CHAPITRE VI
Hilma Angered Strandberg
Une méconnue. — Une vie douloureuse. — Nouvelles paysannes. — Le Nouveau Monde. — Idéalisme et égoïsme.
Après avoir quitté Ellen Key, et avant de parvenir à Selma Lagerlôf, nous ne rencontrerons plus sur notre route de personnalités de si vaste envergure. Mais nous trouverons encore (et cela seul importe) des femmes ayant apporté dans leur art une note individuelle. De toutes celles qui, aujourd'hui, tiennent une plume en Suède, la femme écrivain qui nous semble remplir le mieux cette condition primordiale: une personnalité accusée, c'est une femme contemporaine d 'Ellen Key, vieillie par la misère et les douleurs, dont les ouvrages, peu connus du grand public, sont appré-
ciés par quelques artistes : Mme Hilma Angered Strandberg.
Cette affirmation est, nous le savons, de nature à étonner les Suédois. Elever cette demi-inconnue au-dessus des nombreux auteurs féminins à succès actuel, à gros tirages, paraîtra un paradoxe ou la grossière erreur d'une étrangère. Nous maintenons ce paradoxe; nous ferons connaître, pour donner un tableau exact des tendances littéraires du public suédois, les auteurs à succès. Mais, en présentant au public français, et peutêtre à quelques-uns de ses compatriotes qui la méconnaissent, la personnalité de Mme Strandberg, nous pensons faire œuvre de justice.
Cette femme a-t-elle produit des chefs-d'œuvre? Non. Ses ouvrages sont pleins de défauts, de défauts parfois irritants. Le style est fréquemment contourné et bizarre, les images, parfois frappantes, parfois forcées et déconcertantes. Mais, à travers des cahots et des heurts, nous sommes entraînés par une main vigoureuse; nous trouvons parfois des visions de réalité aiguë sur la vie extérieure, parfois des ouvertures profondes sur la vie de l'âme. Puis, surtout, un don merveilleux d'exprimer la douleur: non point une douce mélancolie féminine, mais une douleur irritée et amère de lutteuse blessée qui ne désarme pas.
Ce don de la douleur, la vie l'a cultivé chez Mme A. Strandberg. Née en 1855 d'une famille
bourgeoise, ruinée à la mort de ses parents, elle travaille, devient employée des postes. Elle est nommée à un petit bureau de la côte ouest. Elle rencontre là un jeune artiste pauvre, sorti du peuple, elle a foi en son talent, ils s'aiment et se fiancent. Angered part pour l'Amérique, elle l'y rejoint, ils s'y marient. La misère les accompagne, l'époux travaille rudement de ses mains. L'épouse met au monde deux enfants, ils lui sont enlevés tous deux. Après des années de tortures physiques et morales, vaincus par la maladie, ils rentrent en Suède. Mme Strandberg avait eu, par la publication de ses ouvrages, un de ces demi-succès qui rapportent des encouragements d'artistes, des espoirs vite déçus, pas d'argent. Appréciée des grands critiques, de Levertin, d'Ellen Key, d'un petit groupe littéraire, depuis des années elle mène la lu Ile épuisante contre la pauvreté, si dure en ce climat rigoureux. Que, dans une telle vie, une création abondante et riche ait pu trouver place, c'est la preuve d'une force intellectuelle peu commune. Mais, puisque, en de telles conditions, l'œuvre a pu naître, elle s'est nourrie de ces douleurs, de ces expériences cruelles faites dans les milieux les plus divers ; elle y a puisé une saveur âpre et forte qui ne se trouve guère dans les romans mondains.
Mme Angered Strandberg a produit deux grands ouvrages : Le Nouveau Monde (1) et Lydia Vik (2). Puis elle s'est révélée grande artiste dans des recueils de nouvelles sur la vie des habitants de la côte ouest. Feuilletons deux de ces nouvelles : La Terre des Lutins, et : Contre la neige blanche (3).
La Terre des Lutins est une très ingénieuse étude de la peur. Le début est franchement comique. Un ménage de la côte, un matelot et sa femme, s'en viennent un jour, poussant devant eux un petit chariot vers un village de la forêt. Le contraste entre le caractère exubérant des côtiers, que l'auteur connaît bien, et l'humeur silencieuse des forestiers est peint de façon très plaisante. Paul et Olena, le matelot vigoureux et la femme rieuse, arrivent de la côte, causant et plaisantant. Cela ne va pas vite, leur course : ils s'étonnent de tout, des oiseaux, des arbres ; ils interpellent les paysans qu'ils rencontrent, et ceux-ci « levant du sillon leur tête
(1) Den nya Varlden. Stockholm 1890.
(2) Lydia Vik. Stockholm 1904.
(3) Trollmark. Stockholm 1907.
lourde », les regardent avec un immobile étonnement.
