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CHAUSSÉE DE MOCASSINS EN PEA J DE RENNE

Chasseur déjà.

Au jeu « a la main » (sorte de morra ).

DANS L’EXTRÊME-NORD

dévouent les Sœurs Grises. Nous voulons dire les populations du Mackenzie, les seules dont il sera désormais question. Car il est des missions établies dans certaines autres tribus de la même race dénée, — l’Ile à la Crosse, par exemple, avec ses dépendances, et encore toutes celles de la Colombie Britannique, — où l’éducation des sauvages s’est faite diversement. Chez ces braves gens, mieux approvisionnés que ceux du Mackenzie d’ailleurs, les morceaux de choix de tout gibier sont pour le missionnaire. Le prêtre n’aura pas à s’occuper de son bois de chauffage, ni des moyens de faire ses voyages parmi les camps. Il faut dire, pour être juste, que les missionnaires du Mackenzie sont assez bien assistés dans leurs visites aux familles et aux malades qui les appellent dans les bois. Ces dernières années, certaines peuplades moins incultes, comme celles du Grand Lac des Esclaves, semblent avoir commencé à entrevoir qu’ils devraient assister leurs pasteurs. Mais ces réserves faites, la parole de Mgr Grandin à des religieuses qu’il appelait à l’évangélisation des « Cris de la prairie », demeure absolument vraie pour le Mackenzie de nos jours comme elle l’a été depuis le commencement : « Vous vous sacrifierez pour nos pauvres sauvages ; mais... vous ne recevrez d’eux que leur vermine, et, s’ils pouvaient supposer que vous en profiterez, ils vous demanderaient de la payer. » Le sauvage du Mackenzie reçoit tout, demande tout, trouve naturel qu’on lui donne tout, au point que, si le Père et les Sœurs gardent une réserve prudente pour la saison froide, il en murmure facilement des accusations d’avarice. La pensée ne lui vient pas d’aider le missionnaire en quoi que ce soit, par dîme, don quelconque, ou travail gratuit. Il est vrai qu’il est souvent très indigent lui-même. Mais quand l’abondance arrive dans ses pièges et sous ses balles, il en disperse aussitôt les dépouilles ou le prix entre les bouches de sa famille, de ses amis, des étrangers même ; quant au « Père » et à la « Sœur », le moindre morceau, la moindre fourrure devront être rigoureusement

payés. L'Indien part du principe que les prêtres et les religieuses sont riches et qu’il leur suffit d’écrire un petit papier aux « grands pays » pour recevoir des cargaisons. Si le missionnaire lui raconte qu’il y a, dans ces « grands pays », de modestes ouvrières qui se privent de repos et de tout plaisir pour lui ; que les oeuvres auxiliaires de l’apostolat catholique puisent, sou par sou, dans les petites bourses, ce qu’il gaspillerait, ldi, en un jour, afin de lui donner des apôtres qui l’instruiront et sauveront son âme, il n’en comprendra rien, il rira peut-être et répondra :

« — Mais tu as bien telle et telle chose, toi. Alors, donneles-moi ! »

Bien plus, il croira accorder une faveur signalée aux religieuses en leur confiant ses enfants. Combien de fois les supérieures ne subirent-elles pas cette question :

«- — Il y a tant de mois, tant d’années, que je t’ai donné ma fille (mon garçon surtout !), et jamais je n’ai rien reçu de toi. Quand donc vas-tu me payer? »

Là expire la logique du grand enfant.

D’où viendra donc le soutien?

Il faut nommer, en première ligne, la Propagation de la Foi de Paris et de Lyon. Elle a rendu possible l’évangélisation du Nord. Aujourd’hui même, dans le désarroi des pays européens qui l’alimentent, ne trouve-t-elle pas le moyen de continuer ses générosités magnifiques !

La Sainte-Enfance apporta ses secours annuels.

On put toujours compter sur l’Œuvre Apostolique.

La province de Québec donna abondamment aussi.

Jamais, toutefois, ces aumônes, si copieuses en ellesmêmes, ne purent égaler les besoins créés par le développement des écoles indiennes.

A ces écoles, le gouvernement canadien verse, depuis quelques années, une certaine somme proportionnée à un nombre d’enfants qu’il fixe lui-même ; mais, outre que ce nombre, en fait, est toujours dépassé, cet appui ne suffirait

DANS L’EXTRÊME-NORD

pas encore, en des pays dont les distances multiplient comme fabuleusement le coût des denrées et des transports.

Il revient à la charité des bienfaiteurs que la divine Providence inspire, et au travail manuel des Sœurs Grises et des Oblats, de combler les vides.

