SLEEPING
Tanglaîse, J'ai appris que vous aviez deux places pour vous seul : je vous demande de m*en céder une, voilà tout.
<s: Elle me regardait bien en face, d'un regard mystérieux, troubleur, comme en ont tant de ces singulières jeunes filles du monde cosmopolite, dont on se demande : c Est-ce vraiment des jeunes filles? » Je pensai : <s: Voilà une nuit où je ne dormirai guère et qui peut-être me coûtera cher. > Mais on ne refuse pas pareille bonne fortune, n'est-ce pas?
c — Ohl dans ce cas, madame, répliquai- je, c'est différent. Je serai trop heureux...
€ Comme je souriais en disant cela, elle me coupa la parole et me dit sérieusement :
c — Je compte sur votre courtoisie de Français et sur votre discrédon, bien entendu.
Je vais entrer la première dans la cabine, et dès que le train sera en route, je me mettrai au lit. Je vous prie d'attendre que les autres voyageurs soient couchés pour entrer à votre tour. Excusez-moi de vous déranger ainsi, et merci.
Qi Elle me tendît la main et serra la mienne en se nommant :
€ — Mademoiselle Ethel Dawson, de Paris.
(n Je répliquai sur le même ton :
« — M. Berthold Dartiguelongue, de Paris.
a: Avec un sourire amical, elle me quitta
« Pour une aventure, ceci est une aventure, pensais- je, arpentant le corridor du sleeping, quelques minutes après, le train parti et tanguant sur les rails... Une à une, les portes se fermaient, les lampes se baissaient. Quand je me vis seul, j'entrai dans ma cabine avec une émotion de fiancé, gêné seulement par le regard oblique et rieur de l'employé.
a: Miss Ethel occupait le lit d'en bas : eLe dormait déjà, d'un sonameil sincère et parfaitement calme. Couchée, elle semblait bien plus jeune. Une chemise de batiste mauve, à haute collerette, lui cachait le cou jusqu'au menton. Tous ses vêtements, plies avec soin, étaient disposés au pied du lit, le corset chastement roulé dans un jupon. C'était un spectacle amusant et
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gentil : il donnait envie d*embrasser la jeune fille sur le front, sans l'éveiller : ce fut du moins, je le confesse, la seule envie que je ressentis. J'ajoute que la nécessité de me dévêtir si près de ce lit, où miss Ethel pouvait s'éveiller, la crainte d'être vu en caleçon ou en chemise de nuit, me gênaient horriblement. Était-ce de la pudeur, ce senriment-là, oui ou non?
— C'était de la pudeur pour miss Ethel, par contre-coup, objecta quelqu'un.
— Pour miss Ethel ou pour moi, c'était bien de la pudeur. Ne subtilisons pas. Ce qui est certain, c'est que je grimpai tout vêtu sur mon lit d'en haut, que je m'y déshabillai avec des précautions extrêmes, afin de ne pas éveiller ma voisine... et que je m'endormis d'un sommeil de lièvre, évitant le moindre mouvement, inquiet des craquements de la couche, — en somme, fort ennuyé d'être là et envoyant au diable l'aventure.
« Le lendemain matin, vers six heures et demie, des frôlements légers m'éveillèrent : miss
Ethel se levait. C'était le moment, n'est-ce pas, de me payer un peu de ma complaisance en me € rinçant l'œil > comme l'on dit?... Eh bien! croiriez-vous que je n'osai pas? Que je me tins coi dans mon coin, sans regarder, avec une sorte de peur, oui, de vraie peur, d'apercevoir cette petite en déshabille? Avec cela, j'étais oppressé, nerveux, et je ne me sentis tranquille que quand elle fût hors de la cabine.
En deux minutes je fus debout et vêtu à mon tour... Nous nous retrouvâmes un quart d'heure après, nos toilettes faites, dans la cabine où les banquettes rabattues restituaient l'apparence d'un compartiment ordinaire. Elle se mit à causer, tout à fait à l'aise, me parla de Bordeaux, de Paris, de la température, des voyages, — un bon petit bavardage de jeune fille, insignifiant et tout de même gentil à écouter.
€ Nous arrivions à Paris. Sur le quai de la gare d'Orléans, un gaillard roux reçut la voyageuse dans ses bras. Quand il l'eut baisée sur les deux joues, elle se retourna vers moi et nous présenta l'un à l'autre :
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< — Monsieur Edward Clarke, mon fiancé...
Monsieur Dartiguelongue, mon compagnon de cabine.