Dans le village, non loin de la lisière de la forêt, ils font halte, lâchent les brancards de la voiture, s'asseyent dessus, s'installent comme chez eux, et bavardent. C'est la femme qui parle le plus:
— Vous comprenez, chers amis, c'est pour notre plaisir, rien ne nous forçait à venir par ici, mais on ne peut pas toujours rester au bord de l'eau, il faut changer un peu. Alors on est venu.
Et l'homme dit en riant :
— Elle est trop capricieuse, on ne peut pas la garder, là-bas au bord de la mer. Ça sera plus sûr, ici, dans la forêt !
Et de rire.
« Mais les gens aux mouvements pesants qui, « peu à peu avaient fait cercle autour de la charte rette, les regardaient avec une grave austérité, « sans ouvrir la bouche, et sans qu'un muscle de « leur visage remuât. Et, plus les nouveaux venus « plaisantaient et gesticulaient drôlement, plus les « paysans s'enfermaient dans leur silence glacial. « C'était comme si un musicien avait joué à tour « de bras sur son violon des airs de danse sur le « pont d'un navire, sans qu'un seul petit mousse « levât un pied pour danser. Sans doute on les « prenait pour des comédiens, peut-être pour des « mendiants. Cela, c'était le comble!
« Peu à peu l'homme et la femme ralentissent
« leur bavardage, puis se taisent; ils se fatiguent! « Puisqu'on ne les comprend pas, ils garderont « pour eux leurs plaisanteries. »
On parle sérieusement, et le visage des paysans s'anime quand on apprend que les côtiers viennent acheter de la terre. Bien entendu on leur demande des prix fous, et ils ne trouvent qu'un terrain qu'on veuille leur céder à bon compte : un morceau de forêt qui passe pour hanté.
Quand la superstition des paysans se montre, le rire reprend le ménage. Ce n'est pas qu'on soit esprit fort, mon Dieu! On parlerait du vieux Nacken. le méchant génie des eaux, ou du grand Serpent de mer, cela se comprendrait! Mais « qu'il y ait des esprits sur la terre même, cela « ne peut s'imaginer. Quand Ja barque est tirée « sur la terre, voyons! il n'y a plus de danger! »
Toujours riant, on achète donc, pour une petite somme d'argent qui est tout l'avoir du ménage, le morceau de forêt. L'homme, à grands coups de cognée, découvre un carré de terrain au milieu duquel s'élèvera la maisonnette. Mais un malaise s'empare bientôt des transplantés. Quelle différence entre cette vie solitaire, privée de tout voisinage (car les demeures des paysans sont espacées, clairsemées dans l'immense forêt) et la vie animée de leur petit port!
Là-bas, près de la mer, on était sans cesse à détendre. Entrer, sortir, rester sur le pas de la
porte, abritant ses yeux avec la main et interrogeant l'horizon, c'était la vie naturelle, normale. Ici. c'est l'immobilité:
« Que tu es bête, forêt! tantôt toute blanche, « tantôt toute verte, mais tu ne changes jamais! »
Tant qu'il fallait construire la maison, l'étable, le petit pont, c'étaient des allées et venues, du mouvement, la vie se supportait encore. Mais quand tout est fini et qu'il n'y a qu'à attendre l'hiver ?
« Le crépuscule venait. Olena, debout sur la « porte, eut un singulier sentiment. Elle ne devait « pas rester ainsi à regarder dehors. Que devait- « elle donc faire? Ce que font toutes les femmes « dans ce pays de forêt. Acheter de la laine, un « rouet, rentrer, bien fermer la porte, et filer et « tisser pour un hiver, encore pour un autre hiver « et bien des hivers. »
Mais c'était une chose horrible de rester là assise, un jour après l'autre, indéfiniment! A la mer, c'était sérieux de rentrer, de sortir à tout moment, de se renseigner près des uns, des autres... Ici ce n'était qu'un jeu. Ce qui était sérieux, c'est de fermer la porte, de travailler silencieusement, de ne plus attendre aucun changement au monde.
Dans la solitude et la tristesse vient bientôt s glisser la peur. « Paul tressaillit, parce que l'obs- « curité entrait par la fenêtre comme une grand©
« flamme noire. Il se leva et alla suspendre un « châle devant les vitres. Ce n'était pas la peine « que toute la forêt les regarde par là! »
Il est gêné si Olena parle fort. A la côte, oui, il le faut bien, pour dominer le bruit de la mer et du vent! Mais ici, ce n'est pas la peine. Pour Olena aussi, la forêt devient ennemie. Quelle drôle de lumière verdàtre dans cette clairière, entre ces quatre murailles d'arbres, si serrés ! Ils sont immobiles, et pourtant on dirait qu'ils vont l'étouffer... et elle a un brusque mouvement de la main, comme pour les écarter.
