NUIT POLAIRE, PAR 45 DEGRÉS CENTIGRADES DE FROID
A NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE 8i
mais nos couvertures, nos robes, nos manteaux, aspergés toute la journée, n’étaient guère propres à nous préserver de la fraîcheur des nuits. Arrière toutes les délicatesses ! Il semblait naturellement que pareil état de choses eût dû nuire à nos santés. Je craignais, en effet, pour mes chères sœurs et pour moi. Mais, grâces en soient rendues à jamais à Celui pour qui seul nous nous sacrifions : Il nous garde comme la prunelle de son œil ; pas une de nous n’éprouva la plus petite indisposition. Ceci tient vraiment du miracle, et je voudrais faire entendre ma faible voix à toutes les créatures raisonnables, afin qu’elles m’aident à rendre de dignes actions de grâces, et qu’elles apprennent surtout à se confier à Celui qui garde si bien ses enfants.
Souffrir de l’incommodité de la pluie, et quelquefois du froid, car dans ces pays les changements de température sont fréquents, cela nous paraissait peu de chose ; mais nous éprouvions nécessairement de longs retards, car les torrents étaient devenus de grandes rivières et les rivelets étaient changés en torrents impétueux. Ne trouvant très souvent aucune place guéable et n’ayant, bien entendu, dans ces déserts, ni barque ni nacelle pour les traverser, nous étions parfois arrêtées deux ou trois jours dans des lieux où nous aurions pu, en temps ordinaire, passer en quelques minutes. Nous éprouvions cependant dans ces circonstances un certain plaisir à voir combien nos conducteurs étaient ingénieux à se tirer des mauvais pas. En quelques instants, nos petits chars de voyage, enveloppés d’une grande peau de parchemin, étaient lancés sur la rivière et devenaient, à leur grande surprise, barques de gros transports. On attachait une corde à chaque extrémité, et les hommes, sur les deux rives, halaient tour à tour. Quand le gros bagage était passé, les sœurs passaient à leur tour ; le point important était de pouvoir tenir son centre de gravité, car la moindre étourderie, ou inadvertance, aurait pu nous faire prendre un bain à l’eau fraîche et sale. Disons-le tout de suite, nous aurions fort mal réussi dans ces différentes évolutions, laissées à
nous-mêmes ; mais la Providence, qui n’abandonne jamais les siens, nous y avait ménagé un secours et une protection d’autant plus précieuse que nous n’avions guère eu droit de nous y attendre. Le R. P. Lacombe, vieux voyageur des prairies, et partant expérimenté, était venu à Saint-Boniface durant l’hiver, et nous avions l’avantage de l’avoir pour guide et pour soutien. Mgr Taché lui avait adjoint pour compagnon le R. P. Leduc, en sorte que nous ne pouvions être sous meilleure garde. Ce n’est pas ici le cas de vous dire tout ce que nous leur devons. Dieu qui connaît leur dévouement les en récompensera ; sans eux, il nous eût été presque impossible de continuer notre route.
Vous raconter un de ces passages, c’est vous les raconter tous. Nous en rencontrâmes plus de cent, grands et petits, durant ce voyage qui dura du 8 juin au 31 juillet. Vous pouvez, par là, juger de ses agréments L
C’était déjà le 30 juillet, et d’après les conventions nous aurions dû arriver au lac la Biche, pour le 15, au plus tard. Nous savions déjà, par des nouvelles reçues au Fort-Pitt, que Mgr Faraud nous attendait depuis le 25 juin. Nous
1. Un incident ne figure pas dans la narralioh, quoiqu’il l’eût mérité. Nous l'avons appris du Père Leduc et de Sœur Domithilde. La caravane avait fait relais, sur le haut du jour, à la rivière aux Anglais, entre les Forts Carlton et Pitt. Sœur Ward s’occupait sous la tente, et les autres sœurs cueillaient des fruits sauvages dans les buissons, tandis que Marie-Domithilde préparait, en plein air, les crêpes du dîner. Les vêlements de la cuisinière prirent feu. Elle était déjà tout en flammes, lorsque les Pères Leduc et Maisonneuve (celui-ci venu à leur rencontre, à Carlton) jetèrent sur elle tout ce qu’ils avaient pu saisir de linges et de couvertures. Mais le feu résistait toujours. Un seau de lait, justement tiré de la vache nourricière de la famille, était là fumant. Le Pèr^ Leduc s’en arma et le versa d’un bloc sur l’incendiée. C’est ainsi qu’on la sauva. Le Père Maisonneuve sortit du sauvetage, les mains attaquées au point qu’il fut incapable de célébrer la sainte messe pendant quinze jours ; et Domithilde continua sa route, la figure et les mains grièvement brûlées. La victime, aujourd’hui Sœur Domithilde, rappelle, en riant de tout son cœur, l'épilogue de l’aventure : «Après m’avoir éteinte avec le lait, le Père Leduc me dit :
« — Je ne voudrais pas être avec vous dans le purgatoire: vous criez trop fort !
