VEILLÉE DE PAQUES
Il sortit sans rien promettre. Un an passa. Le soir du samedi saint, mon paroissien athée était de nouveau assis dans ma chambre. Il me parut plus alerte, plus décidé, plus jeune. Il m'annonça que son parti était pris, qu'il ne résisterait plus longtemps.
— J'ai réussi, me dit-il, à anéantir dans ma conscience les misérables sédiments de morale artificielle qui l'obstruaient encore. Je partirai avec la femme que j'aime. C'est la grande loi de la morale naturelle, qui prime tout.
— Quand partez-vous? quesrionnai-je.
Il se troubla :
— Mais... bientôt... dans quelques semaines.
— Vous ne partirez pas, lui dis-je en le regardant au fond des yeux. Vous avez beau vous leurrer vous-même, vou- êtes un honnête
homme. Et je vous reverrai ici, l'an prochain.
Il m'insulta presque, ou du moins me railla cruellement, entremêlant ses railleries de blasphèmes. Il me quitta sans me serrer la main.
Encore une année coula. Encore une fois, ce fût le soir de la veille de Pâques. Et mon étrange pénitent reparut à l'heure accoutumée.
Je fus surpris de le voir beaucoup plus calme.
— Elle a été très malade, me dit-il... Une broncho-pneumonie. 2^us avons cru la perdre.
Ahl nous en avons passé des nuits, ma femme et moi!... Enfin, elle va mieux. Mais nous la tenons en surveillance, de peur qu'elle ne € fasse » de la tuberculose.
Intérieurement, je remerciai Dieu qui avait envoyé cette maladie opportune Mon interlocuteur ne me reparla même plus de son projet démoniaque. Ce fut moi qui l'interrogeai :
— Et vous, comment va votre cœur?
— Pour le moment, dit-il, je suis anesthésié. Mais je ne suis pas guéri. Et j'ai une peur atroce du réveil, quand je n'aurai plus d'inquiétude pour sa vie.
VEILLÉE DB FAQUE$ 20f
Nous nous séparâmes bons amis, lui me promettant de revenir... Et je ne doute pas qu'il ne veuille tenir sa parole. Seulement, au cours de la présente année, j'ai changé de paroisse.
Saura-t-il, osera-t-il me chercher dans cette église mondaine, si éloignée, si différente de ma petite église de Vaugirard?
... Mais il me semble qu'on a sonné à la porte du presbytère.
Alors, c'est lui.
C'était lui.
J'ai eu quelque peine à le reconnaître, car un vieillard est apparu devant moi. Et ma première pensée, que je ne pus me tenir d'exprimer, fut :
— Elle est morte ?
Il secoua la tête. Il s'assit lourdement sur un fauteuil et resta silencieux quelque temps.
— Non, dit-il enfin. Elle n'est pas morte.
Elle est vivante et belle. Elle vient d'épouser un jeune médecin argentin qui travaillait dans mon laboratoire et...
Sa voix sombra dans les larmes. Il sanglota :
— Il est reparti pour son pays... avec elle.
Je saisis ses doigts, ses pauvres doigts qui tremblaient, et je lui dis :
— Mon enfant I Je suis sûr que c'est vous qui avez voulu, qui avez fait ce mariage.
VBILLCB DB PAQUSS 2C7
— Oui, fit-îl très bas. C'est moi. Elle m'aimait. Elle me l'a dit. Elle ne sera pas heureuse. Et moi je suis brisé. Voilà votre œuvre.
Je crus qu'il allait éclater en reproches, comme l'autre fois. Mais il disait vrai, il était brisé. Il ne put que pleurer longtemps, tout contre moi, le front sur mes mains qui tenaient ses mains.
Nous n'avons plus prononcé de paroles jusqu'au moment où il s'est levé. Il a essuyé nerveusement ses yeux.
— Adieu 1 m'a-t-il dit
Sur le seuil de ma chambre, il a balbutié :
— Si vous voulez... je reviendrai... avant l'an prochain.
— Revenez demain.
— Non. Pas demain. Mais bientôt.
