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CHAPITRE X

Selma Lagerlof

« Ma grand'mère était assise toute la journée « dans le canapé du coin de sa chambre, nous « racontant des histoires : racontant, racontant « depuis le matin jusqu'au soir; et nous, enfants. « étions assis à côté d'elle et nous écoutions. « C'était une vie merveilleuse! Elle avait l'habite tude, quand elle avait fini une histoire, de poser « la main sur ma tête et de dire : Et tout cela « est aussi vrai que je te vois et que tu me « vois! (1) »

Depuis des années, les Suédois, aux pieds de Selma Lagerlof, écoutent, écoutent conter des histoires. Ils savent que tout cela est vrai. C'est une vie merveilleuse! Et quand, plus tard, dans de longues années, la voix de la conteuse s'éteindra, la Suède dira, comme l'enfant désespérée à la mort de la grand'mère :

« Il est impossible de comprendre comment les

(1) Kristus-legender. Stockholm. Selma Lagerlof.

« heures de la journée se passeront maintenant ! « Les contes et les chansons ont été emportés a dans une grande boîte noire. C'est comme si « la clef d'un monde merveilleux où nous pou- « vions aller et venir librement avait été perdue, « et maintenant il n'y a plus personne qui sache « ouvrir cette serrure! »

Mais Selma Lagerlôf est vivante, bien vivante. Aux fêtes de son cinquantenaire, elle est apparue jeune et robuste, et elle contera, contera pour la joie de tous pendant de longues années encore.

Et d'où viennent ses histoires ?

Comme tous les grands conteurs, elle a été les chercher à la source inépuisable de l'imagination populaire. De là est venu le grand amour que son pays lui porte.

Vivant au Vermland, en plein cœur de la campagne suédoise, dans un manoir lointain, elle a, comme les paysans qu'elle connaît et qu'elle aime, peuplé de personnages merveilleux sa contrée solitaire.

Les grandes forêts sans routes, les innombrables lacs sans bateaux, les landes désertes sur le sol desquelles des flaques d'eau dormante, reflétant les nuages et les grands vols d'oiseaux, paraissent des fragments de ciel posés à terre; ces vastes pays où l'habitation humaine forme de petits îlots au milieu de l'immense, de la souveraine solitude... elle les a peuplés d'un monde

de fantômes terribles ou gracieux. Souvent même elle n'a pas créé ces fantômes, elle les a rencontrés, déjà nés de l'imagination populaire, elle les a seulement pris par la main et placés dans des tableaux, qui sont la représentation fidèle de lame de tout un pays.

La personnalité de Selma Lagerlôf (elle Ta voulu ainsi) est toujours restée dans l'ombre. Née dans le Vermland, en un petit manoir dont elle nous contera délicieusement la vie, elle l'a quitté quelque temps, a été, par nécessité, professeur à Karlskrona. Mais dès que son travail lui a donné l'indépendance, elle est revenue dans la solitude de ses forêts.

Malgré sa grande renommée (la plus grande certainement dont jouisse aujourd'hui une femme de lettres), elle a voulu rester lointaine. On la sait simple et bonne, sa vie est silencieuse; ses rêves seuls ses innombrables rêves ont couru le monde, traduits dans toutes les langues européennes.

Nous n'avons pas essayé de troubler sa retraite, de donner sur sa personnalité, volontairement voilée, des détails oiseux ou indiscrets. Il faut seulement apercevoir la conteuse de loin, dans son manoir entouré de sapins, proche d'un lac, et savoir que la voix tendre, triste ou joyeuse, qui nous dit de si belles histoires, traverse avant d'arriver à notre oreille d'immenses espaces solitaires.

En 1891, au moment où les littérateurs suédois, influencés par le naturalisme européen, produisaient des œuvres souvent intéressantes et fortes, mais sans couleur nationale tranchéer Selma Lagerlof, de la ville de Karlskrona où elle était alors professeur, se prit à conter la Légende de Gôsta Berling. Elle l'avait entendue dans son enfance, de la bouche de paysans, de domestiques, l'histoire des Cavaliers; de ces aventuriers, déclassés de toute sorte, qui vers 1820 s'installèrent dans un château du Vermland, étonnant, réveillant le pays silencieux et austère par le bruit de leurs orgies, de leurs querelles et de leurs amours.

Toute riche maison, en Suède, avait une « Aile des Cavaliers ». Un logis composé de nombreuses chambres, où l'on accueillait avec une insouciante hospitalité l'hôte de passage, parfois douteux, mais qui apportait à la vaste demeure un peu de bruit et de gaîté. Il arrivait que cet hôte de passage s'installât au manoir pour la vie.

Détail curieux, plusieurs cavaliers de Gôsta Berling étaient des épaves des armées napoléoniennes! Fallait-il que ces « demi-solde », non

contents de révolutionner les villes de province françaises, allassent porter le désordre jusque dans les déserts du Vermland? A coup sûr leurs exploits, dans ces latitudes nordiques, revêtent une toute autre couleur que dans la ville de Châteauroux.

Selma Lagerlôf, enfant, dans la grande cuisine blanche au sol parsemé de brins de genévrier, écouta conter leurs aventures, déformées et amplifiées par l'imagination populaire. Longtemps elle ne songea pas écrire. Elle avait trente-deux ans quand elle se décida à faire paraître, pour la Noël de 1891, ce livre où les récits du peuple du Vermland revêtaient une si éclatante poésie.

Elle chanta les Cavaliers (1) :

« Ce ne sont pas de petits-maîtres jolis-cœurs, « ni des grippe-sous à face parcheminée, ni des « hobereaux béats et pleutres, mais de rudes gail- « lards dont la renommée n'est pas près de « s'éteindre au Vermland! des Cavaliers, Cava- « liers du matin au soir, officiers de fortune, « nobles ruinés, aventuriers et fiers bohèmes ! « Hommes fameux sachant tous jouer de plu- « sieurs instruments, aussi riches en joyeux pro- <( pos et gais refrains que la fourmilière en four- « mis, experts dans le métier de la joie... Beren-

(1) La Légende de Gôsta Berling, traduit par Bellessort. Les traductions de M. André Bellessort, et son beau livre sur la Suède, ont été pour nous une aide inappréciable.

« creutz, colonel aux grandes moustaches blan- « ches, joueur comme les cartes, sachant son u Bellman (1) par cœur; le taciturne major tueur « d'ours, Anders Fuchs ; Christian Bergh, le fort « capitaine, héros de mille exploits, mais aussi « facile à tromper que le géant des contes. Von « Oerneclou, l'irrésistible! en perruque et fraise, « poudré, peint et parfumé, un des plus hardis « parmi les Cavaliers... et un petit homme rond « comme une boule, le patron Julius, boute-en- « train, merveilleux chanteur et conteur. Un <( Français, vieil oiseau de proie qui avait suivi « sur les champs de bataille l'aigle impériale, « petite tête au long bec, hérissé, mystérieux... « Puis l'inventeur d'une machine à voler... le « philosophe Eberhard, poursuivant entre deux « orgies son livre sur la Science des sciences... »

Et au-dessus de cette foule bariolée se dresse la figure aimée de Costa Berling.

Celui-ci, avant de devenir compagnon des Cavaliers, était pasteur d'une petite commune du Vermland. Grand, élancé, « il avait les yeux exaltés d'un poète et le menton d'un homme de guerre... il était comme embrasé de vie intérieure ».

Quel pasteur il eût fait, avec son charme, son éloquence ! Mais l'alcool et ie goût du plaisir l'ont perdu. Prêtre interdit, il échouera au manoir

(1) Bellman, célèbre poète suédois {1740-1795).

d'Ekebu, deviendra le plus joueur, le plus chanteur, le plus batailleur de tous. Il restera pieux €t naïf, mais ivrogne, amoureux, adoré des femmes, toujours bon et souvent malfaiteur involontaire : type complexe qui à nos yeux participe de Gribouille et de don Juan.

Cette figure de Gôsta Berling, malgré sa frappante personnalité, se rattache à quelques types connus dans les littératures du Nord. Le Peer Gynt d'Ibsen, Ylcliot de Dostoïevski sont de sa famille. Tous trois, déclassés, méprisés, parfois coupables, rencontrent cependant dans l'esprit de l'auteur et dans l'esprit du peuple une particulière faveur. Ils représentent le libre instinct, débridé au milieu des conventions sociales. Ils sont les fous qui, inspirés de Dieu, se montrent plus sages que les sages.

Et Gôsta Berling est inspiré de Dieu ! Sans doute il n'a pas craint, étant pasteur, de sortir du cabaret, titubant, entre Bérencreutz et Christian Bergh. Mais le jour où l'évêque, appelé par les paroissiens, est venu faire une enquête sur sa conduite; quand le pasteur, désespéré, est monté «n chaire pensant annoncer pour la dernière fois la gloire de Dieu :

« Il a tout oublié!... le plancher de l'Eglise « semblait s'enfoncer sous terre pendant que le « toit se soulevait et découvrait le firmament... les « pensées descendaient en lui commp un essaim

« de colombes apprivoisées... ce n'était pas lui « qui parlait, mais quelqu'un de plus grand... »

Enthousiasmés, les paysans, oubliant leurs griefs, voulaient garder leur pasteur. Mais c'était impossible, le démon de l'alcool le tenait.

« Et qui en accuser? A-t-on vu son presby- « tère?... la forêt de sapins, sombre et lugubre, « se dresse jusque devant les fenêtres, l'humidité « suinte à travers le toit noir, le long des murs « moisis. L'eau-de-vie est seule capable de don- « ner du cœur quand la pluie et la neige entrent « à coups de fouet par les carreaux brisés ! »

Costa retombe donc au vice, et, chassé de sa paroisse, au désespoir, il fuit dans la forêt pour y mourir, quand il rencontre la Commandante.

C'est une curieuse apparition. La vieille femme conduit un transport de charbon:

« Elle avait les mains noires, une pipe de terre « à la bouche, elle portait une courte pelisse en « peau de mouton et une jupe rayée dont la bure « avait été tissée à la maison. Ses pieds étaient « chaussés de grosses bottes, le manche d'un cou- « teau sortait de son corsage, et des cheveux « blancs droits et lisses se relevaient sur son « beau vieux visage. Avant même qu'elle eût « ouvert la bouche. Costa avait reconnu en elle « la fameuse Commandante d'Ekebu, la femme « la plus puissante du Vermland, maîtresse de

« sept forges, habituée à commander et à être « obéie. »

Et nous savons que ce type de femme n'est pas une invention d'auteur. Nous avons vu que l'histoire et la légende suédoise nous montrent sa longue ascendance de guerrières, de reines, de rudes travailleuses, et que les premières ancêtres de la Commandante tenaient le gouvernail des redoutables barques des Yikings. Selma Lagerlof a seulement fixé d'un trait définitif un personnage national.