« — Mais vous y seriez moins longtemps, alors, que je lui ai répondu 1»
pouvions avoir fait un voyage inutile, car il était permis de supposer que, les barges de la Compagnie étant déjà parties, Monseigneur se serait trouvé dans la triste nécessité de les suivre. Pourtant nous espérions arriver au lac la Biche, le lendemain ; c’est pourquoi nous nous levions à une heure du matin, et, à trois heures, nous nous mettions en route. Nous aurions voulu voler, tant nous avions hâte d’arriver ; mais nous traversions une vaste forêt, par un chemin tortueux, où des ornières profondes et vaseuses nous permettaient à peine d’aller à pas de tortue. Ainsi se passa la matinée. Nous venions de prendre une légère réfection ; remontées en voiture, nous avancions à pas lents, dans un morne silence, la tête baissée, nous demandant encore si nous pourrions arriver, car nous n’avions aucune idée de la distance, quand, tout à coup, en sortant d’un détour ténébreux, nous voyons accourir deux cavaliers, à bride abattue. Leur air martial, leur costume nous les firent de prime abord quasi prendre pour des ennemis. Heureux moment de surprise qui nous cause tant de joie ! Ce n’étaient autres que notre évêque et le R. P. Yégreville, qui, en désespoir de cause, poussaient à notre rencontre, résolus de pas désemparer avant de nous avoir trouvées. Descendre de voiture, nous jeter aux pieds de notre vénéré pasteur pour en être bénies furent l’affaire d’un instant. Qui dira tous les sentiments qui en ce moment se pressaient dans nos âmes 1 Monseigneur, en faisant descendre sur nous une paternelle bénédiction, jetait sur nous un coup d’œil scrutateur, constatant que personne ne manquait à l’appel et que son petit troupeau jouissait d’une parfaite santé. Louanges, actions de grâces, chants de reconnaissance au Dieu trois fois saint, pour la protection spéciale qu’il nous avait accordée dans un si long voyage, au milieu de tant de périls : tels furent les actes spontanés auxquels se livrait le cœur tendre et aimant de notre père et pasteur. C’était pour nous une espèce de résurrection, nous touchions à une vie nouvelle. Arrière désormais les soucis et les préoccupations !
Sous la houlette d’un pasteur bien-aimé les brebis n’ont plus qu’à marcher en aveugles. Quelques heures après, nous nous jetions entre les bras de nos bonnes sœurs du lac la Biche, qui, elles aussi, n’avaient que trop partagé les peines de Monseigneur, par rapport à notre long retard.
Quelques jours de repos en si bonne compagnie paraissaient utiles, et même nécessaires, après un tel voyage ; mais qui arrive trop tard doit se hâter de gagner du temps. Nous n’étions encore qu’à moitié chemin, et nous étions loin d’être sorties des périls. A proprement parler, ils ne faisaient cjue commencer pour nous. Nous avions eu jusqu’ici à nous débattre dans la vase; à partir de ce moment, nous étions en présence des rivières, des lacs, des rapides dangereux, et, ce qui rendait la position plus pénible, c’est qu’une grande partie du chemin était encore inexplorée et que nous n’étions pas en force suffisante pour nous tirer de ce mauvais pas h A vrai dire, nous laissions tout le souci
1. Jusqu’en 1867, tous les voyages et transports, à destination du Mackenzie, s’effectuèrent, de la Baie d’hudson d’abord, de Winnipeg ensuite, par les chaînes de lacs et rivières correspondantes à ces deux points, jusqu’au Portage la Loche. Du Portage la Loche, l’on tombait, par la rivière Eau Claire, dans la rivière Athabaska, à Mae Murray. On évitait de la sorte les o rapides » de l’Athabaska.
Le premier à se hasarder dans la voie «inexplorée » dulacla Biche à MacMur ray fut Mgr Taché, en 1856.
