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CHAPITRE V

Anthologie d'Ellen Key. — Ses œuvres de critique. — Almqvist. — Au bord du lac Vâttern.

Pour dégager de l'œuvre d'Ellen Key une pensée directrice, nous avons dû singulièrement dessécher, appauvrir ses gros livres confus, mais riches, variés, tout débordants d'éloquence, de poésie et d'esprit. Pour faire goûter ce talent au lecteur français, il faudrait tirer de cette œuvre des morceaux détachés, et on pourrait en composer des recueils remarquables (1).

Avant d'aborder l'étude d'Ellen Key critique, promenons-nous un peu au hasard dans son jardin capricieux et touffu.

Voici, dans une Lettre ouverte à Heidenstam, un amusant portrait du Suédois:

« Il apparaît comme un gentilhomme lettré qui

« ne tient pas compte de ses œuvres, bien qu'elles

« soient importantes, mais de ses charges à la

(1) Voir l' Individualisme, pensées d'Ellen Key publiées par Mme de Quirielle.

« Cour. Quand on vient le voir, il cache ses ma- « nuscrits dans la poche de derrière de son uni- « forme, et il donne à son biographe, non pas « les titres de ses œuvres, mais ceux de ses déco- « rations. »

Dans ce même ouvrage, l'auteur s'élève contre le patriotisme suranné « qui vit de pierres et non « de pain... de vieilles pierres tombales. On est « fier du souvenir des ancêtres, mais, quand il « s'agit du présent, qui sera le souvenir de de- « main, on considère le talent et l'originalité « comme des crimes impunis. »

Ellen Key est une grande patriote, mais elle est hostile à tout nationalisme étroit, à des haines de race, comme l'antisémitisme. Même elle ne peut exclure de son cœur la Finlande, le Danemark... et même la Norvège, ce qui n'a pas adouci à son égard l'esprit suédois actuellement régnant. Elle a d'ailleurs cherché de tous côtés sa nourriture intellectuelle, elle a reçu des empreintes diverses des pays nombreux qu'elle a visités, étudiés, compris. Elle est (en toute modestie) fille cadette des grands esprits « européens » comme Gœthe, comme nos encyclopédistes.

De tels esprits ne sont pas « prophètes en leurs pays », comme les génies qui reflètent et magnifient les vertus et les vices d'une âme nationale. Mais ils apportent à l'enrichissement de la cul-

ture du monde un tribut bienfaisant et précieux.

Au point de vue de l'art, Ellen Key montre un goût vif de la beauté dans tous les détails de la vie ; elle admire passionnément les meubles français du dix-huitième siècle, et tombe, à propos d'un guéridon, dans des extases qui irritent vivement quelques philosophes à tendance ascétique acharnés à la combattre.

« N'a-t-elle pas été déclarer, s'écrie M. Nors- « trôm, relisant avec colère une boutade d'Ellen « Key, que celui qui a trouvé une belle forme « pour une bouteille de bière a rendu un aussi « grand service qu'un savant découvrant le pôle « nord? N'est-ce pas de la folie? Et quelle impor- « tance peut-on attacher, par exemple, à avoir un « joli papier de tenture? »

La question est, sinon plus importante, du moins plus caractéristique que ne le pense M. Norstrom. Les gens qui ne se soucient pas de cette tenture, la voient à peine, sont des esprits abstraits, insoucieux de beauté plastique. Il s'en trouve un assez grand nombre, semble-t-il, parmi les habitants des pays du nord, plus sensibles aux idées et aux sentiments qu'aux formes extérieures. Ellen Key, en s'attachant à la beauté des couleurs et des lignes, se montre, sur ce point comme sur bien d'autres, plus latine que ses compatriotes. Elle se plaint de la laideur habituelle du foyer, des vilaines constructions.

