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272 FEKKES ET MORALISTES
Molière, le sérieux, le pensif et mélancolique Molière, n'est point gai, en ses sublimes comédies, et il n'est pas moins le plus grand comique qui soit dans les littératures du monde connu. Pascal, bien autrement triste que Molière, Pascal, le janséniste rechigné. Tinquiet, Tépouvanté, le hagard Pascal, qui certainement n'a pas ri une seule fois dans sa vie tourmentée, a donné, en ses Provinciales, un exemple d'impayable comique que Molière aurait pu admirer... Les esprits les plus gais qu'on ait vus, au contraire, ont parfois manqué de comique. Je ne veux point parler de notre grand Rabelais, qu'il ne faut mettre à côté de personne, tant il est au-dessus de tous I et qui a le comique et la gaîté en des proportions égales et immenses. Mais Regnard, que nous crûmes longtemps un second Molière, parce que nous prenions son rire pour le nôtre, Regnard est bien moins comique qu'il n'est gai. Voltaire, qui riait de tout, et de quel rire! n'a pas pu faire une comédie, même de second ordre. Et Beaumarchais, avec les deux chefs-d'œuvre de légèreté dont il orna le théâtre, et le troisième (ses Mémoires), dont il orna la littérature, eut tout son génie en gaîté, dans la plus vraie et la plus vive acception du mot, — et ni la satire politique qu'il aiguisait, de toutes les satires la plus cruelle, ni le craquement d'un monde qui s'en venait bas et dont il précipita, lui aussi! la chute^ ni ce monde tombé à la fin, ni un monde nouveau qui s'est élevé, ni le temps qui fait
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guenille de tout et qui a passé sur ses œuvres légères, rien n'a eu pouvoir de flétrissure sur cette gaîté inaltérablement charmante I Rabelais, Regnard, Voltaire, Beaumarchais, ce n'est pas de cette lignée d'esprits que descend Fauteur des Français de la décadence; mais s'il n'est pas leur descendant, s'il est apparenté à d'autres, il est cependant trop du même pays pour ne pas savoir quelle force la plaisanterie donne à la pensée et quelle fortune c'est pour un homme que de la manier avec supériorité. Et voilà pourquoi, dans son livre, il s'est forgé une plaisanterie qu'un esprit gai, quoique de moindre valeur que le sien peut-être par l'observation et même par la force comique, aurait trouvée, pour ainsi dire, à fleur de peau des choses, — sans tant la chercher I
Or, cette plaisanterie, qui n'est pas le fond du livre d'Henri Rochefort, mais sa forme, je me permettrai de la décrhre et de l'examiner ; car la forme d'un livre quelconque, fût-ce L'Esprit des Lois ou le Traité du Prince, est plus importante que le fond, malgré tous les pédants qui le nient ou qui pourraient le nier. Le l'raité du Prince et L'Esprit des Lois, dépassés, jugés, presque méprisés, dans leur fond, à cette heure, grâce à notre éducation et à notre expérience politiques, sont encore vivants par leur forme, qui, si elle n'est pas immortelle, mettra du moins plus de temps à mourir... Et s'il en est ainsi pour les œuvres de Machiavel et de Montesquieu, qui eurent leur jour de
nouveauté et de profondeur dans la pensée, à plus forte raison pour un livre inférieur à ceux-là, pour un recueil, écrit aujourle jour, d'observations piquantes, — je le veux bien I — mais éphémères, sur les grimaces les plus extérieures d'une société qui s'en sera allée où s'en vont les vieilles lunes et toutes les grimaces, pas plus tard que demain matin.
En effet, ces observations, qu'Henri Rochefort, victime des exigences de la Chronique, nous donne trop en petits paquets, que seraient-elles, je vous le demande, sans la plaisanterie qui les accompagne, et sans son sel ranimant et conservateur?... Eh bien, cette plaisanterie, qui est, en fin de compte^ tout le livre, cette plaisanterie qui pourrait être originale et appartenir au tour d'esprit de l'écrivain, cette plaisanterie qui n'est pas française, puisqu'elle n'est pas gaie, il me semble que j'en connais l'accent, et qu'ailleurs je l'ai entendue 1... Tenez! vous rappelez-vous ce clown anglais qui jouait la pantomime au Cirque, il y a seulement quelques années?... Il était supérieur, ce clown... Le revoyez-vous par le souvenir, avec sa face immobile et pâle, — sa face de craie* glacée et figée, — son geste précis et coupant, — tout à la fois