JOSÉPHIN PÉLADAN
llypres-lcs-Palmiers, 17 février 1888.
AURÈLE
Co que cela coûte de n’être pas...
... miiiautorisé ! Si on le savait.
LES FLIIITEUSES.
Au lendemain des soupers de Carnaval, au réveil des nuits louées, dans la nausée qui se lève avec l’aube sur une orgie, se dressait toujours le fantôme aimé d’une femme bien à lui, trouvée vierge, restée fidèle.
Quand les conversations de cercle et les confidences de fumoir déshabillaient les femmes de son monde, toutes coupables au moins d’une coquetterie de mauvais lieu, il se prenait à rêver une épouse si publiquement parfaite que le soupçon ne l’effleura pas ; et sa vanité s’exaltant à l’idée de devenir célèbre par la vertu de sa femme, il jouissait de l’étonnement envieux du Tout Paris ; il lisait dans les Concourt de l’avenir, sa merveilleuse antithèse à l’aventure de Ménélas; il se laurait de la couronne qu’Ulysse reçut de Pénélope , Madame de Guebriant formant un chapitre parmi les beaux traits de morale publiés au vingtième siècle.
Des millions, des manières, de la santé, un blason;
c est plus qu’il ne faut pour voir defiler devant soi, demoiselles à marier et veuves récidivistes. Mais si la beaute peut être évidente, la sagesse demeure toujours hypothétique. Tâter le Iront de sa future femme, est-ce garantir le sien, et se peut-on risquer en pleine foi, sur les pronostics physiognomoniques.
Qui prétend connaître celle qu’il prend, est un sot ; elle le lui montre bientôt! La femme qui a vécu, dans le double sens physiologique et social, accuse son caractère par son allure, sa voix et son regard ; elle se livre a 1 observateur inévitablement affirmative de son intime nature. La jeune fille s’ignore à moitié et n’ose se profiler moralement ; sa mère lui a appris à mentir du cœur comme à mentir du corps, et l’hvpocrisie avec la toilette, refoulant les défectuosités de tempérament, lui enseignent le canon de son âge, de son sexe, qui est de jouer la tendre brebis, si louve qu’elle soit. Aussi, le mariage est-il un tirage au sort, on prend une main au lieu d’un numéro : tel croit mener a l’autel une femme d’intérieur, et s’unit à une écervelée, ou bien le contraire ; le bandeau de l’amour plus épais sur les yeux de l’hymenée, le change en un terrible Colin-Maillard.
Poui expliquer les songes, on les retourne : car le sommeil étant le rebours de la veille, les images s’y présentent renversées et Synésius enseigne d’interpréter antéthiquement l’excrément par l’or : pour expliquer les jeunes filles, il faut, si leur éducation a été familiale, prendre le contre-pied.
AURELE
Gucbriant eut cru de'choir en appliquant une méthode d’oncocritie, à cette recherche; il attendait, depuis plusieurs anne'es, avec la persistance du monomane, le passage de son oiseau bleu, quand une très fortuite circonstance, l’achat d’une ferme avoisinant son château de Touraine, l’amena chez les Dormènil, au Marais.
Entre un vieux magistrat très digne et une de ces bourgeoises que le peuple appelle d’après leur air « maîtresse femme «, lui apparut Minerve avec la ceinture de Ve'nus, ou Venus elle-même avec le plectrum palladicn, c’est-à-dire, Aurèle Dormehiil, jeune fille re'pondant à l’e'pithète « accomplie ».
Sitôt que Madame Dorme'nil vit le comte revenir sous un prétexte insuffisant, elle catéchisa ainsi:
« Aurèle, une femme honnête, est propriétaire de son mari; en retour de sa fidélité, tour lui est dû; mais dissimulez encore, il faut feindre la docilité jusqu’au lendemain du mariage ; lors, prenez, aussi complète que possible, la revanche de votre obéissance de demoiselle. »
La revanche, ce mot imbécile qui signifie en France l’espoir d’un colossal homicide compliqué de vol et de viol, signifiait pour Aurèle, un piétinement de toute sa vie sur l’homme qu’elle allait épouser. Elle bêla comme l’Agnelet de la farce, baissant les yeux. Autant la voix, laissant tomber un éternel et soumis « comme il vous complaira » aux projets du fiancé; tandis que sa pensée, tâtait d’une curiosité hostile, la sensibilité
de Guébriant, cherchant de'jà la place ou la laisse s’attacherait solidement, à l’insu du patient.