Tandis que les évêques se constituent mendiants, religieuses et missionnaires économisent ; ils construisent, ils défrichent, ils disputent aux gelées des nuits d’été, aux sécheresses et aux sauterelles de juillet ce que le sol, éternellement glacé dans ses couches profondes, peut accorder de sa surface.

Les aumônes reçues se convertissent surtout en articles de traile, c’est-à-dire en objets qui, à défaut d’un numéraire qui n’a point cours dans le pays, permettent aux missionnaires d’utiliser leurs propres industries, et d’acheter au besoin le travail étranger. Épiceries, étoffes, ustensiles, poudre, plomb, armes, fdets, thé, tabac, en sont les articles ordinaires.

Une ferme commencée par Mgr Breynat, non loin de Fort-Smith, sur la rivière au Sel, et aidée par les élevages particuliers de Résolution, Providence et Simpson, est en mesure de fournir aux missions, qui ont un personnel plus considérable, deux ou trois animaux, tués l’automne.

Quelques repas de boucherie, « de quoi ne pas en oublier le goût », les produits toujours aléatoires du jardinet, quelques conserves alimentaires apportées au printemps : ces vivres ne sauraient faire face au long hiver qui retranche du monde approvisionné l’immense vicariat. L’alimentation principale doit être de'mandée au gibier sauvage et surtout au poisson.

Les viandes fraîches, séchées, boucanées, sont le fruit des chasses indiennes. Ces chasses ne sont pas toujours faciles, ni plantureuses. Il arrive que la faim torture ou tue le chasseur dans les bois.

Le grand mets du Nord, le plat substantiel par excellence qui fera défaut le dernier, c’est le poisson : truite,

poisson-blanc, inconnu ou saumon du Mackenzie, brochet, carpe, hareng, et autres espèces. Quoique sans apprêt, sans condiments, cuit tel quel dans sa propre graisse, le poisson du Nord est succulent. Dieu soit béni d’avoir donné cette richesse à la terre la plus pauvre de sa création !

La pêche est donc le travail principal de l’approvisionnement.

Un mois de l’automne est employé à prendre le poisson, qui regagne le centre des grands lacs ou la mer arctique, à l’embrocher par dizaines et à le transporter jusqu’à Y échafaudage de la mission, hors de l’atteinte des chiens voraces et à la garde du froid. Se figurera-t-on jamais les fatigues de ces expéditions, les luttes des pêcheurs contre les tempêtes dévastatrices de leurs filets, contre la baisse ou l’excès des eaux, contre les retards du poisson migrateur, contre l’irruption trop hâtive de l’hiver, contre les glaces survenues en une nuit, en une heure parfois, et figeant en plein lac, en pleine rivière, loin des rivages, les bateaux chargés !

La subsistance d’un couvent avec, son personnel et ses chiens (ces uniques et indispensables coursiers du Nord) requiert aujourd’hui une moyenne de vingt-cinq mille poissons. Que la pêche d’automne vienne à manquer, ne fût-ce qu’en partie, ou bien que la gelée tarde plus qu’il n’est prévu et qu’ainsi le poisson se détériore, se faisande , voilà les pêcheurs condamnés à la besogne la plus dure de toutes : faire, durant les mois de disette, par trente, quarante degrés de froid et plus, sous une glace épaisse de deux à six pieds, la pêche quotidienne. Le Père Lecorre, supérieur de Providence, écrivait en décembre 1897, à la supérieure générale des Sœurs Grises :

« La glace prématurée nous a joué un bien vilain tour, cet automne. Ordinairement notre pêche pouvait se continuer jusqu’au milieu d’octobre. Une grosse bourrasque

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du nord, accompagnée de neige, est venue geler tous les bassins de pêche, dès la fin de septembre, et a emportéjla plus grande partie de nos rets. On se disait que le temps doux reviendrait. Vain espoir. Le fleuve a continué à charrier les glaces, et la neige s’est accumulée au lieu de pêche : de sorte que nous avons dû nous contenter de huit mille poissons au lieu de vingt mille qu’il nous faut pour le moins. Vous comprenez le reste : pêche tout l’hiver, ou à peu près, à la Grande-Ile (soixante kilomètres de la Mission). Et les souffrances des pauvres frères qui font cette pêche dans le gros froid, au milieu des poudreries du grand lac ; et les fatigues de ceux qui sont constamment à la suite de leur traîneau ; et la gêne où nous serons, nous les restants, pour les autres travaux. Encore si avec cela la pêche réussit, du moins, sous la glace! Mais parfois, dans le rude hiver, le poisson manque, même à la Grande Ile et dans toutes les étendues accessibles du Grand Lac des Esclaves. »

On vient de le lire, les principaux ouvriers de ces pêches sont nos frères coadjuteurs. Les couvents de l’Extrême- Nord leur doivent d’avoir subsisté. Religieux et missionnaires comme nous, ces bons frères dévouent leur vie à l’obscur travail de saint Joseph et n’attendent que la récompense du ciel.

