‹ FemmesChapitre 15 sur 27 · LE TANDEM · texte numérisé non relu

LE TANDEM

rame, et que je marche, et que je fasse du tandem comme à présent, risqué-jç de mourir?

— Vous risquez une congestion, tout simplement... Vous risquez la syncope soudaine, d'où l'on ne remonte plus à la vie.

Encore un instant elle médita. Et, me tendant sa main aux doigts longs et pâles, aux ongles à demi détachés :

— Merci, me dit-elle... Excusez-moi... Et gardez-moi le secret I

Elle ouvrit la porte... Sa fine silhouette bleue disparut avant que j'eusse trouvé un mot à lui répondre.

Le lendemain à la gare, comme j'attendais l'heure de mon train en compagnie de William Scott, je vis arriver les deux fiancés sur leur tandem. Ils venaient me saluer avant mon départ.

John, robuste garçon, — Taîr si jeune, malgré sa robustesse, qu'on l'eût pris pour une sorte d'enfant géant, — me secoua la main à me casser le poignet. Ada trouva le moyen de me dire à voix basse :

— Je suis décidée. Je me marie. Et je ramerai, et je ferai du tandem. Si j'ai une syncope, ce sera fini tout de suite, et le pauvre John n'aura pas une femme immobile comme une momie à la maison.

Là-dessus, le train entra en gare. On me souhaita bon voyage. William Scott me frotta les joues de ses lèvres rasées. Ada laissa un instant dans ma main ses doigts sans chair ni sang.

John, de nouveau, me démonta affectueusement le poignet. Je partis.

— Je prévois le dénouement, fît l'incorrigible interrupteur. Vous avez revu depuis les jeunes époux. C'était John qui était devenu phtisique, tandis qu'Ada crevait de santé, toujours sur le même tandem.

— Non, répliqua Garnier en riant. Le dénoue-

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ment, comme vous dîtes, n'est pas si romanesque, mais il me surprît tout de même. Quatre ans se sont passés depuis mon séjour à South- Croydon. Chaque année, la veille de Noël, j'ai reçu de divers points du Royaume-Uni une Christmas Cari, représentant invariablement un jeune couple à tandem. Et la même écriture singulièrement déliée y inscrivait invariablement aussi : « tMerry Christmas llam ahvays going it. . . » C'est-à-dire : <t Joyeux Noël!... Ça va toujours!... i>

Hier, 24 décembre, le courrier ne m'apporta rien d'Angleterre. Et j'avoue que j'eus le cœur serré. J'évoquai la jolie figure trop blanche et trop rose, les doigts sans chair ni sang, les grands yeux... Pauvre petite, pensai-je, elle a fait sa dernière promenade.

Or, vers cinq heures, qui se présenta à ma consultation? Mrs Jewett, elle-même, en costume de cycliste, naturellement.

— John est resté en bas, me dit-elle, amusée de ma surprise. Il va monter. Nous sommes venus sur notre tandem. Tout le monde nous re-

garde dans la rue. Ce n'est donc plus la mode, à Paris?

Et, sans attendre ma réponse, elle demanda :

— Comment me trouvez-vous ?

Je répondis franchement :

— C'est incroyable.

Certes, elle ne <i: crevait pas de santé >. Mais son état n'avait pas empiré, semblait-il. Sur sa demande, je l'auscultai. L'unique poumon utile n'était pas guéri, mais le mal ne progressait pas.

— Voyez-vous, me dit-elle, c'est le bonheur qui me fait vivre. Je veux tellement rester auprès de John et faire de l'entraînement avec lui, je suis tellement en mouvement, toujours, que le mal n'a pas le temps de me saisir.

Je pensais que, sans s'en douter, et en forme de plaisanterie, elle venait peut-être d'indiquer la cause physiologique du phénomène. John fut alors introduit à son tour. Il avait engraissé, malgré les sports ; de rose, il était devenu rouge. Je le trouvai fort laid. Sa femme le regardait amoureusement.

— Nous avons trois enfants, fit-elle.

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