Dès le voyage de noce, en causant, elle exposa l’inégalité de leurs apports ; elle lui était venue vierge, il l’avait cherchée après en avoir connu cent autres ; et cette seule considération devant Dieu et la conscience, devait persuader Guébriant de se rendre à merci, en toute rencontre. Celui-ci admira de tels sentiments sans découvrir la menace qu’ils renfermaient ; il aurait mis la main au feu, de n’ètre jamais minautorisé, en effet, il ne se serait pas brûlé; mais si tout se paye, cela est vrai surtout de l’ordre sentimental et il apprit bientôt que les violons de la vertu ne jouent pas d’ordinaire à aussi bon marché que les pistons du vice.
L’indulgence, cette vertu cérébrale, exclusivement masculine, une femme sans faiblesse ne s’y élève que par indifférence; car il faut bien de la supériorité pour pardonner des travers ou des excès qu’on n’a pas soimeme.
Aurèle, parfaite et médiocre ne pardonna rien, ni l’odeur du cigare, ni le goût des petits théâtres, ni le cercle, et cette série de tics au physique et de manies au moral dont l’ensemble forme un caractère. Elle procéda tactiquement à l’annihilation du mari, ce grand œuvre de tant de femmes : et d’abord l’isola.
Les amis de jeunesse, vivants ressouvenirs des heures gaies de la libre vie; les camarades restés garçons et qui apportent, dans la fumée de leur londrès, l’odeur du fruit désormais défendu; les mariés eux-mêmes, parce
AURÈLE
qu’entre hommes, on s’avoue ses lâchetés conjugales et on se pousse mutuellement à l’émancipation ; tous évincés.
A sa première lassitude, Guébriant chercha ce gilet d ami, dernier avatar du confident de tragédie où l’on verse, sous forme de généralités grinchues, le trop plein de son humeur, où on se raconte anonymement pour se soulager : il se vit seul.
Sombre ennui! il voulut s’occuper de sa fortune, spéculer, mais Aurèle revendiqua comme apanage de son honnêteté, l’administration de leurs biens ; elle s’y entendait fort , il dut passer outre et voir sa part d’initiative diminuer chaque jour sous la marée montante de l’envahissement Aurélien. Elle s’attaqua à ses goûts même, Guébriant cria; à chaque scène, elle fit devant lui le plus orgueilleux des examens de conscience, d où il fallait conclure à sa perfection, à moins d’être un méchant négateur du soleil. La guerre intime voit des horreurs inconnues qui dépassent la force de peintre psychique d’un d’Aurévilly; l’art n’a peut-être pas encore donné la sensation de ces semaines de silence, face à lace; de ces nuits dos à dos, de ces repas où on se passe les plats comme si on se les jetait, avec des coups de poignard dans le regard et, derrière soi, la raillerie à peine cachée des domestiques narquois. Guébriant menaça de reprendre sa vie de garçon, si celle de famille continuait à n’etre pas tolérable : il rentra tard, et se heurta au seuil de la chambre conjugale à une vivante statue du remords : Aurèle, toute en blanc et immobile;
très nerveux, il ne put résister à cet effet théâtral de Commanderesse.
Deux enfants naquirent qu’elle éleva avec sa sécheresse d’âme; il les eut aimés espiègles, elle les voulut silencieux et craintifs. Incapable de la tuer, retenu de fuir par le point d’honneur devant la galerie, il abdiqua.
Désormais, sigisbé de sa femme, toujours à son bras pendue, il se laisse remorquer des après-midi entières, aux magasins, aux thés, aux jours de réception : et comme on se tue avec ce qui est sous la main, il tâche de mourir de sa femme.
Les jours de soleil, vous rencontrerez, aux Champs- Elysées, une épouse encore jeune, guidant les pas d’un homme hâtivement vieilli. Les simples se signent mentalement, plaignant cette beauté d’avoir pris un mari exténué de débauche. Les observateurs lancent à Aurèle un regard de mépris qui étonne profondément cette honnête femme. Si on l’accusait de tuer son mari, elle crierait de son innocence, et de bonne foi. D’une frigidité de macreuse, selon le mot de LouisX’V, elle prit les transports des premières nuits pour le programme régulier, la moyenne du devoir conjugal; elle crut son devoir écrit à maintenir son époux à ce diapason; n’épargna rien des chatteries d’alcôve pour rester dans la toute première portée amoureuse. Le comte de Guébriant va mourir de ce malentendu physiologique.