€ Le gaillard roux me secoua la main amicalement... J'étais tout bête, moi, je ne trouvai rien à dire. Ils s'éloignèrent au bras l'un de l'autre. Je ne les ai plus rencontrés.
€ Eh bien! Que pensez-vous de ma conduite en cette circonstance, monsieur le professeur?
— Je pense, répondit gravement le jeune maître, que vous étiez, cette nuit-là, très farigué. Après tout, la fatigue, c'est peut-être une des formes de la pudeur des hommes.
Une Cure
^^^y^iER soir, à une table amie, je me suis *-^ ^ trouvé placé à côté de M"* de Sénanges. M"' de Sénanges est ce qu'on appelle à Paris une jeune femme — c'est-à-dire qu'elle a un âge mystérieux, aux environs de trente-cinq ans. On est très poli à Paris sur le chapitre de l'âge des femmes. Mieux que nulle autre, celle-ci peut d'ailleurs défendre son secret, car elle est mince et fine, avec un visage absolu-
ment épargné par les rides, même les plus légères, et des cheveux d'un châtain tirant sur le blond, qui de longtemps ne changeront pas de couleur. Et puis elle connaît à fond Tart qu'ont les Parisiennes de ne vieillir qu'à l'approche de la mort. Elle s'habille et se coiffe en perfection, avec cette entente merveilleuse de son propre type grâce à laquelle une véritable mondaine professionnelle fait servir à l'agrément de l'ensemble même les menus défauts de sa taille ou de sa figure.
Il y avait près de deux ans que je n'avais rencontré M"' de Sénanges dans le monde. Elle y était alors fort répandue; une de ces Parisiennes qui semblent être partout à la fois : dans la journée aux courses, aux expositions, aux ventes de charité, aux raouts, aux thés ; le soir aux répétitions générales, aux dîners, aux réceptions d'ambassade. Quand un chroniqueur de l'élégance commençait la liste des assistants de luxe à une fête où lui, chroniqueur, n'avait parfois pas mis les pieds, il inscrivait toujours, de confiance, le nom de M"® de Sénanges, pen-
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sant : c A coup sûr celle-ci y était. » Durant une douzaine d'années, cette personne d'apparence frêle mena cette existence effrénée, sans en éprouver de fatigue visible. On la trouvait seulement, dans les derniers temps, un peu plus mince ; mais la manie des Parisiennes modernes n'est-elle pas de se faire maigrir, parce qu'il est, paraît-il, plus commode d'être élégamment habillée quand on est mince?
Brusquement, il y a deux ans environ, M"* de Sénanges disparut de la scène mondaine. A la vérité on ne s'en aperçut pas tout de suite, et les chroniqueurs continuèrent assez longtemps de citer son nom dans leurs comptes rendus.
Elle avait quitté Paris à la veille d'un premier de l'an, période de chômage pour la mondanité.
On dit qu'elle était partie avec son mari pour le Midi, sans préciser quel était exactement ce Midi. Un mois plus tard le mari revînt seul; c'est un aimable garçon quelconque, clubman correct, un peu fêteur, de qui le travail consiste à commanditer certaines affaires d'industrie.
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On lui demanda des nouvelles de sa femme. Il répondit :
— Ma femme est un peu fatiguée; le médecin lui a recommandé de prolonger son séjour dans le Midi.
L'hiver, le printemps passèrent. On s'accoutuma à rencontrer Sénanges sans sa femme. On le questionna peu, ayant constaté qu'il répondait brièvement que M"' de Sénanges continuait à se reposer à la campagne. Et finalement l'oubli se fit sur la charmante petite personne mince aux cheveux châtains, — l'affreux oubli dont Paris enveloppe au bout de si peu de temps les gens et les choses qu'il n'a plus tous les jours sous les yeux. Les chroniqueurs eux-mêmes cescèrent de trouver au bout de leur plume, après le prélude habituel : « Remarqué dans l'élégante assistance... d, le nom de la jolie M"* de Sénanges,
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Aussi, hier soir, en m'asseyant à côté d'elle à la table chargée d'azalées et de roses, ma première phrase fut cette banalité :
— Il y a vraiment, madame, une éternité que je n'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer.
Elle ne répondit pas tout de suite; elle me regarda avec une expression des yeux que je ne lui connaissais pas, plus grave et en même temps un peu ironique... Puis elle me dit :
— Avouez qu'il faut que vous me rencontriez ce soir pour vous rappeler que j'étais absente... Ne me dites pas des choses polies, ajouta- t-elle vivement comme pour arrêter les protestations que j'allais en effet tenter... Je trouve tout naturel qu'on m'ait oubliée, puisqu'on ne me voyait
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pas. On a tant de choses à quoi penser dans ce Paris!..»
