‹ Femmes et moralistesChapitre 5 sur 36 · Lévy · texte numérisé non relu

Lévy

Là FEMME ET L'eUFANT 15

Et ee que nous disons là, nous ne i'indui&oas pas des tendances générales du Itvr^ en question ; nons aTOAS mieux que cela pour le condamner. Nous le tirons des paroles même de Tauteur. Frappé de Téiat d'oppression et de servage dans lequel la feoune et Tendant ont été tenus jusqu'ici chez tous les peuples de la terre, et là où h civilisation s'est le pkis élevée et grandit enocre, Jobez» après avoir fait rhisk>ire de ces deux touchantes Faiblesses, reofantet la femme, se demande ce qu'il faudrait pour que l'oppression contre laquelle il s'indigne cessât entièrement, et pour qu'on vît s'ouvrir enfin la période d'affranchissemeiit que doivent également provoquer l'honune d'État et le philosophe ; et il se répond sans hésiter, avec une simplicité légère^ que la solution du douloureux problème est tout entière dans l'accroissement de la richesse. Singulier et maigre résultat, quand il s'agit de tarir la source des larmes ! Augmenter de plus en plus la richesse publique, tel est, pour Jobez, le but véritar blement social et la seule amélioration possible de la dttre^ condition humaine. Selon lui, produire, — et nous dirons plus tard comment il entend la production, du moins pour notre pays, — produire encore, produire toujours, voilà la fin de la misère. Selon nous, jamais erreur ne fut plus grande ; mais c'est toute l'erreur de ee temps. Et comment, en effet, un siècle qui a éteint en lui le sens lumineux des choses divines verrait-il dauB le phénomène terrible de la misère, de Toppres-

sion et de la douleur, autre chose qu'un fait matériel auquel on répond par un fait matériel contraire?.. • Un tel aveuglement n'était-il pas forcé?... Seulement, pour ceux qui ne croient pas que la solution du problème économique soit à fleur de terre, mais à fond d'âme, dire simplement et superficiellement que les maux qui affligent Thomme, et par l'homme l'enfant et la femme, viennent uniquement de ce que la richesse n'est pas encore montée au degré qu'elle atteindra plus tard et qu'elle doit nécessairement atteindre, c'est répondre à une question morale par une raison économique, et c'est là bouleverser, en les mêlant, toutes les notions.

Il n'en est pas moins ainsi, qu'on le croie bienl dans la réalité des choses. Soit pour la femme, soit pour l'enfant, ces deux racines, horizontale et verticale, qui attachent nos cœurs à la terre, disait Jean« Paul avec une expression inspirée, soit pour l'homme même qui les opprime, pour la créature humaine enfin, la douleur et la misère ont leur source là où aucune philosophie et nulle économie politique ne sauraient pénétrer jamais. Et là oi!i est la source du mal, là peut se trouver le remède. Inutile de s'abuser I Dans ce monde tel que l'a fait; ou que l'a défait plutôt la philosophie, tout n'est pas, pour l'apaisement du cœur et pour le bonheur de la vie, dans l'étanchement des besoins corporels et dans ce qu'on appelle le bien-être. Malgré les succès actuels d'une philosophie

qui mutile rhomme pour le simplifier, les questions morales, en fin de compte, seront toujours les grandes questions, les questions premières ou dernières, et Thomme se prendra dans ses propres efforts comme dans un filet inextricable toutes les fois qu'il méconnaîtra son âme, et qu'il demandera à une autre cause que son âme Texplication et Tamélioration de sa destinée. C'est là ce que Jobez, qui est économiste, c'està-dire plus ou moins matérialiste, qu'il le sache ou qu'il l'ignore! n'a pas vu, en raison de sa science; car il n'est donné qu'à l'idée fixe d'une science quelconque de passer les yeux ouverts auprès des plus grosses vérités sans les voir, et seule, peut-être, une intelligence d'économiste ou de philosophe, émoussée par la préoccupation de la matière et de ses vaines combinaisons, devait attendre uniquement d'un peu de poussière : de la production matérielle, le soulagement de cette souffrance organisée et infinie qui constitue l'âme humaine, et à laquelle les hommes, par leurs institutions ou par leurs vices, ont trouvé moyen d'ajouter. Ah I il faut avouer que sur ce point, comme sur tant d'autres, l'Église avait vu plus juste et plus loin que les sciences écloses hors de son sein. A toute cette époque depuis qu'elle est établie elle avait préparé la solution du problème social dans le fond du cœur de chaque homme. C'est là qu'il est, en effet, et non ailleurs. Mère à qui Ja tendresse avait appris la vraie science, l'Église savait mieux que l'Économie

politique de nos jours le mystère de la douleur humaine et ses profondes complexités.