Le rôle de mari est-il trop lourd pour les hommes
AURÈLE
d’aujourd’hui, comme l’armure de leurs ancêtres ? On bien les femmes sans éducation chrétienne sont-elles monstrueuses ? Balzac, en donnant l’opinion masculine de son temps, montrait le cocuage. le grand écueil du mariage. Aujourd’hui, le plus heureux des trois a passé du Palais-Royal et de la plaisanterie à l’état de condition générale. Ne serait-ce pas que le protestantisme s’infiltre dans nos mœurs et empoisonne jusqu’à la vertu : demain , peut-être , comptera-t-on pour leur rareté, les téméraires qui oseront charger sur leurs épaules la vertu de plomb de l’épouse décadente ?
TITIENNE
— « Don juanisme
— Le mot est d’Armand Hayom, njais la clioso est féminine: pour un Don Juan, dix mille Dona Juàna. »
LES FLIUTELSES.
Plaire à beaucoup, sinon à tous; plaire la plupart du temps, sinon toujours, plaire vivement, sinon profondément : voilà toute la vie de Titienne.
Pour ce but, rien ne lui coûte, et s’il nécessitait la plus austère vertu, demain elle en ferait preuve, sans efforts. Nul dessein méchant n’a couvé sous son front étroit, ses doigts jamais ne s’arquent en griffes ; L’humeur rose comme le teint, elle ne cherche à travers la vie, que des yeux où se mirer, des éclats de rire et une galerie pour ses toilettes. En morale elle suit la mode comme en coiffure et c’est la faute de son temps, non la sienne, si elle ne remplit pas le Tout- Paris d’édification. Elle appartient à cette portée du
second Empire qui chanta la Femme à barbe, sans goût pour la vulgarité', s’exhiba en tableaux vivants à moitié nus, sans cynisme, parla dans le ton « je m’en fiche, re-fiche et contre-fiche » parce que Compiègne le donnait.
. Les femmes de bonne foi demandent un saint pour devenir saintes; certes, elles essayeraient de le damner, mais ne réussissant pas, elles se résigneraient à leur salut; on a vu, sous l’influence de la Maintenon, la cour et la ville s’embéguiner à l’ordre du roi; il y avait bien de l’hypocrisie, sans doute, en ces bigoteries spontanées, cependant le grand nombre, sans passion et qui ne fait que suivre le branle, emboîte le pas à la suite de la Retenue aussi bien que derrière la Licence.
Il y a six cents ans, le Diable endossait toute la turpitude terrestre. Aujourd’hui, temps de coche sans cocher, d’Etat sans chef, et d’irresponsabilité générale, Satan lui aussi a perdu sa dignité de mécréant suprême, et les mœurs, filles du suflrage universel comme les institutions valent suivant leur origine, qui est la boue. Quand tout un peuple mérite la corde, on ne pend plus ; et tous les balais étant au rotissage, la vertu n’a plus même l’outil d’une généreuse bastonnade.
Titienne se nomme légion, la femme sans amour dont tout le monde a obtenu une faveur; la flirteuse sempiternelle qui ferait des moues à son miroir, faute d’un homme à enjôler. Celui-ci a d’elle un ruban de cou, celui-là un mouchoir; ce troisième eut un baiser; qui lui a serré la taille, qui le pied; un tel lui a tapoté le
TITIENNE
dos, tel autre, léché le bras; elle s’est assise sur le genou de X... et il lui a remis sa jarretière. J’ai cherché quelqu’un qui n’ait pas été au moins une fois chatouillé par ses frisons et frôlé par ses jupes, et je ne l’ai pomt trouvé. Elle s’éparpille à tant de personnes et morcelle si bien ses bonnes grâces qu’en s’examinant elle ne sc découvre aucune préférence, et partant s’estime la plus honnête du monde. Le jour où elle accorderait à un seul ce qu’elle distribue à cinquante, elle se croirait coupable; comme c’est bien la logique féminine qui veut qu’on pousse des cris effarouchés, surprise en fichu, tandis qu’au bal et à l’éclat des lampes on étalera beaucoup plus de peau.
