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actes était une force acquise, une force qu'il n'aidait plus, sans chercher toutefois à la retenir ni à la contrarier. Le paysage de sa vie était le même : la même clarté ardente ne Tilluminait plus.
Pourquoi?
Il le rechercha. Il s'étudia lui-même avec la curiosité obstinée de ces malades honteux qui ne veulent pas consulter un professionnel, et guettent sans relâche les battements de leur pouls, la chaleur de leur sang, les frôlements intérieurs de leur haleine.
Il découvrit en lui de la tristesse et du doute.
La tristesse... c'était la première atteinte de ce mal qui guette tous ceux, hommes ou femmes, dont l'amour fiit le grand souci vital : l'angoisse de vieillir. Pour venir mordre au cœur le comte de Guercelles, cette angoisse avait pris un chemin imprévu. Il ne pouvait détacher son souvenir de la minute dernière, — dans la petite salle à manger du pavillon Louis XIII, — la minute où il avait constaté qu'Henriette n'éprouvait plus, pour lui, aucun émoi de sens. Et vainement
UN VOLUPTUEUX li$7
il s'objectait qu'une blessure d'orgueil expliquait le calme de la jeune fille, que celle-ci était une cérébrale bien plus qu'une sensuelle, qu'alors elle songeait surtout à l'affront, à la trahison subie... Tout cela était vrai : mais Guercelles se disait : € Si j'avais eu dix ans, quinze ans de moins, elle n'eût pas résisté : une saine force de désir, plus forte que tout, eût balayé les rancunes, les scrupules, les raisonnements. Elle m'aimait : mais ce qu'elle aimait en moi, c'était le brillant de mon nom, de ma situation, de ma réputation de conquérant... ce n'était pas moimême. Amour intellectuel, dont on se libère. On ne résiste pas à l'autre, à l'amour instinct, qui est une force de la nature. Suis-je donc incapable, désormais, d'inspirer l'amour-instinct?... j>
Il fit l'inventaire des aventures qui avaient amusé sa vie depuis qu'il n'était plus un jeune homme : il crut leur reconnaître ce commun caractère d'arrangements mondains, où l'amourinstinct n'avait aucune part. En remontant plus haut dans le passé, au contraire, il distinguait la fatalité impulsive dans plusieurs incidents
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romanesques... Jeune attaché d'ambassade, à l'étranger, une femme du monde le plus sévère, réputée pour sa parfaite décence, lui avait écrit une lettre d'aveu éperdu, une lettre brûlant à la fois de remords préventif et de passion impatiente. De retour en France, quand il avait cessé d'être diplomate, une jeune fille de la meilleure société parisienne avait tenté de se tuer parce qu'il refusait de comprendre ses avances au mariage. En ce temps-là, réellement, il se sentait une force presque invincible, qui, spontanément, atteignait son objet... Ensuite les années avaient coulé : il était demeuré un séducteur professionnel; il avait continué de considérer les femmes comme destinées à se soumettre à lui; il avait eu des fortunes amoureuses brillantes, célèbres; seulement ce n'étaient plus que des arrangements de snobisme ou de libertinage : la facilité des dénouements le prouvait.
Pard de ces constatations mélancoliques, Guercelles continuait à méditer :
PL En somme, tous ces arrangements n'ont rien de beaucoup plus flatteur pour moi que s'ils
avaient été conclus à prix d'argent. J'ai payé des consentements, non par un marché brutal, mais par une rançon tacite d'avantages sociaux ou de libertinage. Je sais bien que ma situation, c'est moi; que ma réputation, c'est moi; que mon expérience du cœur et du tempérament féminins, c'est moi. Cependant il n'y aurait de valable pour moi, aujourd'hui, que d'être aimé par une femme qui ne saurait même pas mon nom, et pour qui je n'userais d'aucun des artifices suggérés par une longue prarique des femmes.
a: Alors, continuer toujours, ajouter de nouvelles épreuves à tant d'autres, cela peut me discraire : cela ne comblera pas le vide que j'ai dans le cœur, depuis ce petit incident, si petit, de ma vie sentimentale. Il est bien vrai qu'une femme se révèle dans l'amour : mais encore faut-il que la révélation vaille l'effort. Or, je n'ai plus envie que des M"* Foucher-Desgardes me soient révélées : comme je n'ai plus envie de voyager dans cette Europe que je connais trop, où d'avance je prévois le portier galonné de l'hôtel, les musées, les dîners à l'ambassade et dans la société. Est-ce
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lécouvrir quelque chose que découvrir ce qu'on prévoit?
a: Cette lassitude des M°** Foucher-Desgardes, je ne la ressentais pas avant l'incident d'avril dernier. Mais il est clair qu'un jour ou l'autre Je l'aurais ressentie. L'incident d'avril dernier a seulement hâté le déclenchement...
