CHAPITRE VII
Ecrivains de Gauche
Alfhild Agrell. — Harald Gote. — Anna Brantmg. Marika Stjernstedt.
Mme Strandberg ne défend pas, dans ses ouvrages, de théories sociales ou religieuses. Mais elle est visiblement d'esprit libre et d'idées avancées. Nous allons examiner tout un groupe d'esprits de cette même nature, qui représentent actuellement l'aile gauche de la littérature féminine suédoise.
Mme Alfhild Agrell, à peu près contemporaine de Mme Strandberg, a produit une œuvre d'une remarquable variété. Romancière, journaliste, auteur dramatique, elle a montré, à côté de dons
poétiques et de dons d'observation sérieuse, une veine comique qui se rencontre rarement chez les auteurs féminins. On compare les deux volumes humouristiques qu'elle à produits : A Stockholm et Chez nous à Jockmock, à la si amusante fantaisie allemande de Stinde : La Famille Buehholz.
Le dernier roman publié par Mme Agrell, Les Rêveurs de Dieu (1), est une œuvre purement mystique.
Elle montre, une fois de plus, l'alliance fréquente, en Suède, d'un sentiment religieux très \ntense avec des idées sociales avancées. Le sujet n'en est pas nouveau. Le désir de créer une Eglise hors des Eglises, ou plutôt une Eglise assez vaste pour les renfermer toutes, a tourmenté, semblet— il, presque tous les Suédois pensants. Et le fait que cette idée, tant de fois rencontrée, les intéresse toujours, môme quand elle est (comme dans le cas présent) exprimée de façon assez faible et vague, est très caractéristique.
Les « Rêveurs de Dieu » sont les hommes « qui aiment Dieu plus que tout, mais qui ne « peuvent aller à lui à heure fixe, ni par un ehe- « min tout tracé », qui souffrent du formalisme des Eglises et n'y peuvent rester enfermés. Le héros du roman sera le pasteur de ces « Rêveurs de Dieu » qui sont sans foyer.
Rien n'empêchait de faire sur ce sujet un
(1) Guds drômmare. Stockholm 1904.
chef-d'œuvre, bien que les rencontres avec d'autres écrivains de Suède fussent difficiles à éviter. Mme Agrell n'y a pas échappé ; la description de son immense Eglise est exactement dans la pensée, et presque dans les expressions, celle de Fredrika Bremer. que nous avons citée.
Il y a cependant des détails originaux, et le commencement du roman a un certain charme.
Le jeune pasteur Ake. venu du Sud, prêche pour la première fois à Naksjô. village du Nord. La laideur de l'église toute neuve et blanche « est pour lui comme un affront personnel ». Il se sent malheureux, lointain.
« Par hasard, son regard tomba sur le marbre « antique des fonts baptismaux, noirci par le a temps, qui avait l'air, dans ce milieu, encore <( plus dépaysé, encore plus étranger que lui. Et « alors il lui sembla qu'il avait rencontré quel- « qu'un qui le comprenait. »
Pour qui a constaté le mauvais goût impitoyable avec lequel, dans les petites églises protestantes, on isole, au milieu des bancs, de la chaire et des tribunes en sapin verni tout neuf, les rares beaux objets antiques qu'on n'a pas osé exiler, l'impression semble très juste.
Le jeune prêtre entre dans la sacristie « qui a encore son haleine de vernis ». Les paysans qui l'entourent, muets et graves, lui semblent hostiles :
266 FEMMES ÉCRIVAINS d'aUOL KD'HUI
« — Un beau sermon! dit l'un deux. Il y en a « à mâcher jusqu'à dimanche prochain avant de « le comprendre. »
Les paysans sont convaincus que le pasteur ne peut manquer de se plaire dans cette belle paroisse, avec cette belle église neuve. Mais les femmes pensent qu'elles feront de leur mieux « pour « que l'obscurité ne saisisse pas cesl homme du Sud ».
En effet, le jour s'éteint dans le Nord si brusquement, sans crépuscule ! « Le soleil est tout près du cœur de la nuit, »
Mme Agrell a souvent de ces expressions heureuses qui rachètent par l'imprévu de la forme ce qu'il y a de « déjà connu » dans les personnages.
P. ii' exemple son héroïne. Margareta Akelind, tendre et. mystique, son incertaine intrigue amoureuse avec le jeune pasteur qui semble lui préférer Dagmar ; sa mort inexpliquée au moment où elle avait découvert sa voie : la fondation d'une Eglise nouvelle de l'amour de Dieu, tout cela ne peut guère retenir notre intérêt. Nous ne pouvons pardonner à ce roman l'incertitude dans le dessin des caractères, la pâleur effacée de ses personnages sans vie. Nous ne pouvons que reconnaître à Mme Agrell un joli don d'expression poétique, et nous devons chercher dans ses autres ouvrages
l'explication de sa très honorable situation littéraire.
Nous l'y trouverons sans peine, car Mme Agrell a vraiment un bagage riche et varié. Nous sommes frappés en lisant sa pièce Solitaire (1) d'y trouver un esprit hardi et une vigueur d'exécution que ne décelaient guère les vagues Rêveurs de Dieu. Nous pensons que Mme Agrell a commis une erreur (au point de vue artistique du moins) en peignant des tableaux mystique» qui ne conviennent pas à son talent. Il y a dans Solitaire des conversations entre ïhora et son ami le docteur, dont la rondeur et la franchise d'allures sont tout à fait savoureuse.
Thora a été séduite, au début de la vie. par un homme déloyal : il lui avait caché qu'il était marié. Abandonnée avec un enfant (sa fille Yngwa, âgée de vingt ans maintenant). Thora a mené une vie fort pénible. Elle s'est toujours refusée, avec une absolue intransigeance de loyauté, à voiler en aucune occasion ce que le monde appelle sa faute. Elle n'a jamais voulu, même un instant, usurper le titre de « Madame ». Sa conduite a été sans reproche ; elle s'est dévouée aux pauvres et aux malades ; elle a élevé sa fille dans l'honnêteté et la droiture. Que le monde la condamne, s'il veut !
