CHAPITRE XI
La Sève apostolique
Mystère ou jolie? — Soutien des forces corporelles. La belle humeur. — La « valeur d une ame ». • Foi et espé¬
rance. — « Le chemin du ciel. » — Dans le Sacré-Coeur et V Eucharistie. — « Communier pour apprendre à mourir. » — La Sainte Vierge. — Saint Joseph. Traits de sa protection. — « Intérêts à trois pour cent. » — La Mère d’Youville. — Un duel d’abnégation. — Sacrifice convertisseur. — « Ecce guam bonum... » — L Union à la maison-mère.
D’où vient à d’humbles femmes tant de courage? Quelle fascination les porte à des sacrifices constamment surhumains? Quelle force agit en elles? Quelle sève se répand dans leur âme et multiplie leur vitalité apostolique?
Ces questions ne seraient-elles pas une énigme, aux yeux d’un lecteur étranger à notre foi? Parcourant nos pages, ne se croirait-il pas en présence du mystère ou de la folie et ne trouverait-il pas cent raisons de conclure à celle-ci ?
Le mystère n’est point pour nous. Nous savons de quel « Cœur transpercé » jaillit le flot d’apostolat, et noire allégresse sera toujours de le redire, à la gloire de notie
Dieu comme à l’honneur de l’Église catholique, « la grande faiseuse d’âmes ».
D’abord « la Bonté qui s’étend sur toute la nature » a mis dans les privations mêmes qui constituent la vie, aux pays glacés, un soutien puissant des forces du corps. La circulaire de mars 1878 annonce de cette originale façon la mort de Sœur Hedwige Dandurand :
« Une première victime des Missions de V Extrême-Nord. — Depuis près de vingt ans, la foi, l’obéissance, le zèle le plus désintéressé conduisent dans les vastes plaines de la Saskatchewan et sur le bord des grands lacs plusieurs d’entre nous. Là, les privations, les souffrances et les sacrifices ont éprouvé les courageuses missionnaires. Chose étrange cependant, avec une santé débile chez la plupart, constamment privées de pain, souvent affamées après s’être rassasiées d’un poisson insipide, la vie s’est soutenue dans leur constitution délicate si fortement ébranlée. Aujourd’hui, aujourd’hui seulement, la mort a fait sa première victime... Elle repose dans le cimetière. de l’Ile à la Crosse au milieu des sauvages qu’elle avait désirés comme la part de son héritage. »
D’où se confirme l’adage : La misère ne tue pas.
« Quoique nous soyons réduites à manger du poisson sec, écrit-on d Àthabaska en 1879, nos santés n’en sont nullement altérées ; au contraire, on dirait qu’elles se refont, puisque nous ne nous sommes jamais si bien portées que maintenant; tant il est vrai que, quand Dieu retire d’un côté, Il donne de l’autre. »
Oui. « Il donne de l’autre ». Il donne à la fade nourriture simple et sobre la santé, au rude climat sec la salubrité, au travail des mains la vigueur. Combien de Sœurs Grises, dont la phtisie eût consumé les vingt ans parmi les remèdes, les médecins et les douceurs de Montréal, et qui ont fourni, chez les sauvages du Nord, une longue et forte carrière !
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Avec la santé, sur les fronts du Mackenzie reluit la gaieté, fleur de la paix. Cœur content bat longtemps. Les croyezvous moroses, sombres, sous leurs toits, tant de mois ensevelis sous la neige? Nulle part, dans ce monde, religieuses n’ont ri davantage. La première relation des fondatrices de la Providence, en 1867, porte déjà l’hymne à la belle humeur.
« L’hiver a commencé le premier octobre. Tout gèle. Le matin on trouve l’eau et l’encre durs comme pierre, et ce matin encore, par un froid de quarante-trois degrés, j’ai été obligée de faire dégeler mon encre, avant de continuer à vous écrire. J’ai oublié, ou plutôt je me suis trompée, tout ne gèle pas : il faut en excepter la gaieté, le bonheur, la joie, le contentement, car aucune de ces si bonnes choses, surtout dans les missions du Nord-Ouest, n’a fait encore défaut... »
Et l’on se contente de si peu !
Chateaubriand a dit dans ses Mémoires d’ oulre-lombe : « Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. » Vers le même temps, en 1849, et plus pittoresquement que Chateaubriand, le Père Taché écrivait de l’Ile à la Crosse : « Vive le Nord ! Je crois que c’est le pays du monde où l’on apprend le plus efficacement, et le plus pratiquement, combien il faut peu de chose pour rendre l’homme heureux. »
Ne va-t-on pas même jusqu’à se divertir des « bons tours » que peut jouer le froid ! Sœur L. de l’ Ile à la Crosse l’apprit à ses dépens, l’hiver de 1926. Bien que redoutant la froidure, elle avait sollicité et obtenu enfin d’être envoyée aux missions du Nord. Comme elle avait, d’autre part, déjà perdu trop de dents pour attaquer comme il convient la viande sèche, dont la consistance fait penser au cuir, les supérieures acceptèrent qu’un dentiste de leurs hôpitaux de l’Est lui fît cadeau des incisives en défaut. La sœur, rendue à Tlle à la Crosse, déposa le râtelier dans un vase d’eau pure,
comme tous les soirs. Le lendemain il se trouvait « pris en glace ». Les rires de l’entourage fusèrent avec celui de la victime : « Quelle endurance sera éelle de la douce sœur, notre frileuse, disait-on ! Du premier coup, voilà qu’elle s’ est fait geler jusqu’aux dents ! Oh ! la bonne cliente que lé froid conservateur s’est choisie ! Vive le Nord, n’est-ce' pas, ma sœur ? »
Personne ne s’y méprendra toutefois. Les quelques faveurs et plaisirs que procure le plus affreux désert de ce monde n’y retiendraient pas un mortel à qui la naissance ne l’aurait donné pour patrie. Les pourchassants de la fourrure regagnent, sitôt qu’ils le peuvent, la chaude civilisation et laissent d’ordinaire sans regret les hivers qui les ont enrichis. Le bonheur des missionnaires n’éclôt pas du sol glacé ni du souffle des tempêtes.
