‹ Femmes héroĭquesChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Au lac Athabaska

1874. — Le couvent des Saints-Anges et la mission de la Nativité. - — « Casuistique » du Nord. — Le hangar « provisoire ». — L’hiver douloureux. — Le message de bonheur.

— Quelques épreuves. — Une visite de la France. — - Voyages et « pique-niques » à Athabaska. — Prospérité.

— Villégiature de Vite aux Outardes. — Le « saint du Mackenzie » (Père Le Doussal ) et les Sœurs Grises. — A Mac Murray. — L’ inauguration du plus lointain che * min de fer nordique.

Du site et des ressources du couvent des Saints-Anges, sur le lac Athabaska, la Mère Stubinger, Visitatrice de 1893, emporta cette impression :

« On ne voit ici que des montagnes de roches. Le couvent des Saints-Anges, placé sur les hauteurs d’un rocher, me représente un nid d’aigle. On ne trouve pas de terre cultivable. Le petit morceau, que nos sœurs mettent en « patates » et en orge, était un marais qui fut rempli avec de la terre prise dans le lac, aux eaux basses : ce terrain mesure environ deux arpents carrés. On cultive aussi des patates sur une petite île, où on en récolte à peu près quarante barils. Voilà toute la richesse. »

Cet emplacement dans les falaises du lac Athabaska, à un mille du Fort Chipweyan, des plus poétiques d’ailleurs, fut arrêté, en 1849, par le Père Faraud, fondateur de la mission qu’il nomma : la Nativité. Le marais, qu’il fallut dessécher et combler, détermina le choix du missionnaire. Il n’avait découvert, tout à la ronde, que quelques terres trop boisées pour être facilement défrichées 1.

La mission de la . Nativité fut la première et est restée la plus considérable des vicariats arctiques. Outre les Montagnais, qui en constituent la population principale, il s’y rencontre une importante partie de la tribu des Cris des bois. L’activité de cette mission s’accroît encore des relations entretenues avec le Fond-du-Lac, poste situé à 280 kilomètres à l’est, et terrain de chasse d’autres Montagnais que leur mode de subsistance fit dénommer « Mangeurs de caribous ». De nombreux métis s’ajoutent enfin à ces Indiens du lac Athabaska.

La mission prospérait lentement depuis une trentaine d’années, lorsque les Sœurs Grises de la Providence vinrent y établir leur couvent des Saints-Anges.

Ce fut en 1874, sept ans après leur arrivée dans l’Extrême- Nord.

L’histoire de cette fondation relève de la casuistique très spéciale de ces terribles pays, isolés de tout monde, et dont le « savoir faire », ou le « fais pour le mieux », ou encore, comme disait Mgr Grandin, « faisons le moins mal possible », semblent constituer le grand principe de conduite, pour la vie extérieure.

Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, ayant passé l’hiver 1873-1874 à la Nativité, apprit que le bishop protestant, Reeves, venait s’établir au lac Athabaska, avec deux maîtres d’école. Il fallait donc immédiatement des religieuses pour ouvrir une école catholique. C’était, pensait

1. Cette mission avait été inaugurée, en 1847 et en 1848, par le Père Taché, venu de l’Ile à la Crosse. Mais, durant ces deux visites, le missionnaire avait joui de l’iiospitalit A du bourgeois du Fort Chipweyan.

AU LAC ATHABASKA

Mgr Clut, le seul moyen d’enrayer le désastre. On ne pouvait songer, d’autre part, à tenter auprès de l’administration générale des Sœurs Grises les démarches prescrites par la Règle. Une année entière n’y eût sans doute point suffi. Mgr Faraud, chef du vicariat, alors en France, pouvait moins encore être consulté. Mgr Clut pria et décida. Il écrivit à l’Hôpital du Sacré-Cœur de la Providence une lettre pressante, conjurant la supérieure de lui envoyer deux sœurs pour commencer une classe, et l’assurant qu’il s’entendrait, au plus tôt, avec la supérieure générale.