Paul a peur quand il coupe une branche d'arbre: il lui semble entendre un miaulement méchant. Quand il court, une grande inquiétude court derrière lui, puis des haleines, des chuchotements. La visite du colporteur vient mettre le comble à leurs craintes. D'ordinaire, on traite ce colporteur avec dédain, on le renvoie bien vite. Mais Paul et Olena sont si heureux de voir un visage humain! Ils servent au bonhomme un copieux repas, le retiennent le plus longtemps possible.
Par malheur, Paul lui parle des bruits suspects entendus dans la forêt. Et le colporteur, très au courant, les lui explique.
« Bien sûr, c'est le petit peuple! les lutins qui se faufilent pieds nus entre les arbres, et jouent < à cache-cache en babillant et en chuchotant, et
« de temps en temps poussent comme des soupirs « de jeune fille. »
Il en parle, lui, le colporteur, avec supériorité et sans crainte : depuis si longtemps il est familier avec ce petit monde-là ! Son oreille est faite à tous les menus bruits de la forêt, que les gens de la côte, habitués au grand tapage de la tempête, ne peuvent pas percevoir. Lui, comme tous les forestiers, sait se taire et tendre l'oreille: « La forêt parle, elle veut qu'on l'écoute... »
Le charmant récit de ce colporteur, qui se meut en toute naïveté dans le merveilleux comme dans son élément, achève de détraquer les esprits de Paul et d'Olena. Quand la jeune femme sort pour traire ses vaches, elle ne rentre pas, et son mari qui la cherche la trouve évanouie sur le sol. Reprenant ses sens, elle ne peut plus prononcer un mot et écrit sur un papier: Etranglée par les lutins. Ce serait la folie sans l'intervention d'un jeune médecin qui ramène le couple à la côte. Et Paul et Olena, qui ne possèdent plus rien au monde, se mettent à pleurer et à rire en revoyant la mer.
Si Ton atténuait quelques outrances d'expression qui sont le péché habituel de Mme Strandberg, cette petite nouvelle serait parfaite. L'autre: Contre la neige blanche, est d une émotion poignante.
C'est toujours dans la forêt, dans une de ces
maisonnettes solitaires et perdues où s'écoulent en Suède tant de vies silencieuses, que le drame est placé.
Un ménage : Gustave Hôk, cordonnier, et sa femme, Malin, triste, menue et chétive, habitent seuls tous deux. Mais le cordonnier ne travaille plus; seule Malin descend chaque jour au village vendre des balais de bruyère et acheter quelques provisions.
Il y a plusieurs années, Gustave Hôk, voyant son apprenti causer avec sa femme, a été saisi d'un brusque accès de jalousie injustifié: il a lancé une pierre à la tête du jeune homme, il l'a tué. Il a fait son temps de prison, puisqu'il est revenu. Ce qui est beau, et bien caractéristique de l'âme silencieuse et chrétienne du paysan Suédois, c'est qu'il n'y a pas eu d'explication entre le mari et la femme.
« Il sait qu'elle n'était pas coupable, elle sait « qu'il n'avait pas voulu tuer... Il y a là un de « ces malheurs envoyés par Dieu qu'il faut accep- « ter en silence. »
Hôk a dit en revenant qu'il ne voulait pas rencontrer les gens du village : ils avaient déposé contre lui, ils le montreraient au doigt, il mourrait plutôt que de les revoir! Malin n'a pas discuté. Tous les jours elle descend seule, poussant la petite voiture chargée de balais de bruyère, et elle s'en va, à plusieurs kilomètres, jusqu'au
village. Hôk est tranquille, presque gai, pourvu qu'on ne lui demande pas la seule chose qu'il ne veut pas faire: se montrer. Il a bien des souvenirs affreux, mais, quoi ! il ne faut pas y penser, on ne pourrait plus vivre.
Ce jour-là. après que Malin est partie, la neige s'est mise à tomber. L'heure passe, la voyageuse ne rentre pas. Hôk s'inquiète. Il se décide à aller à sa rencontre, il sort, marchant dans les empreintes laissées par les pas de sa femme. Il pense tout à coup que Malin est devenue toute jaune, elle qui était si jolie autrefois... Quel vent damné ! cela mord le corps !... et elle était trop légèrement habillée... Pourtant elle ne s'est jamais plainte du froid.
A la lisière de la foret, il aperçoit un long ruban de route, puis le village : pas une âme vivante... La neige soulevée en tourbillons par le vent. Il arrive jusqu'aux maisons. Il se faufile dans un hangar, à l'entrée de la grand'rue.
Ces maisons ont l'air si fier et si froid ! elles semblent dire : « Va-t'en, hors la loi ! qu'est-ce que tu fais ici ? » Il est tiraillé entre la honte et l'anxiété.