Le monde ne s'en fait pas faute. Il la traite en,
(1) Ensam. Stockholm 1886.
paria, et le plus dur est qu'Yngwa, clans la pension où elle a été élevée, a subi les mépris, les affronts réservés à une fille de « mamsell ».
Le docteur, seul ami des deux femmes, désapprouve vivement l'intransigeance de Thora. C'est un brave et honnête homme, mais il déteste « les principes, la vérité, le droit, l'absolu et autres fadaises ». Il gourmande Thora. et pourtant il l'admire.
Mais un conflit va se dresser, vigoureusement posé, entre la sincérité de la mère et le bonheur de la fille.
Contrairement aux instructions formelles de Thora. le docteur a envoyé Yngwa faire un séjour à la campagne dans la maison de sa sœur, sans révéler à cette dernière la naissance irrégulière de la jeune fille. Il a écrit à cette dame qu'Yngwa est l'enfant d'une veuve :
« Quel besoin avais-je de mettre une étiquette « sur la marchandise ? Cela n'eût certainement « pas augmenté l'agrément qu'Yngwa pourra reti- <( rer de son voyage ! »
Mais ce premier mensonge a de graves conséquences. Pendant le séjour à la campagne, un lieutenant. Allan. s'éprend d'Yngwa : elle l'aime, il va venir faire sa demande en mariage, et il ignore encore l'état civil de la jeune fille. Averti, il persisterait dans ses intentions: mais son tuteur, Eskiold. s'oppose violemment à un tel mariage.
De son côté, Thora a reconnu dans le tuteur d'Allan un homme qui a joué jadis un triste rôle dans sa vie. Eskiold était épris de Thora; comme celle-ci le repoussait et lui préférait son cousin, par vengeance il ne l'a pas prévenue que ce dernier était marié. Il a été la cause première de son malheur. Et c'est cet homme qui, aujourd'hui, vient au nom de la morale s'opposer au mariage d'Allan et d'Yngwa !
Thora rejetterait elle-même cette union, si sa fille ne se dressait devant elle, révoltée. Yngwa a souffert cruellement de la situation de sa mère; ses souvenirs d'enfance sont horribles. Elle a souffert courageusement, sans se plaindre, sans rien raconter à Thora des cruautés qu'elle subissait. Mais des orages s'amassaient dans son jeune cœur. Elle haïssait la société injuste, car elle admirait et aimait sa mère. Mais, par moments aussi, des colères la prenaient contre la dure sincérité de Thora qui semblait défier, appeler le mépris. « Parfois, dit-elle, je déteste le mot de vérité ! »
Pleine d'amertume, elle veut conquérir une situation honorée : « Et ensuite elle se vengera, elle se vengera de tout le monde ! »
Mais après la colère, c'est l'amour qui parle. Yngwa aime Allan, elle souffre; la mère s'attendrit et. malgré sa répugnance, charge le docteur de causer avec Eskiold.
Celui-ci est inébranlable sur un point : Allan
270 FEMMES ÉCRIVAINS d'AUJOURD'HII
n'épousera pas une enfant naturelle. Mais il est un moyen d'arranger les choses. Le séducteur de Thora, devenu veuf, a mené une vie peu honorable ; il s'est ruiné au jeu, a été chassé de l'armée... Sans ressource et pensionné par Eskiold, il est sous sa dépendance ; il consentira à légitimer l'enfant en épousant Thora. Celle-ci sera libre ensuite, si cela lui plaît, de vivre loin de son époux. On sera en règle avec l'état civil, donc avec la morale puhlique.
Mais la morale personnelle de Thora est différente. Jamais elle n'épousera un homme qu'elle méprise ! Feindre le mariage serait plus lâche encore. Même pour le bonheur de sa fille, elle ne jienf pas. elle ne doit pas mentir. Tous la blâment et l'accablent, même Yngwa. emportée par sa souffrance d'amour.
Pourtant, cette intransigeante sincérité aura des effets salutaires. Allan. jusqu'alors timide, soumis aux volontés et aux préjugés des siens, décidera de se rendre indépendant par le travail. Dans un an, il épousera Yngwa. Celle-ci, irritée, va quitter la maison de sa mère, chercher une place, « se frayer le chemin toute seule, obliger le monde à l'estimer pour elle-même ». Sa colère contre Thora n'est pas calmée, mais on sent cependant qu'elle n'est pas profonde :
« Je ne peux pas te pardonner encore, dit-elle
à sa mère en la quittant, mais je tâcherai de te comprendre. »
Et elle la comprendra, la mère en est certaine ; le cœur fier qu'elle a formé ne pourra lui en vouloir longtemps de ne s'être pas abaissée. Thora reste seule auprès du bon docteur qui, avec peu de conviction, l'appelle « monstre sans cœur ». Elle est convaincue qu'elle a agi comme elle le devait. Elle reste solitaire, mais elle n'est pas brisée.
Le caractère d'Yngwa, dans sa complexité, est fort intéressant; celui de l'hypocrite Eskiold plaisamment tracé ; et quant à la raideur puritaine de Thora, loin de paraître conventionnelle, elle est extrêmement vivante. Ce culte abstrait de la vérité en soi, Moloch auquel on immole son bonheur (et parfois le bonheur des autres), est d'une palpitante exactitude suédoise. Si, dans Solitaire, on comprend fort bien que Thora n'accepte pas un mariage indigne, on sent aussi que. dans mille petites circonstances de la vie, elle a créé des difficultés graves à sa fille et à elle-même, en courant au-devant d'aveux inutiles, par une sorte de luxe de sincérité.