D’un coup d’aile, cette pensée de l’une des recluses de la Providence nous transporte à la vraie hauteur, à la vraie source du courage joyeux :
« Qu’est-ce que d’avoir soin de quarante enfants, comparé aux œuvres si prospères de nos autres missions? Et pourtant, en réfléchissant sur l,a valeur d’une âme, nous estimons à un haut prix le peu de bien que nous pouvons faire à celles qui nous sont confiées dans ce pauvre pays, et qui seraient, sans les missionnaires, privées de la connaissance de la vérité ou plongées dans l’erreur.»
En ré fléchissant sur la valeur d’une âme. Autrement dit : la foi, la foi qui a découvert Jésus et le prix de son sang, dans l’âme des pétits enfants, voilà le levier d’action.
Le regard de la foi tourné vers le ciel en fera sans cesse descendre la résignation et l’espérance:
« Nos trente mille poissons semblent vouloir se gâter sous l’influencé du temps doux:. Pauvre poisson sans saveur, il
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faudra te manger quand même, en uêpit de nos goûts. A,u ciel, les mets raffinés et délicats... »
Sœur Saint-Michel des Saints vient de raconter la terrible disette de 18.83, au lac Athabaska, disette qui vit les mères manger leurs enfants morts dans les bois et des enfants manger leurs mères. Bien des fois, les religieuses, qui se réservaient les restes du repas des orphelins, se couchèrent sans souper...
« Un de ces soirs, dit-elle, un petit de six ans vient frapper à la salle des sœurs :
« — Ma Sœur, comme j’suis pas capable de dormir, parce que j’ai trop faim !...
« De tous les pays qui existent sur le globe, il serait difficile, je crois, d’en trouver un semblable à celui-ci, où les misères de toutes sortes se trouvent réunies. C’est assurément le chemin du ciel, parce qu’il on a toutes les marques. »
Sur ce chemin du ciel qu’est le Mackenzie, les sœurs missionnaires trouvèrent toujours en abondance la nourriture qui soutient les âmes, car elles avaient appris à quelles sources inépuisables s’alimentent la foi, l’espérance, la charité et le zèle pour la gloire de Dieu.
La première de ces sources fut la dévotion au Sacré- Cœur.
Mère d’Youville en avait été l’un des premiers apôtres au Canada. Elle remit à ses religieuses le soin de la faire fleurir, parmi elles d’abord, èt ensuite dans toutes leurs missions: Aussi, partout ou elles travaillent, les fêtes du Sacré-Cœur, tes premiers vendredis du mois, 'deviennent-elles bientôt autant de triomphes. Leur première fondation du Mackenzie fut l’Hôpital du Sacré-Cœur. Le Cœur de Jésus, gravé sur la croix de leur poitrine, enflamme leur cœur virginal de toutes les araeurê du sacrifice et oriente leur
vie entière vers le divin Modèle, Victime d’amour. Et c’est pourquoi Notre-Seigneur a béni leurs entreprises, consolé leurs peines, donné à leur âme le talent de toucher les pécheurs les plus endurcis, et écrit leur nom dans son Cœur, d’où il ne se sera jamais effacé.
Elles ont compris, au surplus, que la dévotion profonde au Cœur de Jésus s’unit essentiellement à la dévotion à la sainte Eucharistie.
Mgr Grandin pensait aux religieuses dont il venait de bâtir lui-même la première maison, à la Providence, aussi bien qu’à ses missionnaires Oblats, lorsque, dans une audience du pape Pie IX, il demandait la permission de conserver le Saint-Sacrement, sans la lampe du sanctuaire.
Mais, dit le Pape, je ne puis accorder pareille chose que dans le cas de persécution, et, grâce à Dieu, vous n’en êtes pas encore là.
1 rès Saint-Père, répondit Mgr Grandin, nous ne sommes pas persécutés, c’est vrai, mais nous avons tant à soullrir ! Il nous arrive souvent de ne pouvoir célébrer la sainte messe qu’avec une seule lumière... Si vous nous enlevez le bon Dieu, que deviendrons-nous !
Le Pape céda.
Gardez le bon Dieu, dit-il... Vous avez tant besoin de Notre-Seigneur ! Mon cher évêque de Satala, dans votre vie, toute de sacrifices et de privations, vous avez le mérite du martyre sans en avoir la gloire.
Dans leurs chapelles froides et pauvres, si froides et si pauvres qu en effet elles ne purent, pendant près de cinquante ans, donner à Jésus la petite lampe de son tabernacle, les sœurs gardent le bon Dieu. Et le bon Dieu les garde. Chaque matin, elles vont unir de nouveau à la sienne leur immolation religieuse, et de l’autel, par la divine Hostie, découle en elles la force de porter le poids d’un autre jour. Fera-t-on sur la terre des communions plus ferventes, plus
Orphelines de Notre-Dame de la Providence, en 1884. Enfants de trois tribus : Esclaves, Peaux-de- Lièvres et Loucheux.
Salle