Se rendre à la proposition, c’était assurément enfreindre les constitutions et toutes les coutumes de l’Institut ; refuser, c’était compromettre, irréparablement peut-être, l’avenir du catholicisme dans la région. Après avoir prié et réfléchi, on conclut que les circonstances excuseraient une dérogation matérielle aux lois établies. Le Père Grouard. supérieur de la Providence, encourageait aussi le projet... Le 30 juin, les barges de Simpson passèrent, montant vers le lac Athabaska. Sœur Lapointe s’y embarqua, accompagnée de Sœur Saint-Michel des Saints et de Domithilde Letendre. Le Père Grouard, gravement malade, prit place dans le même convoi. Il se rendait en France, où l’attendaient les docteurs et la guérison. Il se chargeait, lors de son passage à Montréal, de plaider la cause devant la maisonmère, déjà avisée par la lettre de Mgr Clut, et de demander l’approbation de l’œuvre entreprise.

Après vingt jours de navigation, les fondatrices arrivèrent au lac Athabaska et furent reçues par le Père Laity, qui les introduisit dans leur nouvelle demeure.

C’était un vieux hangar, dont on avait commencé les réparations, en attendant une autre résidence. Le premier repas fut servi : de la viande sèche mélangée de suif, des fruits bouillis et un plat de lait, le tout dans de vieilles écuelles de fer-blanc ; comme dessert, deux énormes tartes auxquelles l’appétit surtout servit d’assaisonnement. La visite de la maison fut bientôt faite : une pièce, une table,

un grabat. Il fallait convertir l’informe galetas en dortoir ; ce ne fut pas sans peine. Une fourche, une pelle, un balai, y furent tour à tour employés. Le rez-de-chaussée fut l'objet de la « même toilette ».

Au bout de huit jours, la petite école s’ouvrit à une quinzaine d’enfants.

Le premier hiver fut rigoureux. La neige et le vent entraient, comme chez eux, dans la masure.

Toutes les provisions de l’année consistaient en un sac de farine, un petit baril de sucre, cinq de froment, sept ou huit d’orge et des « patates ». La galette de son fut à l’ordre du jour. De beurre, de graisse, il ne pouvait être question.

Mais les privations ne comptaient point dans l’inquiétude. Une autre crainte torturait les esprits : quel allait être le verdict de la maison-mère ?

Le dimanche dans l’octave de Noël, un courrier extraordinaire apporta la réponse, aussi redoutée que désirée. La T. H. Mère Dupuis, supérieure générale, prescrivait aux sœurs de quitter le lac Athabaska, dès la réception de sa lettre.

Cette injonction, énoncée en termes sévères, affligea profondément les pauviœs missionnaires.' La Mère Générale avait accompli son devoir en défendant les principes dont elle avait la garde ; les sœurs firent le leur en ne répliquant pas. Mais l’impossibilité absolue, pour des femmes de leur condition, de voyager dans ces contrées durant l’hiver, les força de remettre au temps des premières navigations l’exécution de l’arrêt. En attendant, elles priaient et pleuraient.

Comme pour leur faire sentir plus amèrement le sacrifice, les échos d’Athabaska leur redisaient encore la joie apportée par le premier Noël qu’elles avaient célébré :

« La messe de minuit a été solennelle, à la Nativité, malgré notre pauvreté, écrivait le Père Pascal à Mgr Clut. Sœur Lapointe a mis tout en son pouvoir pour relever les

AU LAC ATHABASKA

splendeurs de ce jour. Les enfants ont exécuté trois ou quatre morceaux en parties, avec une assurance et une mélodie que l’on pte rencontrerait pas dans toutes les églises de Montréal. Les parents en versaient des larmes de bonheur. Eh! Monseigneur, quel est celui qui n’aurait pas été ému, en entendant ces voix angéliques chanter les louanges de leur divin Sauveur couché dans le berceau ! Cette nuit-là, nous avons vu notre chapelle remplie de monde. Personne ne manquait. Tous les protestants du Fort, au nombre desquels se trouvait le maître d’école lui-même, ont assisté à la messe de minuit et à celle de l’aurore qui la suivit. Les sœurs sont on ne peut plus dévouées à leur œuvre. »

Et voilà que, le lendemain de ces premières fêtes? il fallait rendre les enfants à la vie sauvage, ou bien les laisser aller au protestantisme.