Ainsi, beaucoup de conflits sont causés en Suède par les plus excessifs scrupules de franchise. Dans la vie conjugale notamment, nous dit-on, le minutieux examen de conscience a causé de nombreux désastres :
« Nous aimons-nous vraiment ? N'y a-t-il pas dans notre union une ombre de mensonge ? »
Enquête terrible, à la suite de laquelle les concessions réciproques, les efforts d'adaptation indispensables à la vie commune risquent de se trouver condamnés !
Et comme, aux yeux du Suédois, les nécessités de la vie intérieure sont mille fois plus importantes que celles de la vie matérielle, nulle circonstance extérieure ne l'empêchera de rompre une union qui n'est plus sincère. Peu importe, par exemple, qu'une rupture gêne des enfants en détruisant un foyer. Si ce foyer était fondé sur un mensonge, si on ne peut le maintenir que par l'abaissement de deux âmes, détruisons-le ! Ces âmes empoisonnées répandraient autour d'elles une atmosphère de mort.
Et devant certains malheurs causés par tant d'intransigeance, malheurs qu'un peu de tolé rance, que quelques concessions eussent évités, on peut s'associer à Yngwa lorsqu'elle s'écrie : « Je déteste quelquefois le mot de vérité ! »
Thora a donc personnifié, dans une figure vivante et juste, un des caractères les plus marqués de la physionomie de sa race. Sa personnalité est estimable, on ne saurait dire qu'elle soit sympathique. La « Solitaire » trouve certainement une volupté d'orgueil à se dresser, seule, contre la société ; à se sentir supérieure à ceux qui l'acca-
Lient, à exciter comme à plaisir, en affichant ce qu'ils considèrent comme une tare, leur mépris, qu'elle méprisera.
Si elle eût été seule, cette attitude agressive lui était permise. Mère, son devoir était plus compliqué. Nous consentons à estimer Thora : mais nous l'aimerions davantage si, une fois dans la vie, pour épargner un chagrin à sa petite fille, elle avait humblement menti...
Vieillards et vieilles du Norrland est d'une verve assez robuste. L'auteur semble avoir étudié à fond les paysans épais dont elle nous présente la caricature. Le comique réside surtout dans l'alliance naïve qui se fait, en l'âme des héros, entre l'esprit de cupidité et l'habitude des formules religieuses.
Nous y voyons Johannis dire intérieurement des « Pater » pour parvenir à vaincre la répulsion causée par la laide et riche Petronella qu'il veut demander en mariage.
Ces récits nous semblent lourds et ne pourraient être traduits. On les juge cependant d'un assez bon comique. Ils témoignent en tout cas d'une grande diversité de dons chez l'auteur des Rêveurs de Dieu et de la Solitaire.
Mme Angered Strandberg. Mme Agrell, passent pour avoir des opinions « avancées »> : mais ni l'une ni l'autre, dans ce pays de Suède où l'on se scandalise facilement, n'ont causé le moindre scandale. Sauf Ellen Key, qui n'a pas recherché le bruit, mais qui a été jusqu'au bout de ses idées sans le craindre, nous n'avons pas rencontré, jusqu'ici, de femmes écrivains ayant produit des œuvres « à tapage ».
En voici une. Mme Frida Stéenlmff. en littérature Harold Gote, a produit, dans sa pièce intitulée Le Lionceau (1), une œuvre visiblement destinée à provoquer les protestations de ses compatriotes. Elle y a réussi. Disons tout de suite qu'elle n'eût pas atteint le même but chez nous.
D'abord la lenteur de la pièce, la longueur des tirades eussent, dompté notre indignation, si nous avions eu quelque velléité d'en ressentir. Puis nous eussions vu, je crois, d'un œil tranquille, la jeune Saga, femme sculpteur de génie, convertir à l'union libre Adil. neveu d'un évêque.
Saga est fille d'un écrivain (de génie, lui aussi) qui avait attaqué de front les préjugés de ses
(1) Lejonets unge. Stockholm 1896.
contemporains avec le courage d'un lion. Elle sera le Lionceau et combattra les préjugés à son tour... autrement que par des livres. Elle a vite fait d'amener Adil, qui lui offrait en soupirant des fiançailles de quinze à vingt ans, à une union immédiate, sans fiançailles ni formalités ; efle enlève le jeune homme de la maison de son oncle, où elle avait reçu une amicale hospitalité... Et le mieux est que l'évêque, converti aux idées nouvelles par cette propagandiste hardie, regarde d'un œil attendri partir le jeune couple, et déclare que : « Tout est pur pour ceux qui sont heureux. »
Et Saga est encore plus subversive dans ses paroles que dans ses actes. Elle représente le libre instinct, déclare qu'elle se moque de la vertu et du vice, qu'il ne faut pas résister à l'amour, qu'elle ne comprend rien à la religion ; et quand le Recteur, personnage vieux jeu, s'écrie avec indignation :
« Vous foulez donc aux pieds le mariage ? » elle répond :
« Je ne veux pas salir mes souliers! »
Il eût suffi d'une telle réplique pour nous éclairer sur les intentions de l'auteur, et nous eussions, je crois, pris un malin plaisir à ne pas faire entendre le cri de protestation qu'elle attendait. En Suède, les spectateurs de la première se sont consciencieusement indignés. J'imagine que Mme Stéenhofï*. qui est une femme très spirituelle,
conférencière charmante, journaliste et publiciste appréciée, a ri sous cape, dans la coulisse, de la docilité de son public.
Nous ne prétendons pas, bien entendu, que Mme Stéenhoff ait adopté la théorie de l'union libre seulement pour faire du bruit. Elle est sincèrement partisan de cette théorie (bien qu'elle ne Tait mise en pratique ni pour elle ni pour les siens), et elle l'a défendue dans de petites brochures vigoureuses et spirituelles. Mais nous constatons que, dans le Lionceau, elle a présenté ses idées sous la forme la plus volontairement, la plus artificiellement provocante. Cela ôte toute vérité à la pièce, et cela ne rend pas. semble-t-il, la propagande bien efficace.
