Bibliothèque choisie, 2:7,, pu« de» Boos-Ëofaniâ
EETTRRS PORTUGAISES 43
TAirt, qui le sait, produildans les œuvres des hommes
de^ génie I Telle est la traditiou littéraire. Touchez-y
donc, si TOUS l'osez l Et cependaoit ce petit- livre vanté
par tout? le moade, ce chef-d*œuvpe d'éloquence et de
passion sincère, nous venons dfe lis retire dans lia nou^
Telle édition qu'on non» en donnes et il nous a été im-
possiMe d'y trouver tout ce qu'on s obstine à y cher-
cher et à y voir. A cet égard, la déception a étô^encore
Hne feis si complète, que nous nous sommes de^
mandé poiM^uoi' cette incroyable renommée faite à
quelques tet?("res d'une reeltise dont la passion est,
après tout, moins grande quse le crime, pour qui lit
ce qui nous en reste sans faiblesse et sans parti
pris?
Pourquoi? Ah I pourquoi... Faites dire ses petits secrets à la Gloire, et vous aurez éclairé le côté le plus profond de l'a Critique. Vous expliquerez ce qui est plus (fîfficile à comprendre que les mystérieux procédés du talent, ses richesses ou ses indigences. Oui I pourquoi la réputation des Lettres portugaises ressemble-t-elle à tant d'autres réputattoss q'ue le talent — il faut bien le dire I — n'a pas faites, mais qui, au contraire, ont fait voir le talent où il n'était pas? Qui donc était intéressé à ce succès? Qui te décida dès Forigi-ne? Car ces lettres ne ^attendirent pas. On les lut d*abord sous le manteau? et manuscrites, avec les frémissements d*t*Becuriosité infinie. On les lut comme on tisai* celles de madame de Se vigne, — comiaae on
lut aussi ces autres Petites Lettres de Louis IMTontalte, ce pseudonyme bientôt mis en pièces par le puissant nom de Pascal, qui passa brusquement à travers ! Pour les lettres de madame de Sévigné, quoi d'étonnant à leur électrique popularité? C'étaient les seules gazettes du temps. Tout le monde y cherctiait son nom; et de plus elles étaient écrites avec toutes les grâces d'un talent qui a la légèreté des dentelles que portaient nos grand'mères, et qui, comme les dentelles, semblent avoir gagné en vieillissant. Pour celles de Pascal, la Haine se chargeait de leur gloire, et elle leur en coulait une dans un tel bronze qu'aujourd'hui même nous ne conseillerions point à la Critique, si elle ne voulait pas se voir jeter dans sa propre fournaise, de toucher à ce livre accepté comme un chef-d'œuvre, quoiqu'il soit vrai pourtant de dire que le comique en a vieilli et qu'on n'y trouve jamais que la même ironie, ramenée et répétée... le croira-t-on? dans ces dix-huit lettres dix-huit foisi Depuis Pascal et madame de Sévigné, il fut encore des succès faciles et des livres dont on peut expliquer la tranquille possession d'état parmi les œuvres qu'on ne discute plus, sans avoir recours au phénomène du génie. Ainsi, par exemple, au xviii* siècle, le roman sans couleur, sans profondeur et sans idéal, de l'abbé Prévost, dont le héros est un escroc et l'héroïne une fille de joie, n'a-t-il pas été vanté comme un modèle littéraire par l'immoralité reconnaissante d'une époque abominablementdégradée ?
Ainsi, plus tard, au xix* siècle, n'avons-nous pas vu l'étrange fortune de ce petit roman d'Adolphe^ si horriblement sec de fond et de forme, et dont personne n'eût parlé peut-être si Tauteur, plus roué qu'on ne croit, n*eût intéressé la fatuité humaine à la réussite de son ouvrage ; car tout homme, en disant que ce livre est vrai, ne semble-t-il pas révéler qu'il a connu le friand tourment d'une Ellénore ? Mais la Religieuse portugaise, si ses lettres ne valent pas le bien qu'on en dit... comment expliquer son succès, tout à la fois instantané et durable?...
Elle n'était pas, elle, comme madame de Sévigné, une mondaine du xvii" siècle. Elle vivait au loin, dans son pays, au fond du cloître qu'elle avait souillé, et à peine si ceux qui lisaient ses lettres en France savaient son nom étranger. Son séducteur, raconte l'histoire, ne reportait pas sur son front voilé l'éclat de ces facultés sataniques qui distinguent parfois les séducteurs. Ce n'était ni don Juan, ni Lovelace, ni Yalmont, pas même Richelieu. A en croire les Mémoires de Saint- Simon et de Duclos, c'était même un assez pauvre homme, officier général, il. est vrai, mais qui n'avait pour toute poésie (car c'en est une I) que sa noble casaque de soldat. Dans tout cela, peu de causes de bruit ; et, d'ailleurs, tout ce qui n'intéresse qu'une société périt avec elle. Si donc le talent n'explique rien et n'existe pas réellement dans les lettres de la Religieuse portugaise, le piquant problème que nous
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aignalioDS plue hâui à tel» Critique n'est-Ui pAa le seul qqi Lûneste aujjoucd'huià poser?...