4: Et je me demande aujourd'hui : même hors de tout point de vue de moralité (puisque làdessus, quoi qu'on en dise, la morale est obscure), même au seul point de vue de la joie qu'on peut récolter de la femme, ne me suis-je pas trompé? Voilà un médiocre, un être dépourvu de finesse et de culture, — ce Michel Bourgain : il a marché vers l'unique objet de son désir comme une mouche vers une lampe, sans critiquer, sans discuter son insdnct. Si cet instinct n'avait pas eu sadsfaction, s'il n'avait pas atteint son objet, Michel Bourgain serait mort. C'est grâce à cette force aveugle qu'il a réussi : il a pour ainsi dire contraint Henriette Deraisme à l'épouser. Elle est à lui maintenant. Elle ne l'aime pas; elle le lui a dit; mais elle est sa femme et
lui reste fidèle. Lui n'a pas assez de déKcatesse sentimentale pour souffrir de n'être pas aimé du moment que tout se passe pour lui, dans le fait, comme s'il était aimé. Il n'a voulu qu'une seule femme; il l'a voulue depuis l'adolescence; il eût préféré mourir à ne la point posséder : voilà qu'il la possède, d'accord avec toutes les lois sociales, uniquement, publiquement, pour toujours.
« N'est-il pas évident que cet homme, très inférieur à moi, connaît une joie supérieure à toutes celles que j'ai si obstinément poursuivies depuis mon adolescence? Le voluptueux le plus comblé, n'est-ce pas lui?... »
C'est un des drames les plus douloureux de la conscience que le doute tardir, envahissant après la quarantaine un être humain qui jusqu'alors s'est dépensé pour une croyance. Le cas de Jean de Guercelles est analogue : il est trop hautain pour se dire encore à lui-même ce qu'il a dit un jour à Henriette Deraisme : « Ma vie a été mauvaise... ^ Mais il ose se demander déjà « N'ai-je
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pas été dupe, — dupe des autres et de moimême, dupe de la convention verbale qui appelle amour ce qui n'est pas amour? » Question douloureuse que se pose peut-être, à certaines heures de solitude, la jeune femme mêlée si peu de temps à la vie de Guercelles, juste assez pour lui donner le choc du doute I Elle aussi, méditant sur le sacrifice accompli, songe peut-être :
a: N'ai-je pas été dupe de mon orgueil? > Car l'amour, la volupté, comme toutes les notions essendelles, sont, au fond, contradictoires. Et lorsqu'un esprit humain est assez pénétrant pour percevoir ces contradictions, il suffit qu'il ait irréparablement choisi l'une des deux formes opposées de l'amour pour que l'autre forme se précise, se fasse désirable, et vienne le tenter en lui suggérant :
« Tu t'es trompé... C'est moi qui étais l'amour... C'est moi qui étais la volupté... >
ïamHer-avril i^oj.
Veillée de Pâques
(tâblbttbs d'un curé db paris)
EPUis qu'on nous a séparés de l'État, il paraît qu'on nous expose volontiers sur la scène des théâtres, nous autres curés. Et je vois venir à moi nombre de péronnelles qui me demandent : c Monsieur l'abbé, puis-je aller à telle pièce?... la pièce où il y a un si bon prêtre?... » Je les envoie promener, elle et leur bon prêtre. Ce n'est pas mon affaire d'exercer la critique dramatique, moi qui, par état, ne vais jamais au spectacle. Je leur réponds : c Consultez quelque homme raisonnable de vos connaissances, qui soit plus com-
pëtent que moi. » Alors elles prennent des aîrs désespérés et me disent : « Mais, monsieur l'abbé, nous ne connaissons pas d'hommes raisonnables!... » Pauvres petites perruches!...