Les brochures ont une réelle valeur. Celle qui s'appelle Argent et Amour est pleine d'aperçus ingénieux. Libérons l'amour de l'argent, tel est le thème. Que l'amour soit une « valeur purement humaine » qui ne se vende ni s'achète. Et pour cela, rendez la femme économiquement libre.
« Tant que son salaire insuffisant l'obligera à « être aidée par un homme ou par des hommes, (( la femme sera esclave. Mariée, elle travaille « sans cesse, et son travail ne compte pas en « argent, et elle est comme entretenue par le « cadeau de l'homme. Cet homme peut être bon « et même martyr pour sa famille, mais le sys-
( tème n'est pas moins mauvais. Souvent, chez
< la femme l'amour physique a cessé, le dégoût ( est venu, et cependant pour obtenir de l'argent
< pour elle et ses enfants il a fallu qu'elle donne son corps. Si elle ne le faisait pas, l'argent irait ailleurs ; sa sincérité serait la perte du foyer. Se vendre est souvent pour elle le moindre de plusieurs maux. Elle contribue pourtant, autant que l'homme, au travail social ; mais,
< pour obtenir son gain, il faut, en plus, qu'elle
< se donne, car l'homme est l'intermédiaire obligé
< entre elle et son salaire. »
L'auteur raconte qu'elle a rencontré une femme, une mendiante, mère de sept enfants. Enceinte une première fois, elle s'était mariée pour que l'homme entretienne l'enfant attendu. L'homme lui en a donné six autres, et elle mendie sur les routes du Norrland...
L'auteur s'élève aussi contre la « morale de classe ». Si un jeune homme choisit pour maîtresse une fille de sa classe, c'est inconvenant ; si c'est une fille du peuple cela ne regarde personne.
« C'est donc la moraie de l'argent qui prend « parti contre la pauvreté. »
Elle cite l'exemple de la pudibonde Amérique, chassant Gorki et sa compagne :
« Plus le capital gouverne, plus l'amour libre est détesté. »
Elle s'élève aussi contre la classification des enfants en vrais et faux (légitimes ou illégitimes) : les uns bénédiction de Dieu, les autres péché de la nature. Mépriser des enfants parce que leur père a abandonné leur mère n'est guère logique ! Il faut changer cette notion du pur et do l'impur.
Bien plus catégoriquement qu'Ellen Key, Mme Stéerihoff repousse toute formalité de mariage. De braves gens feront de bons foyers ; souvent ils resteront ensemble jusqu'à la mort. Mais point d'amour forcé, point de foyer obligatoire! On ne peut faire dépendre sa vie d'un mot prononcé : chaque être s'appartient à soi-même.
Sans doute ces brochures de théorie sociale et les conférences par lesquelles Mme Stéenhofï répand ses idées ne relèvent pas, à proprement parler, de la littérature. Mais les broeluires sont littérairement écrites, et Mme Stéenhoff est une curieuse personnalité. Il est bon de voir avec quelle rigueur les esprits de Suède, en majorité si soumis à la règle, vont impitoyablement jusqu'au bout de leurs idées : jusqu'à l'extrémité de la révolte, comme ils iraient jusqu'à ! extrémité du sacrifice, avec cette raideur théorique, ce mépris des contingences qui est une des dominantes du caractère national.
Mme Branting, femme du chef du parti socialiste suédois, a fait des romans intéressants et fins. La tendance politique ou sociale n'y apparaît guère. Mais elle se montre féministe en peignant des caractères de femmes de la bourgeoisie, qui doivent leurs faiblesses, leurs tares morales, à l'éducation ancienne ; en exprimant un grand espoir dans l'avenir de la jeune génération.
Lena (1) est à ce point de vue un curieux livre. L'héroïne est divorcée, et les causes de ce divorce ne semblent pas compréhensibles à son entourage. Simplement, elle a eu le dégoût du mariage, trouvant son mari médiocre, grossier et peu fidèle. Son esprit est très libre, très affranchi, son caractère indolent. Dans sa famille, elle scandalise les femmes par ses idées subversives. Elle déteste l'ascétisme prêché dans les pensionnats protestants, où l'on fait honte aux jeunes filles d'avoii une robe neuve ! Elle déclare aimer le luxe, les douceurs de la vie. Pourtant sa conduite semble honnête. Elle veut être libre, mais ses journées sont très vides : elle ne fait rien de sa liberté.
(1) Lena. Stockholm 1893.
Elle voit quelques amies dont les types divers sont spirituellement tracés.
Lena n'est pas riche, et l'on s'étonne un jour de voir sa maison plus élégante que ne comporterait sa fort une. On commence à jaser. Dans une conversation avec sa nièce. Lena fait sa confession. Elle est fort humiliante. La jeune femme n'a pu se résigner à une existence pauvre. Gagner sa vie lui était impossible, on ne lui avait rien appris : elle n'était bonne qu'à faire une femme mariée convenable. Le mari, qui l'aimait encore, est revenu, c'est lui maintenant qui l'entretient.
« — Oui, tu vois, je suis élégante. Qui est-ce « qui paie tout cela? Toujours ton bon oncle. « Il me possède, non plus comme autrefois, mais « tout de même. J'aurais dû renoncer à tout ce « superflu pour être libre ? Sans doute. Mais « ton oncle a des esclaves obéissants dans mes « habitudes, dans mon corps paresseux, dans « mes migraines, dans mes goûts de jouissance. » « Elle sent bien sa déchéance, se fait des repro- « ches. pleure sa dignité.
« — Ah ! quelquefois il me semble que mes <( appointements sont un juste dédommagement !
« — De quoi, Lena ?
<( — De mes « droits de l'homme » perdus, de « mon injuste malheur d'être femme... Ne parlons « plus de moi, je suis d'une génération qui passe.
