‹ Femmes et moralistesChapitre 4 sur 36 · HENRIETTE D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

HENRIETTE D'ANGLETERRE

Plos bibliographe que critiqua, cette fois, nous tenons pourta&t à signaler un livre retrouvé d'une des {dus aimables contemporaines de madame de LoagueviBe (2). C'est une Histoire de Madame Henriette d'Angleierre, première femme de Philippe de France, duc d'Orléans (3), par madame de la Fayette. Imprimé em Hollande cinquante ans après la mort de rhéroïne^ vingt-sept ans après celle de Tauteur, ce livre était semé de fautes hollandaises, les plus belles fautes qui puissent étaler ieur sottise sur le sens ou la langue d'un ouvrage. Un écrivain dont nous regretterons longtemps

1. Madame de la Fayette. Histoire de Madame Henriette d'Angleterre, première femme de Philippe de France, duc d'Orléans^ publiée par feo A. Bazin {Pays, 20 mars 1853).

2. V. Historiens politiques et littéraires, 2* volume des (Euvret et des Hommes,

S. Tecbeoer «t Hachette^

la perte, — un esprit assurément moins original, moins profond, moins artiste que Stendhal, mais qui était de la même race, qui en avait Tacier, moins damasquiné mais aussi pur, et surtout le fil, — Bazin, Fauteur du Louis XIII, ce sobre historien que les imbécilles peuvent croire sec, avait entrepris de restaurer le livre de madame de la Fayette, et c'est cette restauration, accomplie avec le tact d'une connaissance approfondie, que l'éditeur Techener a publiée. Matériellement, c'est un vrai joyau typographique. Intellectuellement, c'est tout madame de la Fayette, avec sa douceur de regard, sa pureté de style, sa lueur de perle... Quoique fort Inenvenue de cette éblouissante Henriette, qui a laissé inextinguibles dans l'Histoire l'éclair de sa vie et l'éclair de sa mort; quoique mêlée à ces intrigues, voilées de décence, d'une cour qui commençait alors de mettre la convenance par-dessus toutes ses passions, madame de la Fayette ne nous donne pas sur les hommes et les choses de son temps des lumières bien nouvelles. Un œil si doux peut-il rien percer? Mais le charme simple de sa manière communique des grâces inconnues à l'histoire, et un genre de pathétique, naïf et réprimé en même temps, d'une incomparable noblesse. La tragédie de cette mort, que Bossuet raconte avec des éclats de tonnerre, madame de la Fayette nousJa dit avec cette émotion contenue de grande dame de son temps, où le cœur ne rompait pas le buse, et où la Convenance, sœur de

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rOpinion et reine comme elle, n'empêchait pas les larmes de naître, mais les empêchait de tomber. Tout ce qui sort de cette chaste plume de colombe héraldique mérite d'être lu.

Cousin, dans son livre sur madame de Longueville, salue en passant le tendre génie de madame de la Fayette, et il a raison. Seulement, il a tort quand il la donne, avec une légèreté impérieuse, comme très supérieure à madame d'Aulnoy. Cousin n'a donc pas lu les Mémoires de madame d'Aulnoy sur la cour d'Espagne? Un chef d'œuvre d'observation aiguë et coupante^ qui ne serait, certes I pas sorti de la tête rêveuse de madame de la Fayette. Madame d'Aulnoy, qui a créé le Prince gracieux, est souvent un Tacite qui s*ignore, et elle a des portraits, dans ses Mémoires, — comme celui, par exemple, de la grande camerera mayor, la duchesse de Terra Nuova, — d'un terrible aussi sombre que si les plus sinistres peintres de l'Espagne y avaient passé !

On dit que le xvra* siècle est mort. Ce serait trop heureux. 11 n'en est rien encore. Un siècle n'expire pas si vite» et celui-là, entre tous les autres, eut, à son agonie, de si Tastes convulsions, que nous en ressentons Fébranlement jusque dans nos nerfs et nos veines. D'ailleurs, presque jamais un siècle ne finit sur la dernière ann^ qui le termine et qui le ferme. Les idées qui se sont soulevées, qui ont lutté, qui ont écume, comme des vagues^ dans ce bassin du temps qu'on appelle un siècle, passent — ainsi que les fiots matériels — par-dessus la limite de leurs rivages, et vont presque toujours, dans la durée, — comme les autres flots dans l'espace, — plus loin que la l>arrc qui devrait les arrêter et les contenir. L'erreur sur le

\ . Alphonse Jobez. La Femme et VEnfant, ou Misère entraine oppression {Pays, 4 avril tS53).

