Delahays
vidaelles? Dans quel but cette aristocratie féminine? Pourquoi ce Livre d'Or d'une noblesse recherchée et retrouvée dans cette foule, que le poète Barbier appelle uae sainte canaille, et qui est bien au-d«ssus de tous les blasons du génie, de la gloire et du caractère, privilèges insolents de toutes les grandes personnalités de l'Histoire ? Selon Michelet, c'est la masse acéphale, c'est le peuple obscur, qui l'emporte sur tous les états-majors de la Révolution, en instincts, en vertus, en dévouements^ et, qu'on nous passe le mot I en spiritualité révolutionnaire; c'est le peuple qui est le vrai chef dans cette terrible campagne contre les principes éternels des sociétés et contre Dieu; c'est le peuple qui est le grand, et, de fait, l'unique acteur de ce vaste drame, le bourreau masqué de sa masse même, comme le bourreau de Whitehall l'est de son voile noir I Voilà l'opinion de Michelet, et c'est aussi la nôtre. No«is la partageons, mais en l'expliquant. Oui ! pour nous aussi, le peuple est tout dans ce renversement d'une société. Les plus forts, les plus gigantesques de ses chefs apparents, qu'il poussait devant lui sous le coup de fourche de son inflexible volonté, ne furent, entre ses mains de Briarée, que d'énormes pantins qu'il fit jouer et qu'il brisa. Ni Danton, ni Robespierre, ni Marat, ni celui qui devait se mettre en travers du boulet qui l'eût coupé en deux si la mort — venue à temps — ne lui eût épargné cette leçon cruelle, ni Mirabeau, ce Pitt manqué de
la Monarchie française qui a ressuscité sans lui, ni aucun de ceux qui se sont taillé un bout de renommée dans la colossale famosité de la Révolution, ne furent des personnalités libres, puissantes par elles-mêmes, possédant ce qui investit les vrais chefs, les vraies têtes de gouvernement, c'est-à-dire : l'autorité incontestée d'un commandement, plus forte que les passions, qui frémissent de subir le commandement mais qui le subissent! Tous, sans exception, agirent sous la pression de cette tassée d'hommes qui venaient derrière eux, et en qui, millions de poitrines haletantes de haine et d'envie, soufflait l'Esprit qui avait poussé Alaric à brûler Rome. Excité par la Providence, seul ce terrible souffle mit à flot tous ces chétifs brûlots humains, porte-noms, porte-enseignes et porte-flammes d'une révolution signée : Dieu I et ce fut ainsi que se réalisa une fois de plus le beau mot de Balzac l'ancien sur la France : « La France est un vaisseau qui a pour pilote la tempête. » Évidemment, en présence de ces événements et de ces immensités, l'écrivain peut se tenir dispensé du maigre travail des biographies, ou, s'il lui plaît d'en faire encore, ce ne doit pas être pour mesurer la grandeur des hommes, mais pour montrer leur petitesse, et la montrer avec l'implacable exactitude d'un niveau.
Malheureusement, ce n'est point ainsi que Michelet a compris ses biographies. Il n'est point un Pascal de l'Histoire, un rabaisseur de l'orgueil humain devant
la grandeur de la Providence. Lui, qui a essayé d'écrire Thistoire de la Révolution française, l'histoire prise dans son esprit et dans son idée, a bientôt perdu la tête à cette hauteur d'abstraction, et il est retombé dans les habitudes de l'idolâtrie personnelle. Pour lui, la Révolution, qu'il disait — et avec raison — ne s'incarner dans aucun homme, se fait femme aujourd'hui, et tout aussitôt, avec la piété d'un enlumineur de fétiches, le voilà qui se met à nous peindre ce multiple visage de femme sous lequel l'idée révolutionnaire lui apparaît, peut-être d'autant plus puissante... Il est vrai qu'un remords le prend vers la fin de son travail : « Le défaut essentiel de ce « livre — dit-il — c'est de ne pas remplir son titre. Il ne « donne pas les femmes de la Révolution, mais quel- « ques héroïnes, quelques femmes plus ou moins cé- « lèbres... Il dit telles vertus éclatantes, et il tait un a monde de sacrifices obscurs d'autant plus méritants « que la gloire ne les soutint pas. » Mais pourquoi ce remords tardif? Le livre est fait quand Michelet nous dît cela; et s'étale fastueusement sous le pavillon de son titre. Tel qu'il est, du reste, inconséquent ou fallacieux, ce livre, qu'on nous permette de l'examiner.