Il voit passer un cocher qu'il ne connaît pas, et lui crie :
« S'il n'a pas vu une femme poussant une « charrette? une toute petite femme, pas grande
« dans le corps, et qui avait l'air de venir de « loin? »
Le cocher secoue la tête sans rien dire, et le grelot du cheval s'éloigne peu à peu. Hôk se met à descendre la rue, ses yeux baissés errent de droite à gauche, abrités sous son bonnet... Tout est vide, pas même un roquet qui aboie.
Voici le café, plein de monde, on s'y réfugie pour fuir le froid. Jamais Hôk ne passera ce seuil ! il connaît le patron, un ancien ami...
Pourtant, si Malin est entrée là, à quoi bon la chercher plus loin ? Il reste derrière la vitre et regarde de tous ses yeux à travers les petits carreaux ternis.
Le temps passe : « Au nom de Dieu ! pourquoi « reste-t-elle si longtemps? il la battra quand « elle sortira! »
Mais la porte s'ouvre, et c'est le beau-frère de Hôk qui sort, celui qui parle de lui si durement... et il est accompagné par le garde-champêtre. D'un mouvement brusque Hôk s'écarte ... niais il entend sa propre voix dire très haut :
— Sait-on si Malin est. dans le café ?
Et dans le tourbillon de neige et de vent, des voix répondent :
— Non, elle n'est pas là.
Il n'en attend pas davantage, il marche à doubles enjambées, puis se met à courir, se battant avec les tas de neige comme un homme furieux,
le front en sueur.... et ses cris se perdent dans le vent :
a — Si mince, si petite! et elle n'avait rien « mangé de solide... Ah! il ne pourrait pas suppor- « ter cela ! Il avait bien supporté toutes les choses « horribles, mais c'est parce qu'il savait que quel- « qu'un l'attendait! »
Son pied heurte un petit tertre blanc : c'est le chariot. Malin est tombée dessus, pliée en deux, la neige l'a recouverte, elle est à demi-gelée. Il la secoue, l'appelle : elle ouvre les yeux. Il la met sur le chariot, la couvre de sa veste, commence à tirer : c'est dur, contre la neige amoncelée.... Mais sa force, inemployée depuis longtemps, sort de lui. pleine et intacte. Les voici à l'entrée du café. Elle ne peut marcher, il la prend dans ses bras, il ouvre... et quand il entend le grelot de la porte, cela lui paraît aussi dur que l'appel du gardien de prison.
Pourtant la sympathie des braves gens lui reviendra, l'amour vaincra la mauvaise honte, et Hok, presque humblement, demandera de l'ouvrage à ses anciens amis...
Mais la vision du « hors la loi » caché dans le hangar, et demandant avec anxiété aux passants cette « petite femme, pas grande dans le corps » qui est le seul bien qui lui reste, le seul lien qui le rattache aux vivants, se grave dans l'esprit avec force.
N'eût-elle fait que ces deux nouvelles, Mme Angered Strandberg aurait fait œuvre d'artiste.
Mais elle a fait bien d'autres choses, et ses deux grands romans : Lydia Vik et le Nouveau- Monde sont des œuvres riches et fortes.
Le Nouveau-Monde a été en partie inspiré à l'auteur par les événements de sa propre vie. Elle a vécu la terrible existence dans laquelle se débattaient en Amérique les émigrés suédois, elle a vécu à Chicago l'horrible année de la famine, de la peste, de la grève des chemins de fer. Tout le cadre dans lequel évoluent Lovisa Niefelt, la jeune Suédoise de bonne famille, et son mari, l'ouvrier Tore ITultman, a été vu par des yeux pénétrants qui ont rapporté de ce nouveau-monde des visions d'enfer. Une lourde atmosphère de misère, d'une misère implacable, dégradante, détruisant le corps et l'âme, enveloppe ce livre d'un nuage étouffant...
Cependant, au moment où le roman commence, Lovisa Niefelt, sur le bateau qui l'amène vers la « terre de liberté », vers son fiancé lointain, est pleine d'orgueil et d'espoir :
« — C'est un ouvrier, votre fiancé? lui demande « un jeune Finlandais, son compagnon de voyage.
« — Mais oui ! et c'est ce qui m'enchante. N'estce il pas beau que les différentes classes de la « société se confondent?
« — Oui, mais comment croyez-vous que...
« — On n'agira donc jamais, on ne fera donc « pas le don de soi-même, nous ne ferons que « causer toujours de nos tendances libérales ? « Pouah ! toutes ces phrases de chez nous m'écœu- « rent. Et personne ne hasarderait pour ses idées « le bout de son petit doigt !
a — Oui, on est terriblement « à la mode popu- « laire » en Scandinavie aujourd'hui.