« Si l'architecture, s'écrie-t-elle, est de la musique gelée, la nôtre est trop souvent de la musique d'orgue de Barbarie ! » Cette critique, il faut le reconnaître, tomberait juste en bien des pays ! (1)

Sensible à la beauté de l'art, Ellen Key l'est plus encore aux beautés de la nature. Et en cela elle est bien Suédoise, car nul peuple n'a pour la campagne, la forêt, la mer, un culte plus passionné. Elle apprécie, dans une charmante étude, le peintre Bruno Liljefors, artiste génial que nous devrions rougir de si mal connaître,* car il est sans doute le plus grand paysagiste et animalier de l'Europe actuelle. Dans cette étude, Ellen Key exprime en termes délicieux son amour de la nature (2) :

« Pour arriver à la faire chanter en soi (comme « l'a fait Liljefors), il faut y faire sa maison, y « vivre, vivre comme le chasseur, le pêcheur ou « les animaux de la forêt. Il faut parler avec « les jours et les nuits, avec le soleil et la « lune, avec le brouillard et la neige, avec 'la terre « et l'eau. Il faut devenir l'ami de toute sorte de « lumière et de toute sorte d'obscurité, la nuit

(i) Depuis le moment où Ellen Key écrivait ces lignes, il s'est produit une véritable renaissance du goût suédois. Sous l'influence d'une admirable école de peintres modernes, beaucoup d'intérieurs ont pris un cachet artistique remarquable. La maison Thiel e*\ ofl're le modèle le plus achevé.

(2) Entretiens au Pavillon de chasse.

« bleue et la noire, la grise et la verte... écouter (( toutes les voix, même celle de l'herbe, de la « mousse et des insectes, voir d'abord la lumière « et l'ombre jouer à cache-cache pour ensuite se « confondre. Et alors laisser tout cela tomber « lentement dans l'âme, y rester caché, y être « oublié, le laisser devenir inconscient, pour de « nouveau se faire jour vers l'état conscient après u la lutte de la sélection entre les impressions « diverses. »

Mais il est dangereux de feuilleter ainsi au hasard les œuvres d'Ellen Key ! Les pages s'ajouteraient aux pages.

Parcourons rapidement ses œuvres de critique qui, à elles seules, suffiraient à constituer un important bagage littéraire.

Les œuvres de théorie sociale d'Ellen Key ont si fort agité ses contemporains qu'ils ont trop souvent laissé dans l'ombre sa très belle, très importante contribution à l'histoire littéraire, politique, artistique de divers pays.

Quelques-uns ont même affecté de dédaigner cet énorme labeur de publiciste ; de déclarer que les

connaissances universelles d'Ellen Key sont rapides et superficielles, qu'elle n'est qu'une vulgarisatrice.

Cette critique pourrait s'appliquer à quelques articles de philosophie. Il y a bien certains exposés de la doctrine de l'évolution, puis des raccourcis des idées de Nietzsche, un peu hardis et cavaliers. Mais sur tout autre sujet, les acquisitions d'Ellen Key, bien que rapides, déterminent toujours en elle une réaction originale. Aux bruits venus de partout, elle répond par une vibration personnelle. Elle est bien l'âme aux mille voix dont parle le poète:

Mise au centre de tout comme un écho sonore.

Elle est donc particulièrement douée pour la critique; mais pour une critique basée avant tout sur la sympathie. Elle ne s'est jamais départie de son précepte: « Parler d'une œuvre ou d'un auteur au moment où on l'aime le mieux. »

Aussi a-t-elle choisi, pour ses études développées, les personnalités dans lesquelles elle retrouve quelques-uns des traits qui lui sont chers. Elle a fait des Browning, qui lui fournissaient l'exemple de l'union parfaite de deux âmes supérieures, une très belle biographie. Elle a écrit sur Rahel un volume charmant; elle a peint ses amies personnelles, Anne-Charlotte Leffler et Ernst Ahlgren. Elle a écrit au sujet de Gœthe,

qui est son idole, des pages enthousiastes. Etre la mère de Goethe lui paraît le plus haut sommet de la gloire féminine.

Enfin, c'est dans une monographie d'Almqvist (auteur suédois dont les idées hardies sur la femme et l'amour l'ont beaucoup influencée) qu'elle a montré le mieux peut-être ses facultés de critique.

Parcourons un instant cette étude. Nous ne sortons pas de notre sujet; car les idées d'Almqvist, reprises par Ellen Key, ont été, sont encore la base de ces discussions sur l'amour et le mariage, auquel un des peuples les moins amoureux du globe se livre infatigablement. Au collège mixte d'Upsal, jeunes filles et jeunes gens expliquent et commentent ensemble une nouvelle célèbre d'Almqvist intitulée Det gar an, qui causa une petite révolution, et où les idées d'Ellen Key sont prévues et même dépassées par le curieux écrivain né en 1793.