... Je savais bieni
L'Autre
L y a deux ans, une attaque de rhumatisme aigu me força à confier pour un mois ma clientèle à un de mes collègues de l'hôpital Tenon et de passer ce mois aux Boues de Saint-Amand, dans le département du Nord. Je ne connaissais pas TÉtablissement, bien que, plusieurs fois déjà, j'y eusse envoyé des malades. Je vis un immense phalanstère, installé à la moderne, avec un beau parc autour, et, tant que l'on pouvait marcher dans
la.
2IO FEMIIES
n'importe quelle direction, les épais fourrés de Saint-Amand et de Raismes. Un confrère intelligent menait de façon presque militaire son personnel et ses pensionnaires.
Mon traitement commença aussitôt. Il consistait à m'immerger, chaque matin, jusqu'au col, dans la piscine de boue, et à y demeurer trente ou quarante minutes, aussi immobile que possible; après quoi, une douche tiède et un bain lavaient mon corps, tout enduit de viscosité noire. Encore une heure environ d'immobilité sur un lit de repos, et le traitement était fini pour la journée.
En pleine saison, vers la fin de juillet, la piscme commune regorge de malades, aux heures de bain, et bien qu'une sorte de carcan, encerclant les épaules, fixe la place de chacun, on coudoie parfois son voisin, dans la boue. Mais, lorsque je suivis la cure, juin s'achevait à peine; nous étions une douzaine de malades à nous baigner ensemble; loin de s'éviter, on se recherchait, on tâchait de passer en causeries ce temps fastidieux. Des bords de la piscine, le spectacle
l'aUTRB 211
était assez piquant : on eût dît d'un colloque entre douze décapités.
L'un des malades m'intéressa. C'était un petit garçon d'environ cinq ans, si cruellement éprouvé par le rhumatisme que, les jambes repliées en angles obtus, presque nouées, il ne pouvait marcher. Sa mère promenait dans le parc, parfois jusqu'aux orées des bois voisins, la voiture de misère où l'enfant gisait, ramassé sur soi-même, contemplant d'un œil inquiet le paysage et les gens. Elle-même semblait délicate; assez jolie, le teint et les cheveux pâles, ses traits s'agitaient par instants de grimaces et, dans ses prunelles couleur d'eau vive, on lisait la même inquiétude nerveuse que chez son fils. Elle s'appelait M"' Delesdain. L'enfant s'appelait Paul.
Nos appartements étaient voisins : le départ d'un baigneur nous fit voisins de table. Au bout d'une semaine, nous étions liés par une de ces intimités de villes d'eaux, si étroites, si fragiles, qui démontrent la vanité de l'amitié humaine,
la mobilité de notre cœur. J'appris que M™* Delesdain habitait Neuilly; que l'enfant, ne pouvant aller au collège, était instruit à la maison par divers professeurs ; que son infirmité datait presque de sa naissance, mais s'était surtout aggravée depuis deux ans. Elle ne me parla point de son mari; l'enfant ne me parla point de son père; il était peu intelligent, son esprit semblait noué comme son corps. Je m'interdis toute question là-dessus, sachant par expérience qu'il n'en est pas de plus imprudente à une femme rencontrée seule par le monde. M"* Delesdâin portait une alliance. Sans rien en conclure, je lui savais gré de cette concession à la respectabilité.
Un matin, à déjeuner, elle me présenta un monsieur d'une quarantaine d'années, grand, vigoureux, barbu de brun :
— Monsieur Delesdain, mon mari, dit-elle, balbutiant et rougissant comme si elle eût proféré un mensonge.
Ce mari était quelconque : un bourgeois sans
l'autre 21^
intérêt, racontant gravement les événements et les opinions lues tout à l'heure dans son journal. Je fus autrement intéressé par M"* Delesdain, durant tout le repas, durant l'après-midi qui suivit.