« Je suis l'erreur accomplie : tu seras l'avenir. « Tu seras forte, laborieuse et libre. »
A côté de Lena il y a un type touchant de vieille fille, libre celle-là, mais solitaire et malheureuse. Mimi Lamb a trente-cinq ans, elle travaille pour vivre : elle a une fausse gaîté, mordante et amère :
<( Ce n'est pas pour toi. vieille fille, que les « fleurs embaument ! Il faut te dégriser, ou le dia- « ble t'emporte... tire ta charrette! Tout ce que tu « désires t'est défendu, ce qui t'est permis, tu ne « le désires pas. »
Un soir, au spectacle, Mimi a rencontré au passage les yeux bleus d'un amoureux qui regardait une femme avec tendresse. Elle a pu croire une seconde que ce regard était pour elle, et elle l'a emporté dans son cœur...
Le roman intitulé Vanité (1) a une donnée originale. L'héroïne est encore, comme Lena, une femme seule, lasse et blasée, oisive. Mais elle s'occupe, à ses loisirs, de questions sociales, et il s'établit un flirt entre elle et un ouvrier menuisier.
Les récits qu'elle fait de son enfance sont d'une spirituelle amertume :
« Mes anciens dimanches sont comme une « chaîne qui tourne éternellement autour de « l'église. L'architecture était si laide! Il fallait
(1) FafanrjUghet. Stockholm 1910.
h écouter le sermon pour pouvoir le raconter au « père. J'entends encore la voix du prêtre parler « de la confession du pécheur ! En l'écoulant, on « regardait ses gants de laine de si près que les « mailles en semblaient agrandies.
« Ah! j'ai goûté les fades douleurs de l'Impii- « silion luthérienne. »
Elle entre pourtant encore, machinalement, à l'église, et entend cette conversation entre une dame et un petit garçon soigneusement « brossé h à l'eau ».
(( — Maman, est-ce que Dieu est luthérien ?
« — Bien sur. Fred. »
Maintenant Helga Gyllen est seule. « Les amis a se sont refroidis, soit dans la mort, soit dans la « vie... Les choses qui m'intéressaient se sont per- (i dues sans laisser de traces, comme les petits « sentiers de la forêt se perdent dans la bruyère. »
Dans cette solitude, l'ouvrier Albert Blom vient apporter une distraction.
« Il arrive avec son respect timide, que j'accepte « comme j'accepterais un bouquet en pyramide <( terminé par une colombe de Noé. »
Menuisier, il regarde autour de lui le mobilier de son hôtesse :
« Cette table n'est pas plus Empire que moi! »
Il admire pourtant l'élégance de l'intérieur, et confie à la femme de ménage qu'il se trouve là comme au Paradis. La corruption qui résulte
naturellement pour l'ouvrier de la fréquentation de la richesse est finement indiquée.
\lbert Blom est parfois choqué des expressions crues de la jeune femme : il ne veut pas qu'elle descende de son piédestal. Il devient amoureux, elle s'en aperçoit et se le reproche.
Cependant, se dit-elle, cela n'est pas plus mal que de voir un homme du monde épris d'une ouvrière !
Un jour, entraîné par la passion, Albert l'embrasse brutalement. Elle le chasse. Il écrit une lettre d'excuses ridicule et touchante : elle pardonne et il revient. Le flirt eût été plus loin si une grève n'avait éclaté. Albert Blom est sans travail. Helga le nourrit, lui prête de l'argent et, très bourgeoise, se désaiï'ectionne de lui dès que cet argent entre en jeu.
Elle a prêté chichement, il a sans doute senti en elle une résistance. Il revient un jour, joyeux, lui rendre la somme prêtée : il a trahi la grève.
Elle s'indigne ; il y a entre eux une explication violente, elle l'appelle traître et ne veut plus le voir ; il part désespéré et furieux. Elle sent qu'il n'a plus l'esprit de solidarité ouvrière, qu'il y a en lui de la corruption, et elle ne reconnaît pas qu'elle en est seule cause.
Les romans de Mme Branting, à vrai dire, n'ont pas d'intrigue; ce sont des peintures de caractères, des réflexions fines, souvent spirituelles,
sur la vie moderne et particulièrement la vit- fémij nine. L'esprit en est très large, détaché de toute idée de parti ou de coterie, sans violence et sans grand enthousiasme. L'auteur est, pour cette l'ois, très sincèrement détachée de toute idée religieuse ; aucun mysticisme, même social ou moral, n'apparaît en elle. Privés de cette force, qui est le ressort caché de la plupart des œuvres suédoises, ses livres ne sont pas très vigoureux. Mais ils sont très intelligents.
Mme Marika Stjernstedt s'est fait, dans ces dernières années, un nom brillant dans la jeune i littérature. Lucide observatrice, écrivant d'uni style clair et vif, elle a produit de nombreux! romans dont les derniers surtout ont attiré l'atten-| tion. Ce sont, trois volumes qui portent le titre! général de « Vagàrne » (les Routes). Le dernier, intitulé La Fille du Préfet (1), se base sur une situation vraiment nouvelle, et la première scène en est curieuse :
Elvin est fille d'un haut personnage, un préfet qui vient de mourir. Peu après cette moi t. Elvin et sa mère apprennent que le préfet avait une fille
(1) Landshofdinqens clotter. Stockholm 1911.
naturelle. Il lui faisait une pension, et la mère de la jeune fille demande que cette pension soit continuée. Elvin, très émue en apprenant l'existence d'une sœur de son âge, ne veut pas se contenter de la secourir, elle veut la connaître. Elle invite donc Daniéla, qui est modiste à Stockholm, à venir la voir un dimanche matin. En voyant entrer la jeune fille, elle est frappée de la ressemblance qui existe entre elles deux. Daniéla lui paraît même la plus jolie. Tout ce qu'elle a entendu louer dans son propre visage, elle le retrouve sur ce visage nouveau.
L'émotion la saisit :
« — Nous sommes sœurs, Daniéla...
