I. Voir Aux Glaces Polaires (chap. VIII), FERMES HÉROÏQUES
«Aussitôt elle l’emporte hors de sa hutte, la couvre d’une grande peau, l'étouffe et la jette à la voirie.
Une autre, marchant sur la neige, dit à son enfant :
« — Ton père est mort; qui te nourrira? J’ai, pour ma part, assez de mes misères.
« Elle fait alors un trou dans la neige, y enterre l’enfant, et passe son chemin.
« A l’époque d’une assez grave maladie, un malheureux sauvage avait perdu son épouse et deux ou trois de ses enfants ; il lui en restait encore un au maillot. Il le porta deux ou trois jours, le suspendit à une branche d’arbre et il partit.
«En voilà déjà trop pour un cœur sensible. Il est évident que tous ces gens auraient mieux aimé nous confier leurs enfants que de les faire mourir. »
Ces actes de la barbarie sauvage, que nous apprennent les sœurs fondatrices, et qui étaient de tous les jours il y a soixante ans, devaient se répéter parfois dans la suite, et désolent encore les tribus très éloignées de nos orphelinats. Mais il arrive presque toujours qu’une main charitable arrache ces enfants martyrs à leurs bourreaux, dans l’espoir de les « donner aux sœurs » ; témoin les exemples récents de Gabriel et de Rosalie.
Gabriel, — appelons-le du nom qu’il devait recevoir, à son baptême, en l’honneur de Monseigneur le vicaire apostolique, — Gabriel appartenait à un groupe infidèle de la tribu des Sékanais, qui fréquententles montagnes Rocheuses, du côté de Fort Nelson. Il avait environ huit ans, lorsqu’il vit sa mère tuer son père et jeter son petit frère dans le feu. Il était sur le point de subir le même sort, lorsque sa grand’mère l’emporta et alla le remettre au Sékanais Barby qui n’avait pas d’enfants. Quelques jours après, la femme de Barby tomba malade et mourut. Barby, païen et sorcier, fit des incantations et crut entendre l’esprit lui ré-
pondre que le nouvel adopté était la cause de ce malheur. Il jura donc de s’en défaire. Trouvant que tuer aussitôt l’enfant serait lui accorder une fin trop douce, il le laissa seul, presque nu, sans vivres ni feu, sur la grève de la rivière Nelson, où il avait enseveli sa femme, et alla établir sa tente sur l’autre rive. De là, il guettait l’orphelin, avec sa carabine, et, quand il l’entrevoyait errant autour de la morte, arrachant des racines d’arbrisseau pour se nourrir, ou venant boire à la rivière, il le visait, comme une cible, sans réussir à le frapper. Au bout de dix jours, Boniface Laferté, l’un des premiers élèves des Sœurs Grises à la Providence' et « traiteur » des fourrures au Fort Nelson, vint à passer^ en canot, avec deux sauvages, ses serviteurs. Mis au courant par la grand’mère, il vint à bout de distraire le farouche Sékanais, pendant que ses hommes allaient enlever l’enfant et le cacher dans un endroit convenu. Ceux-ci trouvèrent le pauvre petit à peine vivant, dévoré par la vermine et les maringouins. Boniface le remit au missionnaire du Fort des Liards, « pour les sœurs ». Lé Père Le Guen le conduisit au couvent de la Providence, par un voyage de 500 kilomètres. Gabriel y demeura deux ans, le temps d’y apprendre à aimer Dieu ; puis, malgré les soins des jours et des nuits qui lui furent prodigués, il mourut d’une maladie de poitrine, contractée sur la rivière Nelson.