Elle ne s'arrêtait point à un des effets du mal quand il s'agissait de remonter à toutes les causes, et en inspirant la résignation aux classes dénuées et opprimées, en appuyant à de sublimes espérances la moralité défaillant sous toutes les croix de ses épreuves, elle avait plus fait pour diminuer l'oppression et la misère, et, disons davantage, doubler la richesse sociale, par la modération ou les renoncements de la vertu, qo^ TÉconomie politique qui reprend à son tour le pro* blême résolu par l'Église depuis tant de siècles, et qui prétend le résoudre aujourd'hui, avec toutes les convoitises excitées de la nature humaine, aussi aisémesit et plus complètement que l'Église avec toutes ses abnégations.

Voilà pourtant ce que l'auteur du livre de La Femme et V Enfant n'a pas compris, ou ne s'est pas rappelé, quand il a pensé à alléger la masse de douleurs et de misères pour lesquelles l'Église catholique a plus fait que toutes les civilisations réunies. L'Histoire ouverte et splendide lui offrait un enseignement plus fécond que tous les systèmes ; mais il s'est détourné de l'Histoire, et, homme de système avant tout, il s'est mis à tourna autour de la chimère de ce temps : la production de la richesse. Cette méprise, et, tout ensemble, cet esclavage du système, ont communiqué à la partie qui traite du sort de l'enfant et de la femme une

LA FEMMB ET l'EKFANT 49

sécheresse ineompatible avec le sujet. Oq s^attendait FéeUement à mieux qu'à des déiails, intéressants d'ailleurs et d'une grande rariété de renseignements, sur les souffrances et Té tat d'abaissement de la fenuoe et de l'enfant chez tous les peuples de la terre. Doué d'an de ces esprits chez lesquels le principe sensible domine le principe pensant, Jobez a tué avec les con^ clasions insufisantes de sa science la meilleure partie de son esprit et de son livre. L'économisle sembLe si sûr de son résultat scientifique que son émotion y perd^ et qu'avec de l'émotion il aurait fait, peut-être, un livre éloquet^, ce qui vaut toujours mieux qu'un livre didactiquie. En présence des misères qu'il avait à invoquer et à décrire, un homme, un chrétien, se serait passionné ; mais, avec sa panacée universelle de l'accroissement de la richesse, l'auteur de La Femme ei V Enfant n'est plus qu'un honnête économiste animé de philanthropie, et nous connaissons depuis longtemps l'accent très peu émouvant de cette philanthropie, qui est la caricature glaciale de la cha* rite. D'un autre côté, par cela même que Jobez, comme, du reste, *ous les économistes de père en fils, déplace la question sociale et la met dans un «K^cr^issemant de richesse au lieu de la mettre dao^ un accroissement de moralité, toutes les questions qui suivent celle-là et qui auraient dû trouver place dans ce livre n'y sont pas même abordées. On voit trop bien qu'il n'en soupçonne ni la portée ni la valeur.

âO FEMMES ET MORALISTES

Ainsi, par exemple, un esprit qui aurait voulu voir, dès le début de son travail, jusqu'à quel point il devait aller et s'arrêter, se serait demandé si la Douleur, contre laquelle la sensibilité se révolte avec tant d'énergie, n'a pas sa raison d'être, sa nécessité profonde, et si tout le progrès humain, toute la civilisation du monde, consiste à de plus en plus la diminuer et l'effacer. Dans le mouvement d'idées qui s'est produit depuis quelque temps, cette grande question a été posée, au milieu des économistes ébahis.

L'un d'eux, qui ne ressemblait guères aux autres, car il était chrétien, a prononcé ces scandaleuses paroles : « Le problème économique n'est plus que dans « le problème infini. Partout les hommes ont parlé de a jouir. Ne rêvant plus aux biens du ciel, ils ont cher- « ché des biens sur la terre. Aujourd'hui, un ordre « nouveau se présente ; ne croyez pas que la douleur « va s'affaiblir. Plus l'âme s'accroît, plus la sensibilité « augmente. L'existence en dehors de Dieu (comme « la veut la science moderne) s'explique par la liberté, « mais la liberté ne s'explique que par la douleur. « L'homme est le produit de sa force. Il est le fils de « l'obstacle. Retirer la douleur, ce serait retirer la « création tout entière. » Quand l'Économie politique, telle qu'elle s'est posée depuis sa naissance, a soulevé de pareilles répliques à ses prétentions obstinées, il n'est plus permis, enfin, sous peine de superficialité, de traiter une question économique en la détachant

de sa tige, c'est à-dire de tout un système philosophique qui Tappuie et dont elle soit la conséquence et rachèvement.