La protection de Titienne passe pour puissante : c’est elle qui, voulant obtenir une nomination, laissa la main gauche du ministre dans son corsage, le temps qu’il signait de la droite. On ne se risque jamais à tout demander à Titienne; il est mondainement accepté que cette charmante honnête femme appartient au Tout- Paris ? C’est la chatte caressante et toujours accueillie du monde qui s’amuse, comment ne l’aimerait-on, après tout le soin qu’elle met à l’être ? Sa séduction a les caractères de la charité, elle rayonne sur tout sans provoquance comme sans dégoût, elle a de jolis regards pour le premier passant, un cocher, et le jour venu, cette salamandre de désir ne dédaigne pas de charmer son mari pour achever la plénitude de la journée.
Car, Titienne a un époux, et le rend heureux.
Le ridicule pour un homme commence à l’amant
de sa femme ; et Titienne réputée vertueuse, montre à son mari un vrai désir de lui plaire, à lui comme aux autres. L’effort est de toutes nos prétentions, et charmer le genre humain ne s’essaye pas sans donner grand peine, quelques conquêtes étant moins difficiles et glorieuses à la fois.
Un sculpteur avait médit de sa croupe d’après son minois chiffonne, elle a, écartant une tenture, comme M. Thiers au château de Grandvau, montré qu’elle était Gallypyge. Quelqu’un accusa son haleine, elle l’embrassa pour le dissuader. Le seul écueil ou sombrerait sa vertu, serait une calomnie sur sacomplexion secrète; mais on n'aura pas la malice de la pousser si loin, ni elle, ce semble l’entètcment d’avoir à ce prix le dernier mot.
Doit-on lui présenter un écrivain, comme la princesse de Cadignan avant de voir d’Arthez, clic dévorera ses <cuvres et lui en récitera des bribes; or, pour un homme de lettres, rencontrer en une étoile mondaine une lectrice qui vous sait par cœur est un plaisir dont la reconnaissance se témoigne par l’éloge de la liseuse même. Aussi le vers d’Emile Augier :
Charmante, charmante, charmanic, charmante.
accolc-t-il toujours le nom de Titienne, qu’il soit prononcé dans un salon, un atelier ou un bureau de journal. Elle n’a d’ennemies que des envieuses; sa langue qu’elle darde souvent ne touche point aux cancans et aux médisances; elle roule constamment des yeux éna-
TITIENNE
mourés qui disent à tout propos et à tout venant : « Si vous saviez tout le plaisir que je puis donner et que je ne donnerai point. » Elle ne vise pas à inspirer de grande passion ; il lui suffit d’occuper agre'ablcment tout le temps de sa présence. Elle n’a jamais fait ni heureux ni malheureux; c’est mademoiselle Mars, avec moins de style, qui marivaude pour son plaisir et celui d’autrui.
De même qu’en politique, l’avis de tous est « de faire sa pelote » chacun de sa couleur ; dans les mœurs, il n’y a plus qu’une règle « danser son cotillon » chacun sur son terrain. L’intérêt général n’existe que par scs corollaires d’intérêts particuliers ; et la morale doit s’entendre « le respect des vices d’autrui. » Les violences de la passion, comme les intolérances de la conviction, voilà les haines de l’opinion française; car elles dérangent l’acheminement doux de l’égoïsme et de la bonne médiocrité :
Certes, le casuiste verrait ici un réquisitoire; le moraliste, où prendrait-il le courage de vitupérer; une si agréable Titienne échappe au blâme; son mari content et honoré ; ses amis, tous lui devant quelque obtention ou faveur difficile ; et le chœur des élégants qui lui est obligé, en chacun de ses membres, d’une impression gracieuse ou d’une sensation raffinée ? La première pierre, qui donc la jetterait ? En comparaison des femmes jalouses qui empoisonnent la vie de l’époux, des vaniteuses qui l’exténuent, des dépravées et des folles, Titienne paraît la fleur même de notre fin de siècle.
Quand au lieu de trouble, sous forme de ve'ritc', de vertu, on est comme Titienne, une meneuse « de danse en rond, » et qu’on apporte la confirmation de sa grâce à l’optimisme des superficiels, le moyen de n’être pas aime'e, louée, au point de se croire méritante.
S’il fallait vous confesser; enfin que diriez-vous ? Titienne.
