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CHAPITRE III

Vers le Nord

1859. — ■ Le contrai sublime. — Fondations du lac Sainte- Anne et de Saint-Albert. — Mgr Taché et le Père Lacombe. — Fondation de file à la Crosse. — Aventures du premier voyage. — «Au nom de l’obéissance , ne grouillez plus... » — Incendies, inondations, épidémie, naufrage, holocauste. — Fondations du lac la Biche et du lac la Selle. — Les Cris et les Sœurs Grises.

Les Sœurs Grises à la Rivière-Rouge ; des religieuses selon le cœur de Dieu veillant sur la portion chérie de son bercail : les petits, les infirmes, les délaissés ; une année après elles, les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée venus au secours des prêtres séculiers 1, n’était-ce pas le

1. Les premiers mérites de l’apostolat du Nord au xix® siècle reviennent à ces prêtres, recrutés dans l’est du Canada par Mgr Provencher. Saluons particulièrement M. Bourassa, dans la rivière La Paix ; M. Thibault, dans l’Alberta, la Saskatchewan et jusqu’au Portage La Loche, où, en 1845, il baptisa les prémices des montagnais ; M. Belcourt, dans le Manitoba, M. Laflèche, à l’Ile à la Crosse, et M. Darveau, le martyr du lac Winnipegosis. Ce n’est certes pas l’esprit de pauvreté et d’obéissance qui manqua aux prêtres séculiers; mais leur, condition même ne pouvait promettre à ces difficiles missions le nombre et la cohésion nécessaires. C’est pourquoi Mgr Provencher ouvrit son diocèse à des missionnaires religieux. Les Oblats vinrent en 1845, un an après les Sœurs Grises. Voir les détails dans Aux Glaces Polaires, chap. VI.

rêve de Mgr Provencher accompli? L’avenir de la foi s’en trouvait assuré. Aussi, le 7 juin 1853, le saint vieillard pouvait-il remettre sans crainte le précieux héritage de ses trente-cinq ans de labeurs, dont trente et un d’épiscopat, aux jeunes mains de son coadjuteur, Mgr Taché, O. M. 1.

Mgr Taché apprit la mort de Mgr Provencher, au Portage la Loche, au cours de sa visite aux missions. Il écrivit de là aux religieuses de Saint-Boniface :

« Le coup fatal qui vient de vous frapper nous est trop sensible à tous pour que nous n’en ressentions pas longtemps les suites pénibles ; vous êtes orphelines, mes bonnes sœurs, vous ne sauriez assez apprécier la tendresse toute paternelle de celui que vous pleurez. Celui qui le remplace n’a pas sans doute ses vertus ; mais il a pour vous la même tendresse, et la même reconnaissance pour le bien que vous opérez dans ce diocèse. Oh ! c’est de vous, mes bonnes sœurs, que j’attends une partie des consolations qui devront diminuer les inquiétudes attachées à la charge de premier pasteur. Plus que cela, c’est de vo.us que Dieu attend la somme considérable de bien que la religion demande... »

Ces derniers mots étaient le geste du chef montrant aux Sœurs de Charité un nouveau champ apostolique : Plus loin !

La si lointaine Rivière-Rouge, en effet, n’était que le seuil d’un vicariat couvrant 1 800 000 milles carrés.

Or, en 1858, cinq missions centrales se partageaient déjà le nord de ce territoire.

La Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, par les Pères Grandin, Grollier, Faraud, Lacombe, Végreville, Clut, Eynard, Tissot, Maisonneuve, Rémas, Gascon, s’élançant de ces missions, à la suite de Mgr Taché, avait conquis à la foi les Peaux-Rouges, jusqu’au Cercle po-

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laire h Mais ces missionnaires, réduits, par leurs voyages incessants, par leurs travaux manuels forcés et leur nombre minime, à n’effleurer qu’à peine les âmes, réclamèrent bientôt le secours de celles qui donnent à l’enfance, peuple de demain, l’instruction assidue et l’éducation religieuse fondamentale.

Le lac Sainte-Anne, l’Ile à la Crosse et le lac la Biche réunissaient assez de sauvages et de métis pour être confiés aux Sœurs Grises.

Mgr Taché gagna donc Montréal.