Les prêtres sont-ils, si souvent que le racontent les écrivains, mêlés à des aventures dramatiques? Bien sincèrement, je ne le croîs pas. Il y aura toujours un mur dressé entre le siècle et nous : le remous du siècle se brise contre ce mur. Ce qui vient à nous, ce qui nous enveloppe, ce qui, pour ainsi dire, baigne notre vie, c'est le flux troublé de la conscience humaine. Elle s'offre à nous de toute part. Mais nous la recueillons dépouillée de tout l'appareil qu'elle revêt dans la vie du monde. Les confidences que se font entre eux deux laïcs absolument sincères ne ressemblent pas aux confidences que l'un de ces laïcs fait à un prêtre... Chaque fois que m'arrivent de telles confidences, il me semble que j'entends une âme isolée, arrachée du corps, qui traite ce corps comme un étranger, comme un ennemi, l'accuse, le juge, et parfois le hait.
VEILLÉE DE PAQUES IÇf
Ces réflexions m'assiègent aujourd'hui — samedi soir, veille de Pâques. Seul dans ma chambre, j'attends un visiteur qui vient chaque année depuis trois ans, mais qui, cette année, tarde bien à venir, car neuf heures ont déjà sonné à l'horloge du presbytère.
J'ai reçu la première visite de ce visiteur annuel alors que j'étais curé, non pas de cette riche paroisse centrale et mondaine, mais d'une humble église populaire, là-bas, là-bas, à Vaugirard, aux environs de l'Institut Pasteur. Ah! mes paroissiennes de ce temps-là ne me consultaient pas sur l'opportunité d'aller applaudir telle ou telle pièce de théâtre I C'était le drame quotidien de la misère que je voyais :
il s'agissait presque toujours, dans les luttes où mon arbitrage était requis, de la conquête ou de
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la défense du pain... Ce qu'on appelle l'amour tendait inévitablement à cela, ou du moins cédait devant cette royauté du pain quotidien, — l'amour dont mes pénitentes actuelles me parlent avec des voix flûtées et des mines de componction I
Un soir, le samedi saint d'il y a trois ans, je sommeillais, après mon souper, sur le dernier numéro de la Semaine religieuse (j'avais confessé toute la journée et j'étais très las), quand on frappa à ma porte. Le gamin qui me servait introduisit un homme dont je vis mal le visage, car Tombre venait, mais qui me parut âgé d'une cinquantaine d'années. Assez bien vêtu, sans rien d'un élégant. Il semblait mal à l'aise, intimidé; et même, quand mon petit serviteur nous eut laissés seuls, il ne sut que balbutier.
— Monsieur... monsieur l'abbé... monsieur le curé... je vous dérange... Si je vous dérange, je vais m'en aller.
Je l'assurai qu'il n'était pas importun.
— On n'y voit goutte ici, ajoutai-je en riant. Excusez-moi. Je vais allumer la lampe.
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Il arrêta ma main qui saisissait la boîte d'allumettes :
— Non, fit-il... je vous en prie... Pas de lumière. J'aime mieux... comme ça... sans lumière.
Et aussitôt, s'asseyant près de moi, il parla avec une extrême volubilité :
— Voilà... Je ne suis pas croyant, je tiens à vous le dire tout de suite. Non seulement je ne suis pas croyant, mais je suis anticroyant, libre penseur, athée, tout ce que vous pouvez imaginer de plus opposé à une foi religieuse quelconque. J'ajoute que je ne suis pas un sectaire; j'admets le phénomène de la foi religieuse chez autrui : il ne m'irrite pas. Religion, irréligion, cela me semble, au fond, une question de tempérament. Moi, je suis un animal irréligieux.
Je voulus protester; il m'arrêta :
— Si vous m'interrompez, je n'irai pas jusqu'au bout... Écoutez-moi. J'ai quarante-cinq ans. Je suis professeur... professeur de chimie biologique dans un établissement supérieur. Mon nom n'est pas inconnu. Je suis ce qu'on appelle un savant. Je n'ai jamais beaucoup songé aux
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bagatelles. A trente-sept ans, j*aî épousé une excellente fille, étudiante en médecine, une orpheline de père et de mère : vingt-trois ans, très vaillante, sans grande beauté. Elle vivait pauvrement de leçons, et trouvait le moyen d'élever sa petite sœur, qui avait alors huit ans. J'ai pris, naturellement, la petite avec nous. Ma femme me rend très heureux; elle est une vraie collaboratrice. Elle est parfaite. En huit années, nous n'avons pas eu une querelle sérieuse.