Sans chercher et le plus ingénûment du monde, elle ferait le grand effort d’une conscience scrupuleuse et immaculée :
« Si ce sont là des péchés — mon père, — je m’accuse d’avoir été jolie avec tout le monde ? »
le port, l’allure et le parler royaux : seulement, le même air de tète qui va sous la couronne, ridiculise en capote; entrer dans un salon comme dans une salle du trône, donne à rire.
Une imposante beauté, la meilleure c'ducation, beaucoup de fortune, un nom historique, ce sont des atouts au jeu de la vie ; la distance reste grande encore qui sépare le château de Barbentanc d’un Palais-Roval. L’,1 Inianach de Gotha fut son Perrault : elle nota l’age de tous les princes héritiers de l’Europe, acheta leurs photographies, s’enquit des goûts intimes, et pointa les probables, les incertains et les impossibles. Quand elle eut dix-huit ans, toute la famille se transporta à Paris, et ayant appris qu’il existait un savant Kabbaliste Ledos, capable de dresser un horoscope aussi bien que Jean-Baptiste Morin, elle fit ériger le sien, et déclara l’astrologie menteuse, car, dans le thème, le trône ne se trouva pas, mais bien un mariage ordinaire et une vie toute déçue.
Dule alla d’abord à tous les bals d’ambassade : et lit, questionnant les petits attachés, collectionna les révélations souvent les plus fausses sur toutes les altesses disponibles ; une fois nantie d’innombrables commérages de cour elle pensa la promiscuité des villes d’eaux et des stations hivernales favorables aux idylles, et que les sentiments s’ébauchent plus aisément en plein air.
Plusieurs années, le wagon-salon aux armes des Barbentane courut sur le raihvay européen ; un journal
DULÉ
mondain annonçait-il l’arrivée du Czarewitch à Nice, du Konprinz à Biarritz, Dule enwagonnait toute sa famille. A peine arrivée, elle s’installait, à prix d’or, dans le voisinage de l’héritier de l’Empire; et tandis que ses frères se livraient à un espionnage qui les faisaient surveiller comme nihilistes; à peine débarquée, Dule se composait des toilettes harmonisées avec les renseignements recueillis sur le caractère et la nature d’esprit du futur tzar; elle s’ingéniait aie croiser en voiture sur la Promenade des Anglais, même à se baigner en costume pourpre pour être mieux aperçue. Soit vertu, soit vice, le prince Sarmate ou Teuton se souciait peu d’une conquête qui en voulait à l’Empire ;ct Dule, déconfite, non désenchantée, repartait^ dans sa voiture armoriée, relançant le prince de Galles jusqu’au pied du Mont- Blanc. Les archiducs d’Autriche furent en butte à cette chasse, et bientôt tout le monde diplomatique l’appela « la Reine d’Yvetot. »
Elle avait affiché son dessein, et les dauphins de tous les royaumes s’étaient ironiquement dérobés devant cette chasseresse d’époux.
Cinq ans, elle chercha un royal mari, et quand il n’y eut plus une seule Altesse à interviewer conjugalement , elle déclara hautement l’amour d’un prince honorable, et qu’elle se laisserait prendre de la main gauche: la famille, exténuée, consentit à collaborer à ce nouveau programme, avec l’espoir d’être bientôt libérée, et aussi payée de ses peines. Dule provoqua tellement les mouchoirs au chiffre couronné qu’ils se renfoncèrent
dans les poches au lieu d’en sortir. Elle ne sut pas s’assouplir aux grâces de la grande dame galante ; se présenta d’un front cynique ou se roidit au moment qu’il fallait faiblir; elle fut battue sur ce terrain, et par des filles qui ne la valaient d’aucune sorte. A vingt-huit ans, aigrie, son désir insatisfait, et sa famille refusant de chaperonner plus longtemps son jeu de postulante aux alcôves princières, elle se maria, de rage, avec un duc, diplomateà cervelle vide et de belle tenue. Elle tenta, par les relations de son mari, de se pousser dans les petits appartements du roi de mais partout précédée d’une légende grotesepue, elle recevait un accueil ironique.
Alors, Dule se rabattit sur son époux et lui mit en bât son ambition ; elle voulut du moins que son duc et seigneur parvint à de grandes dignités, et l’infortuné diplomate commença une vie qui eut expié les forfaits de tout un peuple républicain.