Après avoir lu l'étude d'Ellen Key (1), on reste quelque temps hanté par l'étrange fantôme d'Almqvist: de l'homme maigre et pâle sous son épaisse chevelure noire, serré dans sa robe de pasteur, le nez long, la bouche mince, les yeux brillants d'un insoutenable éclat, qui glisse à pas muets, inquiétant et impénétrable!

Est-il un criminel? A-t-il en 1851 commis une (1) Sveriges modemaste Diktaiw Stockholm, 1897.

tentative d'empoisonnement et un faux justifiant l'accusation, le mandat d'arrêt lancé contre lui? Sa fuite éperdue sur une barque de pêcheurs, sans essai de justification; sa vie errante en Amérique pendant huit ans, son retour à Brème sous un faux nom, sa mort sur un lit d'hôpital (ses maigres mains étreignaient Y Odyssée !...), son enterrement à la fosse commune où sa fille eut grand'peine à retrouver son corps... tout cela semble l'accuser.

Vingt ans, écrasé sous l'opprobre, son nom reste enseveli. Puis, un jour, le grand poète, l'homme vénéré qu'était Victor Rydberg déclare généreusement que « le crime d'Almqvist n'est pas prouvé, et que son génie l'est. »

Avec Ellen Key, avec Runeberg, avec quelques esprit distingués de Suède, il réhabilite le maudit (qui, d'ailleurs, était innocent). Son œuvre reparaît, d'une fraîcheur et d'un éclat incomparables. Sans doute le grand public reste un peu rebelle à ces livres déconcertants par leur personnalité inclassable, par leur indocilité à toute convention littéraire ou philosophique:

« Tu es, écrit Ellen Key à Heidenstam, un des « sept Suédois et demi qui ont compris Almqvist! »

Mais, comme ces « sept et demi » sont les principaux écrivains de Suède, Almqvist est un inspirateur de l'âme de son pays par l'influence qu'il exerce sur eux.

Il nous est impossible d'analyser cette influence dans son ensemble. Disons, avec Ellen Key. que sur tous les points. Almqvist nous donne la surprise d'être en accord avec les esprits les plus avancés du temps présent. Sautant par-* dessus le romantisme, qu'il vit et dédaigna, le I naturalisme qu'il ne put connaître, il se rattache à deux écoles bien modernes: le symbolisme et le réalisme qui. en Suède, se marient souvent. \ Un détail réel vient ajouter sa note aiguë au rêve pour le rendre plus hallucinant.

Le grand poète qu'est Almqvist semble contemporain de Verlaine. Sa métrique est entièrement libérée, il est dédaigneux de toute règle, de toute couleur locale; la poésie ne vaut à ses yeux que par « le parfum subtil répandu sur elle, et qu'elle répand ».

N'admettant dans l'art que ce qui est intuitif, déclarant sans cesse qu'il vit d'instinct et non de science. Almqvist préfère à l'homme cultivé l'enfant, le peuple, la femme, l'artiste. Ils sont plus proches du divin: « Ils sont la lyre dont Dieu touche les cordes. »

Nie-t-il cependant la culture, dont Ellen Key fait tant de cas? Non, il veut bien l'admettre: « Mais il faut savoir oublier. Il faut que les • connaissances acquises se fondent dans l'inconscient, deviennent un second instinct.

« Toute la richesse de notre vue des choses

tient en ceci : fuir la brutale lumière de l'analyse, plonger dans le mystère de 'la vie, dans ce sombre règne souterrain où les racines de l'esprit doivent reposer immobiles, pour que sa fleur puisse s'ouvrir (1). »

Cette pensée, qui nous paraît d'une admirable profondeur, Ellen Key, qui la cite et la comprend, ne l'a peut-être pas assez méditée. Son activité consciente, trop grande, devait l'en empêcher. Elle a cependant repris souvent l'idée indiquée par Almqvist: que la femme doit trouver dans la spontanéité plus grande de sa nature la source vive de son art.