Son attitude vis-à-vis de son mari fut à peu près celle d'une coupable surprise la veille en flagrant déUt et à qui l'époux outragé a pardonné : telle eût été du moins la première hypothèse d'un observateur non prévenu. On eût dit qu'elle avait perdu du même coup la parole et l'appétit : elle ne voyait, elle n'entendait certainement plus qu'à travers un voile qui l'isolait de nous. Quand M. Delesdain prononçait son nom — Blanche — elle se réveillait de sa léthargie en un sursaut effaré, le souffle haletant. Plusieurs fois, je surpris ses yeux pâles arrêtés sur le visage de son mari, avec une expression de stupeur tragique, comme les prunelles des sujets cataleptiques à qui l'on dit: c Vous voyez un fantôme... j»
Au dîner, le ménage ne descendit pas. Je m'informai : M"* Delesdain ayant la migraine, on les servait dans leur appartement.
Je ne les revis point de la soirée. Mais, pendant la nuit, je fus réveillé par le mari, qui frappait à ma porte.
— Docteur, me dit-il, ma femme a une violente crise de nerfs. Voulez-vous venir m'aider à la calmer ?
Je trouvai la jeune femime en convulsions.
Elle se tordait, la tête enfoncée dans ses oreillers, émettant de longs gémissements, où il me sembla distinguer ce monosyllabe obstiné :
« Non!... non!... » J'essayai vainement l'inhalation de l'éther, la morphine, la compression locale. A la £n, remarquant l'obstination avec laquelle elle fuyait la vue de son mari, et me rappelant l'attitude que j'avais observée tout le jour, je dis à M. Delesdain :
— Monsieur, il y a eu sans doute entre votre femme et vous, aujourd'hui, une discussion qui a provoqué cette crise. Je crois que nous ne calmerons pas M"* Delesdain tant que vous serez dans la chambre. Voulez-vous me laisser seul avec elle quelques minutes ?
Il répliqua tristement :
L'AUTRE 2If
— Nous ne nous sommes pas disputés. Je ne fais jamais de scènes à ma femme. Seulement, vous avez raison^ il vaut mieux que je m'en aille. Chaque fois qu'elle me revoit après une absence, elle a de pareilles crises, sans aucun motif connu de moi...
— Et dans la vie à deux, chez vous ?
— A la longue, les crises s'espacent, puis cessent tout à fait.
— Avez-vous consulté des médecins?
— Oui... Ils ne savent pas.
Dès que je fus seul avec la malade, je lui dis à l'oreille, d'une voix nette :
— Il est parti.
Ce fut le verbe d'exorcisme. Elle se calma instantanément, se dressa sur son séant, passa sa main sur son front tout mouillé de sueur.
— Est-ce qu'il reviendra?
— Non. Il est parri pour tout à fait.
Elle soupira, s'abattit de nouveau sur les oreillers. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se rythma. Dix minutes après, elle dormait d'un sommeil régulier, le pouls normal.
2l6 fEMMES
J'allai r eu ou ver le man. Je Ini demandai : -^ Quand compticz-Toiis icpamr ?
— Demain soir.
— Croyez-moi, partez à la picnucie neure, sans revoir M** Ddesdain : coiifiei4a moi, son cas m'intéresse et je la soignerai de mon mieiix, jusqu'à la fin de la cure dn petit PanL Qa'arri- ▼erait-il si votre femme tombait malade ici? H Êtudrait in t errompre le traitement de TenÊuit, ce qui est dangereux.
n me remercia chaudement, promit de suivre mes avis. Effectivement, le lendemain matin, dès neuf heures, il repartit pour Paris.
l'autri 217
Je tins la parole que j'avais donnée à M. Delesdain. Tout le temps que dura notre séjour commun aux Boues de Saint-Âmand, je dépensai pour M'"'* Delesdain la même sollicitude que pour mes malades de Tenon. Mes études antérieures, du reste, m'ont notablement renseigné sur les affections nerveuses de la femme. Au fond de chacune d'elles, j'ai constaté qu'il gît ordinairement un secret de coeur, ou la triste histoire d'une défaillance du sexe. Tant que le médecin ne tient pas ce secret, il soigne dans le vide. Notre art consiste à accoucher nos clientes de leur secret.
M""* Delesdain ne Uvra pas aisément le sien.
2l8 FEMMES
Je ne le connus que deux jours avant de la quitter, et seulement par la menace de ne plus m'occuper d'elle, à Paris, si elle ne parlait pas.