Il lui fallait à tout le moins être ambassadrice; 1870 arriva, la France de l’Empire, un état véreux mais un état, croula dans la boue prétorienne, entraînant les espérances de Dule. Elle eut ramassé du pouvoir meme sous l’étal d’un Napoléon I'”', et une lutte terrible s’engagea avec le duc qui gardait quelque fierté et ne voulait pas s’encanailler jusqu’à être élu par les décrotteurs d’un département. L’irréductible ambitieuse devint politiqueuse, elle eut salon plein d’avocats et de gens de la conférence Molé, s’entoura d’auditeurs au Conseil d’Etat, groupant autour d’elle un essaim d’anrbitieux à envergure d’Homais.
DULÉ
Cette Barbentane a tout renie pour devenir une chaussette politique ; au lieu des portraits d’aïeux, on voit chez elle le chat-tigre Robespierre, le gorille Marat.
La couperose a enflammé son teint, et la rage concentrée assourdi sa voix, elle cherche d’un œil ardent, parmi les députés, celui qui sera le Gambetta prochain ; elle veut au moins finir maîtresse d'un tribun, pour se consoler de n’avoir pu être femme d’un roi. Mais la Providence qui veut un châtiment exemplaire au seul peuple de l’histoire assez bas tombé pour décréter l’égalité, ne permettra même plus qu’un bon cabot paraisse à la Chambre ; désormais, rien ne dépassera, la Médiocre a mis son niveau sur la société française. Qui sait, si nous ne verrons pas cette prétendante au trône, descendre dans la rue, recevoir de Louise Michel l’accolade de la déraison, et à défaut du palais, trôner dans un bouge, au-dessous d’une Marianne en plâtre ? Plus même, au jour prochain de la dynamite, la déesse Raison qui fera vis-à-vis à M. Ferry dans Notre-Dame transformée en beuglant, ne sera-ce pas cette même Dule qui, faute de l’hermine, aura endossé l’amazone de Théroïgne de Méricourt?
Quand une passion s’accroit durant toute une vie, on ignore la parabole qu’elle décrira ; et Dule n’a que deux perspectives : la Carmagnole communarde ou le Cabanon de Bicêtre. Cette volonté égoïste d’ambition, en un temps de velléités et de mollesse, mérite remarque pour cette grandeur inhérente à toute conception, fût-elle folle, qui fauche tout d’une existence;
le gcnie comme la de'mence ne sont jamais qu’une idtie fixe; et devant la réflexion, les grands avortements se spectaculisent en leçons plus suggestives souvent que les succès et les victoires.
EDELBURGE-NINA
— C'étail un monstre?
— C’était un bas-bJouI
LES FLIUTEÜSES.
Quand une femme n’est bonne, ni à la galanterie, ni au mariage, et qu’elle veut envelopper ses incartades d’un prestige artiste, ou poussée par la nécessité qu’elle ignore trop le piano pour l’enseigner, elle se fait femme de lettres.
Le bas bleuisme forme un demi-monde dans le demimonde, on y tombe des hautes sphères sociales comme la comtesse Dash ; on y monte des bas-fonds comme ***’,
Il y a une rive gauche niaise, bigote et méchante qui pond chez Palmé, Blériot, Tecqui et autres déshonneurs des lettres catholiques, et une rive droite qui travaille dans l’érotisme et chante les cubiculées et les oarystis.
Une femme s’est rencontrée qui, à l’instar du colosse
Rhodien a pu mettre un pied sur chaque rive, pondeuse sans rivale, et parangon de l’espèce.
Au noble faubourg, Edelburge donne le pain behiit à Sainte-Clotilde et fabrique pour les jeunes filles honnêtes de la limonade littéraire, incolore, insipide et déshonnête de stupidité ; au boulevard Nina, porte une perruque rousse et donne à danser dans son entresol de la rue Caumartin.
Elle écrit comme elle parle, sans pensée, sans image, sans cesse; la gaudriole comme l’histoire édifiante, la vie des saints et la morale laïque, et tient enfin la double succession de Camus, évêque de Belley, et de Pigault Lebrun.