Costa Berling se tient tremblant devant cette femme orgueilleuse.

— C'est toi, lui dit-elle, qui es le prêtre insensé? Et comme il l'avoue et dit qu'il veut mourir, elle se fâche :

« — Crois-tu avoir quelque chose à tuer? Te « figures-tu que la plupart des gens qui vivent ne « sont pas déjà morts, ou peu s'en faut? Crois-tu « que je vive, moi?... Oui, regarde-moi! je suis, « je suppose, la dame la plus puissante du « Vermland. Si je lève un doigt, le gouverneur « s'ébranle, si j'en lève deux, l'évêque accourt, « et si j 'en lève trois, le chapitre, le tribunal et les « maîtres de forges du Vermland dansent la « polska sur la place de Karlstad. Eh bien, mon « garçon, le diable m'emporte si je suis autre « chose qu'un cadavre grimé ! »

En effet, le remords est dans l'âme de la Com-

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mandante et sa puissance sera abattue par la révélation publique d'une ancienne faute. Elle doit sa fortune, ses superbes domaines, à Altringer qui a été son amant.

Mais est-elle coupable ? Ici Selma Lagerlôf, douce conteuse qui ne s'est guère mêlée au mouvement féministe actif, dresse par la voix de la Commandante une dure protestation contre l'abusive autorité paternelle.

Margareta Celsing était fiancée à Altringer. En l'absence du jeune homme, les parents, « par la faim, par des coups, par de dures paroles », obligèrent la jeune fille à épouser le Commandant, qu'on croyait riche, et qu'elle haïssait. Son cœur esl revenu à Altringer : que la faute retombe sur les parents cruels !

Il y a entre la mère et la fille une scène d'une brutalité qui étonne nos âmes latines. La Commandante elle-même la raconte à Gôsta :

Il y a vingt ans de cela. Son mari était retourné à l'armée, et elle se débattait dans des ennuis d'argent, car la fortune du Commandant n'existait pas.

Altringer, revenu enrichi, se mit à combler de cadeaux la Commandante. Ce ne furent que fêtes brillantes au bord du lac Lefven. Le pays jasa, et des bruits fâcheux « arrivèrent à mes parents, « là-bas, près des meules de charbon, dans la « forêt d'Elfdalen. Ma mère n'hésita pas long-

temps, elle partit. Un jour où le Commandant ( était absent et où j'avais à déjeuner Altringer ( et des invités, elle entra. Je la vis, mais rien

< ne me dit plus quelle était ma mère. Je la

< saluai comme une étrangère et lui offris de

< partager notre repas. Elle voulut me parler

< comme à sa fille, mais je lui fis observer qu'elle :< se trompait et que mes parents étaient morts

le jour de mon mariage. Elle reçut le choc sans sourciller. C'était une femme étonnamment

< forte et qui, malgré ses soixante-dix ans, venait

< d'abattre plus de 50 lieues en trois jours. Elle c s'assit simplement, se servit, et me répondit ( sur le même ton que j'avais fait une perte bien

regrettable ce jour-là.

« — Oui, et ce qui est surtout regrettable, ré-

< pliouai-je, c'est qu'ils ne soient pas morts un

< jour plus tôt, car le mariage ne se serait jamais

< accompli...

(( Nous continuions de manger, elle et moi, mais ( les convives, interdits, ne touchaient plus à leur

< fourchette...

« La vieille femme resta un jour et une nuit, ( et quand elle fut reposée, elle commanda ses

chevaux. Je n'avais pas senti un seul instant ( qu'elle était ma mère... En partant, elle se ( tourna vers moi sur l'escalier :

h — Je suis restée un jour et une nuit sous « ton toit et tu n'as pas daigné saluer ta mère.

« Mon corps tremble de honte, comme fouetté de « verges; j'ai honte de tout ce qui se fait ici ! « Tu m'as reniée et rejetée; puisse-tu être reniée « et rejetée à ton tour! que la grande route soit « alors ton refuge, une gerbe de paille ton lit, « l'ignominie ta récompense! et que d'autres te « frappent comme je te frappe ici!

« Et elle me frappa durement la joue. Je la « saisis à bras le corps et la déposai dans sa « voiture.

« — Qui donc es-tu pour me maudire? Qui « donc es-tu pour me frapper? Je ne le suppor- « terai de personne!...

« Et je levai la main sur ma mère... Il y a « vingt ans de cela, Gosta BerlingL. »

« Gosta Berling avait écouté: le bruit de cette « voix dominait en lui le mystérieux appel des « forêts et de la mort... Ainsi, cette femme puis- « santé s'étaii faite son égale en péché, sa sœur « dans le crime! »

Obéissant à la Commandante, Gosta renonce à mourir, et va s'installer chez elle, à Ekebu, parmi les Cavaliers. Il est le plus jeune et le plus beau, et c'est à lui que vont les doux regards des belles aux cheveux de lin qu'il sait faire rire et pleurer par ses merveilleuses histoires.

Mais la malédiction de la mère a été entendue et le règne de la Commandante va finir. Un soir

de Noël, il y a grand dîner au manoir, la maîtresse d'Ekebu préside.

« Plus de courte pelisse, ni de bure rayée, ni « de pipe de terre. L'or surcharge ses bras nus, « des perles s'égrènent à son cou. »

Les Cavaliers, ce jour-là, sont au bas-bout de la table. Christian Bergh, ivre, se croit insulté, prétend qu'on lui a servi des corneilles à la place de gelinottes ! Devant ses violences, la Commandante ordonne aux valets de le jeter dehors.

« Il s'avance vers elle, furieux, formidable, ses « sourcils froncés et ses poings énormes épou- « vantent l'assistance.

« — Sortez d'ici. Capitaine !

« — Tu ne rougis pas d'offrir des corneilles à « Christian Bergh ? Je devrais te prendre, toi et « tes sacrés domaines !

« — Mille diables. Christian, tais-toi ! Il n'y « a que moi qui jure ici.

« — Crois-tu que j'aie peur de toi, sorcière? « Est-ce que je ne sais pas comment tu as eu tes « sept forges ?

« — Tais-toi, Christian !

« — Altringer les a léguées à ton mari parce « que tu as été sa maîtresse ! Le Commandant, « qui avait l'air de tout ignorer, t'a laissé gou- « verner les forges, et le Diable a tout mené... « Mais maintenant, c'est fait de toi !...

« Non loin de la Commandante, un petit homme

« trapu est assis. Les cheveux touffus, les yeux « obliques, la mâchoire proéminente, il ressem- « ble à un ours. C'est le Commandant Samzélius, « un homme taciturne, qui laisse le monde aller « tout seul. Il se dresse aux derniers mots du « Capitaine, sa femme se dresse aussi, et tous les « hôtes, les hommes sont interdits, les femmes « pleurent. Les mains larges et poilues du Com- « mandant se sont lentement fermées et son bras « se lève, mais sa femme parle d'abord, d'une « voix sourde qu'on ne lui connaissait pas :

« — Tu m'as volée, lui dit-elle. Oui, tu es « venu comme un voleur et tu m'as prise malgré « moi... j'ai agi comme tu le méritais !

« Le Commandant secoue son poing fermé. Sa « femme recule de quelques pas et reprend :

« — L'anguille vivante se tord sous le cou- « teau. femme contrainte prend un amant. Pour- « quoi ne m'as-tu pas frappée il y a vingt ans, « quand Altringer nous a secourus, quand tu bu- « vais son vin, quand tes poches étaient lourdes « de son or, quand tu as accepté son domaine et « ses forges ? C'est alors qu'il fallait frapper, « Bernard Samzélius !

« Le Commandant regarde autour de lui. Les « visages donnent raison à sa femme.

« — J'ignorais tout, ciïe-t-il en frappant du. « pied.

'.< — Je suis contente que tu le saches, repli-

« que-t-elle d'une voix aiguë, j'avais peur que tu « mourusses sans le savoir ! Oui, j'ai été la « maîtresse d'Altringer, à qui tu m'avais indigne- « ment ravie ! Béni soit son souvenir !

« Le vieil amour exulte dans sa voix et rayonne <( dans ses yeux. Elle voit autour d'elle cinquante « visages que son impudence effare.

« Le Commandant laisse retomber son bras « sans frapper :

« — Hors d'ici, rugit-il, hors d'ici !

« Mais elle a repris son sang-froid et demeure « immobile :

« — Tu sortiras d'ici avant moi ! Aidez-moi, « Messieurs et amis ! Rappelez-vous qui je suis a et qui il est. Je dirige tout le travail à Ekebu « pendant qu'il passe ses journées à regarder « manger ses ours ! Si' je pars, une effrayante « misère entrera derrière moi. Le paysan vit de « ma forêt et de mon fer, le charbonnier de mon « charbon, le flotteur de mon bois ! Ce homme « est-il capable de me remplacer ?

« — Des mains se posent sur les épaules du « Commandant, mais il les rejette d'un mouve- « ment brusque :

« — Laissez-moi ! crie-t-il. Allez-vous défen- « dre et protéger l'adultère ? Si elle ne sort pas « d'elle-même, je vous jure que je la jette à mes « ours ! »

Abandonnée des Cavaliers, à qui Sintram, le

traître diabolique, a persuadé qu'elle faisait mourir l'un d'entre eux chaque année, la Commandante doit fuir. Elle prend la besace de la mendiante.

Le Commandant se retire sur un domaine qui lui appartient, et, pour qu'il ne reste rien du manoir d'Ekebu et des richesses d'Altringer, il en abandonne pour un an la jouissance aux Cavaliers. Ceux-ci, comme bien on pense :

« Soignent le beau domaine comme le vent soigne les cendres, le soleil d'avril la neige, et les grues le blé du printemps ».

Ce sont fêtes sur fêtes, et les belles affolées tombent aux bras de Gôsta Berling « seigneur des dix mille baisers et des treize mille lettres d'amour ».

La Commandante souffre, non point de sa misère, mais du gaspillage des biens qu'elle avait si laborieusement gérés. Elle revient au manoir une nuit, et la porte lui est ouverte par une servante restée fidèle.

« Que ma maîtresse soit la bienvenue ! » dit « la jeune fille en lui baisant la main.

« Eteins la lumière, dit la Commandante. Crois- « tu que je ne puisse marcher ici sans lumière ?

« Et elle commença d'errer dans la maison si- « lencieuse... elle s'entretenait avec ses souvenirs. « Elle se fit ouvrir les portes de l'armoire à linge « et le bahut à l'argenterie. Sa main caressa

« les belles nappes damassées et les superbes « canettes d'argent. Elle monta au grenier et tâta « doucement l'énorme pile d'édredons. Il lui fallut « encore toucher aux métiers à tisser, enfoncer « les doigts dans la caisse à sucre, et tâter les « rangées de chandelles suspendues à des perte ches :

« — Les chandelles sont sèches, dit-elle, on « peut les enlever et les serrer dans les tiroirs.