La Mère Deschamps, femme de haute intelligence et de grande foi, était supérieure générale. L’entrevue s’acheva à la ressemblance des scènes de nos Saints Livres. La mère des Macchabées n’eût point autrement parlé, et nul général n’envova plus noblement ses soldats à la mort.

Le contrat venait d’être passé. Il stipulait que les Sœurs de la Charité fourniraient des sujets, jusqu’à épuisement, à l’unique condition qu’on leur procurerait les secours spirituels et qu’on leur faciliterait l’accomplissement de leurs saintes Règles. Alors, pour être loyal, Mgr Taché « voulut faire observer que, les missions étant pauvres et les ressources incertaines, on ne pouvait pas promettre beaucoup, ni promettre positivement ».

— Nous savons bien, répliqua la Mère Générale, que les bons pères chargés des différentes missions ne laisseront pas

1. Ces missions-centres étaient : 1. La mission du lac Sainte-Anne (jadis lac du Diable), chef-lieu du district de la Saskatchewan. Ses missionnaires avaient parcouru toute la rivière Saskatchewan, la partie haute de la rivière Athabaska et la rivière la Paix. 2. La mission du lac la Biche (Notre-Dame des Victoires), qui desservait le Fort Pitt. etc. 3. La mission de Vile à la Crosse (Saint-Jean-Baptiste), avec le lac Vert, le Portage La Loche et le lac Caribou pour dépendances. 4. La mission de la Nativité (Fort Chipweyan), sur le lac Athabaska, à laquelle se rattachait Notre-Dame des Sept Douleurs (Fond-du-Lac). De La Nativité, le Père Faraud était allé prendre possession des Castors du Vermillon et de Dunvegan. 5. La mission Saint-Joseph (Fort Résolution) sur le Grand Lac des Esclaves, d’où le Père Grollier, talonnant le premier ministre protestant survenu, alla fonder les missions de la Giande lie, Simpson et Good Hope. Voir Aux Glaces Polaires, passim.

souffrir nos sœurs ; nous ne demandons que le vêtement et la nourriture.

— Mais si les pères eux-mêmes n’ont pas de quoi pourvoir à leur subsistance ?

— Dans ce cas, nos sœurs jeûneront comme eux, et prieront Dieu de venir en aide aux uns et aux autres.

Lac Sainte-Anne et Saint-Albert.

Le 24 septembre 1859, les Sœurs Emery, Lamy et Alphonse arrivèrent au lac Sainte-Anne. En 1863, elles furent transférées à Saint-Albert. Le lac Sainte-Anne, où affluaient de plus en plus les métis, était marécageux, pauvre en terre arable et trop éloigné des Pieds-Noirs qui demandaient aussi la foi. Mgr Taché se trouvant au lac Sainte-Anne, fin 1860, chaussa les raquettes et partit avec le Père Lacombe, à la recherche d’un emplacement plus propice. Ils s’arrêtèrent à quarante milles à l’est du lac.

— Ce sera ici, dit Mgr Taché, en plantant son bâton dans la neige, et la mission aura nom Saint-Albert, patron du Père Lacombe.

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Ile a la Crosse.

Le 4 octobre 1860, Mgr Grandin, nouvellement sacré, abordait à Vile à la Crosse, avec les Sœurs Agnès, Pépin, Boucher, fondatrices du couvent, et le jeune P. Séguin, qui allait porter à Notre-Dame de Bonne-Espérance, sous le Cercle polaire, les quarante et un ans de sa vie apostolique. Ils avaient mis soixante-trois jours à parcourir plus de trois cents lieues, depuis Saint-Boniface, par une chaîne montante de rivières, de lacs, par trente-sept por-

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tages, et à travers toutes les contrariétés qui puissent entraver un voyage du grand Nord. Ils avaient échappé deux fois à une mort qu’ils avaient crue inévitable. Au rapide du Grand-Diable, la barque avait été arrachée au câble qui la retenait et jetée, sens dessus dessous, contre des rochers inaccessibles. Personne ne put expliquer comment, après la messe célébrée sur la grève par Mgr Grandin, cette barque d’épave se mit à surnager pour se laisser reprendre. Le Père Séguin raconte ces péripéties et d’autres, dans une lettre à Mgr de Mazenod, fondateur des Oblats. En voici quelques passages :