« — C'est un vent superbe qui souffle! seule- « ment, qui donc fait autre chose que bavarder et « écrire? C'est ce que prêche justement Ada Len- « nartson... Oh! elle est la plus forte de nous « toutes, il y a un tel sens de la vie dans ce (( qu'elle écrit ! L'époque nous demande non des « mots, mais des actes. Et, vous devez l'admettre, « il n'y a rien de plus effectif, pour se rapprocher « du grand but, que de nous unir, nous, gens <( cultivés depuis des siècles, avec la classe popu- « laire, pour créer une génération nouvelle.
« — Et Mlle Lennartson elle-même, que fait- « elle?
« — Ce qu'elle fait? Sans elle, nous n'aurions
« peut-être jamais senti ce courant nouveau! Je « sais que, sans elle, je n'aurais jamais eu ce « courage ; mais on est porté par une idée quand « on sait qu'elle est juste. »
C'est donc « portée par une idée » que Lovisa s'en vient vers son fiancé Tore. La démarche est hasardée, ils se connaissent peu ; ce fils d'ouvrier, intelligent et bon, de nature artiste, doué pour la peinture, a plu à la jeune fille, bourgeoise appauvrie, qui donnait des leçons de piano à Stockholm, approchait de la trentaine, s'ennuyait terriblement, et se grisait de grands mots dans des réunions de jeunes bourgeois socialistes. On s'est fiancé, Tore est parti pour l'Amérique et n'a plus, depuis, donné signe de vie. Lovisa a envoyé une dépêche annonçant son arrivée et n'a pas reçu de réponse. Tore sera-t-il là. à l'attendre au bateau? Elle a une grande angoisse, et c'est pour se rassurer elle-même qu'elle vante, avec une exaltation factice, à son compagnon de voyage, la beauté de sa décision.
Pourtant, à l'entrée du port de New-York, la statue de la Liberté émeut Lovisa, ainsi que ses compagnons suédois, d'une émotion profonde.
Elle a quitté le vieux monde, les liens étroits de son pays formaliste, elle va vivre une vie jeune, pleine, une vie conforme à son rêve... Son courage, son héroïsme seront couronnés d'une magnifique récompense. Mais l'enthousiasme tombe, on va
débarquer, et voici l'inquiétude atroce : Tore serat-il là ?
Quelques minutes d'angoisse... Le voici, amaigri, mal vêtu, la barbe en désordre... mais Lovisa a un élan de joie et sanglote éperdûment : « Et « elle sent à ce moment combien sa foi avait été « fragile. »
Joie bien courte ! L'auteur met une cruauté raffinée à éveiller de son rêve factice la jeune bourgeoise exaltée. Nourrie de phrases, inadaptable à la vie, elle a apporté au pauvre Tore un lourd fardeau. Celui-ci. cependant, aurait dû réaliser son rêve : bon, dévoué, fidèle, épris d'un art qui lui crée un idéal noble, il pouvait, il devait s'entendre avec une autre âme noble. Mais Lovisa est d'âme médiocre : tout de suite la pauvreté, qui cause des blessures à son amour-propre mesquin, l'aigrit, l'irrite, la désespère. Dans le mauvais petit hôtel Si laid, si lamentable, où elle est tombée le soir de son arrivée — la veille de son mariage — elle pleure en enfant perdu, elle voudrait revenir chez elle... Trop tard! sa destinée est maintenant fixée. Dans la robe blanche élégante qu'elle a apportée de Suède, elle ira devant le pasteur, avec le cabaretier pour témoin, se lier à l'ouvrier sans travail qu'elle a choisi pour époux.
Tore pourtant ne l'a pas trompée, il a dit sa misère. Quand, en arrivant, elle lui a reproché de
ne l'avoir pas appelée, il a dit : « Je n'osais pas, « je ne crois pas en moi. Lovisa, j'ai peur ! »
Et quand ils ont, malgré tout, décidé le mariage, il dit :
« — Tu ne me le reprocheras pas? Tu sais com- « ment sont les choses... Je suis sans patrie et sans « travail, mais je ferai tout ce que je pourrai... « Mon but unique sera de gagner pour toi, pour « nous, la vie. »
Et ce but est dur à atteindre. Tore trouve difficilement du travail ; avec le flot d'énrigrants, l'encombrement est terrible, et l'angoissante poursuite du travail et du pain absorbe bientôt, absorbera toute la vie les pensées du nouveau ménage. Les 200 dollars de Lovisa sont vite épuisés, et la lune de miel, sur les bancs des promenades, n'est pas longue. Tore trouvera du travail, tantôt bien, tantôt mal payé, puis il y aura des chômages ; on vivra dans une insécurité terrible, passant d'une aisance relative à la ^ène, à la noire misère, puis retrouvant quelque heureux hasard.