Certes 1 nous croyons bien qu'en pressant un peu ce livre de La Femme et V Enfant il serait aisé d'en faire jaillir une philosophie, et, comme nous Tavons dit, ce serait cette philosophie du xviu^ siècle dont on ne se défie plus parce qu'on la croit morte, lorsqu'elle vit et qu'elle est partout, il est vrai, sous un autre nom. Seulement, nous le demandons à Alphonse Jobez, pourquoi, si cette philosophie est sienne, s'il Ta acceptée après examen, ne Ta-t-il pas hardiment posée au front de son livre, pour qu'elle pût donner à ce livre l'autorité d'un ensemble de vues sans lequel l'Ëconomie politique ne sera jamais rien? Et si^ au contraire, comme nous le pensons, il ne veut pour l'heure, en quoi que ce puisse être, se réclamer de la philosophie du xviii® siècle, s'il croit même qu'elle est de nature à compromettre ses idées, pourquoi ne s'est-il pas rendu compte des influences latentes et ambiantes sous l'empire desquelles il a écrit? Car, s'il les avait aperçues, averti par tout ce qui eût répugné à sa pensée dans cette philosophie dont il est un des derniers disciples malgré lui, il aurait certainement à relier une donnée économique, qui ne peut jamais être qu'une conclusion, à un système plus élevé que la philosophie du xvm® siècle. En effet, nous le répétons, et même il est bon d'en prendre acte, dans l'état actuel

2i FEMMES ET MORALISTES

des diseusstoûs nul lïc saurait être écouté sur une qisiedtton économique sans dii'e à quelle philosophie on rattache la solution qu'il propose, ou sans inveûtei* une philosophie k Tappui de ses assertioas, — ce qui, pour toud, est la chose importante, mais c6 qui restera pour les économistes, bien plus riches en faits qu'en idées, une redoutable difficulté.

Du reste, o» le voity ce livre, contre lequel on n*a pas beaucoup plus à dire que contre tous les autres ouvrages économiques de notre temps, n'apporte pas plus que ceux-là de solution nouvelle à cette question de la misère qui épouvante les intelligences sans religion et sans courage. C'est toujours réternelle redite que nous avons lue tant de fois. Modifier ingénieusement le cacbre dans lequel on pose aujourd'hui la question de la misère, la traiter au point de vu« du double intérêt de l'enfant et de la femme, ne change rien à kn solution connue et au mot d'ordre de l'école : produire dans l'ordre matériel. En d'autres termes, faire de la richesse, comme si la richesse se faisait, comme si elle ne se mesurait pas à la vertu de l'homûiei aussi bien que la pauvreté à son désir! La seule partie de l'ouvrage de Jobez que nous devons arracher à la condamnation dont le livre peut être frappé par une critique sévère, c'est la dernière partie, relative à Tagriculture. kî, l'esprit pratiqiue et le bon sens l'Ont emporté sur les préjugés de l'école. On le conçoit. Dès qu'il ne s'agissait plus de la rigueur d'une solution

Ul FEMKE ET l'ENFANT 23

absolue, mais tout simplement d'un moyen à prendre pour arriyer aux bénéfices de cette solution, c'est-àdii*e, pour nous, en d'autres termes, à un accroisse-* ment relatif de la fortune publique, Jobez, qui sait les faits, ne pouvait se tromper. Il a parfaitement compris que, pour la France, la meilleure source de prospérité était dans le développement de sa production agricole : « L'agricoèture, — dit-il, — cet atelier inépui- « sable de toutes les productions essentielles, se dé- « tache sur le fond assombri de nos misères, et quand « une fois on a sondé le gouffre des souffrances hu^ « maines, c'est en reportant les yeux sur la terre que « Ton voit poindre l'espérance. » Brutus embrassa la terre et rappela sa mère. Sans croire, comme Alphonse Jobez, que la terre, avec toutes les richesses qu'elle pourrait donner, renferme assez de biens pour assouvir cette âme de Thomme qui n'a point été faite avec une si grossière substance, mais avec un souffle de Dieu; sans avoir cette mystiicité du sol, nous croyons aussi, pourtant, que les peuples et les hommes dépendant de leurs besoins et de leur bien-être, — quoique ces besoins et ce bien-être soient le plus petit et le plus bas côté de leur destinée, — la voie de prospérité la meilleure est encore la culture du morceau de globe sur lequel ils sont nés. Cela est vrai en générsd de toutes les nations, même des nations commer-^ çantes, à plus forte raison de la France en particulier. Jobez est de ceux-là, du moins, que le développement