— En tout cas, madame, répliquai-je, je puis vous assurer que Paris va recommencer à penser à vous et à s'occuper de vous, car vous voilà revenue plus jeune, plus brillante, plus pimpante que jamais.
Elle répondit simplement :
— Je vais beaucoup mieux.
Son autre voisin lui adressa la parole, et quelque temps elle causa avec lui, tandis que je m'acquittais du même devoir auprès de ma voisine de gauche. Dès que je pus renouer l'entrerien, je demandai à M°** de Sénanges :
— Vous avez donc été souffrante?
— Oui. Très malade.
— Neurasthénie?
— Oh! non... Quelque chose de plus sérieux.
Il y a deux ans, après m'avoir soignée au hasard pour combattre une faiblesse et un amaigrissement qui croissaient sans cesse, on a fini par découvrir, comme disent les médecins modernes, que je c faisais > de la tuberculose. On
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m'a expédiée le jour même au sanatorium de Malvezin, près de Lausanne. Et c'est là que j'ai passé dix-huit mois.
— Ils vous ont bien réussi.
— Oui. Je suis tout à fait guérie.
— Et nous allons vous revoir dans toutes les fêtes de Paris?
— Oh nonl...
Ce € oh non!... > fut dit si spontanément que je compris bien qu'il exprimait une pensée sincère.
— Êtes-vou8 donc encore obligée à des précautions?
— Fort légères, et qui ne m'empêcheraient nullement de recommencer ma vie d'autrefois.
Seulement, voyez-vous, je n'en ai pas envie.
Des rires, en face de nous, nous interrompirent. Un convive, homme d'esprit, contait sur une personnalité mondaine fort connue une anecdote scandaleuse. Tout Paris savait les noms ; le conteur, du reste, ne les cachait point... Quand il eut fini de conter et qu'on eut fini de rire, M"' de Sénanges reprit :
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— Voyez-vous, cher monsieur, rien qu'à l'effet que produisent sur moi des anecdotes comme celle que nous venons d'entendre, je constate que je ne suis plus dans le mouvement, que je ne suis plus <t à la hauteur », comme on dit... Oh! je ne suis pas devenue prude, là-haut, sur mes glaciers! Seulement je me suis absolument désintéressée de tout le convenu, de tout l'inutile, de tout l'artificiel qui composait ma vie antérieure, et maintenant que je me retrouve dans les lieux où j'ai vécu cette vie antérieure, je m'aperçois que mon < âme des glaciers j> n'est pas restée sur les glaciers; elle est redescendue avec moi, elle est venue avec moi à Paris. C'est elle qui observe, qui écoute, et qui juge. Et avec une pareille âme transformée, je me sens comme une intruse, ici.
Le dîner s'achevait. M*"® de Sénanges à mon bras, je regagnai le salon. Et comme ce qu'elle avait commencé de me dire m'intéressait, au lieu de suivre les hommes au fumoir je la conduisis un peu à l'écart et je m'assis près d'elle.
UNE CURE 2ff
Elle sourit.
— Vous vous amusez de ce que je vous dis là, fit-elle, et vous vous dites à part vous : € Voilà une petite femme que le bruit de Paris surprend et énerve, après dix-huit mois de repos. Elle s'imagine que son cœur a changé; mais je ne lui donne pas six semaines pour redevenir la même toquée qu'avant... i> Avouez que vous pensez celai
En souriant aussi, je répliquai :
— Je ne le pense assurément pas dans ces termes-là.
— Mais vous le pensez tout de même. Eh bien! vous vous trompez. Jamais je ne pourrai redevenir ce que j'ai été... Voyons I je voudrais vous faire comprendre... Imaginez d'abord, cette journée de mon départ... Je m'étais couchée la veille, fatiguée, comme toujours, mais enfin convaincue que rien de grave ne me menaçait, que le réveil me trouverait toute prête à recommencer ma vie effrénée. En m'éveillant, la gorge me grattait un peu : je tousse pour me dégager... et soudain je sens quelque chose de salé
et de chaud dans ma bouche... c'était le sang. Affolement... appel du médecin par téléphone, auscultation. On m'ordonne de partir le soir même pour Malvezin.
c Ainsi, brusquement, tout ce qui était ma vie d'avant disparaissait; vous concevez que je n'eus même pas le temps de songer à écrire des messages pour me dégager de tels ou tels rendez-vous I... L'hémoptysie ayant cessé, je dus surveiller la confection de mes malles. Le soir, à neuf heures, je prenais le train avec mon mari. Le lendemain, à dix heures, j'étais au sanatorium; au-dessus des nuages, avec un soleil radieux et douze degrés de froid. Le surlendemain, mon mari me quittait... Durant les dix-huit mois qui suivirent, je le revis quatre fois vingt-quatre heures.
a: Le brusque déplacement, la nouveauté extraordinaire des lieux, le changement radical de vie, me disposaient naturellement à la réflexion. Mais ce qui vraiment me modifia du tout au tout, et très vite, ce fut la pensée obsédante de la MORT.
