HENRI ROCHEFORT
boufifon et sinistre ?... Il a longtemps représenté pour moi la plaisanterie anglaise dans son idéal le plus profond et le mieux réalisé, et voilà que le livre de ftochefort me le rappelle ! C'est que la plaisanterie de Rochefort est anglaise... Pourquoi, d'ailleurs, ne le serait-elle pas ? Je ne crois pas à la théorie rabougrissante de Taine sur les milieux et sur les climatures. Le prince de Ligne, le plus Français des hommes par le génie^ était Belge ; pourquoi la plaisanterie d'Henri Rochefort, qui est parfaitement Français, ne serait-elle pas anglaise? Or, elle l'est... Quant à moi, je lui reconnais toutes les qualités de la plaisanterie anglaise la plus formidable, — et la sécheresse aristocratique (mon Dieu, oui ! aristocratique, monsieur de Rochefort, qui, m'a-t-on dit, êtes un démocrate I), et la crudité brusque, et l'atrocité dans Tironie, et la morsure que l'on refait dans la morsure ; et, par-dessus tout, la chose la plus profondément et la plus essentiellement anglaise : je veux dire l'exagération qui va jusqu'à l'impossible et l'extravagant, dans la pensée, avec le froid qui contracte, le froid le plus glacé, dans l'expression.
Mais, ici, pour être compris, un exemple de cela est nécessaire. Il y a un passage dans son livre où l'auteur des Français de la décadence se moque^ comme il sait se moquer (à tort ou à raison, ce n'est pas la question), des percements de rue qui ont lieu à Paris en ce moment; et, pout* exprimer les ironiques in-
quiétudes que lui causent tous ces percemeats de rues nouvelles (pages 290 et suivantes), non seulement il parle avec effroi d'une rue qui traverserait les tableaux du Titien et de Raphaël : les Noces de Cana et la Belle Jardinière^ lesquels sont actuellement au Louvre, mais encore d'une a autre rue, qui traverserait à son tour, « d'outre en outre, les deux pots de réséda posés sur « sa fenêtre, et qui continuerait jusqu'à son lit de « plumes, en passant sur sa table de nuit ». Et ce n'est pas là tout encore que ces prodigieuses hyperboles I Rochefort ajoute qu'il « va céder sa femme à « l'État, parce qu'elle peut être coupée en deux par <( une rue nouvelle ». Ce genre de raillerie qui touche au froid par son énormité même, ces hodx à la Swift, débités avec l'impassibilité et le sérieux d'un Anglais convaincu, et qu'écrit Rochefort dans une phrase qui ressemble à un visage où pas un muscle ne bouge, donnent toute la manière habituelle au spirituel écrivain ; mais, anglaise. Je l'ai vue aussi ailleurs qu'en Angleterre. Je l'ai vue étaler son énormité dans les pages joyeuses du Tintamarre^ où Rochefort, je le dis au hasard, mais je ne le dis pas pour ravaler son talent, certes ! pourrait bien avoir collaboré. Le Tintamarre est un journal plein de hardiesse et d'originalité, qui porte, et qui ne cache pas, car il le montre assez I beaucoup de bon sens, du meilleur bon sens français, sous son chapeau de fou à sonnettes. Mais chez les moqueurs du Tintamarre^ il y a la gaité et le