Si vous arriviez aujourd’hui, au couvent de Fort Résolution dont nous parlerons bientôt, vous remarqueriez surle-champ la bonne large figure affectueuse et intelligente de la plus petite, quoique non la plus jeune, des soixantedix orphelines, qui s’alignent avec la vitesse de l’éclair, par rang de taille, à l’apparition de quelque visiteur. Elle a sept ans, s appelle Rosalie, parle l’anglais, le français, le plat-côté-de-chien, et exécute, sous la direction de Sœur Marie-Anne, des monologues à faire rire et pleurer les plus difficiles dans l’art dramatique. Rosalie, orpheline à quatre ans, alla chez son oncle. On ne pouvait pas la livrer directe-
ment à la mort, puisque’les Plats-Côtésrde-Chien sont tous chrétiens ; mais le vieil instinct cruel, n’y étant pas encore tout à fait étouffé, l’orphelin justifie toujours plus ou moins le nom que lui ont conservé les langues du Nord : celui qui chemine en pleurant. Pendant un an, Rosalie chemina, suivant le camp, mangeant ce qu’elle pouvait trouver parmi les restes, et n’ayant pour se couvrir, le soir, que les bouts de peaux laissés libres par les autres. Une nuit, elle se sentit geler et essaya, mais en vain, de ranimer les charbons mourants. Le lendemain, comme elle ne pouvait plus marcher, quelqu’un la mit sur son traîneau «pour les sœurs». En passant, au Fort Rae, on la porta chez le commis qui, avec son couteau de poche, lui coupa les deux pieds, déjà en décomposition, afin de lui sauver la vie.
Sauverd’enfance, l’instruire, la' sanctifier, furent le premier soin des Sœurs Grises arrivant dans l’Extrême-Nord, à la Providence.
La première classe fut faite, le 7 octobre, par Sœur Saint- Michel des Saints. Il s’y présenta onze élèves.
En même temps qu’école de sauvageons, le couvent de la Providence devait être refuge des infirmes. Son nom d 'Hôpital du Sacré-Cœur le rappellerait sans cesse.
En fait, toutes les misères du Mackenzie y furent recueilles pendant un demi-siècle, et Dieu sait de combien de maux ces pauvres Indiens sont affligés ! Plusieurs malades passèrent auprès des Sœurs de Charité de nombreuses années. Les noms de Marguerite l’aveugle, Lidwine la paralytique, Petit-Fou, rappellent de ces longs dévouements. Le Petit-Fou (on ne l’appela jamais autrement) était un enfant de la tribu des Esclaves. Comme il était idiot et à demi paralytique, son père l’avait jeté sur les bords de la rivière, pour s’en débarrasser. Les sœurs le trouvèrent là.
Pendant vingt ans, sans faire cas de son infirmité mentale ni de ses colères, elles le soignèrent. Lorsque Petit-Fou se fâchait, il courait à quatre pattes contre ses infirmières et les frappait, si elles n’avaient la précaution de fuir. Elles lui prodiguèrent tant de patience et de tendresse qu’elles le rendirent à la fin presque obéissant et lui apprirent sa religion.
Ces malades, ceux des premières années surtout, ne furent pas sans laisser paraître le retour de la sauvagerie ancienne dans leur sang. Leurs propos eussent révolté plus d’une oreille, dans notre civilisation. Mais les sœurs missionnaires se formèrent de bonne heure à tout comprendre et, par conséquent, à tout excuser, sans s’émouvoir ni se décourager. Un vieux cannibale, au temps d’une famine, avait tué et dévoré sa femme et ses quatre enfants. Devenu faible, perclus, incapable de suivre les chasseurs, il fut amené aux sœurs de l’Hôpital du Sacré-Cœur. La veille de sa mort, il attira à lui l’infirmière qui l’avait longuement soigné, instruit, préparé à l’éternité, et lui dit, comme en confidence :
l< Ma sœur, il me semble que si j’avais un peu de chair humaine à manger, j’engraiSserais encore ! »
Bien que les Indiens fussent les privilégiés des Sœurs de la Charité, au Mackenzie, tout malade, de quelque race et de quelque confession qu’il fût, trouva toujours, chez elles, l'accueil cordial et le dévouement sans mesure.