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c Ne croyez pas que je veuille broder des phrases là-dessus I Ohl Dieu nonl Je vous prie seulement de réfléchir sur ce que peut faire cette pensée obstinée de la Mort d'un petit cerveau de Parisienne qui jamais, jamais, n'a jusque-là pensé qu'à la vie... et quelle vie!... Or, depuis la terrible matinée, il ne m'était pas possible d'écarter la vision de ce trou noir vers lequel, en fin de compte, nous courons tous, les uns plus vite, les autres plus doucement... mais tous, tous. La vision m'était apparue d'abord le soir de mon départ, quand, laissant ma chambre où quelques amis avaient apporté des fleurs, je me disais : a: Reviendrai-je ici? y respirerai-je jamais d'autres fleurs que celles-ci, qui vont se faner?... > Quand je fus installée à Malvezin, entraînée à la discipline réguKère du sanatorium, je fus plus calme; mais comment écarter la terrible pensée, quand chaque semaine, plusieurs fois par semaine même, un être pareil à vous, venu là comme vous, avec la même inquiétude et le même espoir, un homme ou une femme que vous connaissez, à qui vous parliez quoti-
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dîennement, pour qui parfois vous vous sentiez de la sympathie, disparaît... et c'est finil... Comment, là, ne méditerait-on pas sur ce que vaut la vie, et sur ce qui nous guette au bout de la vie?
— Alors, questionnai-je, vous étiez très malheureuse?
— Non pas! Le premier effarement passé, je me suis senti l'âme plus grave, mais non plus triste. Au contraire, un étrange énervement que je portais partout à Paris, et qui parfois me donnait des tremblements physiques, disparut très vite. Je goûtai un profond sentiment de paix. Je me sentis tout à la fois soumise à la destinée et résolue à donner mon effort sincère, actif, pour la fléchir. Je connus la pitié, et ce fut l'égoïsme qui me l'enseigna; car ma pitié pour les autres venait du sentiment de ma propre misère.
a: Mais ce qui m'étonna par-dessus tout, ce fut mon peu de regret pour cette vie parisienne, cette vie mondaine dont il me semblait, ici, que je n'aurais jamais pu me passer... Elle ne me
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manqua pas une fois, pas même les premiers jours : c'est qu'une préoccupation vraiment importante remettait les choses à leur vraie place et m'enseignait leur véritable importance relative.
a: Et dans ma solitude commença de m'apparaître l'erreur que j'avais commise, l'erreur de nous tous et l'erreur de nous toutes : avoir pour objet dans la vie d'escamoter la vie, par mille tours ingénieux de divertissement, de sociabilité, de mondanité ou même... de libertinage; avoir pour objet, dans la vie, de ne pas se sentir vivre. Là-haut, sur les glaciers, je me sentais vivre. Je connus enfin la saveur de la vie toute pure, non mélangée des troubles arômes que notre civilisation exaspérée y ajoute. Dans mes longues heures de libre réflexion qu'aucun imprévu ne venait troubler, je refis lentement le chemin de mon passé, et ce passé me parut d'un vide et d'une niaiserie terribles I Je compris que je n'avais jamais fait cette chose si connue et si simple : mon examen de conscience... Ne prenez pas, de grâce, cher mon-
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sieur, ce que je vous dis là pour de la déclamation, ni même pour de la morale 1 Je n'ai eu aucun mérite; la cure s'est accomplie toute seule. J'ai guéri mon cœur et ma volonté comme j'ai guéri mes bronches, — par la vie régulière, l'immobilité, le silence...
— Et, depuis que vous êtes revenue à Paris, cet état d'équilibre a persisté?
— Oui. J'en suis moi-même un peu surprise.
