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CHAPITRE V

A Notre-Dame de Sa Providence

L’Hôpital du Sacré-Cœur en 1867. — Préparé par Mgr Grandin. — Le voyage des sœurs fondatrices. — De Montréal à Saint-Boniface par Saint-Paul. — Par la prairie , les lacs et les fleuves. — Récit d’odyssée. — Mœurs sauvages.

— Le vieux cannibale. — Institutrices et gardes-malades de l’Hôpital du Sacré-Cœur. — Pauvreté inouïe. — Robes grises en toile d’ emballage. — Le menu des repas. Ruines du jardinage. — La grande épreuve de 1881-1882.

— Aux [êtes jubilaires.

La mission de la Providence fut fondée en 1861 par Mgr Grandin 1.

« Allez, avait dit Mgr Taché à son coadjuteur, choisissez un emplacement central qui conviendra à la résidence de l’évêque que Rome va donner à l’Athabaska-Mackenzie,

1. Mgr Grandin ne vint, comme évêque, dans l’Athabaska-Mackenzie que pour cette visite. Elle dura trois ans et deux mois (1861-1864% Il y rencontra de grandes souffrances. Voir Vie de Mgr Grandin, — V Évêque pouilleux — par le R. P. Jonquet,0. M. I. La cause de Mgr Grandin, dont la réputation de sainteté est universelle, a été commencée en 1914.

et qui soit surtout propice à l’établissement d’un couvent, car sans religieuses nous ne ferons rien de stable là-bas. »

Mgr Grandin jugea que Y emplacement central devait se trouver par delà le Grand Lac des Esclaves.

Serait-ce la Grande-Ile ?

La Grande-Ile (ou Grosse-Ile), située à l’endroit où le Grand Lac des Esclaves, se déversant vers l’océan Glacial, forme le fleuve Mackenzie, était pour les sauvages le rendez-vous du printemps et de l’automne. Le Père Grollier y avait, dès 1858, commencé la mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie, que les missionnaires du Grand Lac visitaient une ou deux fois par an.

Mais la Grande-Ile avait à redouter les inondations, le bois n’y abondait pas, et la terre n’y pouvait subvenir aux besoins d’une résidence et d’un orphelinat. C’est pourquoi Mgr Grandin, comptant d’ailleurs que les sauvages le suivraient, décida de chercher plus loin.

Ayant descendu le grand fleuve, la distance de 60 kilomètres, il atteignit, au pied d’un long rapide, à la rive droite, un large cap boisé, de surface unie, au terrain fertile, et regardant l’éclatante ceinture des îles et îlots du large. Contre ses flancs, un remous s’offrait en port naturel aux bateaux à venir h Le prélat arrêta son canot et prit possession du cap, en plantant une croix faite par le Frère Kearney. Puis il écrivit à Mgr Taché :

«J’ai appelé ce poste: la Providence, parce que je le regarde comme devant être la providence du Nord. Soyons là en nombre suffisant, et nous pouvons sans peine visiter toute la région... »

Le T. R. Père Belle, O. M. I., assistant général de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée et visiteur du

1. Ce remous, véritable vivier dans les premiers temps, s’épuisa bientôt. Il fallut retourner à la Grande-Ile, pour les grandes pêches.

vicariat du Mackenzie, en 1915, au nom de « la Providence », substitua celui de « Notre-Dame de la Providence».

La Compagnie de la Baie d’Hudson, frustrée cette fois du premier choix et forcée de suivre le missionnaire et les Indiens, dut accepter jusqu’au nom donné par Mgr Grandin. Ce fut, pour le chef-lieu de son commerce, « Fort Providence ».

L’histoire des premières années de la Providence, 1861- 1863, est celle de la misère la plus complète. Comme elle ne se rapporte pas à l’œuvre des Sœurs Grises, nous l’omettons ici. Elle fut racontée en d’autres ouvrages L

Lorsque le strict nécessaire fut créé pour le logement et la subsistance des missionnaires, Mgr Grandin s’occupa de bâtir pour les religieuses. L’hiver 1863-1864 y fut employé. La Compagnie de la Baie d’Hudson avait consenti à prêter pour cette fin quelques-uns de ses « engagés ». Le rôle de Mgr Grandin était de charrier, avec les chiens, les pièces de bois qui se trouvaient sur une île du fleuve. Le Père Grouard, le Frère Alexis et les « engagés » équarrissaient les troncs d’arbre pour les transformer en murs, charpente, poutres et planchers. Tous se donnèrent mainforte pour élever la bâtisse.

En guise de première pierre, Mgr Grandin enfonça la première cheville, et le Père Grouard la deuxième. Les clous, à cette époque, étaient inconnus dans le Nord.

En 1865, lorsque Mgr Faraud aborda à la Providence, le gros de l’ouvrage était accompli. Avec l’habileté d’un menuisier, il se mit à confectionner lui-même les meubles. Il eut l’attention délicate de ne rien décider de l’aménagement intérieur avant l’arrivée des sœurs missionnaires.

1. Aux Glaces Polaires, par le U. P. Duchaussois (chap. XIV), et Souvenirs de mes soixante ans d'apostolat dans V Alhabaska Mackenzie, par S. G. Mgr Grouard O. M. I., vicaire apostolique d’Athabaska.

Leur demeure étant prête, cinq Sœurs Grises furent envoyées : Sœur Lapointe, supérieure ; Sœur Brunelle, Sœur Michon, Sœur Saint-Michel des Saints et Sœur Ward. Une tertiaire franciscaine, Marie-Domithilde Letcndre, leur fut adjointe.