Puis il est une idée d'Almqvist qui a influencé profondément Ellen Key et qui agit aujourd'hui encore, non seulement sur elle, mais sur les esprits et sur toute la vie sociale des Suédois: c'est l'idée que le mariage sans amour est un crime contre la race:

« On condamne à être pendu, dit Almqvist, celui « qui fabrique de faux billets de banque. Mais <c celui qui. pour n'importe quelle raison, mais pas « par amour, s'unit à un être indifférent, et crée « aussi une union fausse et sans valeur, ne com- « met-il pas un crime dont la grandeur, dont les « incalculables conséquences pour l'avenir, pour

(1) On remarquera combien celte prééminence accordée à i'instinct sur l'intelligence (idée dominante dans l'œuvre d'Aimqvist) est d'accord avec la tendance actuelle, exprimée dans l'œuvre de M. Bergson.

« les descendants, causent de bien plus affreux « malheurs que la falsification de millions de « francs! »

Et il exprime ailleurs, bien avant les premières revendications du féminisme suédois:

« Que la femme doit pouvoir vivre de son tra- « vail, pour ne pas tomber dans le pire des crimes: « celui de se donner à un être qu'elle n'aime pas. « Cela est très important pour l'homme même qui. « sans cela, ne peut savoir si la femme se donne « vraiment par amour. »

Cette idée, nous le savons, Ellen Key l'a faite sienne, mais elle est loin de la pousser jusqu'à ses dernières conséquences comme 'le fit Almqvist, dans la nouvelle fameuse intitulée Det gar an, qui déchaîna contre lui la colère publique.

La donnée de la nouvelle est celle-ci :

L'héroïne, Sara, fille fraîche et robuste, ni ouvrière, ni demoiselle, s'éprend d'un beau sousofficier qu'elle rencontre en voyage, et lui laisse voir qu'elle répondra à son amour. On cause tendrement, mais la jeune fille ne veut pas entendre parler de mariage. Elle paie ses notes d'hôtel et ne veut accepter de son amoureux « aucune chose qui s'achète. »

Elle a reçu par héritage un atelier de verrier qu'elle dirige, elle aime sa profession et prétend la conserver, ainsi que son domicile personnel. Le

mariage a mal réussi à sa mère, ruinée et tourmentée par un mari ivrogne: un jour Sara lui a vu jeter, de colère, son anneau à la rivière. Elle ne veut pas de cet anneau-là.

Elle est pourtant d'une pureté et d'une franchise qui excluent l'idée des amours faciles. Mais pourquoi se marier ? « J'aurais un nom, mais je n'au- « rais plus de métier, je veux me tirer d'affaire « seule... Je te louerai des chambres dans ma « maison et, de temps en temps, tu viendras sou- « per avec moi. Quand tu seras absent, je rêverai « de ton retour avec bonheur. Ainsi tu ne verras « pas mes heures de migraine ou de fièvre. Il ne « faut pas que l'homme soigne celle qu'il aime « quand elle est malade. »

Et qu'on n'aille pas imaginer que Sara veut, par cet arrangement, sauvegarder sa liberté amoureuse! Non, si l'officier, acceptant cet ultimatum, se conduit convenablement, on peut parier pour la fidélité de son amie. Que craindre d'ailleur d'une femme qui, pendant ce tendre voyage, a dormi paisiblement dans la chambre où son amoureux, un peu dépité, reposait sur une chaise?

Il y a là un état moral (et physique) spécifiquement suédois; et le fait que la nouvelle d'Almqvist, condamnée par le chapitre d'Upsal en 1839, est maintenant, dans ce même Upsal, analysée et discutée en classe par les élèves du collège mixte, montre à quel point nos manières de voir en ce

qui concerne la morale sexuelle, sont lointaines et inconciliables.

La conception de la vie conjugale préconisée par Sara ne se réalisera pas encore, même en Suède; mais elle a des partisans sérieux dans l'extrême gauche féministe. On le devine, Ellen Key n'est pas de ces partisans. Sara, cette fille saine et rude, si bien devenue patron verrier qu'elle s'écrie pendant le voyage amoureux: « Voilà une belle maison ! Vingt-quatre carreaux J par fenêtre!... » ne réalise pas le type de grâce i féminine préconisé par l'auteur de la Femme de l'avenir.

Sur d'autres points d'ailleurs, Almqvist est en J désaccord avec Ellen Key : il est plus Suédois i qu'elle. Influencé par Swedenborg, il est d'âme religieuse et mystique; imbu de cette foi profonde j en la vertu du sacrifice qui est le trait dominant j des âmes Scandinaves. Comment il harmonise une telle foi avec l'obéissance aveugle à l'instinct ! amoureux, avec un individualisme souvent | nietzschéen, ne le lui demandons pas trop! Ellen i Key est plus logique que lui en prêchant la moraie du bonheur, en condamnant le sacrifice, au \ nom de principes qui lui sont communs avec Almqvist.

