre Près de l'oreiller Pour rêver de toi.

Je suis née pour aimer une fois, Une seule, avec mon corps et mon âme, Jusqu'à ce que je ne sache plus Ce qui est corps et ce qui est âme Je voudrais être portée vers toi Par des ailes d'aigle À ces moments où l'espace est plein de soupirs Doux comme la poitrine de l'hirondelle.

0 ami inconnu, Sauras-tu aimer comme moi, Si éperdument, si tristement Que le cœur se brise de la crainte de t'affliger, Ou se brise encore si tu es bon envers moi ? Moi je sais aimer,

Et j'ai peur Des neuf sortes de fleurs Et de notre rencontre Cette nuit.

La poésie est pleine de charme. Mais, on le voit, la jeune fille a peur de rencontrer son fiancé, même en rêve, et l'amour de ses vingt ans est tout fait de mélancolie.

Ailleurs, elle s'en va au rendez-vous, non point joyeuse, mais pleurante.

Allumez les étoiles au-dessus de ma tête ! Sauvez-moi de la peur de la nuit.

Je couvre mon cœur de mes cheveux D'ombre et d'obscurité comme d'un voile de deuil ...Et je soupire !... Sauvez-moi, sauvez-moi !

Mes yeux sont voilés de larmes, Mon manteau s'accroche dans les épines Et ma robe est mouillée; Quelquefois je perds mon chemin, Je marche sur un sentier trompeur...

Allumez les étoiles au-dessus de ma tête l Mon aimé, je viens vers toi !

On le voit, cet amour est fait de rêverie ou d'angoisse, et nulle part, dans ces deux volumes, il n'a d'accent joyeux ou triomphant.

Sans doute, le poète a bien le droit de choisir cette note, mais nous avons aussi le droit de lui reprocher le choix du titre de ses poésies. Ne les a-t-elle pas dédiées à Aphrodite ? Et ce nom seul, qui évoque la vision éclatante de la déesse impudique, de ses temples de marbre dorés par le soleil, sous le ciel bleu de la Grèce, fait avec ces rêveries septentrionales un contraste qui amène le sourire.

Cependant, avec une hardiesse naïve, Mme Gernandt-Glaine offre ses vers à la déesse, et la poésie qui exprime cette offrande a (si l'on veut bien oublier son titre) une véritable beauté.

Immortelle, je voudrais te donner le printemps Et l'été ; mais les prairies et les champs restent vides, Et nulle fleur ne brillerait de la flamme Que tu as allumée en mon cœur.

J'ai marché par le froid crépuscule. Mais son ombre Est éclairée par la lumière de mon âme, Et chauffée par les chuchotements qui murmurent Tout près de mon oreille.

J'ai marché dans l'ouragan, ô Déesse, Et sur le froid tapis de neige blanche des champs ; Mais il me semblait marcher sur des lis Et emportée par des zéphirs...

Je fais une offrande à ton autel, Déesse ! Comme on porte des roses

Dans ses mains levées pour les donner A Aphrodite...

Je t'offre ces calices de douleur Comme si c'étaient des fleurs de pourpre !

Aphrodite eût repoussé une semblable offrande; elle eût rejeté ce calice, qui est celui du Crucifié. Elle n'eût pas compris la plainte de ce pays de mélancolie, où l'amour est seulement un présent plus riche que les autres à jeter dans le bûcher d'holocauste toujours allumé. Ces peuples ne veulent, ne savent tirer de l'amour que la douleur. L'amour épuré par la souffrance, par le renoncement, est leur thème éternel. Cela est souvent beau, et quelquefois sublime, mais aussi éloigné d'Aphrodite que le Cap Nord de l'île de Cythère.

Sans quereller plus longtemps Mme Gernandt- Claine sur son titre, choisissons encore une fleur dans sa gerbe aux couleurs pâles et fines :

Crépuscule, ne donnez pas de roses !

Le jour a été sombre et nuageux comme ma vie. Je suis assise à ma fenêtre, Et je ne vois plus clair pour coudre.

Et voilà que là-bas, à l'Ouest, brûle un

nuage de roses pourpre...

Et ce nuage de roses a reflété son feu en moi.

Ne donnez pas de roses, Crépuscule !

Je veux l'oubli. Le jour est mort et ce

que je cousais, c'est mon linceuh Pourquoi une flamme s'allume-t-elle au ciel A l'approche de cette nuit d'automne ?

Pourquoi est-ce que je marche vers le soir de ma vie Avec un feu brûlant dans ma poitrine ?

Bien d'autres poésies sont charmantes dans ce volume : La Danse des Heures, par exemple, petite fresque effacée, indiquée à peine, où l'auteur s'inspire à la fois des peintures pompéiennes, et dune danse macabre du moyen âge où figureraient la Joie et le Chevalier du Chagrin.

Mais la fluidité de l'expression est telle qu'elle se refuse à la traduction. Il y a confusion perpétuelle, voulue, entre le sens propre et le sens figuré des mots.

L'imprécision de la langue suédoise est, pour la poésie, un charme et une richesse. Elle permet d'indiquer entre des idées, des images éloignées, des associations imprévues et subtiles, comme il s'en crée dans les rêves.

Mais la précision de notre langue fait évanouir ces liens fragiles, ou les fausse en les matérialisant. La poésie suédoise n'est pas seulement écrite dans une autre langue que la nôtre, elle semble pensée et sentie dans un autre état physiologique : comme dans un état de demihypnose. On devine que nos poètes trouveraient, à cause même de cette différence d'âme, des trésors dans une telle poésie... mais il faudrait connaître la langue.

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