Mgr Faraud reprit cette voie, en 1867, avec les Soeurs Grises, qui furent par conséquent les premières femmes de race blanche à affronter ces terribles rapides, et dans des conditions plus périlleuses. Mgr Taché, en effet, était parti du lac la Biche, de bon printemps, par canot léger, et à la faveur de l’eau haute, qui aplanit maints obstacles ; mais, en octobre, rapides et cascades allaient être trouvés dans leur état le plus rocailleux et le plus perfide.
Mgr Faraud, en prévision de cette difficulté, avait obtenu du bourgeois, M. Christie, qu une barge de la Compagnie accompagnât la sienne : lesMeux équipages devaient unir leurs forces dans les mauvais pas.
Il y avait vingt-six jours que les voyageurs, arrivés du lac Athabaska. attendaient les Sœurs, au lac la Biche. Les provisions de bouche étaient épuisées. D autre part, les eaux baissaient d’une manière alarmante. L’impatience gagnait aussi les sauvages. Pour ces raisons, Mgr Faraud permit à la barge de M. Christie de repartir. 11 se condamnait," par le fait, à faire face, seul avec ses propres bateliers et les religieuses, à tous les dangers du retour.
C est à cette grave situation que le récit des sœurs vient de faire allusion.
à notre cher et vénéré Seigneur et Père, car il nous semblait impossible de périr en sa compagnie. Une nouvelle cause d’inquiétude pour lui, c’est que nous avions trop de bagage, pour une simple barque de voyage. Mais, bref, ceux que Dieu garde sont bien gardés... Le 3 août donc, à trois heures du matin, nous étions en éveil. Après une bénédiction solennelle du T. S. Sacrement, nous nous arrachions aux embrassements de nos chères soeurs, désolées de nous voir si peu de temps, et, en présence de la majeure partie de la population du lac la Biche, nous mettions à la voile.
Tant que nous n’eûmès à voguer que sur le lac la Biche et les petites rivières qui en découlent, nous prenions un plaisir charmant à sillonner ces eaux claires et limpides, et nous comprenions difficilement, faute d’expérience, qu’on pût se mettre en peine pour l’avenir. La paix, la tranquillité, ne furent pas de longue durée. Dès la première nuit, nous eûmes une pluie battante. Comme nous avions une assez bonne tente, elle ne nous fît pas grand mal et nous procura même le plaisir d’entendre le doux murmure d’un petit ruisseau qui s’était formé sous nous, entre la terre et le prélart. Nous eûmes une charmante matinée, le vent ayant chassé bien loin les nuages, et nous serpentions agréablement sur un petit bras de rivière entourée de grands arbres, qu un soleil levant dorait. A huit heures, nous commençâmes nos sacrifices. Pour nous les rendre plus faciles, Monseigneur offrit la Grande Victime, à la tête du rapide, et nous nourrit du Pain des Voyageurs. Fortifiées, nous pouvions désormais, à l’exemple d’Élie, marcher quarante jours et quarante nuits sans nous arrêter.
Dans les voyages du Nord, on fait comme en temps de famine . on se débarrasse des bouches inutiles. Comme 1 eau était trop basse, le guide nous signifia de le débarrasser de nos personnes. Monseigneur dirigeant la marche à tra- "veis la forêt, nous éprouvions un réel plaisir à suivre Sa Grandeur, tandis que les hommes traînaient la barque et la faisaient passer d’une roche à l’autre. Il n’y a pas de plaisir
sans mélange. Celui de suivre notre évêque était un peu dérangé par la difficulté de se frayer un chemin au milieu des grandes herbes qui, saturées d’eau par la pluie précédente, se déchargeaient sur nos longues robes et nous rendirent bientôt si pesantes que nous n’avancions plus qu’à grand’peine. Ajoutez à cela qu’un soleil ardent dardait ses rayons sur nos têtes. En allant au petit pas, nous reposant souvent, nous fîmes, ce jour-là, environ six milles. Nous avions déjà assez goûté au plaisir de la promenade, aussi ne fut-ce pas sans satisfaction que nous reprîmes nos places dans la barque, à l’invitation du guide. Les forces ne répondent pas toujours au courage : nous n’en pouvions plus...