« Il n’y avait pas moins de soixante ballots dans notre petite embarcation, ce qui est la charge ordinaire d’une barque, et vingt-six personnes qui faisaient, par conséquent, l’excédent du poids ; aussi notre barque était-elle calée. Je vous laisse à penser si nous étions à notre aise ; tout le monde se touchait, et c’est à peine si les rameurs trouvaient de la place pour faire jouer leurs rames. Nos trois Sœurs, accroupies dans un coin, faisaient pitié, car elles avaient au milieu d’elles une sauvagesse avec plusieurs petits enfants plus ou moins dégoûtants de malpropreté. Mais ce qui leur faisait surtout mal au cœur, c’était de voir la sauvagesse croquer à belles dents la vermine qu’elle prenait, tantôt sur elle-même, tantôt sur ses enfants. Jusque-là, aucun de nous n’avait senti cette vermine le dévorer, mais dans cette barque pleine de sauvages, nous en fîmes tous provision, et, jusqu’à ce que nous les quittâmes, c’était à qui se frotterait le mieux ; car il n’y avait pas seulement la sauvagesse et ses enfants qui pouvaient nous en fournir, mais tous ceux qui étaient avec nous.

« Lorsque les rapides ne sont pas trop violents, ou les chutes trop élevées, les hommes s’attèlent, par le moyen de colliers, à une corde qui est attachée à la barque, et la font monter en tirant, comme des bêtes de somme, ayant souvent de l’eau jusqu’à la ceinture et même plus haut ; mais

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malheur à eux si le courant se rend maître de la barque, car alors il entraîne tout, et si les hommes ne sont pas assez habiles pour quitter leurs colliers, ils sont traînés sur les rochers, dans les broussailles et quelquefois même au milieu du courant. Cela nous est arrivé deux fois dans le voyage, et deux de nos hommes ont été blessés ; mais, avec le secours de nos sœurs, ils ont pu se rétablir bien vite...

« Dans les portages, il faut passer souvent dans des chemins affreux, tantôt au milieu de débris d’arbres tombés de vétusté, tantôt au milieu des ronces, des épines, lesquelles non contentes de déchirer les habits, se permettent encore d’ensanglanter les mains et les ligures : tantôt, outre ces embarras, nous allions dans l’eau et la vase jusqu à mijambe, car la pluie, qui ne cessait de tomber chaque jour, avait grossi les rivières d’une manière extraordinaire. Il fallait parfois faire des échafaudages dans nos campements, soit pour y marcher, soit pour nous coucher, sous peine de loger dans l’eau et dans la boue. »

Le Père Séguin conclut, au nom de tous : évêque, rameurs et Sœurs Grises :

«Toutes ces misères ne nous empêchaient pas de rire et de nous amuser pendant la journée, et quelquefois même la nuit, lorsque quelqu’un de nous, passant entre les bois qui formaient notre plancher, réveillait ses voisins en se retirant du bourbier et en leur assurant que l’eau n’était pas chaude. C’est la vie du missionnaire. »

A propos de ces « misères et amusemenls » du chemin de l’ Ile à la Crosse, on ne peut pas ne pas livrer à l’histoire un mot du brave « coureur-des-bois », Vincent, qui fut le guide de tant de générations de Sœurs Grises, dans les dédales du Nord.

11 « descendait » l’une des sœurs de l’ Ile à la Grosse dans un canot d’écorce ainsi lesté : un sauvage è l’avant, la sœur

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avec une fillette au milieu, et lui, Vincent, au gouvernail. Il racontait de la sorte son coup d’éclat au Père Adolphe Watelle, missionnaire à l’ Ile à la Crosse :

« — Oui, mon Père, nous étions dans le rapide, et un terrible. Le canot dansait, je ne vous dis que ça. Mais, malheur, à chaque saut qu’il faisait dans les grosses vagues, la sœur se mettait raide, et elle voulait se lever comme pour sauter sur les roches. Plus je lui disais : ma Sœur, restez tranquille, autrement nous sommes perdus, plus elle devenait nerveuse, en s’accrochant à un bord, ou à l’autre. Les Sœurs Grises ça a pourtant coutume d’être vaillantes et de ne pas « s’exciter » dans les voyages ! Et avec ça elle pleurait. Enfin, au moment le plus dangereux, comme on allait se faire « poigner » par le remous et verser, je me suis souvenu de quelque chose que j’avais entendu dire comme infaillible pour les sœurs quand j’étais à Sorel, dans le Québec, il y avait quarante ans passés, et je criai : « Ma Sœur, au nom de l’obéissance, ne « grouillez » plus ! » Mon Père, le tonnerre l’aurait frappée, qu’elle n’aurait pas « écrasé » plus net ; elle cala au fond du canot, à plat, et elle ne remua plus un doigt. C’est ainsi que nous ne sommes pas morts. »