Un espoir restait cependant : le Père Grouard. Il avait tant promis de travailler là-bas :

« — Dussé-je me mettre à genoux, avait-il dit, je ne reviendrai pas avant d’avoir obtenu l’approbation. >>

Lorsqu’il arriva à Montréal, la lettre de refus était déjà partie, et la décision semblait irrévocable ; mais le missionnaire fit si bien valoir les raisons, auprès des Sœurs Grises et de Mgr Bourget, qu’il gagna la cause.

Le 26 février, une lettre de la maison-mère annonçait que la fondation était acceptée, et que trois sœurs se mettraient en route, au mois de mai, pour le couvent des Saints-Anges.

L’action de grâces monta de tous les cœurs. On redoubla d’activité pour rendre le hangar moins inhabitable aux chères annoncées ; l’intérieur fut lambrissé jusqu’à la hauteur des fenêtres ; les plus indispensables des meubles furent ébauchés ; tous les instants libres du jour et de la nuit s’y consacrèrent.

Le 13 août 1875, Sœur Brochu, Sœur Fournier et Virginie Bernier, franciscaine, baisaient la terre de leur apostolat. Le Père Le Doussal les accompagnait.

Les jours suivants, chacune reçut la part de son héritage : Sœur Brochu fut chargée des dix petites filles, Sœur Fournier des huit garçons, et la cuisine échut à la bonne Virginie, qui est aujourd’hui sœur auxiliaire sous le nom de Sœur Bruno et porte allègrement ses quatre-vingt-dix-sept ans, suivant tous les exercices de la communauté des Saints- Anges, égrenant des chapelets pour tout le monde, et tricotant des bas pour les petits. Le 23 août, Sœurs Lapointe et Domithilde regagnèrent la Providence, laissant Sœur Saint-Michel des Saints au poste de supérieure du lac Athabaska.

Le hangar provisoire servit sept ans. Il ne connut jamais d’autres sièges que des bouts de planches posés sur des tréteaux. Le soir venu, une des sœurs s’étendait sur l’unique couchette, sa compagne sur la table, tandis que les petites, roulées dans leur couverture, dormaient sur le plancher, autour de leurs maîtresses.

C’est peut-être à Athabaska que furent éprouvés les jeûnes les plus longs, les tempêtes les plus désastreuses, 'es travaux les plus durs. Telle était la conviction de Mgr Faraud. L’aridité du sol, la rareté des animaux sauvages, les incertitudes de la pêche, les furies fréquentes du lac en sont les causes. Un bon frère coadjuteur, aux traits marqués par les anciennes souffrances plus que par les années, nous a montré le rocher rouge au sommet duquel le Père Laity, le Père Pascal, le Père Le Doussal allaient voir si le pêcheur de la mission ne poindrait pas enfin du lac Mammawi, épanchement du lac Athabaska, afin que l’on pût dîner... Mais, plus d’une fois, le vent se levait et bouleversait les llols; !e pêcheur attendait un jour, deux jours, trois jours, et les deux communautés pareillement. Ceux qui

AU LAC ATHABASKA

ont vécu ces années de douleurs en racontent des traits presque incroyables. Que ne dut-on pas endurer au couvent et à la mission, qui dépendaient souvent des chasses et des pêches des sauvages, lorsque ceux-ci, dans les grandes famines d’Athabaska, allaient jusqu’à s’entredévorer 1 !