Sans croire avoir beaucoup fait, nous nous persuadions cependant, le lendemain, que nous ne serions pas mises à plus forte épreuve que la veille. Nous causions, nous nous divertissions, autant que la position le permettait ; mais tout à coup on crie : « Halte-là, on ne va pas plus loin ! »
Nous nous trouvions, en effet, dans une difficulté sérieuse. A partir de ce lieu jusqu’à l’entrée de la grande rivière la Biche (rivière Athabaska), environ soixante milles plus bas, ce ne sont que petits rapides rocailleux, où l’eau, éparpillée sur une assez vaste surface, ne permet plus de naviguer à pleine cargaison. Que faire? Descendre d’abord avec la moitié de la charge, puis retourner prendre l’autre, ç’eût été probablement le plus facile, mais les sauvages voyageurs déclarèrent sans détour que, s’ils descendaient, ils ne remonteraient plus, car ils étaient fatigués du long retard. Dès lors, il ne nous restait plus que deux partis également pénibles : ou bien laisser la moitié de notre bagage, qui nous avait causé tant de dépenses, de fatigues et de soucis, ou bien se résoudre à marcher tout le temps. Le premier parti nous répugnait trop, nous essayâmes le second. Il ne s’agissait plus, comme la première fois, de marcher deux ou trois heures dans des prairies humides, mais bien deux ou trois jours, tantôt dans une forêt épaisse,
tantôt sur des rives escarpées, nous enfonçant à chaque pas dans la vase, traversant mille ruisseaux et nous égarant dans des fourrés d’arbres secs et sans issue.
Le gros travail n’était pas pour nous, car Monseigneur nous précédait, une hache à la main, choisissant les passages les moins difficiles, abattant les arbres sur notre passage, jetant des ponts sur les ravines. Mais comme nous étions peu aguerries à la marche, nous étions vraiment hors d’haleine. Ce qui m’affectait plus que mes propres fatigues, c’était que je voyais que quelques-unes de nos sœurs étaient vraiment trop faibles pour résister. Nous allâmes pourtant toute la matinée. Nous avions parcouru, y compris les détours, environ quinze milles. Comme nous avions entièrement perdu de vue la rivière, nous ignorions si les voyageurs étaient devant ou derrière. Quoi qu’il en fût, n’en pouvant plus, nous nous arrêtâmes pour nous reposer. Nous allumâmes un grand feu, et, peu après, nous entendîmes nos gens criant, se débattant et traînant avec peine leur barque. Sans être bien valeureuses, nous étions cependant arrivées les premières.
Les hommes firent halte, prirent une forte réfection, et se disposèrent à partir. Comme je prévoyais que Sœur Ward ne pourrait plus marcher, je leur proposai de la prendre. Ils y consentirent, à condition qu’elle invoquerait les Grands Esprits pour faciliter la marche. Soit hasard, soit miracle, à peine ma Sœur Ward se fut-elle embarquée que la barque passait presque partout sans toucher. Ceci allait fort bien pour les voyageurs ; mais nous, qui venions par derrière, hâtant le pas à travers les broussailles, nous ne pouvions pas même les suivre de l’œil. La fatigue du matin nous avait déjà fort affaiblies, en sorte que nous ne pouvions plus aller. A force de crier, nous nous fîmes entendre, la barque s’arrêta ; nous avions marché encore six milles. Bon gré, mal gré, il fallut nous recevoir ; mais à peine nous fûmes-nous embarquées qu’il fut impossible de faire
mouvoir la barge. Les hommes furent obligés de porter le bagage sur leurs épaules, en sorte qu’en deux ou trois heures de temps nous avions fait à peine un demi-mille. Comme tout le monde était fatigué, nous campâmes un peu plus tôt que de coutume. Ce n’était pas sans crainte que je voyais venir le lendemain.
Le sommeil repose et la nuit porte quelquefois bonheur. Nous eûmes, toute la nuit, une pluie battante ; les éclairs sillonnaient les nues, et les tonnerres faisaient trembler la terre autour de nous. Le matin, nous nous levâmes, les jambes raides, les reins brisés, la fièvre dans tous les membres ; la pensée de ce qui nous attendait nous faisait frémir. Dieu avait cependant pourvu aux besoins de ses enfants, car la tempête de la nuit avait fait croître temporairement les eaux, en sorte que, inspection faite, notre guide nous dit que nous pouvions tous nous embarquer. A partir de là, en effet, la barge flotta le plus souvent, et, dans les places les plus difficiles, les hommes parvenaient facilement à la dégager. Nous fûmes cependant obligées de marcher encore de temps en temps, mais ces courses ne dépassèrent jamais la mesure de nos forces.