Aux frères aussi de bâtir, de rassembler l’énorme quantité de bois de chauffage nécessaire, d’équiper les flottes d’été, de mener les scieries mécaniques et de diriger les ouvriers mercenaires. En hiver, lorsqu’un chasseur indien consent à vendre l’orignal ou le caribou qu’il vient d’abattre dans la forêt, il en indique l’endroit — et c’est parfois à une semaine de marche — touche son paiement et disparaît. Le frère, alors, attelle ses chiens, ajuste ses raquettes et va aux dépouilles. Chacun de ces braves voyageurs conserve de terribles souvenirs des poudreries de neige, des cre-

vasses béantes, des enlizements glacés, des froids atroces, rencontrés dans ces longues courses solitaires L

Disons que plus d’une fois, en ces travaux de pêche, de charriage, de constructions et autres, le visiteur ne distinguerait guère le frère du père, de l’évêque, voire de la religieuse.

Tous les labeurs compatibles avec leurs forces et leur vocation ont été honorés au Mackenzie par les Sœurs Grises. Elles ont défriché, labouré, semé, récolté. Il y a eu des bâtisseuses. N’est-ce pas un peu de tout cela que voulait parler Sœur Michon, écrivant de Fort Providence, en 1892, après le départ de Sœur Ward :

« Songeant qu’il ne nous restait personne pour accompagner le chant, je me suis mise à apprendre la musique, au mois de janvier dernier. Commencer de pareilles études à cinquante ans, c’est sérieux, n’est-ce pas? J’espère toutefois pouvoir le faire, quoique un peu misérablement, car je n’ai guère les doigts souples maintenant. Le ménage, le bousillage, la hache et la scie me vont mieux sous la main qu’une note de musique ; mais dans, ce pauvre pays, si loin de tout secours, il faut bien se tirer d’affaire comme on peut ».

Les sœurs du Mackenzie savent aussi poser les collets aux lièvres blancs, — et c’estun art. Seraient-elles, si la nécessité le voulait, chasseresses aux armes détonantes? Nous ne voyons point pourquoi cela ne se pourrait trouver. D’autres sœurs missionnaires tirent les gros animaux sauvages de l’Inde ou de l’Afrique afin de s’en nourrir ou de s’en déli-

1. Un livre, Apôlres Inconnus, par le R. P. Duchaussois, O. M. I., richement illustré, a été consacré à ces sympathiques frères coadjuteurs, Oblats de Marie Immaculée, nourriciers des missions du Nord. Cet ouvrage, qui fait suite à celui intitulé Aux Glaces Polaires, ne le répète aucunement. Il est tissé de descriptions très vives et d’anecdotes pathétiques.

(Note de l’Éditeur. j

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vrer. Et même le Pape disait-il naguère de ces religieuses sans peur : « Ah ! elles sont capables de tout, excepté peutêtre de ferrer les chevaux. »

Nous ne connaissons que Sœur Gabrielle à s’être vue dans l’occasion' de manier, par charité, l’arme à feu. Elle traversait la haute Alberta, lorsqu’elle rencontra, au détroit d’un lac, un chasseur, bienfaiteur de nos missions. Adroit d’ordinaire, le Nemrod en randonnée ne frappait, ce jourlà, que le vent. Le canard sauvage passait et le plomb le suivait.

« — Sœur Gabrielle, dit-il, il n’y aura pas de dîner tout à l’heure, si vous ne me venez en aide.

— Eh bien ! pour une fois, allons-y. »

La sœur, saisissant le fusil, se mit à ajuster les canards au plein vol. Sur l’instant, le gibier rapide tombait en paquet. Elle n’en manqua pas un L

Mais, au défaut de la chasse, que les superstitieux Indiens ne leur permettraient peut-être pas, du reste, parce qu’elles sont « des femmes », nos religieuses de l’Extrême- Nord s’exercent à prendre le poisson nourricier des fleuves et des grands lacs.