Une nuit de 1899, époque de la ruée affolée des chercheurs d’or sur le Klondyke, les sœurs sont éveillées et épouvantées par le vacarme de meubles culbutés et d’un corps tombant, puis se relevant pour tomber à nouveau, sur le plancher. C’est un des malheureux mineurs qui s’est gelé les deux jambes, dans la neige fondante, et qui, au moment de
s’abandonner à la mort comme tant d’autres de ses compagnons, a distingué sur le rivage une maison noire. Il avait pu ramper encore jusque-là, et il venait de s’y abattre, en râlant de douleur. Les sœurs parvinrent à le guérir.
Tout en soignant les infortunes qui venaient demander asile à l’hôpital, on ne négligea jamais non plus les malades du dehors, ceux qui habitent, çà et là, dans le rayon du Fort. Chaque jour, la Sœur supérieure prend sous sa mante grise : cachets, bistouris, charpie, eau chaude, et s’en va, à petits pas vifs dans la neige, distribuer, de loge en loge, de cabane en cabane, d’ulcère en ulcère, le remède et le sourire de la charité. Et lorsque la mort est plus forte que la charité, quel deuil ! Et si les trépas se multiplient, comme dans ces épidémies qui, par époques, déciment les Peaux- Rouges, hâtant la disparition de la race, n’épargnant même pas les bien-aimés du couvent, il n’est de larmes que leur cœur ne verse sur ces tombes où elles déposent les petits corps, après en avoir donné les âmes au ciel. Les mères ne pleurent ni plus tendrement, ni plus longtemps.
Sœur Beaudin écrit, le 12 novembre 1903 :
« A peine notre chère Sœur Boisvert était-elle partie, qu’une épidémie, survenue depuis peu du côté de Good- Hope, sévissait ici dans toute sa rigueur. Tous nos enfants, au nombre de cinquante-quatre, y passèrent indistinctement. Aux premiers jours, nous ne crûmes point cette maladie désastreuse ; mais les suites nous firent voir bien vite le contraire. La rougeole fut suivie de la fièvre scarlatine, accompagnée de diphtérie et de dysenterie. Il était navrant le spectacle de tant d’enfants, cloués à la fois sur au lit desoufïrance. Nous leur partageâmes et nos soinsetnos veilles... Dieu cependant voulut nous éprouver davantage. Dix d’entre eux succombèrent aux coups de ce fléau ;
trois garçons et sept filles... L’une d’elles mourut durant l’action de grâce de sa première communion. Nous sommes bien tristes, et pourtant nous envions la sainte mort que firent ces chers enfants... »
Aux initiatives de ces sacrifices pour les orphelins et les malades, un seul obstacle s’opposa : la pauvreté. Elle fut extrême. C’est plus qu’à la lettre que fut accomplie, à la Providence, la volonté souvent exprimée de Mme d’Youville : •« Il ne faut pas que les sœurs aient plus de confort que les pauvres. »
Quelques reliques du passé, quelques aveux échappés nous font deviner ce qu’il en a dû être.
Jusqu’en 1899, date de l’inauguration du couvent actuel, les enfants étaient couchés dans des meubles fort curieux, que l’on conserve encore, et qu’il ne faudrait pas détruire. Ils ressemblent à des rayons étagés de bibliothèque, allant du plancher au plafond. On les dit confectionnés par Mgr Faraud. Les sœurs occupaient le coin restant du dortoir, grabat contre grabat. Une d’elles, cependant, couchait sur la table du rez-de-chaussée, d’où elle se levait, d’heure en heure, pour alimenter le foyer. Longtemps elles n’eurent pas même le nécessaire pour s’habiller... Il y eut des robes grises, fabriquées avec de la toile d’emballage.
« — Mais cela, nous soufflait tout bas la Sœur Boursier, qui, depuis 1884, a vécu les dures impasses de La Providence, cela on ne le disait pas à la maison-mère, parce qu’on avait bien trop peur d’être rappelées. »
11 y avait vingt-six ans que la fondation subsistait et progressait , lorsque la Mère Stubinger en parlait ainsi, dans son rapport :
« Le cœur se serre, se dilate, puis se serre encore dans de pareilles circonstances: il faut y passer pour le comprendre... Du premier coup d’œil, nos sœurs m’ont paru assez bien ; mais depuis j’ai constaté qu’elles sont toutes bien faibles.