On écrivait du couvent, le 15 juillet 1879 : « Nos champs ont bien chétive apparence. La disette de vivres se fait sentir partout, mais ici plus qu’ailleurs... Dans tout le cours de l’année, nous n’avons eu qu’un orignal et deux caribous. »

En 1884, Soeur Lemay, supérieure, notait: «L’épreuve pèse sur notre pauvre mission plus que jamais. Le bon Dieu a voulu ajouter, cette année, à toutes nos privations, celle des pommes de terre, puisque, par suite des gelées, nous n’en avons récolté que treize barils de très petites dimensions, sur la semence de trente barils ; ce qui nous condamne à n’en pas voir paraître sur nos tables, devant conserver ce que nous avons pour la semence de l’année prochaine. Le blé et l’orge ont aussi plus ou moins souffert de ces gelées successives et sont d’une très médiocre qualité, outre leur petite quantité.

«Nous souffrons tous et toutes de tant de privations à la fois ; mais les .nouvelles arrivées plus que personne : Sœur

1. Une relation de 1922 nous prouvera que l’ère de ces malheurs n’est point close à Athabaska :

« Depuis avril, l’influenza fauche partout. Presque tous, au couvent, furent atteints. En dehors, aux distances que les missionnaires ou les sœurs ne peuvent franchir à temps, ce fut terrible. Une cinquantaine de sauvages sont morts. Ils ne savent pas se soigner. Ils n’en ont pas non plus les moyens, les pauvres ! Mgr Joussard porta du secours aux Montagnais et le Père Jaslier aux Cris. Ils trouvèrent presque tout le monde couché parmi les mourants. La faim s’ajoutait à la maladie : on jeûnait dans tous les camps. Les missionnaires revinrent chercher toutes les provisions disponibles pour les distribuer. Le chef montagnais et sa famille étaient très loin quand ils furent frappés de l’épidémie. Ils avancèrent péniblement pendant plusieurs jours ; mais bientôt les vivres firent défaut et les chiens tombèrent. On leur donna alors en pâture les pelleteries que l’on apportait : ce fut encore insuffisant ; plusieurs périrent et les gens arrivèrent à nous à demi morts. L’une de nos anciennes élèves, Marguerite, avait succombé en route. Elle avait expiré en chantant : J'irai la voir un jour ! »

Saint-Charles a dû la première payer son tribut à la maladie, par suite d’épuisement. Il faisait peine, les premières semaines qui ont suivi son arrivée, de la voir aux prises avec des migraines violentes et fréquentes, accompagnées de vomissements qui n’étaient pas de nature à faire disparaître les fortes douleurs de poitrine qu’elle éprouvait. Malgré la violence qu’elle se faisait pour avaler la viande sèche, son estomac la trahissait ; plus qu’aucune de nous, cette chère sœur souffre de l’absence du pain ; ce qu’ayant reconnu, je l’obligeai à en prendre plus que notre petite ration ordinaire, au risque de voir notre faible provision de farine s’épuiser bientôt. Elle obéit, en gémissant d’être dans la nécessité de se voir traitée plus abondamment que les autres, elle qui voulait toujours se réserver la moindre part. Cet adoucissement a contribué à faire disparaître ses douleurs de poitrine, que nous trouvions très inquiétantes. »

L’année suivante, 1885, le jardin donnait ce résultat : « Un minot de navets, un demi-minot de carottes, deux gallons de petits pois soustraits aux souris, cent de patates dernière qualité, les haricots demeurés sur le champ, les oignons, tels plantés tels cueillis et en nombre diminué. Le peu de blé semé, après avoir été visité par les animaux, avait été ravagé par la gelée. »

Aussi quel accueil était fait aux maigres dons que la terre ingrate se laissait arracher !