Elles dirent adieu à la maison-mère de Montréal, le 17 septembre 1866, et se mirent en route pour Saint-Boniface, où elles devaient passer l’hiver. Mgr Taché qui était allé à Montréal, dans le but de choisir lui-même les nouvelles fondatrices parmi toutes les religieuses qui « brûlaient également de partir pour le Nord », les accompagnait.

Le chemin de fer de Chicago à Saint-Paul, Minnesota, fonctionnait alors, et le voyage dut être assez calme jusqu’au terminus. Mais rien ne nous a appris l’accueil que leur firent les redoutables huit cents kilomètres qu’il leur fallut encore parcourir, de Saint-Paul à Saint-Boniface, dans les charrettes de la Rivière-Bouge venues à leur rencontre. Quelques mots de Mgr Taché qui, en 1852, avec les Pères Lacombe et Grollier, avait inauguré ce chemin, y suppléeront : « Le chemin que nous avons parcouru est affreux... C’était une chose assez singulière que de voir un pauvre évêque et deux prêtres plongés dans la boue jusqu’à la ceinture, et faisant l’humble métier de bêtes de somme, pour arracher de cette lourde boue les chevaux et les voitures. Et cela non pas une fois, mais des centaines de fois. »

L’hiver s’écoula dans la joie et l’intimité de la famille religieuse de Saint-Boniface.

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« Cependant, il faut le dire, nous avions hâte de voir se lever le jour du départ ; il fallait enfin arriver à notre triste chez nous, qui, dans son éloignement et sa pauvreté,

avait encore plus de charmes pour nous que les lieux les plus enchanteurs. }>

Ces lignes sont de Sœur Lapointe. Sa relation et celle de Sœur Ward, toutes deux inédites, monument inappréciable de l’histoire des Sœurs Grises et de l’humanité entière, veulent être enchâssées ici. Ce double récit d’odyssée fondu en un par l’humble supérieure sous la lampe huileuse du premier hiver mackenzien, nous l’avons retrouvé, tel qu’il va apparaître, dans la poussière des oublis. Nous le regardons comme le joyau apostolique de ce livre et nous l’offrons, dans la lumière, en gage de pieuse admiration ô toutes les vaillantes missionnaires arctiques des soixante ans passés.

Les sœurs savaient que Mgr Faraud avait remonté les 700 kilomètres du lac Athabaska au lac la Biche, dans le seul but de les attendre à cette dernière mission et de les conduire lui-même du lac la Biche à la Providence. Aussi déplorèrent-elles divers contre-temps qui les retinrent plus qu’il n’était prévu.

«Toute la prairie avait brûlé ce printemps-là, écrit Mgr Taché, et les bœufs n’entendaient pas voyager sans manger ; il fallait attendre que l’herbe eût repoussé. D’autre part, le temps fut exceptionnellement mauvais, et les chemins plus inabordables que jamais. Une seule brigade a perdu deux cent cinquante bœufs ou chevaux, morts de misère et des morsures des maringouins. »

Enfin, l’heure sonna pour les fondatrices du Mackenzie d’embrasser leurs sœurs de Saint-Boniface et d’entreprendre les 1 500 kilomètres qui les séparaient encore du chez nous.

De la Rivière-Rouge au lac la Biche, c’était le long chemin de terre, par bœufs et charrettes sans ressorts, via Portage-la-Prairie, Qu’Appelle, Garlton, Fort-Pitt, chemin coupé de mille torrents et petites rivières qu’on

s’ingéniait à traverser par divers expédients, dont les plus simples étaient de défaire les charrettes et de les transformer en barques. Laissons maintenant parler le récit de Mère Lapointe.

«... Après des tiraillements sans nombre, nous quittions enfin Saint-Boniface, le 8 juin, recevant avec abondance une bénédiction de rosée céleste, car nous eûmes une pluie battante toute la journée. L’était au point que nous avions de la peine à nous arracher de la vase et de la boue. Je crus même un moment que j’allais être obligée de laisser une partie de mon petit troupeau, car ma Sœur Ward, peu exercée à la marche, s’enfonçait si avant dans la terre glaise qu il fallait le secours d’un bras vigoureux pour l’en retirer. Nous étions cependant heureuses, parce que nous étions enfin parties. Nous ne poussâmes pas notre course bien loin ; la première journée nous arrivions à Saint-François-Xavier, où nous pensions simplement passer la nuit ; mais une pluie torrentielle nous retint pendant trois jours.’ On eût dit que l’époque du déluge universel était revenue ; un pied d eau couvrait la surface de la terre. Nous croyions, avec quelque apparence de raison, que nous mangions notre mauvais pain en partant et que ce qui viendrait après ne nous oifrirait que plaisir et bonheur. Nous aimions à nous représenter de vastes prairies ondulées comme les vagues de la mer, partout émaillées de fleurs, dont nous espérions savourer les fruits avant la fin du voyage, car le trajet était long. Cruelle déception. La pluie ne nous quitta pas. C’était au point qu’elle durait de dix, douze et jusqu’à quinze jours consécutifs, sauf quelques rares moments où le soleil brûlant se faisait jour à travers les nuages et répandait sur nos têtes comme des charbons ardents. Cela étant, ai-je besoin de vous dire combien pénible était la marche, ’combien triste était le repos? Souvent nous arrivions le soir pour passer la nuit dans un bas-fond marécageux, ayant à piépaier nos lits sur la terre nue. C’eût été peu en soi ;

Sœurs infirmières allant visiter leurs malades au loin.

Campement indien qui apprête le repas des voyageuses.

On se couchera ensuite «à la belle étoile», devant le feu mourant.

Parmi les crevasses et les icebergs.

(Le missionnaire de droite a conservé ses raquettes.)

\ ers Aklavik, sous i,a clarté de l’aurore boréale dans la longue

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