Le couvent de l’ Ile à la Crosse, qui eut peut-être moins à souffrir de la faim que ceux de l’Extrême-Nord, traversa cependant plus d’un mauvais jour. Il fut le plus éprouvé de tous par les fléaux destructeurs.

Un premier incendie le dévora totalement, le 1er mars 1867 :

« Nous nous tenions là, debout sur le lac glacé, raconte Mgr Grandin, condamnés à voir périr le fruit de tant de travaux, l’objet de tant d’espérances... L’incendie avait fait fondre la neige, nos pieds étaient mouillés, et pas un de nous ne pouvait changer de chaussures... Nous n’avions plus rien, pas même un mouchoir pour essuyer nos larmes. »

Les ruines étaient à peine relevées que l’inondation vint menacer les constructions.

Grand déversoir des eaux de l’est, du sud et de l’ouest, le lac de l’Ile à la Crosse débordait aux moindres crues, et allait, chaque printemps, gruger un peu du terrain et des bases de la mission. Par suite du déplacement des alluvions, le terrain, surélevé à l’origine, était descendu audessous du niveau du lac gonflé. Les religieuses en furent réduites à ne pouvoir sortir de leur maison qu’en canot ou radeau. L’œuvre de l’orphelinat de l’ Ile à la Crosse, devenue impraticable, dut être abandonnée.

« Les dix religieuses partirent en pleurant. Les bons sauvages les suppliaient de ne pas les délaisser, cherchaient à les retenir de force... »

C’était en 1905.

Quatre ans après, Mgr Pascal O. M. I., vicaire apostolique de la Saskatchewan, écrivait à la T. R. Mère Générale :

« Hélas ! les remplaçantes n’ont pas su se maintenir, là où les Sœurs Grises ont vécu cinquante ans dans des conditions moins favorables. Le bon Dieu semble nous dire que les Sœurs Grises de Montréal, les apôtres par excellence des missions les plus dures de l’Ouest-Canadien, sont les seules capables de remplir ces postes si méritoires. Le R. P. Grandin et moi avons épuisé toutes les ressources de persuasion, sans succès. Un refus de toutes les communautés... Les sauvages sont inconsolables... Vos sœurs, qui reposent là-bas, au cimetière, semblent vous pleurer . et vous réclament ! »

Les Sœurs Grises ne résistèrent point à ces voix ; elles revinrent à leurs enfants ; et deux couvents desservent aujourd’hui la région.

En 1910, elles s’installèrent, à 55 kilomètres au sud de l’Ile à la Crosse, en un site avantageux du lac Laplonge, sous le nom de Notre-Dame du Sacré-Cœur, Beauval.

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En 1917, elles reprirent l’ Ile à la Crosse elle-même, toutes les précautions ayant été assurées, cette fois, contre l’invasion des eaux.

Mais l’invasion répétée d’un autre fléau, le feu, ne put pas toujours être prévenue. L’incendie qui, en 1867, avait anéanti le premier établissement, se rua de nouveau contre cette forteresse dressée par le christianisme aux marches du paganisme. Deux fois encore, jusqu’à nos jours, le couvent devait périr r en 1920, au moment où s’achevait l’édifice, et en 1926, le jour où les dernières aumônes reçues venaient de se convertir en provisions de bouche pour le reste de l’hiver. La saison froide atteignait son étape la plus dure. Le 19 février, à quatre heures, comme tout dormait dans l’orphelinat, les flammes crépitèrent tout à coup de toutes parts. N’ayant point le temps de se vêtir, sœurs et enfants se trouvèrent, en quelques minutes, dans une neige de trente-cinq degrés au-dessous de zéro, pieds déchaux, devant leur home effondré. « Ma Sœur Martel et moi, écrit Sœur Jubinville, avions perdu jusqu’à la croix de notre profession !... A six heures et demie, tout était fini. Nous nous trouvions à la chapelle des Pères, pour la sainte messe. Notre-Seigneur du moins nous restait... »