C'es^ le seul,, eti effet. Nooâ prenons suc nou» de. le dire^ de talent, daA& ces Leitires pet^u^foises que réiizipriinent les bibliothèque» dites choisies^ il n'y en a pasv Le sentiment qui rempUi ces lettres est de tous ks sentiments le plus vulgaire. L'âme qui s'y agite et y respira peut attendrie Tàme qui lu» ressemble^ urne âme duj même nàireau. moral ; mais elle n'y eonèracte jamais cette supériorité de passion^ et eetle profondeur exaltée qui constitue cette chose à part que Tea appelle le talei^. Dès les premiers mots de cette larmoyante éU^, soupirée; Ubehemeot a«(x pieds d'ua homme et où., le tonnerre du grai^ nom du Dkm qu'on outra^ ne: retentit pas uoet seule lossy I; Imagination ^t cmeHemeni. trompée. Baos ces page» qu'on, dicaît écrites par quelque plaintiife Aïssé du xtiii* siècle, et non par wne fille des sanotuaÎTes fermés du. âeigneoff', on chetche en vain l&Portugaiserl&fëmnie de ce pays oà le soleil et la Dévotion fiant hoiûllir ees tètes tî^nales sous leurs frais et chastes bandeaKx éè lin^ et les préparent aux. incendies intédeurs et aux ratisse* ments de L'extase. On parle de passioa sineèce! Miais la passion d'ime religieuse pour ua homme, si elle est possible, doit toe quelque chose* de terrible, d'inoudV de tcagique eu faire pâlir Phèdre, et le livre q«i rexprime^ s'il est éloquent comme vous le prétender, doit porter un caractère de désordre, de fatalité, de
foKe, de donteur à la fbis abjecte et sublime, auquel, daiï» rhistoire des littératures, il n*y a rien à comparer. Pensez-y donc l une religieuse I une épouse âe Jêsns-Christ f nourrie jusque-là du pain eucharistique, et tombée des hauteurs de la Pureté et de la Grâce dans les fanges de la passion humaine, et demandezvous ce que doivent êtreTamour et sa ftiute, pour une pareille femme, sinon le plus grand des crimes, le plus affreux des adultères, FinfidéStié à Dieu même, le sacrilège dans la trahison ! Même avant d*avoir lu une ligne de ces lettres, oil Fenffer doit brûler par avance, ne vous attendez- vous pas à des luttes sans fin entre Famour, le remords, Fépouvante? N*entrevoyez- vous pas déjà les épreuves du plus pathétique des martyres ? Ne rêvea-veus pas des déchirements, des Wasph^nes, dee revanches contre la prière abandonnée, et à travers tout cela l'idée, qui offusque tout dans une âme perdue> de la damnation éternelle? Eh bien, lelhrre où vous croyez trouver ces choses, il est là, dans vos mams, et vous n'y voyez rien de plus qu'une femme qui pleure en se regardant pleurer, commte dans toutes tes romances \ Et nous disons romances, et non pas romans ; car le romancier le plus vulgaire, avec ce sujet d'une religieuse séduite et abandonnée, apostate de Dieu par amour d'un homme, aurait mis certainement plus de sang du cœur dans les larmes qu'il eût fait verser à sa chimère qu'il n'en passa jamais sur les joues de
cette religieuse, qu'on nous donne comme une réalité. Car voilà le mot qu'un tel livre nous oblige d'écrire I Exista-t-elle ? Cette religieuse, dont tout le inonde parle et qu'on vante, est-ce vraiment une réalité ? Estce une vraie femme ? une vraie religieuse ? Et les lettres qu'on lui attribue sont-elles bien écrites de sa ^lain? Si elles sont d'elle, en effet, on ne saurait trop admirer le mot qu'on s'est donné (et qu'on s'est tenu) de les traiter imperturbablement de chef-d'œuvre en fait d'expression passionnée. Pour nous, qui venons de nous en assurer encore, c'est du Crébillon fils tout au plus, auquel il manque des cantharides, et qu'on a détrempé dans le Lait des Sultanes du nauséabond Dorât. Nous portons le défi à la critique la plus amoureuse de la Religieuse portugaise de citer une seule phrase de ces lettres où la passion vraie, la passion presque sainte de vérité, même quand elle est coupable, halète et frissonne ! Il n'y en a pas. Lorsque cette pauvre madame de Sévigné, cette prude dont Bussy se moquait, parlait de la tendresse des Lettres portugaises, elle n'était pas fort difficile. Elle trahissait sa faible intelligence des choses du cœur. Certes ! Chateaubriand, cet artiste surfait, ce Lucain en prose de notre décadence, a trouvé rarement sous sa plume à effet des pages sincères, mais la lettre d'Amélie dans René, cette lettre criée à moitié par l'amour, à moitié étouffée par la pudeur et par la peur du crime, est bien supérieure en passion profonde à toute la cor-
respondance de cette autre religieuse, qui ne se cache plus, qui ne rougit plus, et qui, à chaque page, reboit froidement sa honte en recommençant ses aveux.