« Lorsqu'elle fut au cellier, elle soupesa avec « précaution les barriques de bière, et explora • <( le rayon des bouteilles de vin... Enfin elle entra « dans les chambres, et s'arrêta un moment au «. milieu de la salle à manger.

« — Bien des gens se sont rassasiés à cette « table, dit-elle.

« Dans les salons, elle trouva les longs et larges « canapés à leur place coutumière, et sentit sous <( sa main le marbre froid des consoles :

« — C'était une maison riche, soupira-t-elle, « et ce fût un homme magnifique qui m'en fit <( reine ! »

Elle tente de chasser les Cavaliers ; les serviteurs qui lui sont dévoués l'aident à sortir des hangars les vieilles voitures qui ont amené ces hôtes dévorants.

On les attelle, on fait flamber des meules de paille pour que les Cavaliers, dormant après une orgie, soient éveillés par l'incendie. Ils sont ligotés,

portés dans les véhicules et le complot va réussir. Mais Marianne Sinclair, amoureuse de Gosta, a été prévenir le Commandant:

« Fuyez tous, il arrive avec tous ses ours ! »

La Commandante comprend la trahison, mais elle ne veut pas faire verser le sang. Elle regarde Marianne dans les yeux :

« Ah Marianne ! quand Ekebu sera ruiné et le « pays dévasté, songe à cette nuit et prends soin « des malheureux.

« Et elle sort, la foule l'accompagne. »

On ne peut suivre dans tous ses développements ce poème si touffu. A côté de Gôsta et de la Commandante, toute une foule circule en des épisodes savoureux, tragiques ou rêveurs.

C'est l'exquise histoire de Lilliécrona, le grand musicien, qui a une maison riante, une femme qu'il aime, des enfants, et ne peut se détacher d'Ekebu et des Cavaliers. Il revient pourtant un jour chez lui ; il s'y trouve bienheureux, croit y rester toute la vie :

« Il n'existe pas de plus belle place au monde ! « tout pousse sur ce coin de terre béni... La « maison de Lôfda'la est bâtie à l'orée des bois, « au pied de la montagne et la longue vallée « s'étend devant elle... tout y respire la tranquil- « lité et la douceur du foyer... l'épouse est bonne « et pleine de sagesse, ses regards tombent sur « toutes choses comme une bénédiction. » Et Lil-

liécrona, enthousiasmé, joue du violon sous la fenêtre : « Je reviens, pardonne-moi, aie pitié de « moi ! » Elle a pardonné ; la joie pendant huit jours a habité la maison... Mais un matin, silencieusement, le musicien est reparti : « Son esprit « a besoin de fêtes, 'de rumeurs, d'amertume et « de richesse, de la diversité magnifique de la « vie. »

C'est en effet le goût du bruit, de la diversité, de la fantaisie qui enchaîne les Cavaliers au manoir d'Ekebu. C'est ce besoin qui attire vers eux les Suédois des environs, étouffant dans leur vie trop calme et trop austère. C'est par cette même inquiétude que Gosta est entraîné à de multiples amours, et nous voyons évoluer autour de lui tout un groupe charmant de blondes victimes.

Elles ne sont coupables, ces jeunes femmes, que de flirts sentimentaux commencés au bal, et interrompus avant le moment décisif par quelques heures de traîneau dans la nuit glacée, parfois au milieu de la poursuite des loups ! Elles n'ont commis que des imprudences, exagérées par une opinion publique d'un protestantisme austère.

Et ces imprudences les exposent à de graves dangers, car maris et pères sont d'humeur féroce. La belle Marianne Sinclair, pour un seul baiser donné à Costa, a failli mourir dans la neige, devant la porte de sa maison, que son père laissait obstinément fermée ! Le chagrin a tué

la douce Ebba Dohna, et la fière comtesse Elisabeth, chassée par un mari jaloux et une impitoyable belle-mère, devient une pauvre travailleuse des champs. Gôsta, d'ailleurs, est à peine coupable des désastres qu'il cause ; on le voit toujours plein de repentir et toujours prêt à réparer ; il offre sa main à la comtesse Elisabeth, ruinée, malade et désolée, et promet de se réhabiliter par le travail.

On le voit, au travers de la sauvagerie primitive des mœurs, un souffle de bonté circule : une note optimiste qui est la caractéristique de l'œuvre de Selma Lagerlôf. Les Cavaliers sont des enfants gâtés que la Commandante voudrait châtier sans violence. Eux-mêmes aiment et admirent celle qu'ils ont perdue, et s'ingénient à pallier le mal qu'ils lui ont fait. Ils quitteront Ekebu, après avoir remis en marche le marteau de la grande forge, que leur vieille bienfaitrice entendra avant de mourir.

A quel genre appartient la Légende de Gôsta Berling ?

A coup sûr, ce n'est pas un roman. Les qualités romanesques y abondent : richesse d'invention, caractères fortement frappés qui se gravent dans

la mémoire. Mais cette histoire qui, traitée par un romancier réaliste, deviendrait simplement l'aventure de quelques bohèmes festoyant dans un chcàteau, prend à tout instant une amplitude de sentiment, une envolée lyrique qui brise tout à fait le cadre du roman.

Poème en prose, alors ? Sans doute ; mais non point poème subjectif. Large poème, qui fait mouvoir des masses, qui exprime le sentiment de toute une contrée (un chapitre dépeignant une sécheresse qui afflige le pays en est un remarquable exemple) ; poème qui mêle à tout instant le merveilleux au réel, non point de façon voulue, mais par une inspiration directe et sincère ; poème légendaire de la Suède romantique du commencement du dix-neuvième siècle.

Une telle œuvre rentre exactement dans la définition de l'épopée. Et en effet. Gôsta Berling est un poème épique ; les Cavaliers sont pour le Vermland quelque chose comme les Prétendants chez Ulysse pour les peuples grecs. Et en faisant un poème épique, l'auteur restait dans la tradition constante de son pays, où ce genre n'est pas un souvenir d'école, mais s'est continué, toujours vivant. On sait que Tegnér, compatriote de Selma Lagerlôf. né comme elle dans le Vermland, s'est illustré par la Saga de Frithiof, traduite dans toute l'Europe ; et cette œuvre se rattache à une longue lignée de poèmes qui ont leur source dans

les « folkvisor », chants populaires épiques etlyriques d'une grande richesse.

Et comme dans les poèmes populaires, l'imagination de l'auteur de Gôsta Berling se laisse aller à la fantaisie la plus débridée, laisse pousser à tort et à travers des fleurs et des fruits sauvages, de la plus âpre et de la plus fraîche saveur. C'est là le charme incomparable de ce livre: son désordre, son lyrisme, sa débordante jeunesse. Jeunesse des êtres dépeints, frustes et spontanés, violents et généreux, durs et purs. Jeunesse del'auteur, qui s'abandonne sans presque réagir, sans s'imposer de règles, au flot de poésie surgi du sol qui la saisit et qui l'emporte. Ailleurs, plus maîtresse d'elle-même, elle endiguera le flot, le répandra savamment dans des jardins bien dessinés. Nous gardons notre préférence pour cette heure unique de sa carrière, pour ce premier jaillissement de sa fantaisie poétique.

Et les Suédois sont de notre avis. Gôsta Berling leur est particulièrement cher. Née des récits des veillées campagnardes, interprétés par un écrivain du terroir, d'une sensibilité analogue à celle des conteurs, cette œuvre leur présente en un vivant miroir l'âme de leur peuple, leur âme même. Aussi gardent-ils une tendresse pour le- Pasteur fou à la longue chevelure pâle, et c'est surtout à cause de lui que Selma Lagerlof a conquis leur cœur.

Pourtant, au point de vue de la maîtrise littéraire, et de la profondeur psychologique, Jérusalem en Datée ardie (1) est un ouvrage supérieur. Le sujet a plus d'unité : c'est une de ces crises d'exaltation religieuse qui, périodiquement, s'emparent de quelque région de la campagne suédoise. Des paysans, attachés depuis des siècles à un coin de terre cultivé avec acharnement par leurs ancêtres, vendent en hâte leurs biens, partent par caravanes, en charrette ou à pied, vers la Terre Sainte où les appelle « la voix de Dieu ».

De telles crises sont fréquentes. Le sentiment religieux est d'une vie intense chez les Suédois. La religion luthérienne étant très large au point de vue du dogme, les dissidences sont nombreuses, et une foule de « petites églises » se forment à côté de la grande, dans la grande, attestant l'ardeur apportée par ce peuple à la recherche d'une vérité mystique.

Dans son roman. Selma Lagerlof va nous montrer la fondation d'une de ces petites églises venant bouleverser la vie d'un village dalécarlien.

(1) Jérusalem en DaléearUe, traduction d'André Belessort.

La Dalécarlie touche au Vermland, mais elle a son caractère particulier. C'est une contrée libre et fière, à qui l'éloignement du pouvoir central a toujours laissé beaucoup d'autonomie ; dont les paroisses, petites communautés d'égaux, s'administrent elles-mêmes. L'instruction y est très répandue, depuis de longues années on ne connaît plus d'illettrés. Le niveau moral est très élevé.

Le gàrd, domaine familial habité et cultivé par son propriétaire, confère une sorte de titre de noblesse (1). Nulle part l'amour de la terre ne revêt une forme plus haute, nulle part son abandon ne paraîtra plus prodigieux.

Avant l'apparition de l'ouragan mystique qui va tout emporter, l'auteur nous montre le village dans sa vie ordinaire. Une sorte de prologue, l'épisode d'Ingmar et de Brita, nous peint lame de ces paysans incarnée dans un de leurs plus hauts représentants : Ingmar Ingmarson, descendant de la première famille du pays.

Les Ingmar sont des hommes sévères, qui ne disent « jamais un mot de plus que l'indispensable », travaillent sans repos, et doivent le respect de la commune, non seulement à leur richesse, mais à la réputation qu'ils ont « d'avoir toujours suivi les chemins de Dieu ».

Pourtant leur dernier descendant, le petit

<(1) La Suède, exposé historique et statistique publié par ordre du gouvernement. Stockholm. Imprimerie royale, 1900.