Dans cette vie douloureuse, Lovisa sera pour Tore le plus détestable compagnon. Le caractère complexe de la jeune femme est cruellement analysé par Mme Strandberg. Le trait saillant est un égoïsme si dur qu'on hésite parfois à le croire possible. Quoi qu'il arrive, Lovisa ne considère qu'elle-même, que l'injustice du sort dont elle
se sent victime : elle ne songe jamais à Tore qui se tue à la peine ; elle lui réclame âprement l'argent nécessaire, ne l'aide en rien, empoisonne ses heures de repos par des plaintes et des récriminations. Elle poursuit un rêve et un indestructible espoir : c'est que sa vie se développera en beauté, une fois ce premier échelon franchi : l'existence matérielle assurée. Mais pour parvenir à ce luit, la plus féroce dureté lui paraît légitime. Elle, qui était venue « pour élever Tore Hult- « man. lui apporter l'acquit de siècles de culture », semble ne voir en lui qu'un serviteur condamné à l'entretenir. Il y a entre eux des scènes terribles, et Lovisa ne s'adoucit que devant, la crainte que la mesure soit comble et qu'il la quitte. Elle dit alors des paroles tendres, et se hait de les avoir dites... Mais elle n'a rien à craindre. Tore a une âme de chien fidèle, il est attaché à elle et lui restera.
La cause de cette attitude de Lovisa. de son impossibilité de s'adapter à un milieu nouveau, Mme Strandberg la trouve dans ses origines, dans sa race. Elle était d'une vieille famille de bourgeois intellectuels, arrivistes et avares, sans cesse en querelle entre eux pour des questions d'argent. Lovisa. quand elle était parmi eux, les méprisait pour cette vilenie. Mais dès que cette base solide : de l'argent devant soi. la sécurité de la vie. lui manque, elle s'affole, sent que tout équilibre est impossible. Avant tout cet argent, cette
sécurité ! on pensera ensuite aux affaires sentimentales.
Cet argent ne vient jamais, et Lovisa ne retrouve jamais son équilibre moral. Sa graduelle déchéance, la souffrance silencieuse de Tore, dont la vie a été détruite par l'intrusion de eette femme ; qui renonce avec douleur, pour gagner un peu plus d'argent, à la peinture qui était l'idéal de sa vie ; qui a aimé pourtant, qui aime encore son bourreau, qui ne peut oublier la vision de charme, d'élégance raffinée qu'elle lui a apportée, et qui souffre surtout de voir la misère et la négligence amener sa femme à la déchéance physique... tout cela compose un tableau noir d'une grande intensité.
A un de ses plus cruels moments de misère, Lovisa a retrouve l'ancienne amie, Ada Lennartson, qui prêchait si éloquemment l'union des classes ! Ada, arrivant dans le pauvre logis, trouve Lovisa lavant le plancher. Celle-ci, par orgueil, déclare à son amie qu'elle ne regrette rien, qu'elle a beaucoup vécu, beaucoup appris. Et comme Ada lui conseille avec pitié de rentrer en Suède, Lovisa reprend les phrases anciennes, déclare qu'elle s'est sacrifiée à une grande idée...
Alors l'apôtre, qui n'avait jamais songé à faire de* disciples si convaincus, a un joli mot de comédie :
« — Tu as toujours été exagérée, Lovisa !... il « ne faut pas mêler la vie et les idées. »
Et elle lui laisse entendre que les fantaisies démocratiques de 1880 ne sont plus à la mode. On a trouvé d'autres snobismes.
Et Lovisa continue à vivre son enfer ; elle a eu un enfant mort-né et cela a été un nouveau désespoir. Elle en arrive à se griser de whisky ! Les scènes avec Tore deviennent plus violentes. Poussé à bout, il s'écrie :
« Maudit soit le damné camarade qui a « refusé de me prêter quatre dollars quand je « voulais te télégraphier : Reste ! »
Lovisa est atterrée de cette révélation. Il y a pourtant entre ces deux forçats des moments de tendresse. La jeune femme refuse toujours énergiquement de rentrer dans son pays, et un jour où elle a été reçue à Chicago par d'opulents Suédois, elle sent tout à coup combien son Tore vaut mieux que ces riches égoïstes.
Il y a une humanité profonde dans le misérable amour de ces malheureux, rivés l'un à l'autre, se blessant, se déchirant sans cesse, et sentant l'impossibilité de se quitter.
Leur malheur vient d'ailleurs se noyer dans une plus immense détresse, et le dernier chapitre du Nouveau -M onde est une sombre fresque d'une puissante ampleur.
Dans tout le cours du roman, Mme Strandberg
a dessiné autour de ses héros, avec beaucoup de couleur et de vie, des tableaux de diverses villes d'Amérique. Elle n'a pas fait du Nouveau-Monde une peinture systématiquement noire. La fête de l'Indépendance à Philadelphie est peinte avec une chaude et sympathique émotion. La joie générale, la fièvre de liberté, pénètre dans l'âme des nombreux Suédois mêlés à la foule bariolée.