Après trois jours d’anxiété et de fatigue, la rivière Athabaska se présenta enfin à nos regards, et nous assura, pendant deux ou trois jours, plus de tranquillité... Cette rivière présente bien aussi ses dangers ; mais enfin pour le moment nous jouissions sans arrière-pensée des plaisirs innocents et permis que font éprouver à l’âme les spectacles grandioses de la nature. Cette rivière rapide nous entraînait comme par enchantement, tout en nous donnant le temps de repaître nos regards des sites pittoresques et variés que les nombreux détours présentent sans cesse. C’était trop de bonheur, pour attendre qu’il durât longtemps. Nous croyions avoir déjà fait merveille, nous en étions encore à notre coup d’essai.
Un jour, vers deux heures après-midi, nous entendions dans le lointain un bruit sourd et monotone, semblant sor-
tir des eaux. Aussi loin cependant que la vue pouvait s’étendre, elle se perdait sur la surface de l’eau, et rien d’extraordinaire ne nous frappait. Je m’informai d’où venait ce bruit ; on me répondit que nous le verrions bientôt.
Deux heures après, nous arrivions au Grand-Rapide. C’est un endroit où d’énormes blocs de pierre ont formé une petite île au milieu de la rivière, qui, ainsi partagée en deux, lance ses eaux par cascades vertigineuses. La seule vue de ces gouffres fait frémir. Aussi ce ne fut pas sans crainte et sans saisissement de cœur que nous l’abordâmes. La chose est d autant plus difficile qu’il faut approcher l’île juste à la place où le courant se divise. Un faux coup de rame peut faire tourner la barge sur un côté ou sur l’autre, et l’y précipiter. Par une manœuvre heureuse, notre guide parvint à l’amarrer, entre deux énormes pierres. Là^nous débarquâmes, et, passant d’un tronc d’arbre à un autre, nous pûmes enfin mettre le pied sur l’île. Nos cœurs encore en émoi dirent, autant que nos bouches, un Deo gratias. Cependant nos voyageurs, par des efforts inouïs, parvinrent à tirer tout le bagage et même la barque de l’eau. Cette première opération faite, ils transportèrent les effets sur leurs épaules jusqu’à l’autre bout de l’île, environ un demimille. Jusque-la, tout allait assez bien pour nous ; mais la barge restait. Il ne s’agissait pas de la porter, mais de la ti amer . Comme elle était lourde, les hommes se trouvaient trop faibles pour la remuer. Monseigneur vint alors gravement et sérieusement inviter les sœurs à se mettre de la partie. On nous attela, deux à deux, à des colliers, et nous fîmes si bien qu a la force la barge se décida à prendre ses jambes, et nous la traînâmes jusqu’à l’autre bout de 1 île. C est ce qu on appelle ici « faire portage ». Comme Sa Grandeur nous avait recommandé de ne pas hâler trop fort pour ne pas nous faire mal, nous ménageâmes nos forces, aussi nos voyageurs observaient-ils en plaisantant que nous n avions pas brisé nos colliers. Quoique nous fussions réellement fatiguées, nous eûmes plus de plaisir
que de peine, et j’aurais payé cher pour que quelques personnes de Montréal eussent pu nous contempler dans nos nouvelles fonctions. Cinq soeurs Grises attelées! N estce pas un joli coup d’œil?...
Le gros du travail était fait, mais il n était pas facile de nous tirer de là. On embarqua le bagage, nous nous embarquâmes nous-mêmes, danshn lieu où les houles soulevaient barque et bagage avec fureur, et ce ne fut pas sans frayeur que nous vîmes la barque se détacher du rivage. Il nous paraissait impossible de ne pas périr. Ne pouvant supporter la vue de ces vagues courroucées, nous fermâmes les yeux quelques secondes ; en les ouvrant, nous constatâmes avec bonheur que nous étions déjà hors de danger.
A partir de ce moment, nous eûmes moins à craindre, ou plutôt nous nous accoutumâmes à voir le danger sans pâlir. Quelques-unes de nos sœurs en étaient venues au point de dire qu’elles aimaient à sauter les rapides. Cela pouvait être vrai pour les petits ; mais il y en a de toutes espèces. Un jour après-midi, nous nous étions évertuées à grimper sur le haut des collines pour cueillir des poires sauvages, que la nature sert ici aux voyageurs avec abondance. Comme cependant nous étions très pressées, et que les fruits sont très petits, pour avoir plus tôt fait, nous avions coupé et apporté les branches. Or, tandis que nous dégustions avec reconnaissance ces fruits, aussi doux au goût qu’agréables à l’odorat, la barque arriva, en se précipitant, sur un gros rapide; nous l’avions à peine aperçu que déjà le fer de la quille, frappant avec violence un roc à fleur d’eau, éclate en morceaux, fait entendre un cri sinistre et secoue la barge comme un vent violent agite les branches d’un arbre. Au même instant nous tombions au milieu des houles. Un cri d’effroi se fait entendre, les fruits tombent de nos mains, une sueur froide se répand sur nos fronts, tout le sang se porte vers le cœur. Nous avions peur ! Ce fut en réalité notre plus grand mal, mais il fut sérieux, car, une demiheure après, quelques-unes des sœurs avaient encore peine
à se remettre et à retirer leur souffle. Cette alerte mit fin à toutes les vanteries et bravades. Ce fut du reste la dernière épreuve de cette rivière Athabaska.