Lorsque les missionnaires racontent aux « Vieux pays » ces irrépressibles conflagrations de notre Nord, ils ne manquent pas de s’entendre poser cette question : « Pourquoi ne bâtissez-vous donc pas en briques ou en pierres? » La réponse n’est que trop invariable : « Parce qu’il n’y a point de briques. Parce que aucune mission n’a encore eu les moyens de creuser des carrières et d’en tailler les blocs. Parce que les ressources du Nord s’épuisent au simple travail de prendre à la forêt voisine et libre les charpentes et les murs. »

La sœur missionnaire, du reste, se garde de murmurer en présence de sa demeure détruite : elle songe plutôt à la

haute protection de la Providence et de Mère d’Youville qui ne permettent que très rarement l’œuvre du feu, dans ces maisons en bois, surchauffées par des foyers nombreux contre d’interminables hivers.

Elles pleurent davantage, tout en se résignant encore, ces courageuses, lorsqu’un malheur, irréparable en luimême celui-là, enlève au chantier apostolique une ouvrière aimée.

En 1922, Sœur Nadeau, l’excellente maîtresse de classe, traversait le lac de l’ Ile à la Crosse, avec quelques enfants en congé. Elle devait assister un malade du rivage qui l’appelait, tandis que les petits cueilleraient des fraises sauvages alentour. Le canot heurta un récif à fleur d’eau et chavira. La religieuse et trois enfants furent noyés. Sœur Nadeau avait vingt-neuf ans. Elle enseignait et guérissait à Pile à la Crosse depuis sept ans.

Les jours suivants, une autre victime tomba. Mais ce fut en holocauste apaisant le bras de Dieu. La fièvre typhoïde avait enlevé dans la force de leur âge plus de cent cinquante Montagnais. Rien ne semblait devoir préserver le reste de la pauvre tribu, lorsque la Sœur Saint- Nazaire, supérieure, fut atteinte en exerçant sa charité. Elle allait très mal. Sa communauté, à genoux, la suppliait :

— Notre bonne Mère, écoutez-nous. Il y a eu assez de morts. Il ne faut pas nous quitter ainsi à votre tour. Unissez-vous donc à nous pour demander votre guérison à la Sainte Vierge !

— Oh ! quant à moi, répondit en souriant la malade, je crois bien que je vais mourir. Mais ne craignez plus, je vous promets, dès mon arrivée au ciel, de demander au bon Dieu de vouloir bien mettre fin à ce fléau qui vous désole.

Comme la « Petite Sainte » qui s’engageait à passer son

En chaloupe.

En canot d’écorce.

En radeaux de fortune.

Le dîner sur la grève.

Sœurs Grises au labourage et au jardinage.

La pèche sous la glace.

(Voir 'explications dans Apôtres inconnus,

Chap. vm.)

Viande et poisson séchés, durcis au soleil et enfumés.

Aliment incorruptible du voyageur.

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ciel à faire du bien sur la terre, la Sœur Grise, martyre de son devoir, tint parole. Elle mourut, mais elle fut, en effet, la dernière proie de l’épidémie. La typhoïde n’a point reparu depuis.

Pour la troisième fois en dix années, les Sœurs de l’ Ile à la Grosse reconstruisent maintenant leur couvent, leur orphelinat, leur hôpital. Les « anciennes » du paradis soutiendront les combattantes d’ici-bas.

Lac la Biche.

La troisième fondation de l’époque en ces régions du Nord-Ouest fut celle du Lac la Biche , à quelque mille kilomètres au nord de Saint-Boniface. Les Sœurs Guénette, Daunais et Tisseur y arrivèrent le 26 août 1862, après un voyage de quarante-neuf jours à travers la prairie.

Si le lac la Biche, ancien entrepôt des missions du Nord, connut un jour une certaine prospérité, jamais mission ne le gagna par de plus longs et douloureux efforts. Les sœurs partagèrent généreusement la peine. La preuve en est dans ces réflexions de la Mère Charlebois, visilalrice de 1880 :

« — Nos chères sœurs ont beaucoup vieilli; je crois que l’insalubrité de leur maison en est la cause principale... L’industrieuse activité de nos pauvres sœurs a apporté une grande amélioration dans l’ensemble de leur établissement. Je remarquai plusieurs petites armoires drôles par leur forme, mais qui servent avantageusement. Elles furent en partie fabriquées par nos sœurs, avec les caisses que nous leur envoyons de temps en temps. Je plaisantais un jour sur la scrupuleuse économie qui préside à tout ; à quoi une des sœurs répondit gaiement :

« — La pauvreté réelle est la meilleure économie !