Qu'il leur paraît lointain, leur pays calme et rêveur, « où les jours de travail uniforme et les « silencieux dimanches n'arrivent pas à apaiser « l'inquiétude intérieure ».
Ils l'aiment pourtant, leur pays ! Ils souhaiteraient allumer sur son sol la flamme de liberté qui embrase ces étrangers, qui, par contagion, les embrase eux-mêmes... Et, prononçant le mot de Suède, Tore et Lovisa tombent en pleurant aux bras l'un de l'autre.
Sûrement Mme Strandberg, qui a souffert ni Amérique autrement, mais autant que ses héros, a aimé passionnément cette terre cruelle. Avant tnul elle aime la vieille, la vraie Amérique. l'Ouest, « avec ses centaines de milliers de petites maisons « particulières, ses femmes au maintien digne, au « regard pratique et clair, ses milliers de petites « chapelles avec leur foi naïve, son souci du bien- « être de tous, la parole profonde de ses Qua- « kers ».
Et il n'est pas étonnant que Mme Strandberg
256 FEMMES ECRIVAINS D*AUJOURD*HUl
aime ce pays, car depuis bien longtemps les Suédoises ont été en rapport avec ces Américaines qui leur ressemblent, et, dès le début du féminisme, Fredrika Bremer a été leur demander des leçons.
Mais, où l'auteur fait preuve d'une vive intelligence et d'un réel sens de modernité, c'est quand elle est séduite par la poésie barbare du grand enfer de Chicago, celte ville étrangère, « bâtarde de l'Amérique ». quand elle l'admire, malgré les hontes de ses tueries ouvrières, de ses maisons de jeu, de ses vols effrontés ; malgré les fumées et les suies infectes et noires qui viennent obscurcir son ciel et son lac bleus.
« Chicago! Seul un observateur à vue courte ne « verrait en toi que la barbarie. Ton cerveau est <( plus aigu que tout autre, ta conception et ton « estimation des choses, ton activité plus rapide « que toutes, et tu es aussi intelligent que sans « scrupules. Ton public est le plus blasé, le plus « moderne et aussi le plus primitif du monde.., « Et tu t'entends à le retenir : vois tes prêtres ! <( ils n'ont pas de temps à perdre en belles phrases, <( en rêves sur les anges. Ils resserrent en vingt « minutes toute la rhétorique imaginable, des « vérités concentrées, des pensées incendiaires, « de grosses histoires de fermiers, des révélations « piquantes sur les malpropretés de la dernière (( campagne électorale. Ils veillent sur chaque
« période, pour ne pas laisser échapper une « phrase pendant laquelle le public leur glissece rait des mains. Le temps est si mesuré, la mora- « lité si basse, la patience des auditeurs si courte, « qu'il s'agit de les saisir par des mouvements « grossiers et vigoureux... Tu as un pied dans le « présent et un dans l'avenir... Au moment où le « monde applaudit ou siffle ton dernier haut fait. <( il est déjà dans le passé. Tu accomplis ce que « les autres pensent. Il n;y a jamais eu de vieille « idée si haute que tu ne réussisses à la verser « dans une conception neuve et claire.
<( Aussi comme ils sonnent, les appels nouveaux « dans tes écoles nouvelles ! Comme elles éelai- (( rent, les pensées de têtes libres de routinières « traditions !... Ces appels, cette lumière font « battre plus vite les cœurs... »
Mais Mme Strandberg voit aussi les tares des grandes cités cosmopolites, et c'est dans l'enfer de Chicago que Tore et Lovisa iront finir leur triste vie.
L'auteur décrit les hordes affamées qui errent de ville en ville, sans travail et sans pain, en cette année de disette et de grève. Nos héros qui possèdent encore quelques dollars, cherchent à vendre leurs meubles au dixième de leur valeur... On ne veut pas les prendre pour rien ! Les riches, effrayés, ont fui leurs demeures, et pour une
somme presque nulle. Tore et Lovisa ont loué une magnifique villa dans la Prairie.
Après que Tore a couru tout le jour à la recherche d*un travail introuvable, les époux s'asseyent le soir, serrés l'un contre l'autre, décharnés, vêtus de guenilles, sur l'escalier de la somptueuse demeure. La campagne est belle et semble paisible, mais au loin s'allument des feux d'incendie. La troupe a tiré sur les grévistes et les malheureux, affamés, furieux, courent le pays avec des torches. Mortellement las. sentant confusément la fin prochaine. Tore et Lovisa repassent toute leur vie :
« — Pourquoi n'avons-nous jamais causé ena semble ? dit Lovisa. Rien que le terre-à-terre, « toujours ! Pourquoi ne pas dire ce que nous « pensons, ce que nous rêvons... C'est cela qui est « mortel.
« — Dire quoi? répond Tore, avec lassitude: « tu sais que je m'exprime difficilement.