Pour n’être plus en danger, nous n’étions pas plus à l’aise (depuis MacMurray), car à partir de ce moment on n’allait plus à terre pour passer la nuit ; mais, tandis que la barge allait à la dérive, chacun se logeait le moins mal possible. Monseigneur était couché entre les ballots, ayant pour matelas un grand côté de poêle et pour oreiller une caisse. Nous avions l’honneur d’être logées à l’entrepont, mais comme il n’était pas assez long ni assez large, nous nous jetâmes pêle-mêle, les pieds de l’une servant de chevet à l’autre. S’il était permis de mentionner un si faible incident, je dirais que nous passâmes là les deux plus mauvaises nuits de notre voyage.
Le 13 août, le beau lac Athabaska présenta sa vaste superficie parsemée d’îlots couverts d’arbres verts. Nous y respirions plus à l’aise, et nous avions de plus l’espoir d’arriver le soir à la belle mission de la Nativité, la plus ancienne du vicariat du Nord. Poussées par un vent favorable, nous y arrivâmes de bonne heure, au bruit répété des décharges de mousqueterie.
Ai-je besoin de dire que nous y fûmes l’objet d’un scrupuleux examen de la part des sauvages, qui n’avaient jamais vu de sœurs et qui, les croyant d’une nature différente des autres mortelles, demandaient ingénument si elles disaient la messe, si elles confessaient au moins les femmes ; un d’entre eux vint même s’agenouiller pour me demander la bénédiction...
Nous étions pressées et nous fîmes cependant une halte de trois jours. La raison en était sérieuse et agréable. Nous trouvâmes là réunis Mgr Clut, évêque d’Arindèle, et les RR. PP. Eynard et Tissier. Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, devait y recevoir la consécration épiscopale. Dès le • lendemain donc, nous prîmes nos fonctions de sacristines, et, au moyen de quelques décorations, nous rendîmes
magnifique pour la fête l’église de cette mission, déjà si coquette par elle-même. Le 15 août, fête de l’Assomption, eut lieu le sacre. Les officiers n’étaient pas nombreux. Les révérends pères, faute d’autres évêques, faisaient évêques assistants, et le consécrateur n’avait pour le servir que le bon Frère Salasse et quelques enfants de chœur. Les sauvages n’étaient pas non plus très nombreux, parce que, fatigués d’attendre, ils étaient partis depuis quelques jours. Mais la fête n’en était pas moins solennelle. N’était-ce pas touchant de voir une pareille cérémonie dans un lieu où il y a à peine quelques années le nom de Dieu était encore ignoré, et où actuellement, grâce au zèle et à la persévérance des missionnaires, on trouve tant de chrétiens ! Je me plaisais à croire qu’un bon nombre d’anges étaient descendus avec leur Reine, pour assister à cette auguste cérémonie et y exalter le Roi de gloire. Nous étions certes déjà bien payées des quelques désagréments du voyage, par la pensée de contribuer pour notre petite part à l’éclat de la fête... Nous eussions volontiers passé là plusieurs jours ; mais cette terrible voix qui nous criait déjà depuis si longtemps : « Marche ! marche ! » se fît encore entendre, et nous partîmes.