de notre production industrielle n'a pas enivrés. Nous Tavons éprouvé, le verre à bière d'Adam Smith était plein d'autant d'illusions que la coupe irisée d'uD poète... Aussi est-ce déjà beaucoup, pour un esprit moderne et un économiste, d'avoir sauvegardé la justesse de son coup d'œil en regardant son pays. Or, après l'erreur sur laquelle repose carrément l'Économie politique, comme une idole qui n'est pas d'or, sur des pieds d'argile, il y a l'erreur sur laquelle chez nous elle se meut, et cette erreur, c'est la préoccupation du développement industriel dans la tête d'une nation naturellement agricole. Heureusement, Jobez est de cette race d'économistes, et il faut l'en féliciter, qui va du vieux Sully, homme de génie à force de bon sens, au vieux Mirabeau, qui n'eut de bon sens qu'à force de génie, et dont, à distance et à la hauteur oix il se tenait de tout, était aussi le vieux Bonald. Il n'entend guères que la France joue à ce pastiche de dupe irressemblant et dangereux, l'imitation de la Hollande et de l'Angleterre ; et s'il nous cite ce dernier pays, c'est pour nous donner un exemple frappant de l'énorme profit qu'une nation, industrielle pourtant de nécessité et par excellence, a tiré de l'agriculture, en appliquant les plus actifs procédés d'une exploitation intelligente aux ingratitudes natives de son sol... Alphonse Jobez, il est vrai, a vu ce qu'il est impossible de ne pas voir quand on regarde l'Angleterre. Il a constaté que la division des propriétés, cette ver-

mine du plus beau sol, qui le ronge parcelle à parcelle, n'existe pas dans ce fort pays de droit d'aînesse^ et que la grande propriété peut aisément y faire les frais de la grande culture qui féconde. Sachant comme nous les raisons politiques, d'instinct ou de préjugé, qui s'opposent, hélas ! à ce que les choses soient en France ce qu'elles sont en Angleterre, il a présenté son expédient. Ce que les grands propriétaires font en Angleterre, il veut que TÉtat le fasse en France : « En patronnant le travail rural — dit-il — l'État « augmentera la richesse générale, et avec cette ric< chesse améliorera la situation de ceux qui souffrent. « En cherchant sérieusement à créer une population a agricole, au lieu de laisser presque au hasard et à « la misère le soin de retenir dans les campagnes les if enfants qu'il y a placés, TÉtat agrandira le domaine « fécondé de la patrie, et pourra donner à la fois et « des leçons et des exemples utiles à l'avenir du « pays. » Et, plus loin, ajoute- t-il encore : « L'agglo- « mération de grands territoires dans une seule main, <( par suite des substitutions aristocratiques, étant imu possible avec nos mœurs françaises et un passé « historique qui remonte aux propriétés morcelées de « Tacite, il faut, de toute nécessité, chercher dans la « généralisation d'un principe appliqué aujourd'hui « dans les manufactures ce que le droit de primogéni- « ture avait jusqu'ici réalisé. L'association des inté- « rets individuels a grandi les travaux manufactu-

26 FEKMES ET MORAUSTES

« riers. Deviendrait-elle impuissante quand il fau<îra « féconder^le travail de la terre par Tapplication de la « science unie aune direction intelligente? C'est ce a qu'il est permis à l'État de décider par Texpé- « rience. »

Naos n'avons pas, nous, à juger ici l'expédient proposé par Jobez. Il en appelle à l'expérience, et il a raison. Tout expédient ne relève que de l'expérience. Mais nous disons que celte partie de son travail mérite de fixer l'attention des hommes compétents. La Critiqtie n'a point de parti pris. Si elle cherche vainement dans les résultats connus de l'Économie politique l'étoflfe d'une véritable science, elle ne nie pas et n'écarte point, avec un dédain étoulrdi, les obligations qu'on peut avoir à l'Empirisme. L'Empirisme n'est insolent et insupportable que quand il se pose comme une Loi.

Parmi ces travaux historiques que nous appelions ua jour le boo sens du xix® siècle, il coaTient de parler du livre de Théophile Lavallée sur la Maison Royale de Saint-Cyr (2). Ce n'est, il eôt vrai, q^e la première partie d'un ouvrage qui doit embrasser, sous un titre plus vaste, toute l'histoire de cette maison de Saint-Cyr, d'abord maison royale, ensuite maison militaire; mais ce fragment lui-même est un tout qui a sa plénitude et sa rondeur. L'établissemânt de madame de Maintenon et de Louis XIV — car, ici, il faut mettre madame de Maintenon avant le grand roi, — n'a, au fond, rien de commun que le nom avec ce Prytanée de 1805, devenu une école d'officiers ; et, ce-

1. Théophile Lavallée. Histoire de la Maison Royale de Saint" Cyr: 1686-1793 [Pays, 11 mai 1853).

Page 1