Pendant de nombreuses années, les sœurs de Fort Providence accompagnèrent les frères et les « engagés » aux pêches d’automne. Leur camp était dressé en lieu convenable, sur la grève. Le père pêcheur, qui, autant que possible, suit la caravane, leur disait la sainte messe. Les exercices réguliers accomplis, elles apprêtaient les repas, réparaient les filets et embrochaient les poissons capturés. Elles restaient à cette tâche jusqu’au bout et partageaient

1. Sœur Gabrielle est de nationalité française, comme Sœur Noullet Sœurs Pulchérie et Marie Dréau, Sœurs Grandin (nièce de Mgr Grandin), Duport, Didace Corfmat et d’autres, filles de familles récemment émigrées au Canada, ou jeunes personnes venues seules de France afin de devenir Sœurs Grises de Montréal. Les religieuses canadiennes entourent de mille tendresses leurs «Benjamines» de Vieille-France et les initient à leur apostolat sublime.

volontiers les trop fréquents mécomptes du retour.

L’un de ces déboires restera attaché au souvenir de la saint-Ëdouard 1903.

La pêche avait été bonne, à la Grande-Ile. La cargaison étant complète, on décida de s’acheminer au fil de l’eau, vers la mission, située à 60 kilomètres de là. Il y avait, à bord du chaland, les sœurs, les frères Marc et Olivier et le Père Édouard Gouy, supérieur de Providence. Démarrer, un 13 octobre au soir, en la fête du bon Père, fut estimé de bon augure... Au bout de trois ou quatre heures, le chaland s’engageait de lui-même dans une multitude de petits glaçons, ramassés par le vent sur la surface du Grand Lac des Esclaves et amenés dans les chenaux du fleuve. Ils s’y tassaient déjà. L’embarcation flotta encore un moment avec eux, puis s’arrêta. Lorsque le jour parut, les pêcheurs se virent pris, parmi les Iles-de-Saules, dans un espace immobile à perte de vue. Il n’y avait d’autre parti que d’attendre là, au plein large, sans abri, les membres transis, que la glace pût supporter les pas. Au bout d’un jour, se confiant aux anges gardiens, ils se risquèrent sur cette glace craquante et parvinrent à porter leur tente jusqu’à l’île voisine. Ils y demeurèrent quatre jours. Entre temps, ils se mirent en devoir de pratiquer à la hache une voie d’eau, du chaland au lac Castor, évasement très considérable du Mackenzie, qu’ils croyaient encore libre. Le chemin fini, — au prix de quels efforts et de quels périls ! - comme ils tâchaient d’y lancer enfin le lourd bateau, ils le trouvèrent ancré par le fond même, dans la glace sous-jacente. N’ayant plus à pourvoir qu’à leur salut, ils portèrent les petites barques de pêche dans le chenal taillé et descendirent au lac Castor. Ils le trouvèrent bloqué aussi. Il fallut regagner l’île pour une cinquième nuit. Le lendemain, abandonnant tristement à l’hiver la précieuse pêche, père, frères et sœurs s’en retournèrent à la mission, à pied, par le long chemin du lac gelé et de la forêt sauvage.

DANS L EXTREME-NORD

Tel est le dur et cher pays du Mackenzie que Dieu ouvrait aux sœurs missionnaires, et qui n’a encore jamais vu d’autres messagers de la miséricorde divine que les Oblats de Marie Immaculée et les Sœurs Grises de Montréal 1.

1. Les Sœurs Grises nous verront avec plaisir mentionner ici la Congrégation des Sœurs de la Providence. Les Sœurs de la Providence ne virent jamais le Mackenzie ni le lac Athabaska ; mais elles se répandirent rapidement cependant dans les régions parallèles de la rivière La Paix et de l’Alaska. Dans la rivière La Paix, elles ont fondé, de 1894 à 1912, les établissements indiens de Grouard (Petit Lac des Esclaves), de Saint-Augustin (Peace River), du Vermillion, du lac Wabaska, du lac Eturgeon et de Saint-Bruno. En Alaska, elles tiennent les écoles et hôpitaux de Fairbanks et de Nome.

D’autre part, nous trouvons les Sœurs de Sainte-Anne, dont la maisonmère est à Lachine, établies à Dawson (territoire du Yukon) et à Holy Cross (Alaska) : deux institutions, dont chacune comprend une école et un hôpital.

Ces fondations de la rivière La Paix, de l’Alaska et du Yukon, pour être venues beaucoup plus tard que celles des Sœurs Grises, et avoir été faites d(ans de moins pénibles conditions, n’ont pas laissé toutefois d’être très difficiles et très méritoires devant Dieu.

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