« 2 janvier 1902. — Le jardin a fourni soixante-quinze pommes de choux pas très grosses, un sac de betteraves, trente épis de blé, trente-deux tomates rougeâtres, cinq pieds de céleri, des concombres, un melon, un demi-minot d’oignons, des navets, des laitues, des radis, ainsi que des fleurs pour pouvoir offrir quelques bouquets à Notre-Seigneur et à la Sainte-Vierge. Ce qu’il y a de plus beau, c’est que Sœur Jobin était toute joyeuse de sa récolte et pleine de courage et d’espérance pour recommencer, le printemps prochain. Il faut bien savoir que la plus grande partie de ces

AU LAC ATHABASKA

produits ont été vus pour la première fois à Athabaska. L’an dernier, les concombres faisaient leur première apparition dans notre région. Sœur Brunelle n’en avait pas mangé depuis trente-quatre ans, Sœur Supérieure dix-huit ans, Sœur Saint-Pierre dix sept, et ainsi de suite pour les autres. »

Plusieurs fois, la récolte s’annonçait opulente. Des orages venaient tout dévaster. Les grêles de juillet sont les plus redoutables. L’une d’elles, avons-nous appris, fut cependant tenue en échec par l’intercession des orphelins. On entendit un petit de sept ans prier de la sorte :

« — Mon bon Jésus, s’il vous plaît, la tempête, arrêtezla. Le jardin de Sœur supérieure, ne le faites pas mourir. Les patates du Père supérieur, ne les brisez pas ! »

Et la grêle docile de s’arrêter aux limites des légumes marqués par l’enfant.

Mais l’eau du moins, dira-t-on, l’eau dont sainte Thérèse exigeait l’abondance et la pureté, avant d’entreprendre ses monastères, dut adoucir quelque peu les autres privations ! Eh bien, l’eau pure du lac fuyait ces rivages d’apostolat. Au loin, elle est de cristal. Là où il est possible d’en puiser, elle est sale presque toujours, limoneuse souvent. «Au milieu de juillet, l’eau était excessivement basse. Nous en avons bien souffert pour les besoins de la cuisine et les lavages. On a tenté bien des essais d’amélioration, mais sans réussite. Il fallut se résigner à faire usage d’une eau morte et bourbeuse, remplie d’animalcules. Le thé avait si mauvais goût qu’il faisait bondir le cœur. »

Nous venons d’apprendre toutefois que les sœurs, avec l’aide des garçons de l’école, ont réussi, à force de coups de pic donnés pendant les congés de ces dernières années, à percer le rocher jusqu’à l’eau filtrée du lac. Deo gratias !

Hi

Chipweyan est la mission subarctique des Sœurs Grises la plus proche de la « civilisation blanche ». A quel point en fut-elle sevrée cependant, et combien plus absolu dut être, par conséquent, l’isolement des missions plus lointaines? Nous allons l’apprendre par la réflexion que recueillit, au couvent des Saints-Anges, en 1907, si longtemps après la fondation, une jeune femme de Saint-Brieuc.

Cette digne visiteuse, M1]e de Méhérenc de Saint-Pierre, fut la première à apporter directement et à une telle distance, dans le continent froid, le sourire de la France. Nièce de la baronne de Gargan, la bienfaitrice de nombreuses œuvres missionnaires dans le monde entier et particulièrement en notre Extrême-Nord, Mlle de Saint-Pierre en avait hérité la très large et discrète charité. Intrépide voyageuse, elle franchit les rapides des rivières et des fleuves polaires, traversa les forêts vierges, explora les régions de l’Athabaska et de la rivière la Paix, s’arrêta aux diverses missions catholiques, semant partout l’exemple d’une franche piété et les paroles joyeuses du réconfort.

A son passage au couvent des Saints-Anges, elle écrivit :

« ... Chipweyan est très pittoresque, avec ses falaises aux rochers roses sur lesquels viennent battre les vagues du lac Athabaska, sa végétation pauvre et son beau granit aux teintes variées ; on se croirait transporté en Bretagne.

« Mais quand on voit l’intérieur de la mission, quand surtout on visite la cuisine, on s’aperçoit bien vite que la civilisation est loin, bien loin ! A part les époques du passage des canards et des oies, du 1er janvier au 31 décembre, les Pères et les Sœurs ne mangent à leurs trois repas que du poisson blanc.

« — Nous sommes maintenant bien heureux, me disent-ils, depuis trois ans nous avons du pain.

AU LAC ATHABASKA 123

«Je supplie les Sœurs de ne rien changer pour moi à l’ordre de la maison.