Bientôt entraînés par la majestueuse rivière des Esclaves, nous perdions de vue le lac Athabaska, et nous entrions comme dans un nouveau monde. Plus de rochers, plus de rives escarpées, mais une masse d’eau presque aussi considérable que le Saint-Laurent, coulant à pleins bords et sans bruit, à travers des forêts de grands arbres. Les journées paraissaient bien courtes, au milieu de cette magnificence. Elles furent encore raccourcies par la rapidité du courant. Aussi, une journée suffit pour nous conduire aux nombreuses chutes successives, où l’eau, interceptée dans son cours par des pics énormes, se divise en mille canaux, s’élève en bouillonnant et retombe avec fracas en bas des cataractes (la chaîne des rapides du Fort-Smith, seize milles, les derniers obstacles à la navigation jusqu’à l’océan
Glacial). En approchant de ces gouffres affreux, une frayeur involontaire s’empara de nous. Nous avions pourtant moins a craindre que partout ailleurs, non pas parce que le danger était moins grand, mais parce que notre guide, qui a passé dans ces lieux plus de cinquante fois, en connaissait tous les détours, et y lançait sa barque d’une main sûre. Il fallut cependant y faire quatre portages.
Quelques instants après avoir repris l’eau calme, nous étions entourées de sauvages, qui, impatients de nous voir, étaient venus à notre rencontre. Le lendemain nous arrivions à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu. C’est un métis montagnais, qui, par sa bonne conduite, s’est attiré l’estime et l’affection des sauvages, qui le regardent tous comme leur père... Ce ne fut pas sans une vive émotion que nous vîmes ces pauvres enfants des bois, réunis là pour nous attendre, et, groupés dans leur chapelle modeste, autour de leur évêque, assistant avec une modestie angélique à la sainte messe. Comme ils avaient manifesté le désir d’entendre chanter les sœurs, elles tinrent grand orchestre pendant la messe ; mais après l’instruction, iis nous régalèrent eux aussi d’un magnifique cantique en leur langue, dont le chant bien nourri et en accord parfait nous remplit d’admiration. Soit fatigue du voyage, soit enthousiasme de ce que nous voyions, nous eussions volontiers consenti à passer là quelques jours de repos, mais l’impitoyable voix criait encore : « Marche ! marche ! »
Nous marchâmes si bien que deux nuits et deux jours suffirent pour nous conduire à la mission Saint-Joseph, Grand Lac des Esclaves. Le R. P. Gascon, seul depuis si longtemps, et de plus en peine de notre retard, nous reçut, à bras ouverts, dans sa pauvre demeure. Ses yeux humides se portaient de Monseigneur à nous, et de nous à Monseigneur. Il paraissait ne pas croire à la réalité. Il se convainquit bien vite que nous n’étions pas des êtres fantastiques et put dégonfler son bon cœur tout à son aise. Il eût désiré nous garder plusieurs jours, mais Monseigneur, qui voulait
profiter du beau temps, désirait partir tout de suite. Le bon Père fit si bien par ses prières et par ses larmes, que le ciel s’irrita, et qu’un vent violent, soulevant avec fureur les eaux du lac, nous obligea à une halte de deux jours...
Nous étions à la dernière étape, en sorte que ce ne fut pas sans une vive satisfaction que nous vîmes remettre à la voile. Le Grand Lac des Esclaves est une véritable mer intérieure, et, comme les vents y régnent en souverains, on ne se hasarde qu’à temps à le traverser. Aussi notre marche était lente. Quelquefois, après deux heures, nous étions obligés de nous retirer dans un port naturel pour nous mettre à l’abri des journées entières. Ces haltes forcées nous étaient d’autant plus pénibles que nous savions être plus rapprochés du but de notre interminable voyage. Le 27 août, nous marchâmes longtemps avec un vent douteux ; sur le soir, il devint meilleur, en sorte que l’espoir d’arriver plus tôt nous détermina à passer la nuit sur la barge. Mal nous en voulut, car bientôt le vent changea, le ciel se couvrit, si bien que ne sachant plus où diriger notre marche, on fit échouer l’embarcation sur un roc à fleur d’eau. Nous y fûmes exposés, toute la nuit, à la pluie et au froid, sans qu’il nous fût possible de reposer. Heureusement c’était la dernière.
A peine l’étoile du matin reparut-elle, que notre guide se reconnut. Il éveilla les rameurs, et dans peu de temps il amarrait la barge, pour déjeuner, à une petite île de l’entrée du grand fleuve Mackenzie. Deo gralias ! Encore quelques heures et nous sommes chez nous ! Elles furent, ou plutôt nous parurent, encore longues, car ce ne fut qu’à trois heures après-midi que nous aperçûmes le drapeau flottant sur l’évêché. Bientôt cependant le paysage se dessina mieux, et nous aperçûmes sur la rive une foule de sauvages et d’autres personnes, s’agitant et tirant du fusil, pour nous souhaiter la bienvenue. Nous ne voulûmes pas rester en arrière, les sœurs entonnèrent un Magnificat solennel
Ce fut en chantant le cantique de la Reine du Ciel que nous fûmes reçues par le R. P. Grouard, les Frères Alexis et Boisramé et toute la foule... Enfin, nos cœurs battaient sur la terre étrangère désirée, devenue notre patrie, notre chez nous, notre tombeau !...