« Et. pendant qu'il disait ces mots avec paresse. « son cerveau était plein d'images, d'idées et de « souffrances. Mais il renfermait tout en lui, « comme l'avait fait son père, et les pères de son « père, jusqu'il ce que le fardeau du silence fût « devenu trop lourd pour être soulevé. »
Et si Tore souffre de ce dur mutisme du paysan de Suède. Lovisa porte en elle une autre tare, léguée par sa race d'intellectuels compliqués, de-
venus incapables d'impulsions spontanées. Elle n'éprouve jamais aucun sentiment avec plénitude; ni dans l'amour, ni même dans la colère, elle ne s'est jamais donnée entièrement... Elle se reprend presque tout de suite, quelqu'un en elle se moque, et rit de la vie avec amertume.
Pourtant, en ce soir de mortelle détresse, une paix est tombée sur les époux. Tore parle comme pour lui-même. Il dit que si Lovisa ne l'avait pas tourmenté, si elle avait été seulement tendre et faible, si elle était restée l'image de grâce qu'elle était dans les premiers jours, elle aurait tiré de lui des forces qu'il ne peut lui-même soupçonner. Il reparle de sa peinture, dont le regret ne l'a jamais quitté.
Elle ne l'écoute pas, et poursuit de son côté le rêve de sa vie manquée. Il y avait en elle tant de forces pour la beauté, pour le bonheur. Un peu d'argent seulement, et tout se fût réalisé !
Chacun poursuit son monologue. Mais un regret commun tout à coup les unit.
— Ah ! s'écrie Tore, la vie est finie pour moi. Si seulement j'avais eu un fils !
Ce cri émeut Lovisa ; elle se met sur les genoux de son mari, serre sur sa poitrine la tête brûlante :
« — Mon bien-aimé, crois-tu qu'il y ait sur terre deux êtres aussi misérables que nous ! »
Et les époux ne souffrent plus ce soir-là ; l'im-
mense détresse ambiante et de confus pressentiments les ont comme détachés d'eux-mêmes.
Le lendemain. Tore, revenant de sa recherche infructueuse à la ville par une chaleur torride. tombe sur le seuil de la maison, frappé d'une insolation mortelle. Dans la grande demeure déserte, restée seule. Lovisa sent qu'elle n'a plus d'autre possibilité que la mort.
Elle revoit sa vie. Elle voit qu'elle n'avait jamais cessé de croire qu'une Providence lui devait. lui donnerait des joies en compensation de ses souffrances. Même quand elle disait des paroles amères. elle ne croyait pas à ses paroles. Et maintenant, c'était fini. Ce qu'elle imaginait être le sens de la vie n'était qu'une illusion grotesque !
Avait-elle eu tort de se raidir contre le sort, de vouloir le plier à sa volonté, au lieu de s'accommoder à lui ? Peut-être ! Elle avait remarqué que dans les moments où elle cédait, où elle renooçail à elle-même, les choses allaient mieux... Mais elle avait alors le sentiment d'une abdication, d'une faiblesse : elle avait cru bien faire en combattant pour son idéal personnel.
D'ailleurs, si elle s'était trompée, si elle avait été égoïste, elle n'avait pourtant pas mérité un pareil sort ! Non !
« L'injustice envers moi est trop grande ! Je ne « peux plus vivre! »
Et quand elle pousse ce cri de révolte, pour la
première fois son être se fond tout entier, avec force, dans un sentiment unique... et c'est un appel à la mort.
La lutte, la terreur physique, l'attraction du flacon d'arsenic... cela est dépeint avec un réalisme presque trop cruel. Lovisa est mourante, la campagne est presque endormie.
« Mais un coup de sifflet long et perçant éveille la nuit, deux soleils bleus et blancs paraissent, « grandissent; le premier train, dans la Prairie, passe avec un bruit victorieux.
« L'émeute, la grève est vaincue. »
Tel est ce livre complexe, riche de vie intérieure, riche d'observation des choses, touffu, inégal et puissant. A première vue. un pessimisme noir le domine: une ironie amère à l'égard de cette bourgeoisie égoïste et dure personnifiée par Lovisa, qui fait d'autant plus de mal qu'elle s'est haussée facticement à des idéals généreux. Mais, à côté du mépris et de la colère contre cette race impuissante et vieillie, on sent en Mme Strandberg une confiance, un espoir ardent dans les jeunes forces de la vie : force populaire dans les anciens mondes, force des races jeunes dans le nouveau. Son Tore est une admirable figure, dans sa fidélité et son sacrifice silencieux. Libre de lui-même, il eût créé une vie puissante, peut-être in art sincère et naïf. Mme Strandberg d'ailleurs l'a pas voulu conclure; ses nouvelles et ses ro-
mans ne démontrent rien, ils peignent. Avec amour, avec colère ou avec tristesse, mais toujours avec des vues profondes et un intense sentiment de la vie.