Ingmar, n'est pas aussi estimé que les autres ; il n'est pas encore du Conseil municipal, ni de celui de l'école, et malgré le prestige de son nom, aucune famille honnête ne lui donnerait sa fille. C'est qu'un remords pèse sur lui... Sa fiancée Brita, qui l'avait accepté sous la pression de ses parents, et qui avait à son égard plus de crainte que d'amour, est devenue enceinte de ses œuvres ; il a reculé le mariage pour des raisons d'intérêt, et, désespérée d'être mère d'un bâtard, Brita a tué son enfant. Elle va sortir de prison après trois ans : que faire ? Installer une meurtrière dans la maison respectée des Ingmar ? ou envoyer en Amérique avec une somme d'argent la pauvre fille perdue ?

Anxieux, le paysan se demande ce que penseraient ses ancêtres ? Tout en conduisant sa charrue, il les évoque, il croit les voir au Ciel, dans une vaste ferme...

« tous ces vieux paysans assis le long d'un « mur. Ils ont tous les cheveux gris roux, les « sourcils blancs, la lèvre épaisse, et ressemblent « tous au père comme une baie à une autre « baie...

« Entre, dit le grand Ingmar, assis au haut- « bout de la table, ce n'est que de la famille ! « Ces hommes-là ont toujours vécu à Ingmars- « gard, et le plus vieux est là depuis les temps « païens... »

Mais, cousîmes par le petit Ingmar, les aïeux restent incertains :

« C'est une question difficile, dit le père.

« Et tous les vieux sont là, les yeux clos, à réfléchir... »

Ingmar va pourtant attendre Brita à la sortie de la prison, mais il n'a pas pris de décision encore... il l'amène à l'église, puis à la maison, la remmène devant le mauvais accueil de sa mère, s'arrête avec elle dans la forêt, et un débat passionné s'engage. Ingmar est d'avance résolu sans le savoir, car il aime Brita, et sa seule crainte est de n'être pas aimé d'elle. La jeune femme, de son côté, craint qu'il agisse par pitié, croit devoir le laisser libre.

Ces deux âmes dures et fières se heurtent en un violent conflit. Brita se fait conduire au bateau d'Amérique, quand le facteur rencontré remet une lettre à Ingmar.

« Ne la lis pas ! s'écrie Brita en lui saisissant « le bras.

« — Pourquoi ?

« — Elle vient de moi, la lettre !

« — Alors, tu me diras ce qu'il y a dedans ?"

« — Je ne peux pas.

<( Son visage s'était empourpré et une angoisse « rendait ses yeux farouches.

« — Je vais tout de même lire cette lettre, dit « Ingmar.

« Il commença à l'ouvrir, elle essaya vainement « de la lui arracher des mains...

« — Ecoute. Ingmar, c'est le pasteur qui me l'a « fait écrire, il m'avait promis de l'envoyer seu- « lement quand je serais en mer ! tu n'as pas le •« droit de la lire, laisse-moi m'en aller avant !

« Il lui jeta un regard furieux et sauta de la « voiture pour ne pas être dérangé.

<( Brita était entrée dans une de ces révoltes «. qui l'agitaient autrefois, quand elle se heurtait « à une volonté plus forte :

« — Ce n'est pas vrai, ce qu'il y a d'écrit là- « dedans, cria-t-elle, c'est le pasteur qui me l'a « fait écrire ! Je ne t'aime pas, entends-tu, « Ingmar !

« Il lui envoya un long regard étonné. Alors « elle se tut, et l'humilité enseignée dans la « prison rentra dans son cœur. Certes, elle ne « souffrait pas au delà de ce qu'elle avait mérité.

« Ingmar restait debout, travaillant avec sa « lettre. Tout à coup, il la froissa entre ses doigts « rudes, et sa gorge rendit un son rauque.

« — Je n'y comprends rien, dit-il en frappant « du pied. ..Il fit le tour de la charrette et saisit « brusquement le bras de Brita :

« — Est-ce vrai, ce qu'il y a écrit là-dedans, « que tu m'aimes ?

« Sa voix était brutale, et la jeune femme de- « meura muette à le voir si terrible.

FEMMES ÉCRIVAINS D'AUJOURD'HUI 38 ï

« — Est-ce écrit dans la lettre, que tu m'aimes,. « ouï ou non ? répéta-t-il avec rage.

« — Oui, dit-elle d'une voix blanche.

« Il lui secoua le bras, puis la lâcha brusquece nient.

« — Comme tu mens ! s'écria-t-il. Comme tu « mens !

« Son visage se contracta dans un rire âpre « et dur.

« — Dieu sait, dit-elle solennellement, que ma « prière de tous les jours a. été de te revoir avant « de partir.

« — De partir où ?

« — En Amérique, je pense.

« — Le diable m'emporte si je te laisse aller « en Amérique !

« Ingmar ne se possédait plus ; il fit quelques « pas en trébuchant vers le taillis, se jeta par « terre et éclata en sanglots. Brita le suivit et « s'assit à ses côtés : elle se sentait heureuse, « heureuse, mais heureuse à en rire.

« — Petit Ingmar, murmura-t-elle en lui don- « nant son nom de caresse, laisse-moi te parler. « Te souviens-tu que devant le Tribunal, il y a « trois ans, tu as dit que si je changeais de sen- <( timents, tu te marierais avec moi ? Je n'aurais « jamais cru que personne dise une chose si belle. « après ce que j'avais fait ! Alors je te regardai (( et il me sembla que tu étais plus capable qu'eux

« tous, et le seul avec qui ce serait bon de vivre. « Tu me devins si cher que j'étais sûre que tu « viendrais me chercher. Puis je n'osais plus le « croire.

« Ingmar leva la tête.

« — Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ?

« — Mais je t'ai écrit.

« — Pour me demander pardon, oui, mais ce « n'était pas ça...

« — Que te dire, alors ?

« — L'autre chose.

« — Oh ! comment, comment ? je ne l'ai fait « que sur la promesse du pasteur qu'il n'enver- « rait la lettre qu'après mon départ.

« Ingmar prit la main de Brita, l'aplatit par « terre et frappa dessus :

« — Je pourrais te battre, dit-il.

« — Tu peux faire tout ce que tu voudras de « moi, Ingmar, répondit-elle...

« Les yeux levés vers son visage où la souf- « france avait mis une nouvelle beauté, il s'ap- « puya lourdement sur son épaule.

« — Songe donc, mais songe donc que j'aurais « pu te laisser partir !...

« Il l'interrogeait, la pressait, lui faisait répéter •« qu'elle avait pensé à lui, qu'elle avait langui •« de son souvenir. Il se calma peu à peu, comme « un enfant à qui on chante une berceuse.

<( Tout à coup il l'interrompit et dit avec une « grande douceur :

« — N'y a-t-il pas quelque chose que tu veuilles me raconter ?

« — Si.

« — Tu y penses souvent ?

« — Nuit et jour...

« — Raconte-le donc pour que nous soyons deux à le porter... »

Ingmar épouse Brita, et l'opinion déclare qu'il est « un exemple pour la commune comme feu « son père ». Et les vieux Ingmar, de leur grande ferme céleste, le félicitent « d'avoir à son tour « suivi les chemins de Dieu ».

Car il ne faut pas s'y tromper, dans ce conflit l'amour avait sa part, mais ce qui dominait, c'est le désir de ne pas déchoir moralement, de continuer à mériter l'estime. Dans ces âmes sévères, habituées par les rigueurs de la vie à supporter sans cesse la douleur, les lèvres durement serrées ; dans ces âmes dominées par le sentiment chrétien du sacrifice, l'amour tient une place secondaire. Quand, vingt ans après le prologue, le fils d'Ingmar et de Brita sera fiancé à la belle Gertrud, leurs tendres fiançailles seront touchantes sans doute. La scène où ils regardent, joyeux, le premier arbre qui servira à construire leur maison, est pleine de poésie. Pourtant ils savent qu'il faudra cinq ans au moins pour construire

cette maison, et ils ne montrent pas trop d'impatience... Avant que le terme arrive, le jeune Ingmar. pour reconquérir son patrimoine qui lui échappe, devra renoncer à sa fiancée. La scène de la vente aux enchères du domaine dTngmarsgard est saisissante.

Dans une stupeur indignée, les habitants de la commune regardent disperser les biens respectés des Ingmar.

L'héritier fait d'abord bonne contenance. Il tressaille pourtant quand l'adjudicateur, vendant la vieille argenterie, élève en l'air la première canette précieuse avec ses inscriptions du dixseptième siècle.

« ...Quelques instants plus tard, un vieux « paj'san s'approchait, la canette à la main, et la « posait discrètement aux pieds du jeune homme.

« - — Tu vas garder cela en souvenir de tout ce « qui devait être à toi.

« Les lèvres d'Ingmar tremblèrent et il s'ef- « força de prononcer quelques mots.

« — Tu n'a pas besoin de parler maintenant. « reprit le vieux, ce sera pour une antre fois.

« Et il s'éloigna... »

« Il était à Ingmarsgard d'anciens serviteurs « qui y avaient servi depuis leur enfance, et qui « maintenant, à Tâge de la décrépitude, conti-

« nuaient d'y demeurer. C'était eux que l'an-

« goisse étreignait le plus fort. Ils avaient peur,

« si la ferme changeait de propriétaire, d'être

« expulsés et réduits à prendre le bâton du men-

« diant... Toute la journée, ils avaient erré dans

« la cour... on voyait ces pitoyables fantômes,

<( effarés et débiles, se traîner avec un regard

« anxieux dans leurs yeux bordés de rouge...

« Enfin, un vieillard, un centenaire, eut l'idée

« d'aller voir Ingmar, et de s'asseoir sur une

« pierre près de lui, comme au seul endroit où

« l'on trouvât un peu de calme. Dès que la vieille

« Lisa et Marta, l'ancienne vachère, l'aperçurent,

a elles vinrent aussi en trottinant s'asseoir à côté

a du jeune homme... Il leur semblait vaguement

<( qu'il pouvait quelque chose pour elles, lui qui

« était aujourd'hui Ingmar Ingmarson ? Lui, les

« grands yeux ouverts, les contemplait, et con-

« templait en eux toutes ces années de labeur

« au service de sa famille. Apparemment, il pensa

•« que son premier devoir était de leur assurer une

« mort tranquille sous leur vieux toit. Son regard

« à travers la cour alla chercher Stark, il lui fit

« signe de tête... »

Par ce signe il renonce à Gertrud, consent à épouser la riche fille de l'ancien berger Sven Person, qui lui apporte Ingmarsgard en dot. L'amour de la femme a cédé à l'amour de la terre. Mais cet amour de la terre, on l'a vu, n'était pas

un vil intérêt, c'était une sorte de sentiment d'honneur féodal.

Pourtant, il va céder à son tour à un sentiment plus puissant encore : la passion religieuse ! Et ces âmes violentes, en luttant avec leur plus profond attachement terrestre, trouveront, dans le déchirement d'un horrible sacrifice, la seule joie ardente dont elles soient capables.