Mais ce dernier ne nous a pas promis de logique. Il vit. suivant sa belle expression, « au- « dessus de la vie des questions, dans la vie de

« pur amour, qui ne demande rien, qui est seule- « ment. » Il méprise les systèmes philosophiques, et le rationalisme, la doctrine de l'évolution chère à Ellen Key, eussent été rejoindre cet « amas de grandioses extravagances » que représentent à ses yeux les philosophies.

Un jour où dévoré de doutes et d'inquiétudes, incapable de trouver un sens à l'univers, il se sentait glisser au suicide ou à la folie, il a adopté ardemment la croyance à une autre vie: « Ceci n'est qu'une vie d'essai, nous ne saurons rien en ce monde. Aidons-nous et aimons-nous... nous ne pouvons pas nous éclairer! »

Mais, si religieux qu'il soit, il est vivement anticlérical : L'Eglise, à son avis, est le contraire de la religion.

Par cet affirmation, par son amour passionné pour le Christ, sa foi dans la vertu du sacrifice, il est précurseur de Tolstoï. Ellen Key nous le fait remarquer, il est comme lui antisocialiste, anarchiste chrétien. Il croit que l'amélioration du monde ne sera pas obtenue par des efforts collectifs, par des changements de gouvernement, mais par l'amélioration individuelle de chaque âme, de chaque vie.

Son dédain des lois et des règles n'est nulle part affirmé avec plus de verve et de charme que dans son très célèbre Ormuzd et Ahriman. Cet ou-

vrage indigna les « Soutiens de la Société », qui s'écrièrent que c'était l'apologie de l'esprit du mal.

On y voit, en effet, Ahriman bouleverser les sages plans d'Ormuzd, venir la nuit distribuer la beauté, les fleurs, les richesses de la vie, comme au hasard, sans ordre qu'on puisse saisir, et être seul obéi : « Car c'est lui qui est venu éveiller l'âme profonde des choses. »

Ellen Key étudie avec amour ce poème étincelant de verve satirique. Et, bien qu'elle ait excité des indignations officielles, cette œuvre répondait pourtant à une tendance profonde de l'esprit suédois. Régentés par Ormuzd et lui obéissant avec une scrupuleuse conscience, les Suédois gardent tous, dans leurs âmes silencieuses, le goût des ironies vengeresses; ils gardent dans leurs vies trop réglées l'amour des vagabondes fantaisies d'Ahriman. Un grand nombre de leurs auteurs l'expriment, et Ormuzd ne s'en alarme, guère ; il sait ce qu'Ellen Key exprime avec tant de justesse.

« Il n'y a pas de danger que le monde s'éveille « tout d'un coup; que l'homme se lasse de suivre « le lent chemin de l'évolution historique ! Au/ « moment où nous avons grandi, où le vieil habit « est trop petit et le nouveau pas encore prêt, nous « ne nous promenons pas sans voile, nous met- « tons toujours longtemps, patiemment, des pièces

t< au vieil habit... Pour un disciple que trouvera « Ahriman, Ormuzd en trouvera dix mille! »

Almqvist sut cependant alarmer ses contemporains en exprimant une idée qui lui a été très reprochée, qui a accrédité sans doute les soupçons qui ont pesé sur lui, et qu'Ellen Key a souvent citée en lui restituant son véritable sens, incompris des contemporains:

« C'est par le crime que l'humanité marche en avant, et chaque nouveau cycle de civilisation a pour base justement le principal péché mortel que le cycle précédent avait défendu de tout son pouvoir, au nom de toute sa sagesse... Car chaque état de choses veut protéger sa propre vie, empêcher sa propre mort... Je ne parle pas de toutes les fautes, ni même des principales, je parle du crime qui, dans une époque, est considéré comme le plus grand, le plus complet : le péché mortel du siècle. C'est celui-là, devant lequel toute la civilisation d'une époque tremble et frémit, comme devant sa propre perte, c'est celui-là qui ouvre la porte par laquelle le nouveau cycle vient; c'est par celui-là que l'humanité montera d'un degré et élargira ses frontières. » Le criminel qui ouvre cette porte sera sacrifié comme l'a été Jésus.