« Elles restèrent un moment serrées l'une con- « tre l'autre sans parler. Quand Elvin se déga- « gea, elle vit le visage de sa sœur trembler de « larmes mal retenues :
« — Ne pleure pas !
« — Non, non !
« — Comme tu viens tard... Approche-toi un « peu.
« Elle la fait asseoir sur un sofa.
« — J'ai si souvent pensé à toi ! Je voudrais « que ce ne fût pas la première, mais 'la dixième « fois que nous nous rencontrons ! La première « est si difficile, n'est-ce pas ?... Mais je parle « seule, tu ne dis rien... Es-tu contente d'être « ici ?
« — C'est si étrange...
« — Viens devant la glace. Comme nous nous « ressemblons ! Nous ressemblons toutes deux à « papa. J'ai une photographie de lui pour toi. Je « vais te la donner. Sais-tu comment il était ?
« — Je l'ai vu dans les journaux.
« — Mais savais-tu qui il était ?...
« — Maman me l'a raconté, il ;\ a un an.
« — Mais savais-tu quelque cbose de nous ?
« — Je me suis un peu renseignée. J'ai vu « aussi le portrait de mademoiselle dans un jour- « nal.
« — Oui. c'est quand j'ai été demoiselle d'hon- « neur au mariage d'Alice Gregh... Comment « peux-tu m'appeler mademoiselle, chère Date ni ri a ?
« — Elvin... prononça l'autre, qui put enfin « sourire un peu.
« — C'est ennuyeux que tu sois venue si tard : « il faut que je sorte à une heure et demie. Veux- « tu prendre une tasse de thé avec moi ?
« Les jeunes filles s'observaient. Daniéla admi- « rait Elvin. était attirée, mais avait envie de << trouver un défaut. Avant d'entrer, elle était « froide, décidée à observer sans se donner.
« — ■ Il faut que tu reviennes, je t'aiderai à ce « que tu voudras. De l'argent, ou quoi que ce « soit... Veux-tu apprendre quelque chose ? « Aimes-tu ton métier ?
<( — Oui, dit Daniéla, sans enthousiasme.
« — Nous reparlerons de tout cela. Pourquoi « es-tu venue si tard? Tu as été empêchée?
« — Oui. dit l'autre en rougissant.
« Puis, faisant un effort :
« — Je ne savais pas si je me déciderais à « venir.
« — Tu ne savais pas ?... Pardon, j'ai peut-être
< manqué de tact... L'idée ne m'était pas venue
< que tu pourrais n'en pas être aussi heureuse
< que moi... Dis. regrettes-tu d'être venue ?
« La voix d'Elvin se faisait tendre, persuasive,
< elle prit la main de Daniéla qu'elle baisa impul- ( si veinent.
« Mais celle-ci se recula et. caclianl son visage,
< fondit en larmes :
« — Non, non ! pas cela !... Je ne sais pas ce ( que je dis. ce que je pense... C'est trop à la fois... ( Je ne voulais pas venir, c'est vrai, car à quoi
< bon ? Pourquoi maintenant, quand on ne s'est i pas soucié de moi jusqu'ici ? A présent il n'est ( plus temps : je peux me tirer d'affaire seule...
< Mais ce n'est pas pour cela que je pleure... Je
< ne peux pas t 'expliquer...
« Elvin restait anxieuse devant cette explosion
< de douleur. Elles tombèrent dans les bras 1 une ( de l'autre, se donnant de petits noms :
« ■— Petite, petite ! disait Elvin.
« Et elle répétait :
« — Petite, petite !
« — C'est fini, dit Daniéla en s'essuyant les « les yeux II faut que je parte maintenant, c'est « l'heure. Ne pense plus à cela, pardonne-moi, « Elvin.
« — Au contraire, dit la jeune fille, sérieuse. « Je ne l'oublierai jamais... Attends un instant. »
Elvin conduit Daniéla près de sa mère. Cela a l'air d'une cérémonie arrangée d'avance : la mère dit de vagues paroles aimables. Le beau salon les meubles, les palmiers, tout cela paraît à Daniéla faux, comme au théâtre. Elle descend et. devant la porte, rencontre une amie d'Elvin dont elle a fait le chapeau. Que de griinaci s avait fait cette cliente ! Le chapeau était trop grand, trop lourd, trop bleu, trop cher... Et la jeune fille eut un rire amer...
Dès le début Daniéla. qui a, bien plus qu'Elvin, le sens des réalités, sait que le rapprochement tenté par sa sœur est impossible. Il est trop tard, leurs deux vies sont engagées sur des routes différentes et ne pourront pas se mêler. Elvin. d'ailleurs, trop ignorante des conditions de l'existence de sa sœur, la revoit plusieurs fois sans renouveler son offre d'argent. Elle attend le jour de Noël, où elle offrira de beaux cadeaux à la jeune fille, où elle l'emmènera à la campagne. Elvin est bien fille de son père, fonctionnaire prudent, qui n'agissait jamais sans avoir
mûrement réfléchi et observé. Et elle observe mal, elle ne sait pas mettre Daniéla assez en confiance pour se faire conter ses affaires d'argent et ses affaires de cœur. Les relations restent donc superficielles, et Elvin trouve à Daniéla quelque chose de fermé, de fuyant. En effet, toute la vie de cette dernière s'écoule dans un milieu dont Elvin ignore tout, et, entre deux de ces visites inutiles, Daniéla a pris un amant.
Elle est chez Elvin, quelques jours avant Noël, et l'attend dans sa chambre. Elle est fatiguée des veillées faites à l'atelier, cette semaine ; triste et harcelée de soucis d'argent. Le petit sac d'Elvin est sur la table : il est entr'ouvert et laisse voir une liasse de billets.
Elvin ne doit même pas savoir ce qu'il y a dans ce sac ! Un billet de moins ne se remarquerait pas. Tentée, elle tire le billet, le chiffonne dans sa main... Mais subitement prise d'indifférence, elle le déchiffonne et va le remettre dans le sac... Elle sent qu'elle n'en a plus envie. Elvin rentre à ce moment, la scène est très pénible.