Il s'arrêta. L'ombre avait envahi ma chambre. Quelques instants passèrent dans le silence. Je compris qu'il ne parlerait plus si je ne l'aidais.
— Mon pauvre enfant I murmurai-je... Je sais... je devine... Huit années ont passé... L'enfant que vous aviez recueillie a grandi...
Il se leva, se recula :
— Comment? s'écria-t-il... Vous avez deviné? Moi, j'ai mis des mois et des mois à comprendre... Et vous vous doutez bien que personne ne soupçonne... surtout cette jeune fille. J'avalerais plutôt un verre d'acide cyanhydrique' Seulement, voilà : je souffre horriblement. Con-
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cevez-vous ma vîe entre ces deux femmes, Tune que je n*aîme plus, que je n'ai jamais aimée dans le sens profond du mot... et Pautre, qui a fait surgir en moi un sentiment que j'ignorais, un sentiment qui, maintenant, m'opprime, me ravage, ne me laisse pas une minute de répit... Le travail forcené, le brisement des muscles par l'exercice physique, les stupéfiants, j'ai tout essayé. Rien ne me soulage. Rien ne me distrait. Et le pis est que cette fillette de seize ans, qui est parfaitement pure, m'aime... j'en suis certain.
Je répétai :
— Mon pauvre enfant!
— Alors, reprit-il, il y a des moments où je me dis que je suis un imbécile de résister, puisque je ne crois à rien, puisque je sais que la morale de l'amour est une invention des hommes, de l'égoïsme des hommes, et qu'elle n'est pas plus respectable qu'un tarif douanier. Ma raison me dit cela : mais l'exécrable hérédité de principes moraux infusée dans mon sang proteste et me crie : « Tu es un misérable ! tu es un monstre !... d
Et, au fond, c'est cette voix qui m'en impose. Je ne peux pas la réduire au silence.
Il se tut de nouveau.
— Mon enfant, lui dis-je, êtes-vous donc venu ici pour vous réfugier en Dieu?
— Non, répliqua-t-il. Je vous ai dit que je ne crois pas en Dieu. Je suis venu ici pour crier mon mal à un être humain. Et je suis venu, aussi, parce que j'ai réfléchi que, depuis des siècles, des hommes comme vous, pratiquant votre doctrine, ont représenté la consolation, la direction morale pour une infinité de consciences. C'est là un fait scientifique, indéniable. Je viens à vous en désespéré, comme j'irais peut-être à un rebouteur après avoir essayé des médecins. Même avec de l'erreur, je veux être réconforté. Faites votre métier de guérisseur. Calmez-moi. Suggérez-moi... Je vous écoute I
Je parlai à mon tour.
Ce que je dis à cet étrange pénitent? Mon Dieu, ce ne fut certes rien de bien ingénieux ni de bien éloquent. Je crois que notre force de
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directeurs est de considérer l'âme des hommes,
indépendamment de la fonction sociale et du mérite intellectuel de ces hommes. Évidemment, ce professeur était plus savant, plus intelligent que moi; il avait lu et médité davantage sur ce qu'on appelle : la psychologie. Je lui parlai comme j'aurais parlé à un de mes pénitents ordinaires, s'il s'en fut trouvé dans le même cas. Quand un homme est en train de se noyer, que ce soit un manant ou un grand seigneur, la même perche est bonne à lui tendre.
Quand j'eus fini, j'allumai la lampe. Cette fois, mon visiteur ne protesta point. Je vis un homme maigre, à la figure intelligente et tourmentée, aux cheveux tout gris. Il se leva, et, fixant sur moi ses yeux bruns, embroussaillés de forts sourcils :
— Vous ne m'avez pas guéri, fit-il d'un ton de. reproche. Je suis aussi malade qu'avant.
— Vous n'en savez rien, répliquai- je. Allez avec Dieu, comme disent les Espagnols. Peutêtre êtes-vous moins atteint que vous ne le pensez. Revenez me voir.
— Non. Vous ne me guérissez pas.
Il boudait, comme un enfant. Je lui mis la main sur l'épaule.
— Promettez-moi de ne pas laisser passer une année sans revenir ici. Si vous ne revenez pas, je croirai que vous avez succombé. Mais je suis sûr que vous ne succomberez pas.