Ces chères sœurs sont admirables de courage, de générosité ; elles sont gaies et joyeuses jusqu’au réfectoire, où elles ont pourtant à pratiquer une grande mortification. Deux plats invariables leur sont offerts, trois fois par jour : du poisson et des patates. On y ajoute une petite galette de la grandeur d’un « biscuit de Boston ». Ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’on y passe un petit dessert avec du riz, des pommes sèches, ou des graines sauvages... Il n’y a presque plus de chasse dans le pays. Pendant les quinze jours que j’ai passés ici, on a tué dix outardes... Le poisson même fait défaut ; les rivières et les lacs s’épuisent. Pour faire la provision d’hiver, il faut aller à quarante milles. Cette provision doit être de vingt et un mille poissons au moins. Cela peut suffire pour vivre, mai3 non pour se rassasier.,. Pour combler la mesure, les sauterelles ont fait leur apparition, quelques jours après mon arrivée ; elles achèvent de détruire tout le jardin potager... Groseilliers, gadeliers, fraisiers, framboisiers, qui étaient chargés de fruits, ont été rasés en dix jours, ainsi que les légumes : oignons, choux, navets, etc. On a épuisé tous les moyens pour les chasser, aucun n’a réussi... J’ai plus d’un crève- Cœur, chaque jour, en voyant ce fléau -dévastateur ravir à nos pauvres sœurs l’absolu nécessaire... »
Longtemps après son retour à la maison-mère, on voyait la Mère Stubinger s’attrister parfois au réfectoire et pleurer. C’était en se souvenant des privations des sœurs du Nord.
Sœur Ward écrit, en 1885 :
« La récolte de nos patates a été bien minime... Le champ d’orge a été entièrement dévasté par les sauterelles, ainsi que le blé. Nous avions semé une très petite quantité de ce dernier, car la récolte de l’année précédente était nulle, ayant été saisie par la gelée ; il n’y a que quelques épis qui ont pu être sauvés. La glace a interrompu la pêche,
avant que nous eussions pris la quantité voulue pour l’hiver. Cependant nous en mangeons trois fois par jour depuis la mi-août. Pas un seul morceau de viande dans le hangar. C est un careme anticipé, quoi donc ! et qui se prolongera indéfiniment. Nous n’en souffrons pas toutefois, notre poisson est si bon ! Nous le mangeons de si bon appétit que nous courons risque de mourir de vieillesse... Les légumes du jardin ont eu le même sort que le blé et l’orge. Notre chère Sœur Brunelle, après leur avoir prodigué des soins quasi maternels, a eu la consolation de récolter une carotte. Il ne reste que les oignons, qui ont été trouvés trop mauvais par les sauterelles. »
Et les chenilles?
« Toutes nos semences étaient terminées (1879) vers le 24 mai ; nous nous réjouissions que tout fût fini si tôt, lorsque le R. P. Lecorre vint nous annoncer que des milliers de chenilles se répandaient dans nos champs d’orge. Elles paraissaient vers les dix heures du soir et se retiraient dans la terre au lever du soleil. Elles ont dévoré toute l’orge des deux champs. »
Plus d’orge, cela voulait dire : plus de soupe, ni de café, pour l’année qui s’ouvrait. Car l’orge était soupe et café
tout à fait à la Kneipp sans sucre, il va dé soi. Le sucre est encore article de luxe dans le Nord. C’est à cette soupe que s’en rapportait le Père supérieur de la Providence, en jetant sur son journal du 21 août 1903 cette petite note;
« Il ne reste plus de poisson sec, et la rivière ne peut nous fournirjk^peine qu’un repas par jour. IL faut Vivre à la soupe. »
La grande épreuve fut celle de 1881-1882.