XVIII® siècle vient d'une confusion. Parce que bien des choses de ce temps sont mortes, on croit que rien n'en subsiste plus. Ainsi, par exemple, sa philosophie a péri, et si bien péri que personne n'oserait en relever ou en défendre le cadavre, et qu'à présent c'est le spiritualisme — un spiritualisme antireligieux — qui continue l'œuvre de destruction que le matérialisme avait commencé. Évolution nécessaire! Ne fallait-il pas que, partie du même point, en lui tournant le dos, la philosophie de Bacon rencontrât, à la fin, et face à face, la philosophie de Descartes, pour se faire l'une à l'autre l'aveu de leur propre néant à toutes deux?... Mais si la philosophie du xviii* siècle a péri, il est né d'elle une fille qui la continue, tout en dégénérant de sa mère, selon la loi qui inflige à l'Erreur comme au Vice de se dégrader et de s'appauvrir à chaque génération nouvelle; et cette fille de la philosophie du xvm« siècle est l'Économie politique. Or, il ne faut pas s'y tromper ! quand nous disons l'Économie politique, nous n'entendons nullement cette physiologie, ou, pour mieux parler, cette anatomie sociale qui décrit et examine des faits ; mais nous entendons cette science datée d'Adam Smith, qui a l'orgueil de ses axiomes, qui s'imagine créer la vie avec de simples combinaisons, et affirme que la loi des sociétés tient toute dans le développement de la richesse. Pour celle-là, nous l'avons vue à l'œuvre; nous avons vu ses plus illustres tètes poser les pro-

blêmes et s'efforcer de les résoudre. Elle n'a ni la honte ni Thypocrisie de ses prétentions, qui sont immenses. Elle ne les abrite point sous de modestes statistiques, la seule chose bien faite et utile qu'on lui doive. Elle les exprime clairement et hautement, car elle sait ce qu'elle est, surtout en France. Elle sait que, dans ce pays où la pensée^ plus pratique qu'ailleurs, ne s'enivre point de ce capiteux Idéalisme qui est comme l'opium de l'Allemagne, elle est toute la philosophie. En France, le matérialisme, vaincu dans la théorie, prend sa revanche dans l'application, et un Diderot économique comme Proudhon peut très bien y remplacer un Diderot philosophique impossibles.

Enfin, elle est si bien parmi nous toute la philosophie, que dans le langage habituel, dans ce langage qui dit mieux la pensée d'un peuple que les livres de ses écrivains, les intérêts de la conscience et de l'esprit, lesquels sont, en définitive, nos intérêts les plus légitimes, sont traités de choses moins positives que les plus grossières matérialités.

Une science si fausse et si viciée dans son origine a beau être jugée, par les esprits pénétrants et fermes, comme déjà vieille d'une décrépitude de deux jours, elle n'en paraît pas moins jeune et pleine d'avenir aux jouvenceaux du xix* siècle, et elle exerce une influence dangereuse sur les esprits qui débutent dans la vie intellectuelle, et qui vont prendre leur premier pli dans ce premier livre dont on dépend un peu tou-

jours! En vain aurait-on, par les instincts de sa pensée, le tempérament de son esprit, la droiture de son être moral, ce qu'il faut pour échapper à des conséquences qu'on ne Yoit pas très bien, tant eUes sont fondues avec tout ce qui nous entoure, la logique est impitoyable comme le destin... Quand on ne rompt pas nettement avec de certaines idées, on les partage. Le livre d'Alphonse Jobez : La Femme M VEn* /an/, ou Misère entraîne oppression (1), sous un titre beaucoup trop sentimental et déclamatoire, et qui semble exhaler je ne sais trop quel air de socialisme avancé, est une preuve assez claire de ce que nous affirmons. Assurément, l'esprit qui a écrit un pareil ouvrage n'est point un mauvais esprit, à le prendre dans son essence première. Le sentiment d'ordre moral qui manque à tant d'intelligences de notre époque ne lui manque pas, quoiqu'il soit en lui troublé et confus. 11 y a enfin, dans son travail, des parties d'études sensées et réussies. Et cependant, malgré tout cela, son livre n'en pèche pas mwnâ par l'âme même, par le fond, par la conclusion. U a été évidemment écrit sous l'empire du plus grand préjugé de notre âge, dans la foi exallée ou calme, superficielle ou profonde, d'un croyant moderne à cette Économie politique qui a succédé à une détestable philosophie, et voilà ce qu'avant tout la Critique devait signaler.

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