Et Almqvist déclare que sa vocation est de commettre ce grand crime du siècle!

Ellen Key a aimé ce réprouvé, a tiré de son œuvre immense, de cette centaine de volumes de

vers, de prose, de critique, de théâtre, de musique, des pensées curieuses et frappantes qui mettent en relief cette étrange figure. Elle la caractérise ainsi :

« Si l'on me demandait: Trouvez-vous que ( Strindberg est celui de nos écrivains modernes ( qui donne l'impression la plus riche et la plus

< complète de la conscience des temps nouveaux?

< je dirais: Non. Si vous cherchez l'impression

< non seulement du présent, mais du futur, c'est

< encore Almqvist, né il y a cent ans, qui est le

< plus moderne de nos poètes. Tous les contrastes

< de notre temps vivent en lui : Le courant de sym-

< pathie altruiste, et la théorie individualiste du

< surhomme; la liberté d'esprit et la tendance

< religieuse mystique, le symbolisme en art, la tendance anarchique en fait de gouvernement, (le pacifisme et la théorie des nationalités) tout

< ce qui caractérise le déclin de ce siècle et i l'aurore de l'autre se rencontrent en Almqvist,

< comme les rougeurs du couchant et celle de l'aurore se rencontrent clans cette lueur voilée,

( mystérieuse, crépusculaire, des nuits d'été de

< nos pays du Nord. »

Il nous faut abandonner Ellen Key... et nous ne nous sentons pas quitte envers elle. Exposer ses idées sur les choses et les hommes, les classer, les discuter, ce n'est presque pas parler d'elle-même. Les idées qu'on adopte tiennent à tant de causes extérieures qu'elles représentent rarement la nature profonde de l'être qui les défend. Les idées d'Ellen Key, inspirées d'abord par les philosophes français, par Rousseau, dont sa jeunesse fut bercée, puis par les théories de Darwin, qui étaient en pleine mode au moment de son développement; ces idées, intéressantes à étudier, ne constituent pas sa personnalité véritable. Ce qui la caractérise, c'est bien moins les principes qu'elle a énoncés, que l'ardeur, l'enthousiasme, la générosité de son âme. Nous avons dû contester quelques-unes de ses idées ; mais, cela est certain, son influence générale n'a pu être que salutaire aux coeurs purs, aux natures saines. Ceux ou celles qui ont invoqué ses théories pour justifier des actes d'immoralité se fussent corrompus sans elle. Ellen Key n'a pu qu'exalter vers la beauté morale; elle a donné l'exemple d'une vie de travail, de dévouement aux causes

généreuses, d'un caractère loyal et courageux; elle a honoré son pays par un des talents féminins les plus souples et les plus variés qui se soient jamais fait jour.

Par-dessus tout, elle a été un vivant foyer de sympathie. Il suffit de lire quelques pages de ses œuvres, ou de rencontrer une fois l'accueil de ses yeux maternels, de ses d»ix mains tout de suite tendues vers la souffrance, pour comprendre cette bonté sans mélange, ce cœur où nulle injustice ne parviendrait à faire naître une ombre d'amertume. Et on se sent en face d'une supériorité véritable, puisque, suivant la belle parole de Beethoven, « on ne peut trouver de plus sûre marque de la supériorité que la bonté ».

Au bord du lac Yâttern, grande mer intérieure où les vagues battent souvent avec le bruit de l'Océan, à côté de grandes falaises rocheuses couronnées d'arbres qui se reflètent au loin dans l'eau, Ellen Key a construit sa petite maison blanche. Elle y vit retirée, non isolée, car de nombreux amis viennent frapper à sa porte. Ils la trouvent entourée de ses souvenirs, des images de ceux qu'elle a aimés, soit dans la vie réelle, soit dans la vie de la pensée. A côté des portraits de parents disparus, ils peuvent voir les images de Goethe, d'Almqvist, de Kropotkine, de saint François d'Assise... images d'êtres qui, dans la variété de leurs races et de leurs existences, ont

eu pour trait commun l'ardeur du sentiment et de la pensée. Car nul être plus qu'Ellen Key n'a adopté et mis en œuvre la maxime inspirée de Gœthe qu'elle a inscrite au-dessus de la petite porte de sa maison: Mémento vivere.

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