Hellgum, Suédois émigré en Amérique, qui avait fondé dans le Nouveau-Monde une petite église, avec une doctrine « bien à lui », est revenu au pays de sa femme dalécarlienne. Le vieux pasteur routinier qui depuis des années dirigeait la commune ne suffit plus aux aspirations religieuses de ses ouailles. Hellgum vient prêcher le réveil. Une partie de la commune le suit, une autre reste fidèle à l'ancien culte. C'est une lutte acharnée entre les Hellgumiens et leurs adversaires : lutte dans chaque famille, entre parents et enfants, entre fiancés, entre époux. Hellgum fonde dans^ le village une petite église, d'autant plus passionnée qu'elle est plus combattue. Puis il s'éloigne, part pour la Palestine, et de là écrit à ses fidèles des lettres qu'ils considèrent comme des Epîtres, et lisent dans leurs réunions.

Depuis quelque temps, ces lettres préparaient la communauté à une grande épreuve. Le jour vient où Hellgum s'explique. Dieu veut que les membres de la nouvelle Eglise abandonnent leurs

terres et leur patrie, et viennent rejoindre leur pasteur à Jérusalem.

La lettre a été lue à haute voix, et ainsi qu'il leur est recommandé, les assistants « ne discutent « pas entre eux, mais se tiennent en silence et « tranquillité pour entendre l'appel divin. »

« ...On n'entendit plus un souffle dans la grande « salle d'Ingmarsgard. Tous, les yeux clos, des- « cendaient en eux-mêmes, et plusieurs peinaient « d'une telle angoisse que la sueur froide perlait « à leurs fronts. Le soleil avait décliné et brillait « encore au ras de l'horizon, ses reflets aigus « projetés dans la chambre mettaient une lueur « de sang sur ces pâles figures... Enfin, la femme « de Ljung Bjorn se laissa glisser du banc et « tomba à genoux sur le plancher. Et après elle « les autres s'agenouillèrent ; et plusieurs en « même temps poussèrent un profond soupir, et « leur visage s'illumina. Et Karine Ingmarsdotter « dit d'une voix émerveillée :

« — J'entends la voix de Dieu qui m'appelle !

« Gunhild leva les yeux en extase, le visage « ruisselant de larmes :

« — Moi aussi, fit-elle, je puis partir ! la vcix « de Dieu m' appelle.

« Puis Krister Larsson et sa femme dirent « presque ensemble :

« — J'entends, j'entends que je puis partir,» « C'est la voix de Dieu !...

« L'appel les toucha l'un après l'autre, et tous

< les regrets, toutes les angoisses les quittèrent. ( Une immense allégresse était sur leurs têtes.

Ils n'avaient plus de pensées ni pour leurs fer-

< mes, ni pour leurs proches, et voyaient déjà refleurir leur communauté dans la Sainte Cité de Dieu. »

Pourtant, avant de réaliser leurs projets, ils subiront de durs assauts; les émigrants laisseront derrière eux des ruines, des désespoirs et des morts. Après le départ de son fils unique, le vieillard Hôk Mats Erikson. dans une scène dune grandeur épique, se tuera en charriant sur son dos, tout un jour et toute une nuit, des blocs de pierres énormes, sur lesquels il finira par tombei inanimé... Mais les élus partiront chantant vers la Jérusalem lointaine

« dont le premier fondement est de jaspe, le « second de saphir, le troisième de calcédoine, le « quatrième de sardonix... »

Jamais Selma Lagerlof n'a poussé plus loin que dans Jérusalem en Dalécarlie l'observation des paysans près de qui elle a vécu. Dans Gôsta Berling, elle avait chanté avec eux. avait plié son imagination à la leur ; elle nous avait reproduit les contes avec lesquels, comme de grands enfants, ils se bercent aux veillées. Dans Jérusalem, elle a peint, non point leurs contes, mais leurs vies.

Et elle ne Fa pas fait au moyen d'une accumu-

lation de détails pittoresques, ce qui lui eût été bien facile. Point de peintures de costume ou d'intérieur dans Jérusalem ; très peu même de descriptions de nature. Nous ne savons pas le nom du village où régnent les Ingmar ; et pourtant nous y avons vécu près d'eux, il nous a été évoqué indirectement, avec une admirable puissance, par son reflet dans l'âme des personnages.

Ces âmes vont bientôt refléter d'autres horizons, car Selma Lagerlof nous emmène en Terre Sainte avec les pèlerins. Le livre qui peint leur exode, et qui est le second volume de Jérusalem;, n'a pas eu autant de succès que le premier (1). Il a été moins traduit (il n'existe pas en français), et il a excité certains mécontentements.

Il est facile de comprendre les causes de cette défaveur relative, et ces causes ne sont pas toutes d'ordre littéraire. Le second volume de Jérusalem est, comme exécution, un peu moins égal que le premier, mais il contient des beautés hors de pair, et peut-être les scènes les plus puissantes qu'ait écrites la romancière. Seulement elle

(1) Jérusalem im heiligen Land. Munich.

peint avec une cruelle réalité les déceptions, les misères, les persécutions qui s'abattent sur les émigrants, et cela a mécontenté les partis religieux. Quant aux incroyants d'esprit étroit, le souffle de mysticisme exalté qui circule dans l'œuvre les a sans doute rebutés. Et pourtant, il n'y a pas là de question de parti, ni de question de croyance, il y a une vérité humaine d'ordre éternel : la lutte de la foi contre la douleur, de l'idéal contre le réel. Et les deux partis devaient se tenir pour satisfaits, puisque Selma Lagerlof, tout en montrant que ses héros ont fait une folie selon le monde, et en sont punis par tous les maux dont dispose le monde, montre aussi qu'ils sont heureux dans l'ordre de la foi. qu'ils gardent la conviction d'avoir agi selon Dieu, et meurent le sourire aux lèvres.

Regardons nos Dalécarliens, bien loin de leurs lacs et de leurs forêts. Ils sont assis devant une porte ; ils rêvent sans doute, sous ce dur soleil que n'arrête aucun feuillage, à l'allée de bouleaux aux larges troncs qui mène, là-bas, à leur petite église : beaux arbres qui, en septembre, semblent des colonnes d'argent surmontées d'un feuillage d'or.

Ici point d'arbres, point d'ombrage, et. ce qui est bien pire pour ces habitants du pays aux « mille lacs », point d'eau, la torride sécheresse.

Cette année-là, la saison des pluies a été plus

courte encore que de coutume. Il y a des fièvres, tous les Dalécarliens sont malades, et tous demandent avec angoisse : une gorgée, rien qu'une gorgée d'eau pure et fraîche ! Et quand on leur offre l'eau de citerne, qui est l'eau des pluies de l'an dernier, ils détournent la tête avec dégoût et ne veulent même pas regarder. Ceux qui ont bu se plaignent de douleurs et disent qu'on les a empoisonnés.

Un après-midi, quand cette maladive folie était à son plus haut degré, quelques paysans étaient assis à l'ombre étroite d'une maison. Tous avaient la fièvre et ne pouvaient travailler. Leur occupalion était d'observer le ciel, toujours clair et bleu... Ils savaient bien qu'on ne pouvait attendre de pluie avant plusieurs mois ; mais dès que la moindre petite nuée blanche montait à l'horizon, ils s'imaginaient que le miracle allait arriver et que bientôt il allait pleuvoir :

— Qui sait si. à la fin. Dieu ne nous aidera pas? disaient-ils.

« Et pendant qu'ils examinaient le ciel avec « grande attention, ils commençaient à se dire « entre eux: Comme ce serait bon si on entente dait tout à coup de grosses gouttes battre contre « les murs et contre les carreaux! Et si on voyait « l'eau jaillir des gouttières et emporter avec elle « des petites pierres et du sable.

a Ils disaient que s'il pleuvait ils ne rentre-

( raient pas, oh! non! Ils resteraient tout tran-

i quillement à leur place et laisseraient l'eau

< couler sur eux, car, comme la terre desséchée,

< ils attendent d'être traversés par l'eau. Mais ( quand le nuage montait, les pauvres malades

étaient obligés de voir qu'il diminuait et s'éva-

< nouissait. Et quand ils ne le voyaient plus, ils

< étaient tout désolés... et mettaient leurs mains sur leurs yeux de peur de laisser échapper une larme.

(( Alors, Ljung Bjorn Olofsson, pour les remon-

< ter, leur lisait des passages de la Bible, où on

< parle du ruisseau Gédron qui arrosait toute la ( ville. Il s'arrêtait à l'endroit où David passe 'le

< Cédron pour poursuivre Absalon :

« — Mettre ses pieds dans l'eau froide, ce

< serait encore meilleur que de la boire!

« Son beau-frère l'interrompit en lui disant que ( le Cédron, depuis longtemps desséché, ne les ( intéresse pas ; mais il se souvient qu'au quaran- ( tième chapitre (premier verset et 'les suivants)

< des prophéties d'Ezéehiel, le prophète déclare ( qu'un ruisseau sortira du Temple, traversera ( la ville et se jettera dans la Mer Morte. Kolas

< Gunnar parlait avec tant de conviction, les yeux

< brillants, rejetant ses cheveux en arrière, que

< les paysans voyaient déjà dans la vallée l'eau courir...

« — Et cela adviendra un jourl s'écria Kolas

« Gunnar, car c'est une prophétie divine qui n'est « pas encore accomplie. Qui sait, pourquoi ne « s'accomplirait-elle pas aujourd'hui ou demain?

« Lorsque Hôk Gabriel Mattson entendit cela, « il fut très ému. Il prit la Bible à son tour et « y lut un passage sur de roi Hoskia qui a fait « couvrir tous les puits et les ruisseaux pour que « les rois d'Assour, qui étaient venus faire la « guerre à la Judée, n'y trouvent pas d'eau.

« — Et les Juifs, au retour de Babylone, ne « purent plus trouver les endroits des eaux cou- « vertes, et, depuis, autour de Jérusalem, le pays « est devenu sec et désert... Mais nous, qui atten- « dons ici l'eau si ardemment, pourquoi n'irions- « nous pas chercher le grand fleuve et les nom- « breuses sources? Si nous les retrouvions, les « arbres pourraient repousser sur les plateaux, « et ce pays redeviendrait riche et fertile!

« Les autres réfléchirent et dirent que cela pou- « vait s'être passé ainsi, et qu'il ne serait peut- « être pas impossible de retrouver le grand fleuve. « Mais nul ne se leva pour essayer, pas même « Gabriel. Il était clair que ses paroles n'étaient a qu'une chimère avec laquelle il tâchait de calce mer son ardent désir.

« Alors ce fut Bô Ingmar Mânson qui parla. « Lui-même n'avait pas de fièvre, mais personne « ne désirait de l'eau plus ardemment que lui,

« car sa fiancée Gertrud souffrait de cette maladie « de la soif.