Voici ce qu'elle me conta, bas et brièvement, comme on se confesse :
c Je me suis mariée à vingt-deux ans avec un homme que j'aimais. Ses parents étaient, avec les miens, en relations très anciennes. Je l'avais souvent vu venir à la maison, petit collégien, quand j'étais moi-même une enfant. Mon mariage avec Maurice fut la conclusion naturelle d'une bonne camaraderie de jeux, peu à peu transformée en amour.
c Car j'aimais mon mari et il m'aimait.
C'était un homme de petite taille, blond, élégant; sa jolie figure, sa tournure gracieuse, le faisaient distinguer des femmes. J'en étais un peu jalouse, — mais comme rien en somme ne me fit soupçonner qu'il fût infidèle, je puis dire que j'ai connu et goûté la joie unique d'appartenir à l'honmie qu'on a choisi, qui vous a
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choisie. J'ai été passionnément la femme et la maîtresse de mon mari.
a: Deux ans et quatre mois coulèrent ainsi, sans altérer notre entente ni notre bonheur 1
a Un seul de nos espoirs unis n'était pas réalisé : nous n'avions pas d'enfant. Les chirurgiens consultés ne signalaient rien d'anormal dans ma consdturion. Ils nous disaient d'attendre et d'espérer. Ils avaient raison. Au bout de notre vingt-huirième mois de mariage, j'étais enceinte.
<c A ce moment-là, nous voyagions dans le Tyrol bavarois. C'était l'été. Mon mari loua une aimable petite maison aux environs du lac de Starnberg. Nous y passâmes les premiers mois de ma grossesse. L'automne nous ramena à Paris, et, comme ma mère tenait à m'avoir près d'elle en ces circonstances, nous habitâmes chez elle, mon mari et moi, à Neuilly.
a: Nous n'avions toujours, lui et moi, qu'un seul lit. Une veilleuse restait allumée sur la cheminée de notre chambre, pendant toute la nuit. Habitude de mon enfance : l'obscu-
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rite me fait peur, me donne des hallucinations.
« Or, une nuit — la nuit du 9 novembre, je me souviens bien — je me réveillai subitement, avec la conscience que quelque chose d'inaccoutumé venait d'advenir auprès de moi.
c La veilleuse éclairait la chambre d'une lumière indécise, mais suffisante pour distinguer les objets voisins, tous familiers; je me tournai du côté de mon mari, et ce que j'aperçus m'épouvanta tellement que je ne pus même pas crier, étranglée par l'émodon, comme si une main m'eût serré la gorge.
€ Un homme était bien étendu sur le dos à mes côtés, la bouche entr'ouverte, et dormait. Mais cet homme n'était pas mon mari. C'était un homme de grande taille, fort, brun, barbu... Vous l'avez vu : M. Delesdain.
« Je crois que je perdis connaissance un temps assez long. Quand je revins à moi, il faisait jour. Il me parut que j'avais eu un cauchemar; mais, de peur que l'horrible vision ne me blessât encore les yeux, je m'obstinai à regarder du côté du mur. « Tout à l'heure, pen-
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c saîs-je, la femme de chambre va entrer, € apportant le thé... Quand elle sera là, je c n'aurai plus peur... je regarderai. »
c Effectivement, vers huit heures et demie, Francine entra comme d'habitude. Elle posa son plateau sur la table de nuit, ouvrit les rideaux des fenêtres. Alors seulement j'osai regarder. Cette fois, je poussai un cri.
€ Vautre, l'inconnu, l'homme barbu et brun, était toujours couché à côté de moi... Mais ce qui me terrifia plus que tout, c'est que Francine regardait cet intrus paisiblement, semblait le connaître, trouver naturelle sa présence dans mon lit.
c Ce qui se passa ensuite s'enveloppe pour moi d'une brume confuse... A travers un demidélire, qui dura plusieurs jours et plusieurs nuits, j'entrevis, s'agitant autour de moi, ma mère, mes beaux-parents, mes domestiques, et aussi (ce qui m'aflfolait) l'intrus, l'homme brun, l'autre, accepté, reconnu, tenu pour mon mari par tout le monde.