« En visitant leur lavoir, misérable bicoque ouverte à tout vent, je ne pus retenir une exclamation de triste surprise. Nos soeurs se mirent a rire et elles me dirent .

« Oh ! ma Mère, nous sommes comme des reines

maintenant.

«Je ne proférai pas un mot, pour ne pas trahir 1 émotion de mon cœur. »

En 1898, les sœurs se transportèrent du lac la Biche au lac la Selle, au milieu de la réserve sauvage qui alimentait leur école, afin de détruire l’objection des distances qui retenaient les enfants et de porter échec au protestantisme menaçant. L’école industrielle du lac la Selle, bâtie en pleine prairie, n’a cessé de prospérer. Elle se transportera bientôt, à la suite des Indiens, sur les bords mêmes du lac.

Quant au couvent du lac la Biche, il passa, dans la suite, à la Congrégation des Filles de Jésus, de Kermaria. Les nombreux colons canadiens venus sur ces terres fertiles leur confient leurs enfants 1.

Les zones du lac Sainte-Anne, du lac la Biche et en partie de l’ Ile à la Crosse étaient, au temps des fondations, le

1. La congrégation des Filles de Jésus, de Kermaria, fondée par l’abbé Noury et la mère Sainte -Angèle, a pour fin l’éducation de l’enfance et les œuvres hospitalières. Jusqu’en 1902, toutes les Sœurs étaient bretonnes, et e urs maisons se multipliaient dans diverses nations d’Europe. Depuis 1902, elles se sont accrues de belles vocations canadiennes et travaillent dans sept diocèses du Canada et des États-Unis. Leur nombre actuel est d’environ 2000. C’est à l’invitation de Mgr Legal, O. M. I., et sous la conduite du Père Jan O. M. I., qu’elles tirent voile pour l’Amérique. Leur première maison fut l’évêché de Saint-Albert, près des Sœurs Grises, qui les accueillirent avec toute leur charité et les initièrent à la vie de ce dur climat. Elles en ont écrit :

« A Saint- Albert, Sœurs Grises et Filles de Jésus fraternisent si bien que les joies des unes sont les joies des autres, et qu’il n’est pas une fête au couvent d’Youville sans que nos Sœurs soient invitées à y prendre part. C’est dire que nous ne sommes nullement considérées comme étrangères dansl’Ouest- Canadien. »

Elles aussi ont connu au lac la Biche les privations du Nord. Elles les supportèrent, à l’exemple des Sœurs Grises, de bon cœur, pour le bon Dieu et pour les pauvres.

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domaine des Cris, rameau, comme les Sauteux et les Maskégons, de la grande famille algonquine. L’immigration blanche s’y est plus ou moins établie depuis, sans prétendre à nuire d’ailleurs à la race rouge. Celle-ci fut seulement amenée par le gouvernement canadien, d’aussi bon gré qu’il fût possible, à «prendre le traité », c’est-à-dire à troquer l’étendue de ses terres primitives et de sa liberté contre des réserves inviolables de chasse, de pêche, d’exploitation et quelques autres privilèges.

Un vif portrait des Cris, les Cris des prairies en particulier, ceux qui formaient le principal objet du zèle des sœurs de 1860, nous a été laissé par Mgr Laflèche, -ex-missionnaire de l’Ile à la Crosse :

« Les sauvages des prairies qui sont les Pieds-Noir les Assiniboines, les Cris et une grande partie des Sauteux sont de la pire espèce, et je crois qu’il n’y a pas d’exagération à dire que c’est l’homme descendu au dernier degré de l’échelle humaine. Cet état de dégradation et de méchan~ ceté vient de leur manière de vivre ; ils sont ordinairement réunis en gros camps de soixante à quatre-vingts loges, et souvent davantage, et mènent une vie errante et oisive, à la suite des innombrables troupeaux qui leur donnent la nourriture et l’habillement. Quand on a sous les yeux la vie dégoûtante de ces sauvages, on comprend que le travail, qui a été imposé à l’homme comme une pénitence après son péché, l’a été pour son bonheur plutôt que pour son malheur... Si les tribus des prairies sont devenues les sentines de tous les vices qui dégradent l’homme ; si le vol, le meurtre et par-dessus tout une dissolution épouvantable sont devenus une occupation journalière pour le grand nombre de ces barbares, c’est parce qu’un travail assidu leur estinconnu.