« — Je ne pense pas à de l'eau si miraculeuse « que vous, dit-il lentement. Mais du matin au « soir, je pense à un fleuve qui coule son eau « fraîche et limpide.

« Le regard plein d'une attention tendue, les « paysans l'écoutaient.

« — Je pense à un fleuve qui reçoit beaucoup « de ruisseaux et qui sort de la forêt sombre, « large et profond, et qui est si clair qu'on peut « voir toutes les pierres qui brillent dans son « fond. Et ce fleuve n'est pas desséché comme « le Cédron. et n'est pas un rêve comme celui « dont parle Ezéchiel. et n'est pas impossible à « retrouver comme celui d'Hoskia, mais il gronde « et mugit aujourd'hui même. Je pense au Dalelf, « là-bas, en Dalécarlie.

« Les autres ne répondirent rien; ils restèrent (( immobiles, les paupières baissées. Et, depuis « que le Dalelf avait été nommé, personne ne « parla plus des sources et des fleuves de la « Palestine. »

Mais cette misère matérielle n'est rien encore auprès des souffrances morales qu'endurent les pèlerins. Dans cette cité de Jérusalem, où se rencontrent tant d'Eglises rivales, on calomnie la petite colonie suédoise, qui fait des recrues chaque jour. Comme les Dalécarliens ne permettent

pas (et cela est bien caractéristique) qu'on célèbre chez eux de mariages, les pèlerins étrangers ne veulent pas croire que les membres célibataires de la colonie sont entre eux comme frères et sœurs, et on les accuse de vivre « dans l'inconduite ».

Ils supportent d'abord avec résignation la calomnie ; mais tout le monde s'écarte d'eux. On écrit dans le petit journal des missions de Jérusalem que les Suédois mènent une mauvaise vie, et la feuille, envoyée dans leur pays, y apporte le désespoir. La malveillance qui les entoure cause les plus cruelles douleurs. Une scène vraiment atroce nous montre un des Suédois, Halfvor, allant au cimetière visiter la tombe de la petite fille qu'il a perdue... Il trouve le cercueil déterré et jeté en travers de la route... Le terrain du cimetière a été vendu, on a averti les familles de venir reprendre leurs morts, les Suédois seuls n'ont pas été prévenus. Halfvor transporte le cercueil sur ses épaules, et, pris de délire en route, il tombe mort au seuil de sa maison.

Dans de si affreuses conditions physiques et morales, la colonie est décimée. La mort frappe à coups redoublés, et des Américains charitables s'inquiètent de ces malheureux. On songe à les rapatrier et on les convoque à une réunion pour décider de leur sort.

« Les Suédois se taisaient tous. Us se sentaient

trop malades et trop las pour prendre euxmêmes une résolution, mais ils attendaient avec patience ce que les autres décideraient pour eux. »

« Quelques jeunes filles américaines étaient hors d'elles de pitié. Elles demandaient avec des larmes qu'on fasse partir ces pauvres gens malades plutôt que de les laisser mourir là. « Pendant qu'on discutait là-dessus avec ardeur,

< la porte, tout à coup, s'ouvrit sans bruit, et Karin Ingmarsdotter entra.

« Karin était maintenant toute courbée et affais-

( sée, son visage diminué et ratatiné, et ses che-

< veux entièrement gris. Depuis la mort de son c mari, Halfvor Halfvorson, elle quittait rarement ( sa chambre. Elle restait là, seule, sur une

< grande chaise qu'Halfvor lui avait faite. De ( temps en temps, elle raccommodait ou cousait ( un peu pour les deux enfants qui lui étaient

< restés. Mais la plupart du temps elle était immobile, les mains pendantes, regardant devant elle.

« Personne ne pouvait entrer plus modestement

< dans une chambre que Karin, et cependant tout devint silencieux dans la salle, quand elle ap-

< procha, et tous se tournèrent vers elle et la regardèrent.

« Mrs Gordon fit deux pas à sa rencontre et « lui tendit la main: « Nous nous sommes réunis

« pour délibérer au sujet de votre rapatriement, « lui dit Mrs Gordon. Que dis-tu là-dessus, « Karin? »

« Un instant, Karin sembla s'affaisser, comme « si quelqu'un lui avait donné un coup. Dans ses « yeux brilla une flamme d'ardent désir. Sûrement « elle avait vu devant elle la vieille ferme, et « avait pensé qu'elle s'assiérait encore dans la « salle, au coin du feu, ou que, debout devant la « porte, elle regarderait paître la chèvre sur la « prairie par un beau matin de printemps. Mais « cela dura à peine un instant, et son visage reprit « son expression habituelle de dure ténacité.

« — Je veux vous demander quelque chose, « dit Karin en anglais, et si haut que tous les (( assistants purent l'entendre. La voix de Dieu « nous a appelés pour nous attirer ici à Jéru- « salem. Est-ce que quelqu'un a entendu la voix « de Dieu nous ordonner de partir?

« Un profond silence régna dans la salle quand « Karin eut posé sa question. Personne n'osa « répliquer un seul mot.

« Mais Karin avait la fièvre comme tous les « autres et, à peine eût-elle parlé, qu'on la vit (( chanceler. Mrs Gordon lui prit le bras et la « conduisit dehors. Quand elle fut sortie, les « Américains se remirent à parter de rapatrie- « ment, comme s'il ne s'était rien passé. Les a Suédois ne dirent pas un mot, mais, l'un après

« l'autre, commencèrent à se glisser hors de la « chambre.

« — Pourquoi partez-vous? dit un Américain. « Dès que Mrs Gordon sera rentrée on commence cera la réunion.

« — Ne voyez-vous pas que tout est décidé ? « dit Ljung Bjorn. Il n'y a pas besoin de réunion. « Dieu seul peut décider notre rapatriement. Nous « l'avions presque oublié, mais nous le savons de « nouveau.

« Et les Américains virent avec surprise que « les paysans portaient la tète plus haute et « n'avaient plus l'air troublé ni découragé. La « force et la résistance étaient revenues, parce « qu'ils voyaient leur chemin clairement devant « eux et ne songeaient plus à fuir le danger. »

Les Suédois trouvaient là-bas plus que jamais leur refuge habituel : le rêve. Sur cette terre miraculeuse, ces hommes nourris de la Bible, voyaient à tout instant les scènes du Livre Saint se réaliser devant leurs yeux. Gertrud avait cru voir le Christ ; ils vivaient en état de demi-hallucination.

Jamais la conteuse n'a montré avec un art plus raffiné comment la frontière qui sépare le réel de l'imaginaire est constamment franchie par ces cerveaux surexcités. Il faut citer entièrement une conversation entre Bô et Gertrud, qui est une des scènes les plus parfaites de ce volume.

Gertrud, malade et couchée, désire passionnément boire l'eau d'un puits qui se trouve, lui a-t-on dit, au centre de da mosquée d'Omar. L'histoire de ce puits est merveilleuse.

Un pauvre porteur d'eau, par un jour de grande sécheresse, avait été y puiser de l'eau. Son seau était tombé et, pour le rattraper, l'homme avait appelé deux camarades et s'était fait descendre avec une corde dans le puits.

Au fond il avait vu, non plus de l'eau, mais un magnifique jardin, éclairé d'une lumière douce et pâle, bien qu'on ne vît ni soleil ni lune. Dans ce jardin, toutes les fleurs avaient les corolles fermées ; les feuilles étaient repliées, ies oiseaux endormis, immobiles sur les arbres, et rien n'était rouge, ni vert, mais tout avait une couleur gris d'argent.

L'homme cueillit une branche au plus bel arbre, puis appela ses compagnons pour se faire remonter. Les feuilles de la branche étaient grises et fermées, mais, quand elles arrivèrent au soleil, elles s'ouvrirent et se colorèrent d'un vert éclatant. Et l'on comprit que ce jardin était le Paradis qui est caché dans Jérusalem et qui dort, mais qui, le jour du grand Jugement, apparaîtra au soieil et s'éveillera. D'autres hommes ont voulu se faire descendre au fond du puits pour voir le Paradis. En vain ! l'eau était revenue emplir le

puits et personne n'a jamais revu le beau jardin... Mais l'eau du puits est miraculeuse.

« — Vois-tu, Bô, je ne peux pas du tout perce suader Betsy que l'eau de cette fontaine est « meilleure que toutes les autres de la ville, disait « Gertrud plaintivement. C'est pour cela qu'elle « n'essaie pas de m'en procurer.

« Bô devint pensif et rêveur.

« — Je suis en train de réfléchir si je ne peux « pas moi-même aller là-bas te chercher de cette « eau.

« Gertrud s'effraya vivement et le saisit par la « manche pour le retenir.

« — Ah ! non, tu ne dois pas penser à cela, « je me plains de Betsy parce que j'ai terrible- « ment soif. Mais je sais pourtant bien qu'elle ne « peut pas me procurer de l'eau de cette source du <( Paradis. Miss Young dit que les Mahométans la « regardent comme si sainte qu'ils ne permettent « à aucun chrétien d'y puiser.

« Bô se tut un moment, mais il pensait tou- « jours :

« — Je pourrais m'habiller en musulman, pro- « posa-t-il finalement.

« — Non. il ne faut pas que tu penses à une « chose pareille, dit Gertrud ; c'est tout à fait « absurde de ta part.

« Mais Bô ne voulait pas abandonner son plan.

« — Si je parle au vieux cordonnier qui est en

« bas, dans la cour, il me prêterait peut-être ses « habits.

« Gertrud resta un moment pensive.

« — Est-ce que le cordonnier est là aujour- « d'hui ? demanda-t-elle.

« — Oui, répondit Bô.

« — Ah ! mais, quand même, cela ne peut pas « se faire, soupira Gertrud.

« — Je pense que je pourrais essayer cela cet « après-midi, quand il n'y aura plus de danger « d'attraper un coup de soleil, dit Bô.

« — Mais n'aurais-tu pas horriblement peur ? « tu dois bien savoir que les mahométans te tue- « raient s'ils s'apercevaient que tu es chrétien !

« — Non, je n'ai pas peur, si je suis seulement « habillé comme il faut, avec le fez rouge et le « turban blanc, de vieilles pantoufles jaunes « déchirées, le manteau relevé comme les por- « teurs d'eau.

« — Mais dans quoi voudrais-tu apporter « l'eau ?

« — Je prendrai deux de nos seaux de cuivre « et je les accrocherai à une barre de bois sur « mes épaules, dit Bô.

« Il croyait remarquer que Gertrud reprenait « une vie nouvelle rien qu'à la pensée qu'il irait « chercher cette eau, bien qu'elle fît encore des « difficultés. Mais, en même temps, il eut la

« vision nette de l'impossibilité de toute l'entre- « prise.