Malgré les réticences, les explications optimistes, les raisons d’espérance toujours adroitement mêlées uax comptes
rendus exigés par l’obéissance, le jour se fît en haut lieu ; la pitié des supérieures de Montréal l’emporta sur les instances du Mackenzie, et brusquement l’ordre arriva de fermer le couvent. La raison en était formulée : « Les moyens ne suffisent plus, il est temps de mettre fin au martyre des sœurs. »
Le message fatal arriva au lac Athabaska, terminus du courrier. Frère Larue fut chargé de le porter à la Providence. Il partit le 16 mai 1881. Il devait faire diligence, afin d’assurer le départ des sœurs par le convoi remontant de Fort Simpson; mais le canot fut si longuement retardé par les glaces flottantes, à Fort Smith d’abord et au Grand Lac des Esclaves ensuite, que le Frère ne put atteindre le Fort Providence que le 28 juin.
Il assista à la plus grande désolation qui fût jamais. Les religieuses laissaient aller leurs larmes. Les sauvages et les métis, de leur côté, voulaient retenir les mères de leurs orphelins et de leurs malades. Les protestants du Fort exprimaient une tristesse sincère.
Aussi, quel soulagement enveloppa toute cette population, lorsque, deux jours seulement après l’arrivée du Frère Larue, on vit apparaître les barges’ de Fort Simpson. Elles passaient trop tôt. Le messager était donc arrivé trop tard. Les sœurs n’avaient pu pourvoir, en si peu de temps, aux préparatifs indispensables, et force leur était d’attendre l’occasion prochaine, c’est-à-dire l’année suivante. La Sœur assistante Charlebois, qui avait passé l’hiver à la Providence et devait emmener toute la communauté, s’embarqua donc seule et alla dire à Montréal que les sœurs reviendraient l’autre printemps.
M. Camsell, « bourgeois » de Simpson et maître des équipages du Mackenzie, apprenant la nouvelle, déclara que les sœurs ne trouveraient jamais place dans ses barges, si c’était pour un adieu.
« — Mais on nous l’ordonne !
- — Que l’on vienne vous chercher.
— Mais si nous ne pouvons plus vivre, étant trop pauvres?
— Je transporterai vos effets gratis.
— Mais on va nous écrire de Montréal pour nous réitérer les ordres ; il faudra bien partir !
— C’est moi qui reçois les lettres et je ne vous les donnerai pas. »
Ces objections si spontanées du bourgeois protestant, expression du chagrin commun, avivaient d’autant la douleur des religieuses.
Cet automne et cet hiver furent une agonie.
Le Père Lecorre faisait prier les petits enfants, afin que Dieu daignât inspirer la décision désirée de tous.
Le Père Ladet, sollicité de faire les « valises » du voyage, s’y refusa. Il en trouvait la raison très simple : « Non, le bon Dieu ne peut pas le permettre ; les sœurs font trop de bien ici ; leur départ serait un trop grand malheur ; donc elles ne s’en iront pas... Alors, pourquoi des valises? »
Et chacun, chacune, de calculer les sacrifices d’économie que l’on s’imposerait bien encore, afin de prouver que l’on pouvait continuer à vivre quand même.
« Nous suppliions, nous nous adressions à toutes les puissances du ciel, écrivait dans la suite l’une des sœurs, pour obtenir que la sentence ne s’accomplît pas. Nous avions tant souffert au Mackenzie, et nous nous étions si fortement attachées à nos orphelins qu’il nous semblait que nous ne pourrions plus être heureuses dans un autre lieu de la terre ! »
Mais, plus haut que les regrets et les désirs, le commandement reçu parlait toujours. Le temps du départ ne se pouvait reculer au delà de 1882. Un à un, elles allaient donc renvoyer leurs chers petits. Chaque jour, comme une fibre nouvelle qu’on eût arrachée aux cœurs, un meuble était
défait, un linge plié, si bien qu’avant le dégel les murs se trouvaient dénudés et l’emballage préparé.