« Elvin eut une horrible sensation de laideur :
« — Voilà donc ma récompense ! Si tu avais « besoin d'argent, il fallait me le dire. Ai- je été « sévère ? Ne t'ai -je pas demandé ta confiance ? « Prends ceci !
« Elle tira, sans compter, tous les billets du •« sac.
« — J'aurai soin de toi à cause de père, mais « je ne veux plus te voir.
« — Merci ! dit Daniéla. pâle, sans prendre les « billets. J'avais besoin d'argent, en effet, mais « pas afnBi. Et je n'ai rien pris : tu peux eompter. « Bien que, e'esl vrai, la tentation m'ait un instant o étourdie. Mais ça'est-ce qu'Elvin Salta peut « comprendre à cela ?... Adieu !...
« — Reste encore !
« — Pourquoi ?
« Les veux ie Daniéla eurent des éclairs : du <( déti. de la haine, quelque chose qui ressemblait « à du mépris.
« Qui est cette jeune fille ? se dit Elvin, la « regardant. Je ne connais rien d'elle.
« — Tu es riche et heureuse. Je savais qu'il « fallait me méfier de toi et attendre pour savoir « ce que cela deviendrait, si tu aurais en moi h autre chose qu'un jouet. N'as-tu donc pas com- « pris qu'il me fallait de l'argent, que je ne nnu- « vais voir en toi une sœur tant qu'il fallait me « cacher et rougir de ma pauvreté ?
(f — Excuse-moi. dit Elvin hésitante. Mais « qu'on puisse toucher du doigt à la propriété « -.'.'autrui, je ne le comprends pas.
<c — II y a bien d'autres choses qu'une belle « dame ne comprend pas ! »
Il se fait une réconciliation froide. I>aniéla refuse d'aller à la campagne, et les jeunes filles
se quittent avec la sensation d'une brisure irréparable.
Quand elles se retrouvent longtemps après, Daniéla a les cheveux oxygénés, la bouche rouge. Son attitude à l'égard de sa sœur n'a pas changé.
« — Tu voulais faire du bien, c'est entendu. Mais pourquoi commencer un acte de réparation qu'on ne pourra pas continuer jusqu'au bout? Rien ne s'est, amélioré depuis que tu m'as tendu la main : ce n'était qu'un beau geste! En retour de ta charité tu exigeais de moi une vertu, un honneur dont tu ne connaissais pas le prix. »
L'intrigue du roman est un peu artificielle, mais sa lecture est fort agréable, et Mme Stjernstedt possède à un haut degré des qualités de clarté, de rapidité, de sûreté, qui la classent (avec Mme Branting. avec la jeune Elin Wagner, dont nous parlerons tout à l'heure") dans la famille d'Anne-Charlotte Leffler. dans ce que nous appellerons la branche latine des romancières de Suède.
Elle avait cependant, dans son précédent volume. Lp Mariage de Lila (1), tracé des personnages bien purement suédois. Il nous faut citer quelques traits de ces caractères, car, en les rapprochant de certaines observations tirées des ouvrages de Mme Strandberg et de Mme AgrelL
1 lilas Aktenskap. Stockholm 1910.
ils nous révéleront un type féminin et un type humain bien éloigné de nos conceptions françaises.
Lila est mariée à un honnête homme, Carstén, qui a pour elle une adoration profonde. Il est simple, silencieux. Lila n'a pas d'amour pour lui, et en a bientôt pour un autre. Prêt à se tuer, Carstén se ravise. Il doit veiller sur Lila, la sauver, car celui qu'elle aime est indigne d'elle.
Lila s'en aperçoit bientôt, elle abandonne l'intrigue ébauchée et, le cœur plein d'amertume, se laisse emmener par Carstén à la campagne avec son fils. Là, Carstén, voyant que Lila est sauvée, et convaincu pourtant qu'elle n'aura jamais d'amour pour lui, se suicide. Lila veille et prie auprès de son corps.
A quoi pense-t-elle en cette veillée funèbre ? Suivant notre logique française, elle devinerait que Carstén est mort de son indifférence, se reprocherait l'infidélité de son cœur, serait pleine de remords devant ce fait horrible : le suicide, pour elle, de ce mari qui l'a aimée. Rien de semblable dans le cœur de la veuve de Carstén.
Elle devine bien que son mari avait tout compris ; elle sent maintenant qu'il lui était supérieur. Mais il irest pas question de remords, et il y a, au contraire, dans le cœur de Lila de la paix et de la lumière.
« En mourant, Carstén lui a montré ce qu'elle
« ckerchait : le moyen d'arriver à l'accomplisse- « ment de son propre être. En vérité, il est maince tenant ce maître qu'elle avait cherché. Qu'il ne « soit plus là, vivant, sa pensée ne pouvait s'y « arrêter : ici la mort ne signifiait rien. Avec sa « main douce, Carstén avait montré à sa femme « le chemin de ses jours à venir et décidé de leur « direction. Elle a à former (en son fils) une âme « d'homme qui comprenne son propre mal et son « propre bien. »
La première impression produite par ce passage est un mouvement d'étonnement indigné. Le sacrifice d'une vie humaine pour « l'accomplissement de son propre être » semble naturel à cette femme ! Cette mort ne « signifie rien ! »
En y pensant mieux, et en se replaçant dans le cadre de la pensée suédoise, on aperçoit que ce dédain du fait, cette prééminence accordée à un idéal de perfection morale, à sa grandeur.