M. Thibault complétait d’avance ce tableau en écrivant à Mgr Provencher :

« Quand le dernier des bisons sera mort, on pourra alors tenter quelque chose du côté des prairies. »

La paresse, le vol, la dissolution, le meurtre n’ont pas été assurément l’apanage exclusif (les Cris païens. Ces vices tiennent par leur racine au péché originel commun à tous les humains. Mais la religion révélée a toujours et partout la même efficacité pour relever la nature déchue ; elle la subjugue, elle la paralyse, elle en tue le fruit mauvais, et, sur la partie saine régénérée par la grâce, elle greffe les vertus chrétiennes. Malgré le noir pronostic de M. Thibault, avant la mort du dernier bison, les Cris, sous l'influence de la grâce divine, ont mis quelque frein â leur vie licencieuse et à leurs promiscuités honteuses ; de querelleurs nés, ils sont devenus assez doux ; les jongleries malfaisantes se sont retranchées dans le groupe, petit et méprisé, des récalcitrants ; ils ont aimé la Robe-Noire, écouté ses enseignements et procuré â leurs missionnaires les satisfactions attendues.

Honneur aux Sœurs Grises ! A elles, les ouvrières patientes de l’Évangile, Dieu donnera la grande part des récompenses éternelles gagnées par la conversion des tlris L

1. Les Sœurs Grises de Montréal ont aussi à Dunbow, depuis 1884, une école industrielle très prospère pour les Pieds-Noirs, Gens du Sang, Piôganes, Sarcee et Gris de l’ Alberta-Sud.

Les Sœurs Grises ont reçu, en ces dernières années, le renfort dos Sœurs de, V Assomption de, Nicolel, venues è la demande de Mgr Grundin, pour l’évangélisation d’autres tribus crises dans l’Alberta-Saskatchowan. Ellos ont pris eburge des écoles d'Onion Lakc (1891), d’IIobbôma (1894) et do Delmas (1900), ainsi que de Saint-Paul-des-Métis (1897). Cette petite congrégation est née, on 1853, duns la paroisse, aux quatre cinquièmes acadienne, de Saint-Grégoire, sous l’inspiration de M. Harper, curé do l’endroit. Les Acadiens ont placé leur cause nationale, on le sait, sous la protection de l’Assomption de la Très Sainte Vierge. Les Sœurs de l’AssompLion, au nombre actuel d’à peu près six cents, se répartissent en cinquante-neuf maisons.

Les Sœurs Grises de Niculet vinrent en Alberta (diocèse de Culgury) en 1893. Ellos y ont fondé trois maisons : un hôpital et une école sur la réserve des Gens du Sang (Ulood) et une écolo sur 1a réserve des Piéganes.

Les Sœurs de lu Présentation dirigent, depuis 1903, la grande école industrielle Saint-Michel, pour les Indiens Cris du Lac Canard (L)uek Lake), diocèse de Prince-Albert.

Cette florissante congrégation, si avantageusement connue dans l’est du

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La province « Sœur Grise » de Saint-Albert, qui ne le cède pas, proportion gardée, à sa voisine de Saint-Boniface, compte présentement dix maisons avec cent cinquante sœurs.

Canada, tut fondée en France en 1796, par la Vénérable Mère Rivier, pour l’instruction des jeunes filles. La maison-mère de l’Institut est encore au berceau de la fondation, à Bourg-Saint-Andéol, diocèse de Viviers. Au Canada, la première maison fut établie en 1853, à Sainte-Marie-de-Monnoir, et, en 1858, fut érigée la maison provinciale de Saint-Hyacinthe, dont dépendent actuellement tous les établissements d’Amérique, au nombre de 54, dont 34 au Canada et 20 aux États-Unis, avec un personnel d’environ 800 religieuses et 16 000 élèves.

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