Cette absence radicale de talent, qui implique celle de Tâme, quoi qu'on en dise, est, à ce qu'il nous semble, le meilleur argument à dresser contre la réalité des Lettres portugaises et Texistence de leur auteur. Qu'on insiste tant qu'on voudra sur leur authenticité historique I Nous n'y croyons pas. Ces lettres d'une religieuse qui n'a pas un remords, — qui n'a pas un scrupule, — qui, nous le répétons, ne parle pas une seule fois de Dieu dans sa chute, — qui n'a pas même sur son front le signe de la Bête dont Dieu marque ses réprouvés, ce coup de marteau donné à Tarbre qui doit être coupé pour l'enfer ; — ces lettres à mignardises éplorées et à obscénités hypocrites sont apocryphes en nature humaine, et nous n'hésitons pas à le déclarer I Non I tout cela n'est pas vrai. Quelqu'un a menti ! Nous ne savons pas le nom du menteur, mais qu'importe 1 Nous n'en tenons pas moins pour certain que la femme qui écrivit de pareilles lettres n'appuya jamais son sein bouleversé contre les marches d'un autel. Madame de Sévigné s'y est trompée, mais la pauvre sœur Louise de la Miséricorde, interrogée, aurait répondu, du fond de ses Carmélites de Chaillot^ que les passions qui souffrent ont d'autres accents dans les maisons du Seigneur... Madame de Sévigné, le xvm« siècle, Saint-Simon, et plus tard
Dttclos, toate la terre enft», ont été dupes de quelqnti mystification iocofifiue. Le fat (|mi montre diesi lettres de femmes, dansFîntérêtdesottamowr-propre, n'ïestil pas capable de les altérer?... D*allleurs, ces lettres ont-élles eu besoin d'être altérées?* Nous avons nié la religieuse; un autre que nous a nié la femm«... un autre qui se connaissait a«x passions et à leur langage : a Je parierais que les lettres de la religieuse portugaise sont d'un homme l » écrirait Rousseau à d^^Alembert.
Et si cela est, si Tintuition de Rousseau est juste, est-il alors bien difficile de comprendre la renommée faite au Utto de cette soi-disant religieuse, et le pro^ blème que no»s ayons posé au commencement de ce chapitre ne se résout-il pas towt seul? Est-il bien difficile de comprendre alors Tamour très vif du xvm* siècle, et de tous ceux qui ont du xvm® siècle sous la peau, pour cette chétive production du xvn% cette Religieuse portugaise qui précède (est-ce inno- . Gemment?) dans le temps une antre Religieuse, plus complète en désordre, en impiétés, en horreurs de toutes sortes, l'épouvantable Meiigieitse de Diderot, qui, du mœns, est un affireux chef-d'oeuvre, et pour laquelle \e talent de Fexécution a dû se montrer au moins Tégal de la scélératesse de la pensée ? Que cette Religieuse portugaise, trois étoiles d'un Francaleu quelconque, fût une fille perdue par son propre cœur ou qu'elle ne fût qu'une vocation forcée, il importait
peu au xviii® siècle ! Où qu'on la prît, la thèse était bonne à soutenir, et c'était un joli prélude, quoique lointain, aux Victimes cloîtrées^ la fin de toute cette littérature dirigée contre les plus belles et les plus saintes institutions I Les ennemis de FËglise jouaient alors contre elle leur grande partie, et tout leur était bon pour la gagner. Là est le secret, sans nul doute, de leur admiration posthume pour une production misérable sur laquelle le flot du temps n'aurait pas dû impunément passer. Seulement, puisque aujourd'hui on la réimprime, comme on réimprimait hier aussi les Lettres d'Héloïse et d'Abailard, — une production du même ordre pour la fétidité de l'inspiration et la nullité du talent, — il faut bien que la Critique littéraire, indignée d'un tel choix de publications, y fasse barre avec son mépris!
Quand les contrastes crient, ils sont mieux entendus. Ce n'est pas sans dessein que nous rapprochons les Lettres portugaises de la traduction des Œuvres complètes de sainte Térèse (2). Certes ! nous sommes trop catholique, nous connaissons trop le respect qu'on doit à une sainte dont les pieds transfigurés posent actuellement sur nos autels, pour risquer une opposition inconvenante entre la grande mystique de l'Espagne et cette nonne d'un comte Ory impossible, introduite au xvii^ siècle dans la légende dorée du scandale. Et, cependant, pourquoi ne le dirions-nous pas? si les
1. Œuvres complètes de sainte Térèse, Traduites par le P. Marcel Bouix (Pays^ !•' février 1854 et 6 septembre 1859).