Quand Lovisa, dans Le Nouveau Monde, exige de son mari des efforts cruels pour parvenir à un certain idéal de beauté de la vie ; quand Thora, dans La Solitaire, sacrifie le bonheur de sa fille à son idéal de sincérité, de pureté personnelle ; quand Lila accepte la mort de son mari pour que son âme, à elle, soit remise dans la bonne voie, — elles nous paraissent blâmables au point de vue humain. Mais, même quand ils s'imaginent ne pas croire en Dieu, les Suédois ne se placent jamais
qu'au point de vue divin. C'est-à-dire que chacun d'eux est seul vis-à-vis de son Dieu, ou de l'idéal plus ou moins élevé qu'il a mis à sa place, et qu'il ne communique avec les autres êtres que pour le service de cet idéal.
Serrons de plus près cette pensée, très importante au point de vue de la compréhension d'une œuvre suédoise quelconque.
Matériellement, le Suédois aime et pratique la solitude. Il suffit de voir ces villages on les maisons, loin de se resserrer, comme chez nous, autour de l'église, s'écartent, se placent le plus loin possible les unes des autres comme si elles avaient peur de se toucher, pour comprendre que les habitants, bien au large sur leur vaste terre, aiment à vivre seuls et silencieux. Même les petits groupes contenus en chaque demeure sont souvent composés d'unités qui se juxtaposent sans se fondre. La pudeur des sentiments, la difficulté d'exprimer les impressions profondes est plus grande en Suède que partout ailleurs. Des centaines d'œuvres littéraires ont pour sujet des malentendus sentimentaux entre gens vivant côte à côte : malentendus qu'une explication d'un quart d'heure eût dissipés et qui dureront toute la vie.
De nombreux écrivains ont exprimé l'isolement de Têtre muré en lui-même. Quelques-uns. comme Soderberg, l'ont exprimé avec douleur :
« Je crois, écrit-il en épigraphe de son drame Gertnid, au plaisir de la chair et à l'irrémédiable solitude de l'âme. »
D'autres, au contraire (et cela est plu- suédois), ont exprimé la fierté, la volupté de la solitude. Le très grand poète qu'est Heidenstain, dans son poème intitulé : La Tentation du Tentateur, met en présence le Sauveur et le Diable.
Le Sauveur dit : « Tu as cherché un jour à me « tenter sur la montagne. Tu m'as offert les fem- « mes, les jardins, les pourpres de César... Je te « tenterai, moi, par des choses plus profondes. Si « tu te prosternes pour m'adorer, je te donnerai « le désert. »
Et le Diable reconnaît la supériorité d'une telle tentation :
« L'homme qui a eu le désert comme oreiller « et qui a vécu dans le monde silencieux du pen- « seur en aura toujours le regret. Rien n'attire « plus une âme virile que de pouvoir soupeser « lentement dans sa main les fruits de la vie, « et dire : Rien que des bulles qui empruntent « les couleurs du soleil !... Rien ne vaut une seule « heure sur la montagne de la pensée solitaire... « Je te le dis. maître, tu es plus fort que moi « comme tentateur ! »
Et quand ce n'est pas pour la pensée, pour la spéculation pure que le Suédois se retire au désert, c'est pour la méditation religieuse ou morale. Et fùt-il au milieu d'autres êtres, il est toujours au désert. Sans cesse, il médite sur l'ensemble de sa vie, la comparant, soit à l'idéal chrétien, soit à tout autre idéal élevé ou mesquin, humain ou inhumain, qu'il s'est créé suivant les clartés de son esprit et les puissances de son âme.
Cet idéal est-il noble et altruiste? Il le poursuivra jusqu'au bout sans pitié pour lui-même. Est-il personnel et médiocre ? Il le poursuivra également sans pitié pour les autres, et c'est le cas de Lovisa. Quant au cas de Lila, nous hésitons. L'idéal au nom duquel elle accepte le sacrifice volontaire de son mari, c'est son salut et celui de son fils. Mystique lui-même, Carstén avait décidé de sauver Lila, non seulement par amour pour elle, mais surtout « pour purifier son propre cœur ».
Il serait heureux de savoir que son sacrifice sauve deux âmes. Gomme Lila, il trouverait sans doute qu' « ici la mort ne signifie rien ».
Un dédain si déterminé de la matérialité des faits, une si grande absence de sensibilité directe, cause aux Latins que nous sommes, avec de la surprise, une sorte d'effroi.
Et cet effroi paraît justifié, car une telle tour-
nure d'esprit peut conduire à des duretés implacables, aux plus terribles égoïsmes. Et cependant, dans l'ensemble des faits, le Suédois n'est nullement plus égoïste que le Latin. Les misères humaines trouvent même chez lui plus d'appui et do secours que dans bien des pays où la sensibilité directe est plus développée.
C'est que la valeur de bonté contenue dans un être se fait aussi bien jour dans la forme mystique que dans la forme humaine. Que ce soit au nom de Dieu, pour son propre salut, au nom d'un idéal moral ou par pitié immédiate, l'être bon donnera toujours sa somme de bonté. Elle fait seulement un détour en passant par le ciel pour revenir sur terre. Et cela ne la diminue pas, puisqu'il s'en trouve en Suède autant et plus qu'ailleurs. Il est vrai que quelques êtres égoïstes,, hommes ou femmes, se faisant de leur bien-être ou de leurs satisfactions intellectuelles un idéal, les réclameront au nom de la justice, sous une forme dogmatique et tranchante qui nous irritera particulièrement. Mais il y a de l'égoïsme partout, et il faut seulement s'habituer à une physionomie spéciale de ce vice universel.
L'ensemble de la moralité, de la conscience suédoise est très élevé; nous le voyons par les livres déjà nombreux que nous venons de parcourir, livres sortis des plumes les plus hardies de la génération féminine moderne. Aucun de ces ou-
vrages n'est licencieux; un grand nombre d'entre eux traite de problèmes raffinés dans le sentiment du devoir. Sans doute on y trouve rarement « the milk of human kindness ». La charité, la bonté semblent venir d'un principe plutôt que d'une impulsion. Mais qu'importe, après tout ? Gela est peut-être moins émouvant, mais cela est certainement plus solide.