Et d'abord, littérairement, c'est peu de chose. La plupart des portraits qu'il contient et qui passent sous nos yeux, nous les avons vus déjà dans d'autres panneaux, et il est aisé de les reconnaître. Vous les
retrouveriez, trait pour trait et presque mot pour mot, dans cette Histoire de la Révolution française maintenant terminée, si vous vouliez les y chercher... et telle est la première sensation désagréable que nous cause ce livre, fait avec un autre livre, dans lequel la pensée, devenue inféconde, se reprend à couver la coqtiille vidée d'un œuf éclos. En effet, puisqu'un écrivain comme Michelet revenait à Thistoire personnelle et à la défroque biographique, puisqu'il abordait un sujet (les femmes) si cher aux imaginations françaises, on pouvait croire, n'est-il pas vrai? que les portraits tracés par lui accuseraient sinon Téclat d'un talent.., bien fatigué maintenant, au moins Teffort d'une œuvre nouvelle. Or, même cela eût été une déception, Michelet, malgré sa dévotion pour les Saintes révolutionnaires dont il écrit la légende, a mieux aimé (peut-être n'était-il pas libre dans ce choix) se répéter et se recopier que de penser et d'écrire à neuf. On dirait que son enthousiasme n'a qu'un certain nombre de phrases clichées et de moules, et que ces phrases une fois écrites, et que ces moules une fois remplis, il est obligé de recommencer mécaniquement un tel travail. Triste procédé, qui pourrait dispenser la Critique de s'occuper d'un ouvrage dont le fond est déjà connu, si, d'un autre côté, le nom de l'auteur, le titre du livre, et les quelques points de suture qui tiennent les morceaux dont il est composé rapprochés, ne révélaient pas suffisamment l'éternel dessein de pro-
pagande cootre lequel on ne saurait mettre trop en garde les esprits faibles sur lesquels Michelet, avec son talent mystico-sensuel, peut beaucoup agir- Car là est le danger du livre en question. S'il n'y avait de dangereux que les chefs-d'œuvre, la Critique pourrait devenir sans inconvénient une bonne fille et le nouveau livre de Micbelet rester bien tranquille dans sa primitive innocence. Mais, hélas 1 il n'en est point ainsi pour lui et pour nous. Le livre qu'il publie aujourd'hui comme pourraient être publiés les plus mauvais et les plus chétifs par le talent et par la forcne, n'en est pas moins relativement dangereux. S'il ne s'adressait qu'à cette race de Vésuviennes... licenciées, qui, depuis le coup de foudre épurateur du deux décembre, se sont remises à rêver... en attendant leur émancipation définitive, nous l'aurions laissé aller peut-être à son adresse sans l'intercepter ; car nous sommes de ceux-là qui croient à l'endurcissement des idées fausses et àl'impénitencefinale de certains partis. Mais Les Femmes de la Révolution n'ont pas été destinées seulementà ces Nina humanitaires qui disent chaque jour : « Ce sera pour demain. » C'est un livre arrangé, combiné et écrit pour tout le monde. Ce n'est pas uniquement une consolation pour quelquesunes, c'est aussi pour toutes un exemple. Les héroïnes-modèles de Michelet, transportées de l'ensemble d'événements auxquels elles appartiennent, et mises à part dans des cadres et des fonds qui re-
poussent vigoureusement ce que Michelet croit leurs beautés, peuvent produire sur la moralité de celles qui les lisent un effet de jettatura funeste. Est-ce que FAdmiralion et la Séduction ne sont pas sœurs?... Et voilà pourquoi, ici, — comme toujours et partout, — la question morale domine la question littéraire. Voilà pourquoi toute critique qui va plus loin que l'œuvre d'art et l'édifice de la composition, ne doit pas laisser circuler, sans avertir et sans y attacher une étiquette, ce sachet de graines vénéneuses, ce haschich préparé pour les têtes ardentes, ce petit poison de Java dans lequel les Tricoteuses des temps futurs peuvent tremper la pointe de leurs aiguilles, et qu'on nous débite, en ce moment, avec des airs vertueux et sensibles dignes de la femme de l'apothicaire de Roméo I
Sans doute, il faut le reconnaître, tout n'est pas dans le livre de Michelet de la même pureté de poison. A côté de l'aconit, il s'y trouve des laitues assez fades ; mais l'impression générale de cette oUa podrida de venin distillé et d'herbes à tisane est une impression dont le cœur ou l'esprit, quand il l'a reçue, doit se ressentir bien longtemps. Michelet distingue entre les drogues de son bocal, mais quoique les unes ne puissent jamais neutraliser les autres, celles qu'il préfère et qu'il recommande sont précisément celles-là que nous voudrions lui voir rejeter. Les femmes qu'il expose... et propose à nos admirations, n'ont pas pour lui (et on le comprend bien, du
reste !) la même valeur, la môme grandeur, le même héroïsme. Égalitaire battu par les lois mêmes de sa / pensée, il ne peut pas les trouver égales devant la / loi de son esprit. Ici, les hiérarchies impossibles à ' abolir reviennent, et, ne riez pasi... Michelet se ren- ^ contre avec l'opinion de saint Paul. Pour Michelet, ^ pour cet hagiographe de la Révolution française, les saintes de la Révolution ne sont pas toutes à la même place dans le ciel, et les très grandes saintes, comme sainte Olympe de Gouges, sainte RoseLacombe, sainte Théroignede Méricourt, sainte Roland, sainte Duplay, y sont bien au-dessus, par exemple, de sainte Condorcetetde sainte de Staël.
Quant à sainte Condorcet, il fait ce qu'il peut pour la placer très haut dans le paradis jacobin et philosophique entr 'ouvert à ses mystiques regards au-dessus de la tête de la déesse de la Raison, et ce n'est pas sa faute, à lui, si elle n'y a pas une des plus splendides auréoles : « Elle ressemblait — dit-il — à Fange de la métaphysique. » Apparemment, un des anges du paradis en question ! Un historien célèbre nous avait déjà donné l'ange de l'assassinat, en parlant de Charlotte Corday (1). Nous aimons encore mieux l'ange de la métaphysique, quand même il devrait assassiner le bon sens. Seulement, n'est-il pas singulier que des écrivains qui ne croient pas au Dieu personnel du