« — Oh ! me répondent-elles, personne ne nous reprochera nos parloirs trop fréquents ; en dehors des visites des officiers de la baie d’Hudson, vous êtes la seconde visite que nous avons depuis vingt-cinq ans 1. »

Nous ne raconterons pas les voyages des sœurs missionnaires d’Athabaska. Chacune d’elles peut souscrire à ce qui a été dit des fondatrices de la Providence. Les circulaires des Sœurs Grises rapportent, dans leurs dix-sept volumes, les lettres écrites du rocher d’Athabaska, sous le flot des impressions toutes vives. Elles captiveraient les lecteurs étrangers à ces sauvages pays, car toutes nous ont ému, nous que la description des lieux et des dangers ne saurait plus charmer par le prestige de l’inconnu.

En dehors de ces voyages « d’obédience », les Sœurs Grises n’en entreprennent guère. Au cours de l’été cependant, elles apprêtent parfois leurs enfants et les conduisent à des promenades qui, pour être « promenades du Nord », doivent s’agrémenter de quelques mésaventures inatten-

1. Ces lignes sont prises au récit alerte, coloré, émaillé de vifs aperçus, illustré d’originales photographies, véritable tranche de la vie du Nord, et intitulé : En dehors de la civilisation, que la comtesse G. de Méhérenc de Saint-Pierre publia dans le Mois littéraire et pittoresque de juillet 1908 (nc 115), 5, rue Bayard, Paris.

L’écrivain voulut bien exprimer, à plusieurs reprises, dans ces belles pages vécues, l’admiration que lui inspirèrent, proclame-t-elle, les spectacles des dures missions et du labeur des apôtres nordiques. C’est ainsi que, visitant un poste assez important, elle note encore : « ... Les chambres des Pères sont pour mes yeux européens de vraies curiosités, et je n’aurais jamais cru que des hommes de race blanche pussent être aussi pauvrement logés. »

MlltJ de Saint-Pierre, qui maniait la carabine avec une précision enviée de nos meilleurs chasseurs, s’attaqua, durant ce voyage, aux bêtes sauvages les plus dangereuses de nos pays. Elle raconte aussi, avec humour, quelques-unes de ses aventures cynégétiques.

dues. Pourquoi ne fixerions-nous pas ici le souvenir drun de ces pique-niques, narré par la plume pittoresque de Sœur Dufault, une ancienne d’Athabaska? Il y est montré comment le « vieux-gris», — ainsi désigne-t-on le diable dans le Nord, s’ingère jusque dans les amusements, et comment aussi on sait l’en déloger en s’adressant à plus puissant que lui.

« Lac Alhabaska, 31 décembre 1900. — ... Le 1 1 septembre, fête de Mère provinciale, nous préparâmes un grand congé. C’était un pique-nique à l’Ile-aux-Outardes, c’est-à-dire près de deux heures en bateau. A huit heures du matin, tout le personnel de la mission avait pris place dans le Saint-Joseph. La journée se passa gaiement. Comme nous finissions de souper, des nuages s’amoncelèrent à l’horizon. Nous nous empressâmes de plier bagage, et l’ancre fut levée ; mais déjà le vent soufflait fort et commençait à nous inquiéter. Nous avancions quand même. Voilà tout l’équipage pris du mal de mer, et le bateau ballotté terriblement. Je n’avais jamais vu de vagues aussi hautes ; pourtant nous n’étions pas encore au large. Enfin, nous redoutâmes tellement des accidents que nous nous décidâmes à rebrousser chemin ; car, outre le danger menaçant, nous aurions manqué de bois pour le foyer de la chaudière, le bateau n’avançant que très difficilement. Pour comble de malheur, l’esquif attaché à l’arrière du vaisseau s’était brisé. Impossible d’aller à terre ; il fallut se résigner à passer la nuit à l’ancre. Toujours en mouvement, on se serait cru dans un grand berceau ; mais personne ne pouvait dormir. Il faisait froid, nous n’avions pas une couverture. Les enfants étaient couchés à fond de cale. La nuit fut bien longue, et le jour fut salué avec enthousiasme : l’heure du départ allait peut-être sonner. Le vent cependant n’avait pas cessé. On se demandait comment nourrir la troupe affamée ; il ne restait plus rien de la veille ! Mais la Providence nous avait ménagé un petit sac de farine, seule provision du