« Alors, un phénomène singulier s'opéra
dans mon esprit, assez semblable à ces minutes de trouble où, au bord du sommeil, on ne sait plus si Ton rêve ou si Ton vit. J'arrivai à douter de moi-même. Et j'éprouvai combien est vaine la certitude que vous donnent notre mémoire et nos sens : car, entre leur témoignage et la conviction unanime d'autrui, ce fiit à celle-ci que je me rangeai... Quelques jours après, j'accouchai prématurément. Paul naquit, demi-infirme. Moi, je guéris, — si c'est être guérie que respirer, parler, marcher et manger... Je n'avouai à personne l'effroyable certitude où j'étais que l'homme qui vivait à côté de moi n'était pas mon mari. Je sentais que je passerais aussitôt pour folle. Le nouveau, Maurice Delesdain, était connu de tous : et, chose effroyable, il avait avec moi, en commun, tous nos souvenirs d'enfance.
€ Moi aussi, je commençai à l'accepter pour mon mari, — comme tout le monde.
<c Et voilà... J'ai vécu ainsi depuis cinq ans. Je m'entends bien avec M. Delesdain : je ne souffre pas trop de sa présence quand un temps
l'autre 223
un peu long de vie commune m*y a accoutumée.
Mais, dès qu'il s'absente, c'est l'image de mon premier mari qui me revient à l'esprit : et le retour de l'autre me donne ces crises auxquelles vous avez assisté.
« Personne, d'ailleurs, ne sait mon secret. Je l'ai gardé en moi jusqu'à aujourd'hui, comme le secret d'une inavouable maladie... Et j'ai presque regret de vous l'avoir confessé, à vous. 1
M"" Delesdaîn partit pour NeuiUy, avec son fils, le surlendemain de ces confidences. Il était convenu qu'elle me manderait dès mon retour, pour commencer le traitement rationnel que je me proposais de lui Êdre suivre : je ne voyais dans son cas qu'une monomanie singulière, mais guérissable.
A ma grande surprise, je ne fus pas appelé.
Au bout de quinze jours, j'écrivis : on ne me répondit pas.
J'avais presque oublié l'aventure quand, en-
viron cinq mois après, j'appris le suicide de M. Delesdain.
Sa veuve s'est remariée l'année suivante. On m'a dit qu'elle se porte fort bien, de corps et d'esprit.
La Boucle
'est une habitude prise à la pension, dès l'époque des trois messes nocturnes et de ce réveillon frugal que nous appelions : deux-petits-fours-et-quatre mendiants — chez la bonne M°** Rochette, à l'Institut Berquin : tous les Noèls, je cause une petite heure avec moi-même, la plume en main. Pour moi, l'année finit à Noël. Elle ne recommence d'ailleurs que vers le 3 janvier. Dans l'intervalle, j'ai l'impression d'attendre dans
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une gare, entre deux trains. Les gens vont et viennent, affairés, des paquets sous le bras. On ne vit pas. On liquide des choses en retard et on prépare des choses futures. Le temps chôme, dirait-on, pour cause d'inventaire.
Résolument, même quand je n'étais qu'une fillette, — mais d'esprit assez méthodique, déjà, — je remettais à cette période d'interrègne toutes les corvées de fin d'année. On ne m'eût pas fait écrire une lettre ni recommencer un <t ouvrage » avant le 26 décembre. Le 25, je me réservais toute l'étude de l'après-midi pour méditer sur l'usage que j'avais fait des douze mois précédents, examiner ma conscience et réfléchir à ce que pourrait bien faire de moi l'an nouveau. Ah! la drôle de petite bonne femme que j'étais, vraiment, emre treize et seize ans! Le mélange le plus imprévu de mysticisme et de sens pratique, goût et espoir de l'amour tempérés par une volonté nette de tirer des choses le meilleur parti possible, de se résigner bravement aux misères inévitables; avec cela, de l'imagination à revendre et la manie, la vraie
LA BOUCLB 227
manie de la règle, de l'ordre, cahiers bien tenus, jupes et corsages bien plies, linge bien net, cheveux bien disciplinés... En devenant tout à fait grande jeune fille, je veux dire en approchant de vingt ans, le mysticisme s'est peu à peu évaporé, l'imagination s'est policée sans toutefois me délivrer d'une fâcheuse aptitude à souffrir par le cœur. Quant à la manie de l'ordre, elle s'est triomphalement accrue à mesure que j'avais un plus large domaine à gouverner. Je suis mariée depuis six ans, et, sans vanterie, ma maison est mieux tenue que la plupart des maisons amies où nous fréquentons... D'ailleurs il y a quelque chose qui m'incite à l'ordre : c'est que j'ai épousé un mari qui est le désordre, l'oubli, la distraction, et même, hélas! la fantaisie en personne.