Enfin, un soir de mars, les sonnailles des chiens porteurs du courrier retentirent sur le fleuve gelé.
La lettre de Montréal fut remise au couvent... Elle tremblait dans les mains de la pauvre supérieure. Comme Notre-Seigneur éloignant jusqu’au bout le calice, elle n’osait lire.
« — Ouvrez, tna Sœur, lui dit le père, les nouvelles sont bonnes ; j’en suis certain. Nous avons trop prié ! »
En effet, elles étaient bonnes. Mgr Taché, informé, avait promis de nouveaux secours ; le Père t)ucot offrait une somme, reçue de sa famille ; le P. Lecorre irait quêter en France et la Mère Lapointe en Canada : les sœurs resteraient donc, et dû renfort leur arriverait même bientôt.
Le sacrifice d’Isaac avait suffi à Dieu. La victime fut épargnée ; elle vécut, et sa génération fut bénie.
Les sœurs ne cessèrent pas de souffrir, de se priver, d’épargner, il est vrai ; mais l’œuvre définitivement « marquée » s’étendit. Un jour, le gouvernement du Canada vint en aide ; Un évêque trouva des charités nouvelles ; aujourd’hui le vicaire apostolique du Mackenzie donne à ses religieuses et à leurs enfants le pain — le pain de froment — quotidien. Le couvent, rebâti par Mgr Grouard en 1899, vient d’être achevé, vaste et beau, par Mgr Brevnat. A saint Joseph de donner toujours le poisson du Grand Lac et les « patates » du bon vieux jardin, et toutes marcheront joyeusement aux hivers d’un autre siècle ; elles abandonneront chrétiennement à la réserve divine des sacrifices, où se puise la rédemption des âmes, aises, douceurs, plaisirs d’ici-bas, n’ambitionnant que l’honneur d’être toujours les missionnaires des pauvres.
Les fêtes jubilaires de la Providence se sont célébrées, du 3 au 6 juillet 1917, dans toute la pompe que peut déployer le Nord.
Elles furent présidées par la T. H. Mère Piché, supérieure générale, venue de Montréal, à cette fin, avec la Rév. Mère Saint-Jean-Baptiste, secrétaire générale de l’Institut.
Une délégation de tous les couvents de la province du Mackenzie y représentait les dévouements accomplis sur les autres théâtres de l’immense pays.
Le Te Deum fut chanté dans la chapelle du couvent, toute neuve, ravissante de proportions et de clarté, enrichie d’un superbe autel marbré, que des bienfaiteurs du Canada donnaient pour les noces d’or. S. G. Mgr Breynat repassa, dans un sermon qui ne sera pas oublié, l’histoire des sacrifices obscurs, constants et si féconds de ces cinquante années d’apostolat.
Nous ne pouvons redire les compliments, les chants, les drames rendus par les enfants : tout revint à exprimer l’affection et la reconnaissance, tout aboutissait à ce refrain :
Oui, nous tous, enfants de la Providence,
Petites fleurs d’un double apostolat,
Nous chérissons Montréal et la France.
Sous les doux noms de Sœur Grise et d’Oblat.
Nous nous contenterons d’emprunter à l’alerte carnet de voyage de la Rév. Mère Saint- Jean-Baptiste quelques lignes, non les principales, certes, loin de là, mais pleines d agréables couleurs que nous ne trouverions plus dans la suite, et qui, dès lors, manqueraient à l’humble tableau que nous essayons de composer, tant sur les sauvages que sur leurs serviteurs et servantes, « illustres » parfois, de l’Extrême-Nord.
