‹ FemmesChapitre 11 sur 27 · LA BOUCLE · texte numérisé non relu

LA BOUCLE

comme un joueur décavé parle du tripot : c'est toujours lui qui se lasse le premier. Un moment vient infailliblement, assez vite, où ce partage de son cœur lui donne la nausée. Il le leur dit franchement, incapable qu'il est, m'assure-t-il, de feindre. Il m'a même confié la formule dont il se sert en pareil cas, — dans une lettre doublant un chèque ou un bijou, selon c l'espèce» (terme de barreau, très juste ici) :

— « J'ai compris, mon amie, que vous avez assez respiré le bouquet de notre amour, et qu'il vous plaît de changer de parfum... Il m'en coûte infiniment, croyez-le, mais j'ai trop d'estime pour votre caractère, etc. »

Il paraît que cela réussit, et que la dame se persuade qu'elle n'est pas une Ariane délaissée, mais bien une volage Hélène.

— Et vous souffrez cela? me dira-t-on.

Ouil... Oui! je le souffre — quoique j'en

souffre. Je me moque des belles phrases que déploieraient les autres épouses à mon sujet, si elles savaient I Elles peuvent bien me traiter de sotte, déclarer que je n'ai que ce que je mérite,

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railler ma résignation! D'abord, je ne suis pas résignée; seulement, qu'elles m'indiquent donc un peu, les protestataires, un moyen d'empêcher de courir un mari qui a dans le sang le virus de l'intrigue amoureuse? Qu'on m'indique le moyen d'empêcher le joueur de jouer?... Alors?... La séparation? Le divorce?... Convenu I pour le jour où il me paraîtra plus tolérable de vivre toute seule, toujours^ au coin de mon foyer démoli, — que d'y pleurer parfois toute seule en attendant un infidèle qui m'aime, et qui toujours me revient.

Âhl dans un ménage qui tient solidement au bout de six ans, un ménage où le mari n'est point déplaisant à voir et à embrasser, quelle est la femme qui n'a déjà, ouvertement ou secrètement, pardonné plusieurs fois ?

•. Hier, c'était vigile de Noël. Mon mari, qui est l'homme de toutes les traditions (vous voyez que cela n'empêche pas la fantaisie) réveillonne avec moi, en tête à tête, cette nuit de vigile. Et nous nous amusons à déposer des cadeaux, l'un

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pour l'autre, dans les cheminées. Ne sommesnous pas un ménage modèle? Or, dans la cheminée de mon cabinet de toilette, qu'ai-je .trouvé? Un écrin contenant une merveilleuse boucle de ceinture exécutée d'après Galle, et, sous l'écrin, une lettre ainsi conçue :

c Ma Lucile charmante,

c J'ai compris que vous avez assez respiré le bouquet de notre amour, et qu'il vous plaît de changer de parfum... Il m'en coûte infiniment... etc.. >

D'abord, vous concevez que j'aie été interloquée. Ma parole I J'ai cru un instant que mon mari m'annonçait sa rupture avec moi. J'ai dû relire à plusieurs reprises le nom de Lucile — moi, je m'appelle Hélène — et l'épithète traditionnelle € amour de petit Watteau >, qui ne manquait pas de figurer dans le corps du billet... Pas de doute I Ce poulet de congé s'adressait bien à notre jolie cliente. Seulement ma linotte de mari avait brouillé les deux c noèls > —

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celui de sa femme légitime et celui de... l'autre — et l'écrin pourvu du poulet de rupture m'était échu.

Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai glissé ledit poulet dans une enveloppe pneumatique, j'ai écrit dessus, sans changer mon écriture, le nom de la vraie destinataire et son adresse, que je connais, hélas I... Ma femme de chambre l'a porté à la boîte sur-le-champ, — aux environs de minuit... Comme cela, l'amour de petit Watteau a dû recevoir ça ce matin, dans sa tasse de thé!

... Quand, au réveillon, mon mari m'a demandé :

— Eh bieni chérie, êtes-vous contente de votre Noël?...

— Plus que je ne saurais vous le dire, cher ami, ai- je répondu. Jamais depuis notre mariage je n'ai trouvé dans la cheminée quelque chose qui me fît plus de plaisir.

J'avais la boucle à ma ceinture. Fernand l'a regardée avec complaisance :

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— C'est vraiment joli, a-t-îl murmuré, et cela vous va divinement.

Peut-être avait-il oublié à laquelle de « nous deux i> il l'avait destinée... Ou plutôt, je crois que nous avions toutes les deux la pareille...

Sleepîng

N causait, entre hommes, de la pudeur :

c'est dire sur quel ton on en causait.

La plupart la niaient, même chez les femmes. Elle a été, disait l'un, inventée par les femmes laides. Elle est un pur effet de l'éducation, disait Tautre : la plus vertueuse des petites provinciales, si elle était née rue Caulaincourt, lèverait la jambe au Moulin-Rouge vers la vingtième année. Quant aux hommes, on tombait d'accord qu'ils ne savent même pas ce qu'est la

pudeur, au moins pour eux-mêmes. Sans la peur des gendarmes, quel homme éprouverait la moindre gêne à se promener en tenue de sauvage le long des Champs-Elysées, lorsqu'il fait chaud? Un jeune maître de conférences à la Faculté des Lettres fit même, à ce propos, un parallèle assez ingénieux entre l'honneur des hommes et la pudeur des femmes : Honneur, pudeur, sentiments bien spécifiques d'un sexe, sans usage pour l'autre, incompris de l'autre.

Notre camarade Berthold protesta. Il n'était ni plus ni moins prude qu'un autre, déclarat-il, et tout le monde savait bien qu'il ne reculait pas devant l'aventure, — qu'il savait la chercher, au besoin, résolument. Mais, n'importe, il comprenait la pudeur : un lobe de son cerveau contenait ce sentiment-là. Il le définit, il essaya de nous le faire concevoir : une sorte d'effroi rétractile qui écarte les yeux et la pensée des spectacles sexuels, sans abolir chez le sujet le goût de l'autre sexe.

a: Car, dit Berthold, c'est un fait avéré que

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