« — Ah ! bon Dieu, pensait-il. Je ne peux « pourtant pas aller chercher de l'eau à cette « place du temple où un chrétien ose même à « peine passer ! Les frères de la colonie ne me « permettraient jamais de l'essayer. Et d'ailleurs <( cela ne servirait à rien, car l'eau de cette soi- « disant source du Paradis est évidemment aussi « mauvaise que toutes les autres.

« Pendant qu'il pensait cela, il fut surpris d'en- « tendre Gertrud lui dire :

« — A cette heure-là il ne passe pas beaucoup « de monde dans la rue.

« — Maintenant elle s'attend sûrement à ce « que je le fasse ! se dit Bô. Me voilà bien.

« — Oui, c'est vrai, dit-il en hésitant, jusqu'à « la porte de Damas tout irait bien, si je ne ren- « contre pas un des colons.

« — Crois-tu qu'ils te défendraient d'y aller ? « demanda Gertrud effrayée.

« Bô allait justement dire quelque chose comme « cela, pour faire tomber tout le plan, mais quand « il vit sa crainte, il n'en eut plus le cœur.

« — Non ! ils ne me le défendront pas ! Ils ne <( me reconnaîtront même pas s'ils me rencontrent « habillé en porteur d'eau, avec des seaux qui « me battent dans les jambes !

« Gertrud parut tranquillisée :

« — Est-ce que les seaux sont si grands ? de- « manda-t-elle.

« — Oui, tu peux être tranquille ! tu auras « assez à boire pour plusieurs jours.

« Gertrud resta un instant muette, mais ses « yeux suppliaient Bô de continuer à parler...

« — A la porte de Damas cela ira plus mal, « dit-il, je ne sais pas comment je pourrais me « faufiler au milieu de cette foule.

« — Mais les autres porteurs d'eau le font « cependant, dit Gertrud vivement.

« — C'est vrai, mais, à cet endroit, il n'y a pas « seulement des hommes, il y a aussi des cha- « meaux, dit Bô, décidé à chercher tous les empê- « chements possibles.

« — Crois-tu que tu seras retenu longtemps « là ? demanda la malade anxieusement.

« De nouveau Bô n'osa pas la contrarier.

« — Si j'avais de l'eau dans mes seaux, je « serais obligé d'attendre longtemps, mais comme « ils sont vides, je peux bien me glisser à tra- « vers les gens...

« Oui, j'arrive maintenant en plein soleil sur « la grande place du Temple ; et, je te le dis, au « premier moment, j'oublie tout, et toi, et la « source, et l'eau que je veux rapporter.

« — Mais, bon Dieu ! qu'est-ce qui t'arrive ? « demande Gertrud en lui souriant.

« — Il ne m'arrive rien, dit Bô, avec une sûreté

« parfaite. Seulement c'est devenu tout d'un « coup si clair et si beau, en sortant de 'la ville « noire, que je ne pense plus à rien qu'à regarder « autour de moi. Et juste devant moi, il y a sur « une hauteur la belle mosquée d'Omar, et beau- « coup de portes, d'escaliers, de pavillons tout « autour. Et tous ces souvenirs ! Quand je pense « que je suis là, sur la vieille place du temple « des Juifs, je voudrais que les grosses pierres « qui sont par terre puissent parler et me racon- « ter tout ce qu'elles ont vu.

« — Mais c'est peut-être dangereux, que tu (( restes là si longtemps, à regarder autour de « toi tout émerveillé ! dit la malade.

« Gertrud voudrait bien que j'aille plus vite, « pensa Bô. »

« Il se taisait, alors Gertrud étendit sa main « amaigrie et caressa la sienne plusieurs fois.

« — C'est si gentil à toi de me chercher cette « eau !

« Bô, attendri, continua son chemin :

« — Et alors je vais tout droit jusqu'à la via « Dolorosa, dit-il.

« — Oui, là, il n'y a jamais beaucoup de « monde, dit Gertrud satisfaite.

« — Non, je ne rencontre personne, tout au « plus quelques vieilles religieuses, j'arrive sans « arrêt jusqu'au sérail et à la prison.

<( Bô se tut de nouveau. Toujours Gertrud

« caressait sa main. C'était comme une muette « prière de continuer.

« Je crois qu'elle sent moins la soif, se dit Bô, « depuis qu'elle me voit sur le chemin de « l'eau... »

« — Auprès de la prison, cependant, continua- « t-il, je tombe de nouveau sur une foule, car, « habituellement, la police vient là pour empri- « sonner quelque voleur, et il y a, là devant, une « quantité de gens qui parlent de la chose.

« — Mais tu tâches de passer le plus vite pos- « sible !

« — Non, je ne passe pas vite, car on verrait « tout de suite que je ne suis pas un indigène ! « Non, je reste et j'écoute, comme pour appren- « dre de quoi il s'agit.

« — A quoi bon, puisque tu ne comprends « pas ?

« — [J'aurai l'air de comprendre.] Quand il « est évident qu'on n'apprendra plus rien du « voleur, la foule se disperse et je continue. Je « passe sous une porte sombre et me voilà sur la « place du Temple. Mais je suis convaincu que, « juste au moment où je passe près d'un enfant « qui dort au milieu de la rue, je trébuche, et il « m'échappe tout à coup un juron suédois. Natu- « Tellement je m'effraie beaucoup et je jette un « coup d'œil sur les enfants pour voir s'ils n'ont « rien remarqué. Mais non, ils sont couchés

« tranquillement par terre et se roulent dans la « poussière comme avant.

« La main de Gertrud reposait toujours sur « celle de Bô et cela le tenait dans un état d'esprit « surexcité ; il sentait que, pour lui plaire, il « aurait dit et fait l'impossible. C'était comme si « il racontait à un enfant une vieille saga, et cela (( commençait à l'amuser lui-même d'orner son « récit de toute sorte d'aventures.

« — Je ne reste pas longtemps, continue-t-il, «je passe auprès de la mosquée d'Omar, près des « cyprès noirs et près de ce grand bassin qu'on « dit avoir été la mer du Temple de Salomon. « Et quand j'arrive, il y a des gens couchés sur « des carreaux de pierre, qui se laissent cuire au « soleil. Il y a des enfants qui jouent, des pares- « seux qui dorment, et un scheik de derviches « avec ses disciples autour de lui. Et pendant « qu'il parle, il balance son corps en avant et en « arrière, et je ne peux pas m'empêcher de « penser que le Christ a été assis là aussi et a « parlé à ses disciples. Et alors le scheik des « derviches me regarde et j'ai peur, tu com- « prends ! car il a de grands yeux noirs qui vous « regardent jusqu'au fond de l'âme.

« — Pourvu qu'il ne voie pas que tu n'es pas « un vrai porteur d'eau ! dit Gertrud.

« — Oh ! non, il n'a pas l'air de s'étonner. « Mais aussitôt après, il faut passer devant plu-

« sieurs vrais porteurs d'eau qui tirent de l'eau « d'un puits. Ils m'appellent, je me retourne, et «je leur fais signe que je dois entrer dans la « mosquée. Et alors tout devient calme autour de « moi.

« — C'est effrayant, s'ils s'aperçoivent que tu « n'es pas un musulman !

« — ...Enfin, je suis dans la grande mosquée « El Aska, où se trouve la source du Paradis, et «je suis tout près de ces deux grands piliers « dans la porte. Ils sont très rapprochés l'un de « l'autre, tu sais, et on dit que, seuls, les Justes « peuvent passer entre les deux. Je me dis à part « moi : aujourd'hui je n'essaierai sûrement pas, « quand je vais pour voler de l'eau !

« — Peux-tu dire cela, s'écria Gertrud, les « yeux brillants. C'est la chose la meilleure que « tu aies faite dans ta vie !

« — Alors, je sors de mes pantoufles et j'entre « dans la mosquée d'El Aska, continua Bô.

« Il tissait très facilement l'histoire. Mais com- « ment, à la fin, dire à Gertrud qu'il n'apportait « pas vraiment de l'eau ?

« — Et quand je suis entré, je vois tout de « suite à gauche la fontaine au milieu d'une « forêt de piliers. Il y a une poulie au-dessus, « avec une corde et un crochet, de sorte que c'est « très facile de descendre les seaux et de les « remplir d'eau. Et je vais te dire, l'eau que je

408 FEMMES ÉCRIVAINS d\\UJOURd'hUI

< tire est entièrement claire et brillante, et je pense : Si seulement Gertrud peut voir et goûter cette eau, elle guérira sûrement ! « — Ah! si tu revenais seulement bien vite

< à la maison avec ! dit Gertrud.

« — Mais tu sais, continua Bô. je ne suis plus maintenant si tranquille que quand j'étais venu. Maintenant que j'ai l'eau, j'ai une grande peur qu'on me la reprenne. Et quand je reviens à la porte pour sortir, ma peur augmente, car il me semble que j'entends appeler et crier. (( — Oh ! qu'est-ce qui est arrivé ? demanda Gertrud.

« Et Bô la voit pâlir de frayeur. Mais son imagination était si aiguillonnée par l'intérêt que Gertrud prenait à son récit qu'il s'écria : « — Ce qui arrive ? Je vais te le dire ! C'est tout Jérusalem qui fond sur moi comme une tempête !

« Il retint un instant sa respiration comme pour exprimer sa frayeur et continua :

« — Oui. tous ceux qui était tout à l'heure couchés paresseusement sur les carreaux de pierre sont maintenant debout et criant devant la mosquée d'El Aska. Et leurs cris font venir les gens de tous côtés. Le grand gardien du Temple sort de la mosquée d'Omar avec son turban et sa peau de renard ; des alentours, les enfants arrivent en courant. Je ne vois devant

t moi que des poings menaçants et des gens

< criant avec les bras levés en l'air. Et c'est un fouillis de manteaux bruns rayés et de manches

< flottantes, et de ceintures rouges, et de pantoufles jaunes qui frappent la terre.

« Gertrud ne faisait pas de questions, mais

< elle écoutait avec une attention tendue, et sa

< frayeur la faisait se soulever un peu sur son

< oreiller.

« — Naturellement, poursuit Bô, je ne com-

< prends pas un mot de ce qu'ils crient, mais

< enfin, je devine qu'ils sont furieux parce qu'un

< chrétien a osé prendre de l'eau à la source du Paradis.

« Pâle comme un linge, Gertrud retomba sur son oreiller :

« — Ah ! oui, je comprends bien que tu ne ( peux pas m'apporter de l'eau, dit-elle presque

< sans voix.

« Quand il vit son chagrin, Bô fut de nouveau

attendri.

« Je crois tout de môme qu'il faudra que je

< m'arrange pour que l'eau du Paradis arrive

< heureusement à Gertrud, pensa-t-il.