« 4 juillet. — ... A une heure et demie, après nos agapes, un autre banquet (?) s’organise sous la direction de Sœur Sainte-Eugénie, supérieure de céans. Tous les anciens élèves sont conviés au festin des noces, et il en arrive une trentaine, tous fiers, heureux, très honorés d’une semblable invitation. C’était très amusant de voir venir les mamans, avec leur châle sur la tête, et portant leurs enfants sur leur dos. L’une d’elles, ayant deux jumeaux, en tenait un sur le dos et l’autre dans les bras. Je l’ai crue infirme, bossue; mais quelle n’a pas été ma surprise, en voyant ses bosses disparaître si facilement ! Ce qui m’amène à vous avouer une distraction à laquelle je me suis laissée aller, ce matin, pendant la messe jubilaire. Mais, à la fin, ce n’en était plus une, puisque j’en étais touchée. Voici : les mamans apportent toujours leurs enfants avec elles, c’est entendu, à la chapelle comme ailleurs, et cela n’intéresse pas toujours le prédicateur. Lorsque ces mamans veulent, comme ce matin, faire la sainte communion, elles laissent d’abord communier les sœurs et les orphelins ; puis, sans cérémonie aucune, toutes confiantes, elles passent aux sœurs leurs bébés, et s’approchent de la sainte Table. Au retour, elles reprennent leur trésor, et, pieusement, la tête bien enveloppée dans le châle, elles s’accroupissent, selon leur habitude, à côté des bancs vides. Mais revenons à nos moutons.
«Tous les convives s’assoient donc à table, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Monseigneur bénit les mets et se fait ensuite l’humble serviteur. Vraiment, c’est impressionnant ; il nous semble voir revivre une scène de la vie de Notre-Seigneur. Notre Très Honorée Mère, elle aussi, aide au service de la table et donne à chacun et à chacune une grande image avec une médaille.
« Ces bonnes gens ne s’attendaient nullement à pareille réception ; à cette heure avancée, ils avaient pris leur dîner ; rien pourtant n’y paraît. Les assiettes bien remplies se vident scrupuleusement. « Quel dommage, dit l’une des mamans, que mon garçon ne soit pas ici ! « Et, pour son
garçon, elle enfouit dans ses poches sa part de dessert : raisin, amandes, etc.
« Et elle? Eh bien, elle mange dans l’assiette de ses voisines.
« La plupart de ces convives sont donc des anciens élèves. Et comme il est consolant, en les entendant parler, de constater le bon souvenir qu’ils gardent de leurs maîtresses et du couvent ! La grand’mère Bouvier, que tant de Sœurs Grises connaissent bien, est tout heureuse de dire que ses enfants ont été les premiers élèves de cette maison. Cette bonne vieille a chanté et dansé. Son fils, Jean-Baptiste, grâce à l’instruction française et anglaise reçue ici, est devenu un des « bourgeois » du Fort. Infirme aujourd’hui, il vit de ses revenus. Il est venu porter un toast à Notre Très Honorée Mère; et, laissant parler son cœur reconnaissant, il a fait l’éloge de ses anciennes maîtresses et de leurs successeurs, qui se sont dévouées à l’évangélisation et à la civilisation des sauvages. Espérant voir Mère Ward, en cette circonstance, il lui avait préparé un « discours », dans lequel, dit-il, il parlait des « bontés et des qualités » des fondatrices qu’il avait si bien connues. »
Laissons cet accent naïf et sincère du bon métis, qui fut l’un des onze de la classe du 7 octobre 1867, achever le premier demi-siècle des Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, et saluons le passé et l’avenir de leur apostolat par les mots tracés de la main paternelle, qui les bénit tant de fois, dans le cahier du petit parloir de la Providence :
« ... Cette maison a fait beaucoup de bien ; elle en fera davantage, à mesure qu’elle se développera sous l’action des bénédictions divines. Elle fait l’admiration de tous ceux qui ont le bonheur de la visiter. Elle est ma consolation au milieu des soucis de ma charge ; et les jours, trop rares et trop courts, qu’il m’est donné d’y passer comptent parmi les plus beaux de mon ministère.
«J’ajoute eneore ce que j’ai répété bien des fois : elle est et sera pour la Congrégation des Sœurs Grises une source de bénédiction et de fécondité. a
f G. Breynat, O. M. I.
Ev. d’Adramyte,
Vie. apost. du Mackenzie,