Que vous dire de plus? Depuis notre arrivée, non seulement nous n’avons pas regretté d’être venues, mais nous avons été toujours heureuses. Cela ne veut pas dire que nous y ayons tout à souhait. Au contraire, les sacrifices y sont nombreux ; mais c’est ce que nous sommes venues chercher, de sorte que cela n’a pas lieu de nous surprendre. Nous avons eu quelque peine à nous accoutumer à la nourriture grossière, et toujours la même... Nous n’avons plus jamais goûté au pain...
... Adieu, bonne et bien-aimée Mère ; ce papier, plus heureux que nous, va se rendre à notre chère communauté. Moins privilégiées que lui, nous le suivrons en esprit, ou plutôt nous le devancerons, car certainement de cette manière nous voyagerons plus rapidement que lui. Adieu, bonnes et bien chères sœurs, nous ne nous reverrons plus très probablement sur cette terre d’exil. Adieu donc, jusqu’au beau jour qui nous réunira là-haut... Veuillez nous accorder à toutes un souvenir quotidien aux pieds du bon Jésus de chez nous, puis auprès de la châsse de notre vénérée Mère d’Youville... »
Ainsi allait-on vers le pôle, en 1867.
Ainsi voyagèrent, pendant cinquante ans, les Sœurs Grises.
« ... Pluie toute la journée, écrivait la Mère Charlebois, arrivant le même jour, treize ans plus tard, à la Providence, pour visiter les missionnaires. Nous avons campé avec tout notre linge mouillé... Assurément je n’aurais jamais pensé que je dusse séjourner et coucher, des mois
entiers, dans ces barges ; je vous assure que c’est un bien triste métier pour des religieuses ; les scrupuleuses seraient à plaindre. Mais qu’y faire? C’est l’unique voie pour se rendre dans l’Extrême-Nord. »
Entendons plus près de nous, 24 mai 1912, la T. H. Mère Piché, supérieure générale et visitatrice du Nord, « après un trajet des plus misérables, où elle souffrit du froid et même de la faim... réduite à ne prendre que des aliments froids, et cela dans un équipage de métis ivrognes... ».
« Nous eûmes, écrit-elle du lac Athabaska, quelques difficultés pour nous rendre, à cause de la glace qui encombrait le lac... Je n’ai pu avoir que ma valise, toutes nos caisses sont restées à Athabaska-Landing (le point de départ des barges). Que de difficultés ! Que de misères pour le transport !... Mon Dieu, il faut bien que ce soit pour sauver des âmes que des victimes s’expatrient ainsi volontairement et si généreusement. »
La Mère Stubinger, qui prit un mois et cinq jours de l’automne 1893 à remonter la rivière Athabaska, sous une neige continuelle, ne dut son salut qu’à quelques lièvres chétifs, pris au lacet pendant les nuits.
Ces mots, détachés au hasard de cent correspondances, et le récit de 1867 ne racontent que le voyage normal, sans désastre... Point d’objets indispensables à jamais perdus ; aucune barque broyée sur les récifs ; les sœurs ne furent point jetées à l’eau ; une tempête ne les emporta point au large du Grand Lac des Esclaves, durant trente-huit heures, désemparées, épouvantées, certaines, pendant cette détresse, que chaque vague qui se dressait sur elles était celle qui venait les engloutir 1 : autant d’épreuves réservées aux convois futurs, et dont des Sœurs Grises furent les victimes. Elles ne furent pas non plus abandon-
1. Voir la narration de cette aventure par le Père Lecorre dans Aux Glaces Polaires (chap. XIV).
Sœur Ward
Le premier couvent de l’Hôpital du Sacré-Cœur (1867), a Providence.
(Vue prise en 1884.)
Mission actuelle de Notre-Dame de la Providence.
Cependant une belle église a été ajoutée à droite en 1925. — Les glaçons roulés par le Mackenzie au début de l’hiver, puis fixés pêle-mêle sur le fleuve solidifié, — « bordillons », — rendent difficile le passage des traîneaux.
A Notre-Dame de la Providence en 1926.
Jubilé épiscopa1 de S. G. Mgr. Breynat, O. M. I., vicaire apostolique
du Mackenzie.