A la Nouvelle Revue, on la croit bonne citoyenne : à la Revue du Monde Catholique, elle se recommande de son confesseur; singularité, Edelburge a de plus beaux bénéfices que Nina. Le public se figure bien à tort que les bibliothèques pour les jeunes filles et les collections de romans moraux vont au chiftonnier ; plusieurs fois l’an, les supérieures de communauté et les économes de collèges religieux viennent à Paris acheter du foin pour leurs troupeaux : d’énormes ballots, avec Feval complet et converti, vont s’éparpiller dans les bibliothèques paroissiales : car le clergé français ne s’est pas encore aperçu que le péché de bêtise était contre le Saint-Esprit.
Certes, de tous les traits de mœurs propres a poser un diagnostic sur l’époque, en est-il un comparable à cette femme, attablée devant trois cahiers ouverts et
ÉDELBURGE-NINA
dont l’encre fraîche indique qu’elle les e'crit de la même plumée, une phrase à chaque : VAretin du faubourg Saint-Germain, pour Kystemaeckers, la morale sans Dieu pour la librairie Nationale et une Sainte-femme pour Blcriot.
Rien ne l’embarrasse ; avec Larousse pour seule bibliothèque clic suffit à toutes les copies.
Un seul point où ce duel soit un singulier; le patriotisme est une de scs carrières avec la librepensée : Gomberville se flattait de n’avoir pas mis le mot «car» une seule fois dans son Polexandre, Henry de Chcnnevières a supprimé qui et que en sa prose; dans la sienne, Nina a supprimé Dieu ! « Ne nommons pas 1 inlàme » telle est la devise de cette pourvoyeuse de bondieuserie idiote pour clientèle cléricale.
Quelqu un parfois s’étonne que la rive gauche pareillement se dupe, oubliant que les jésuites ont, au dire de M. d’Aurevilly, pris fort longtemps Raoul de Navery pour un homme.
Ce qui sauve Edelburge, c’est sa monstruosité; ceux qui pourraient démasquer Nina , sont trop pervers pour y songer; ils trouvent que la farce «est bien bonne » et lui prêtent la complicité de leur silence. N’y a-t-il pas plus de joie a sabler un champagne libertin payé par les petits séminaires; et souper de l’autel n’est-ce pas meilleur pour des mauvais?
Le double personnage qu’elle joue donne lieu aux plus amusantes facéties ; des critiques peu informés éciivent quelque chose d’analogue à ceci; «Tandis que
FEJIMES HONNÊTES
des femmes sans pudeur, oubliant la retenue qui est le premier charme de leur sexe, font comme Nina rougir les honnêtes gens ; de nobles âmes telles que M»= Edelburgc sc consacrent a la récréation en même temps qu’à l’édification des familles.
« Heureuse la plume dont rien ne sort qu’une mère ne puisse laisser lire à sa fille. »
On lit ailleurs, dans une revue mondaine et fringante : « Pour nous, en dépit des esprits chagrins qui mettraient un crêpe à la divc bouteille de maître Alcofribras Nasicr, nous préférons la cavalière croustillance des contes de Nina, aux ineptes bafouillages d’une Edelburge imbécillisante. »
Dans la vie même, il arrive à l’écrivassière de confondre les répliques de son double rôle ; un boulevardier rencontrant, en une maison amie, un curé do campagne venu pour quêter au profit de la reconstruction de son église, lui conseilla d’aller chez Edelburge, la romancière congréganiste par excellence et lui donna l’adresse de la rue Caumartin.
La pondeuse reçoit le vieil ecclésiastique, le corsage béant, la cigarette aux lèvres, et l’appelle « mon petit père » d’une voix à la Grassot. Le curé se crut tombé chez une fille, par erreur d’adresse, et n’osa pas raconter sa mésaventure.
Une autrefois, Talagrand envoie à Nina, un dépravé décavé qui, ne sachant rien faire, voulait écrire, et par distraction met l’adresse de la rue de Bourgogne, en lui
EDELBURGE-NINA
disant : « Et pas de respect inutile, elle a vu pe'ter le loup sur la pierre de bois. »
Le quémandeur tombe chez Edclburge, un mercredi, son jour de réception, et n’a pas de plusgrande hâte que de se recommander de Talagrand; à ce nom satanique pour ce milieu dévot, une stupéfaction se peint sur les visages.
— Je ne connais M. Talagrand que par sa déplorable réputation d’écrivain licencieux; et c’est la pire recommandation auprès de moi. Que voulez-vous au reste?
— Je voudrais placer chez Kystemakers, un livre de coprophagic.