« — Est-ce qu'ils te prennent l'eau anaintec nant ? demanda-t-elle.

« — Non, au commencement ils crient tous x ensemble et ne savent pas eux-mêmes très bien

< ce qu'ils veulent.

« Il s'arrêta un instant, il ne savait pas bien « non plus comment il se tirerait de cet em- « barras.

« Alors Gertrud vint elle-même à son aide en « disant :

« — J'avais espéré que le derviche qui était « assis par terre avec ses disciples viendrait te « sauver.

« Bô respira, allégé :

« — Non ! mais que tu aies deviné cela ! « s'écria-t-il.

« Je vois maintenant comment le gardien de la « mosquée, dans sa belle peau de renard, écarte « la foule, continua-t-il, et quelques-uns tirent « leurs poignards de leur ceinture et se jettent « sur moi. Ils ont probablement l'intention de me « massacrer sur-le-champ. Et, ce qui est mer- « veilleux, c'est que je ne suis pas du tout « inquiet pour ma vie, je n'ai peur que d'une « chose : c'est qu'ils me fassent répandre mon « eau ! Et quand ces gens furieux s'élancent, (( naturellement je pose mes seaux par terre et « je me place devant. Et quand ces hommes fon- « dent sur moi, je lance fortement mes bras en « avant et je les rejette au loin. Ils ont l'air « tout stupéfaits de se trouver par terre, car ils « ne savaient encore pas ce que c'est de lutter « avec un paysan dalécarlien !... Mais ils sont « bientôt remis sur leurs jambes, et le vacarme

« devient de plus en plus grand. Et il y a là « tant de gens que je vois approcher le moment « où je serai accablé par le nombre.

« — Mais alors, il arrive, le scheik des der- « viches, n'est-ce pas ? dit Gertrud.

« Et, bien vite, Bô suivit sa pensée .

« — Oui, d'un air tranquille et digne il entre, « il dit quelques mots à la foule qui cesse à l'ins- « tant de me menacer et de m'attaquer.

« — Oh! je sais si bien, si bien ce qu'il fera! « dit Gertrud.

« — Il jette sur moi son regard clair, paisible, « dit Bô, et alors...

« Bô essayait de trouver quelque chose, mais « n'y parvenait pas.

« — Tu l'as deviné ! dit-il alors pour pro- « voquer Gertrud à parler.

« Gertrud voyait la scène clairement devant « elle, elle n'hésita pas un moment.

« — Alors il te pousse de côté et il va regarder « dans tes seaux d'eau, dit-elle.

« — Oui, oui. c'est justement cela, dit Bô.

« — Il regarde dans l'eau de la source du « Paradis, dit Gertrud en appuyant sur les mots.

« Mais, avant qu'elle eût ajouté une parole, Bô, « inconsciemment était si bien entré dans le cours « de sa pensée qu'il vit nettement devant lui com- « ment Gertrud poursuivait l'aventure, et se remit « fiévreusement à raconter :

« — Tu comprends bien, Gertrud, que dans les « seaux que j'ai retirés de la fontaine d'El Aska, « il n'y avait pas autre chose que de l'eau pure ?

«. — Alors, oui, mais maintenant ?

« — Maintenant, quand l'homme se penche « dessus, je vois nager dedans deux petites brance ches d'arbre...

« — Oui, je savais que ce serait ainsi.

« — Et aux branches pendent des petites « feuilles grises toutes roulées.

« — Oui, je le vois. Ce derviche doit avoir un « pouvoir miraculeux.

« — C'est bien cela, affirme Bô, et il est aussi « bon et miséricordieux. Et quand il se penche, « prend les branches, et les élève en l'air, les « feuilles s'ouvrent et prennent la plus belle « couleur verte. Et alors toute la foule pousse un « cri d'admiration, et, avec les belles feuilles « dans la main, le derviche s'approche du gardien « de la mosquée. Et il est facile de deviner qu'il « dit : « Ce chrétien a apporté du Paradis les « feuilles et la branche ; vous comprenez que <( Dieu le protège particulièrement et que vous « ne devez pas le tuer. »

« Et alors il revient vers moi, toujours avec les « feuilles brillantes dans la main. Il m'aide à « remettre le morceau de bois sur mes épaules « et me fait signe de m'en aller. Et je m'en vais « aussi vite que je peux, mais malgré moi je me

( retourne plusieurs fois. Il est toujours là et

< tient en l'air les feuilles aux couleurs changeantes ; tout le peuple, sans respirer, a les

t yeux fixés sur lui. Et il reste ainsi jusqu'à ce

< que j'arrive à la place du Temple.

« — Ah ! Dieu le bénisse, dit Gertrud, re- ( gardant Bô avec des yeux rayonnants. Et alors ( tu arrives sans encombre à la maison ?

« — Oui, répond Bô, maintenant, il n'y a plus

< d'empêchements sur mon chemin, et j'arrive heureusement.

« Gertrud leva la tête, sourit de nouveau, et ses

< yeux exprimaient une attente heureuse.

« Ah ! grand Dieu, elle croit sûrement que ( l'eau est ici ! pensa Bô. C'est bien mal à moi

< de l'avoir ainsi trompée, elle mourra si je lui

< dis qu'elle ne peut avoir cette eau qu'elle désire si fort !

« Dans son angoisse, il saisit le verre qui était sur la table : le même que Betsy avait, quelques

< instants auparavant, proposé inutilement à ( Gertrud, et le lui tendit :

« — Veux-tu maintenant goûter cette eau du Paradis ? dit-il d'une voix tremblante.

a II fut presque effrayé de voir Gertrud saisir à deux mains le verre. Avec une grande avidité ( elle en but la moitié d'un seul trait. [< — Que Dieu te bénisse ! dit-elle, les veux

« brillants de bonheur. Maintenant, je vais être « guérie.

« Presque aussitôt elle retomba sur l'oreiller « et, à l'instant, comme un enfant, elle s'endor- « mit. »

Gertrud guérira, et ceux des Dalécarliens qui ont survécu aux premières misères s'habitueront peu à peu à leur nouvelle vie. Les épisodes charmants abondent dans le livre. Voici la visite de Boram Pacha, convaincu par les calomnies des ennemis des Suédois, que la maison qu'il leur a louée est pleine « de danseuses et de joueurs de flûte ! » Il arrive sur son âne blanc, irrité, décidé à chasser ses locataires... Et il rencontre les petits enfants, propres et bien peignés, s'en allant à l'école, il trouve dans la maison l'ordre le plus parfait, des femmes qui lavent, des femmes qui tissent... Car le home suédois s'est reconstitué, tout pareil à lui-même, sur la terre lointaine. Touché, Boram Pacha, loin de chasser ses locataires, donne son âne blanc pour les petits enfants.

Ingmar Ingmarson est venu rejoindre ses amis, avec lesquels il n'avait pu se décider à

partir. Un doute subsiste en lui. il ne peut approuver cet abandon de la terre natale, il lui reviendra bientôt.

La scène de son départ est touchante. Les Suédois ont préparé des lettres laborieusement écrites, de petits présents qu'il devra rapporter aux amis de là-bas.

Les enfants ont tracé sur des planchettes d'olivier des dessins en couleur qu'ils ont appris à faire dans les écoles américaines. Les petites filles ont brodé de la toile pour montrer qu'elles n'oubliaient pas les travaux du pays, et tout cela a formé des paquets avec des suscriptions étranges :

« A Lisa, qui était la sœur de Per Larsson. »

« A Erik, qui servait il y a deux ans chez le bourgmestre. »

« À Karin. qui était ma voisine à l'école et qui habitait la grande forêt. »

On se réunit au moment du départ pour saluer Ingmar. et les Suédois sont très émus.

« En le regardant, ils pensent à cette vie sûre, « honnête, bien ordonnée, qu'on avait dans le « vieux pays. Et tant qu'Ingmar est parmi eux, « ils sentent que quelque chose de cela leur est « venu. Quand il sera parti, ils seront de nou- « veau abandonnés dans ce pays sans lois, parmi « tous ces gens qui luttent entre eux sans pitié « pour la possession des âmes. Et leur pensée

<( allait douloureusement à la patrie ; ils « revoyaient les champs et les routes, avec ces « hommes qui passaient, tranquilles et paisibles ; « tout était sûr, un jour passait comme l'autre, et « chaque année si semblable à la précédente « qu'on ne pouvait pas les distinguer.

« Mais juste comme ils pensaient à ce grand « calme de chez eux, l'idée leur vint tout à coup « que c'était beau et enivrant de vivre pour un « grand but, d'être sortis de cette uniformité des « jours.

« Et l'un d'eux éleva la voix, et priant en sué- « dois, dit :

« — Mon Dieu, je te remercie de m'avoir con- « duit à Jérusalem !

« Et les uns après les autres, ils se levèrent « pour la même action de grâces. Et chacun vou- « lut donner témoignage de la grande joie qu'il « éprouvait, et Igmar comprit bien qu'ils « disaient cela pour lui, pour que cela fût répété « au village. »

Les Dalécarliens resteront donc, fonderont une colonie durable, et les deux volumes qui traitent de leur exode, admirable étude du sentiment religieux populaire, doivent demeurer dans la mémoire comme un poème grandiose.

A première vue, rien de plus différent que ces deux ouvrages : Gôsta Berling et Jérusalem. Et

nous y trouvons, cependant, au point de vue de l'âme suédoise, une analogie cachée.

Tout à l'heure les paysans, songeant avec angoisse à leur pays lointain, regrettaient le calme et l'uniformité des jours. Mais tout à coup, un élan de tout leur être leur montre qu'il est « enivrant » d'avoir quitté cette uniformité, fût-ce pour le danger et la douleur.

Dans Gôsta Berling, Lilliécrona, calme et heureux dans sa tranquille maisonnette, n'y peut rester et s'enfuit un matin, parce que « son esprit a besoin de rumeurs, d'amertume et de richesse, de la diversité magnifique de la vie. »

Et sans doute Lilliécrona fuit vers les plaisirs, tandis que les Dalécarliens vont vers un héroïque sacrifice. Mais les uns, comme l'autre, cèdent à cette inquiétude qui trouble secrètement le Suédois dans la monotonie de sa vie trop réglée : Ce désir de changements soudains, de passions fortes, ce rêve éternel, cette flamme intérieure, qui fait que, dans son calme apparent, il reste un poète, un ascète, un fou ou un saint, jamais un bourgeois satisfait. Avec de telles âmes, on ne peut affirmer que le cadre de la vie, si solide qu'il paraisse, ne sera pas brisé d'un élan brusque, si une pensée, une aspiration nouvelle surgit tout à coup du fond de l'être. Et cela crée une parenté, qui n'est pas unique, entre l'âme suédoise et l'âme slave.

■il

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