Vous croyez peut-être que j'ai épousé un artiste? Si Fernand était homme de lettres ou comédien, il y aurait des chances pour qu'il fut un bourgeois économe et compassé : c'est leur nouvelle mode, nous dit-on... J'ai épousé un avocat, — pas un avocat pour causes pas-
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sionnelles retentissantes ou un conseiller pour perruches en mal de divorce, — mais un avocat d'affaires, vous m'entendez bien? d'affaires d'argent bien compliquées, bien ennuyeuses, bien inintelligibles, avec des dossiers plus gros que le Larousse... Il paraît que Fernand se meut dans tout cela comme une ablette en Seine, manœuvre à merveille dans le dédale des procédures, n'omet rien, n'égare rien, retrouve au moment de la plaidoirie les arguments en place dans sa mémoire, — bref est un avocat d'affaires hors ligne : on se le dispute. Il est vrai qu'il a deux secrétaires; j'imagine qu'ils doivent consumer leur jeunesse à courir après les paperasses du maître; car pour sa correspondance privée, — où les secrétaires n'interviennent pas, — pauvre Fernand 1... Ce qu'il la sème un peu partout, sur les sièges, sur les cheminées, dans les livres, dans les vêtements qu'il défait 1... Au point que, sans aucune intention d'espionnage, j'ai dû prendre l'habitude d'inspecter l'appartement et les effets de mon mari, pour glaner les papiers oubliés
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et les soustraire à la curiosité des domesriques. Sans nulle intention d'espionnage I... J'ai trop de sagesse pour me rendre misérable à plaisir. Après trois années de mariage, je sais transiger avec les exigences absolues dont se targue une jeune épousée. Mon mari est tendre, amoureux de moi, laborieux, charmant compagnon dans la vie : malheureusement, — oui, malheureusement, — il a une jolie figure, des façons enveloppantes, et il ne peut pas se passer de succès féminins. Durant trente-sept mois, juste, après notre mariage, il a lutté contre son penchant... Puis, tandis que je nourrissais mon premier bébé, il a eu une première faiblesse — heureusement brève — pour une jolie étrangère que j'avais eu l'imprudence d'admettre dans notre intimité... La dame étant repartie pour les Amériques, j'ai goûté environ deux ans de répit, troublé seulement par un léger flirt avec une cabotine (toujours mon imprudence : j'avais donné une saynète à la maison...). Mais cette fin d'année fiit vraiment fâcheuse, et j'ai cruellement pâli. Croiriez-vous que dans les obscures
affaires de terrains et de bâtisses qu'il débrouille par métier, Fernand a déniché une cliente veuve, — très jeune et ravissante, la gredinel je l'ai vuel — et que les pires coquetteries s'en sont suivies?... Notez que je suis au courant de tout, même à contre-cœur, grâce à la distraction permanente et au désordre inouï du coupable...
Petits bleus de la dame, billets de Fernand, c ma Lucile chérie, mon amour de petit Watteau, etc., etc., » — brimborions révélateurs des rendezvous (une fourche d'écaillé, par exemple, il y a huit jours, dans la poche du veston) — il me faut guetter toutes ces épaves, les recueillir, les détruire. J'accepte de souffrir, mais je ne veux pas qu'on se doute de mon mal autour de moi...
Si je n'étais renseignée ainsi au fur et à mesure, je le serais d'ailleurs un jour ou l'autre par Fernand lui-même : il est de la variété qui « se raconte... > Quand une aventure est finie, il a une façon de (c me revenir i> confiante et expansive jusqu'à la cruauté. Ah! je serais bien vengée, alors, si elles l'écoutaient. Il me parle d'elles