AU LAC ATHABASKA

bateau. Un autre malheur nous attendait. On s’était approché autant que possible du rivage : sans qu’on s’en aperçût, les eaux du lac se retirèrent, et le bateau resta échoué. Les frères et les petits garçons travaillèrent toute la journée par différents procédés pour pousser au large. Enfin, désespérés, ils abandonnèrent la tâche. Il fallait attendre que l’eau remontât, ce qui pouvait nous mener à plusieurs jours. Déjà nous avions invoqué notre vénérable Mère d’Youville : on voulut faire un dernier effort en criant toutes ensemble, pendant que les hommes agissaient : « Vénérable Mère d’Youville, secourez-nous ! » Au grand étonnement de tous, le bateau glissa, et tout le monde de crier : « Vive notre Vénérable Mère d’Youville! » Le Frère Charbonneau voulut avoir son image près de sa machine. Toute la journée, Sœur Saint-Pierre et moi avons fait de la galette sur un tout petit poêle. A peine cuite, elle était dévorée. Enfin, l’équipage se prépara à repartir. Il était cinq heures... A huit heures, nous débarquions, bien heureux d’arriver chez nous. Sœur Supérieure et Sœur Jobin avaient passé la nuit et la journée dans des angoisses mortelles. Elles avaient vu la tempête : quelque grand malheur ne nous était-il pas arrivé? On s’embrassa avec autant de joie que si nous fussions parties depuis un an. Voilà un congé qui fera époque dans notre vie du Nord. »

Ce à quoi l’auteur du présent chapitre pourrait bien ajouter que, quinze ans plus tard, invité à un pique-nique aux bluets (myrtils), sous la présidence du Père de Chambeuil, avec les Sœurs Dujaull, Laverty et Saint-Cyr, Frère Courteille, mécanicien, et Frère Crenn, pilote, on fit vapeur vers le lac Brochet, communiquant, à quelque 35 kilomètres seulement, avec le lac Athabaska ; que le soleil du départ frappait magnifiquement le miroir du lac ; que subitement chants et rires de la jeunesse des Saints- Anges stoppèrent sur un banc de sable ; que le lendemain au soir seulement, d’échouement en échouement, les der-

niers 15 kilomètres furent conquis ; que de l’oasis aux bluets du lac Brochet, nous revînmes au bateau, brisés, trempés, ayant pour orchestre un orage diluvien ; que trois jours d’inquiètes manœuvres furent dépensés à reprendre les 35 kilomètres contre le vent, la houle, la pluie et le grésil; que le lac Athabaska déchaîna sur le Saint-Êmile ses fureurs de 1900, déjà oubliées par Sœur Dufault ; et qu’enfin, le soir du samedi, par cinq degrés centigrades au-dessous de zéro, au sein d’une tourmente poisseuse de neige, quatre jours après le 8 septembre, fête patronale de la mission Nativité , et date extrême fixée d’abord pour le retour, nous touchâmes le rocher des Saints-Anges.

Quel pays ! Combien fait-il payer ce qu’il accorde, jusqu’à ses plaisirs !

N’importe ; il y avait, pour les desserts de l’hiver, sept cents livres pesées de baies veloutées ; personne ne fut malade ; pas un ne toussa ; et, tout de suite, enfants, sœurs, frères et pères se mirent à projeter le pique-nique de l’année suivante 1.

1. J,a chansonnette que nous allons transcrire, exécutée au couvent de la Providence, lors de la visite de la Rév. Mère Letellier, en 1899, donnera l’idée de la manière dont les enfants indiens savent jouir de leurs congés :

Page 1