Je redoutais cette rentrée dans la vie ardente; j'avais une peur sincère de m'y plaire de nouveau, car j'étais sûre maintenant que cette vie-là est une fausse vie... Ahl je n'ai pas mis longtemps pour être rassurée I Quelque chose est brisé en moi... ou plutôt, je crois, un certain voile s'est écarté de mes yeux. Je ne peux pas reprendre au sérieux l'existence que mène mon mari... qu'il voudrait toujours que je mène avec lui. Pour lui complaire, je le suivrai de temps en temps dans le monde... Mais, bien vrai, je ferai cela comme un employé paresseux va à son bureau, — avec la pensée d'en sortir le plus tôt possible et même, s'il est possible, de le man-
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quer... Car, en vérité, je m'aperçois que je ne sais plus parler la langue des mondaines. Et vous comprenez bien que je ne trouverai pas toujours un auditeur aussi complaisant que vous pour écouter ce que mon mari appelle mes divagations. :»
A ce moment le maître de la maison s'avança vers nous et nous dit en riant :
— Voyons I voyons 1 ce flirt me paraît avoir assez durél
is.
Le Tandem
UE les sports conservent la santé aux gens bien portants, nous dit le docteur Garnier, cela n*est guère douteux, n'est-ce pas ? Mais je serais tenté de croire qu'ils sauvent, parfois, des malades désespérés. N'avait-on pas, à l'âge de quarante ans, déclaré à Victor Hugo qu'il avait une dangereuse affection du cœur, et que, s'il voulait vivre, il lui fallait renoncer à tout mouvement violent? Il préféra ne rien céder de son activité physique,
continua les longues marches, l'aviron, les randonnées à cheval... et il vécut au delà de quatre-vingts ans... J'ai rencontré récemment, dans ma clientèle, un cas moins illustre, mais beaucoup plus extraordinaire...
— Anecdote 1 murmura un des auditeurs en se versant un verre de fine Champagne.
— Anecdote, reprit le docteur avec bonhomie. Il y a quatre ans, je passai les fêtes de Christmas dans un gros bourg de la banlieue londonienne, à South-Croydon, chez un de mes confrères anglais, nommé William Scott, qui avait fait ses études, naguère, avec moi, à la Faculté de Paris. Revenu dans son pays natal, il s'y était acquis une bonne situation, s'y était marié, avait eu cinq filles, en avait perdu deux de la consomption endémique outre-Manche.
Des trois qui restaient, deux étaient jumelles, deux gamines florissantes de huit ans et demi, dont la venue au monde avait coûté la vie à leur maman; l'aînée allait atteindre sa dix-neuvième année ; elle offrait, hélas ! des signes bien caractérisés du terrible mal qui avait emporté ses
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deux sœurs. Jolie d'ailleurs, fine, avec de beaux yeux bleus passionnés, trop grande, et une inquiétante fraîcheur de teint, Ada Scott était engaged, c'est-à-dire fiancée à un jeune ingénieur de vingt-trois ans, maniaque de sports. Je ne sais à quoi s'ingéniait cet ingénieur, mais il me parut surtout passer sa vie à tandem, avec sa fiancée... Quant à mon confrère William Scott, deuils et fiançailles glissaient sur sa sérénité sans la troubler. Bonne pipe aux lèvres, le verre de wisky largement trempé d'eau à portée de sa main, c'était toujours le calme et joyeux compagnon dont j'avais aimé l'inaltérable humeur, au temps du Quartier Latin.
Vous savez ce que sont, à Londres, les fêtes de Christmas? Notre Noël, même peu à peu anglicisé comme il l'est aujourd'hui à Paris, ne donne aucune idée de la plantureuse saveur de ces jours de bombance familiale, où l'Angleterre prouve à l'étranger qu'elle mérite vraiment son nom de a: merry England » . La semaine que je passai à South-Croydon serait demeurée parmi mes plus gais souvenirs, sans l'incident
qui en marqua le dernier jour, ou, pour parler plus juste, la dernière nuit.
— Péripétie ! fit le même pînce-sans-rîre qui avait interrompu tout à l'heure.
On le « chuta d unanimement, ce qui permit au narrateur de garder la parole avec autorité.
— La nuit qui précéda mon départ, contînuat-il, un peu après minuit, comme je fumais une cigarette en lisant le Vaily Telegrapk, on frappa légèrement à ma porte et, tout suite, après ce coup discret, sans attendre ma réponse, on entra : c'était Ada Scott en peignoir de cachemire bleu. Je fus un peu interloqué, et Dieu sait quelle supposition traversa ma cervelle I Mais Ada m'expliqua sur-le-champ sa visite :
— Monsieur, me dit-elle, excusez-moi de vous déranger si tard. Vous nous avez dit que vous lisez au moins une heure dans votre chambre avant de vous coucher; j'étais donc sûre de ne pas vous trouver au lit. C'est, d'ailleurs, le médecin que je viens voir.
Rassuré, et peut-être aussi un peu désappointé, je lui fis signe que je l'écoutais.