— Assez, Monsieur, — s’écrie Edelburge, — il y a quelque méprise là-dedans, elle le reconduit, lui soufflant bas ; « allez chez Nina, rue Caumartin, » puis rentrée au salon, elle s’exclame.
A quoi n est-on pas exposé en ce Paris! Écrivez donc sous l’œil approbateur des grands vicaires pour recevoir de si offensantes visites. Oh ! que les hommes sont grossiers et impertinents ! Voilà des conduites de leur goût... » et toute une tirade qui donne le change aux assistants. Malgré leur nullité littéraire, les curieux collectionnent certains outTages de Nina; la hâte de sa double production la fait se tromper de feuillets et mettre une phrase qui lève la jambe au milieu d’une page prêcheuse.
Ainsi les premiers exemplaires de Tendre mère présentaient à la page 85. « — Oui mon enfant, ditraïcule
en la baisant au front, tu seras le bâton de ma vieillesse. » Puis.
« Elle s’habillait en homme pour recevoir les vieux; et pour les jeunes se poudrait; ce qui est très profond, car. . . »
Une de'vote grande liseuse de nouveaute's permises aperçut la première la phrase inouïe et s’en vint avec grands gestes la montrer àl’editeur; Edelburge appelée accusa le compositeur, on rompit le brochage et on fit un carton.
Edelburge, depuis cet écart, relit soigneusement ses manuscrits vertueux ; pour les autres , elle a moins de soins, ainsi sa Nuit d'orgie a pour dernière ligne de la page io3.
« Alors la bacchanale commença, » et le feuillet tourné, le lecteur qui s’attend à la description phallique se croit la berlue, devant ces lignes :
« Calme intérieur où les murs sentaient la vertu, où les choses elles-mêmes exprimaient l’honnêteté; des fleurs dans un pot, un oiseau dans une cage, un travail d’aiguille qui vous nourrit, et un ruban pour le dimanche aller à vêpres, n’est-ce pas assez pour bénir le Créateur qui, dans sa prévoyance, n’oublie rien ni personne. Elle sentait bien, la belle enfant, que ce moment de sa vie était la meilleure tartine, et que la huche de l’avenir ne contiendrait pas toujours du pain aussi mollet. Aussi bénissait elle Dieu, matin et soir, soir et matin, et même pendant le jour, lorsqu’elle y pensait et n’était pas distraite par quelque chose. »
ÉDELBURGE-NINA
Edelburge, à quarante et un ans, a e'crit trente volumes in- 1 8 pour e'difier les âmes pures, et à peu près autant pour lubre'fier les imaginations de lyce'ens. Re'unissant les nouvelles éparses dans les journaux, on arriverait à quatre-vingts volumes d’environ trois cent cinquante pages chacun, et il n’y a que quinze ans qu’elle écrit. Si Edelburge pond jusqu’à soixantedix, la Bibliothèque nationale lui consacrera une armoire spéciale. Or, cette mère Gigogne n’est pas une exception dans le sexe auquel M. Légouvé doit sa mère ; elles sont une centaine de moulins à copie, et si aucune n’avoisine cette production monstrueuse, c’est le débouché et non la faculté prolifique qui fait défaut.
Grâce à l’idiotie des gouvernants, à leur enseignement secondaire de jeunes filles, la littérature de 1898 sera encombrée d’une légion de déclassées incapables de recoudre un haut de chausse et de faire un pot au feu, et qui, pédantes, puisqu’il ne peut y avoir de femmes savantes, tomberont du pupitre au trottoir; car une douzaine d’Edelburge suffiront à pondre tout ce qui se consomme en France de littérature bête. Un millierdevra se nourrir d’hemistiches de Virgile ou de la bourse du passant. En attendant l’invasion des bas-bleus, Edelburge-Ninareste le type le plus complet de laponderie; et la pondeuse déshonore le métier. Elle peut faire vite, beaucoup et partant à vil prix; et comme on veut l’égalité en France par-dessus toute chose, je ne jurerais pas qu’un jour prochain Edelburge ne passe pour un écrivain français.
Déjà les Etats-Unis l’ont reçue avec bourgmestres et pompiers, et les Yankees pensionneurs d’un mécanicien, pourraient bien frapper une médaille en l’honneur de la littérature mécanique. M. Bouguereau en a promis le dessin, et M. Ohnet la légende !
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