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Et il tendait les mains en avant comme pour se protéger d'une agression.
— Il a bien dit cela, fit Maigret. Décidément ce tabellion n'est pas féministe.
— Je t'ai pourtant connu quelque peu coureur, au Quartier Latin, objecta Herbelin, quand nous fréquentions ensemble la pension Laveur.
Le visage canonique de Viger-Boucart avait repris son calme. Il dit simplement :
— Cela m'a passé.
Et comme les yeux des quatre autres convives le dévisageaient, il reprit :
— Cela m'a passé, voilà tout I J'ai été, comgie tous les Français de mon temps, un jeune homme convaincu que courtiser les femmes est le plus noble des passe-temps, et presque un devoir.
J'ai essayé de mener de front le travail et la galanterie; le hasard m'a donné très tôt une rude leçon. J'en ai profité, et je me suis tenu tranquille. C'est là toute mon histoire.
— Mais noni objecta l'auteur de Thylidé.
Ce n'est pas là toute ton histoire I C'en est la morale, seulement. Donne-toi donc la peine de
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raconter Thistoire. Tavernîer et moî, nmis sommes fatigués de faire des frais pour vous autres, qui fumez tranquillement. Allons! notaire, cause un peul
Les autres <l occultes > soutinrent Tattaque d'Herbelin; le notaire dut s'exécuter. Il savait, d'ailleurs, qu'il contait bien. Moins adroit aux vives reparties que le docteur et le musicien, il se reconnaissait et on lui reconnaissait ce genre d'esprit spécial qu'on pourrait appeler « l'esprit d'anecdote >.
— Voici l'aventure en deux mots, fit-il. J'étais, à vingt-neuf ans, le vrai principal clerc dans l'étude de M® Boucart, mon oncle, auquel je devais succéder. Quand je dis que j'étais le vrai principal clerc, cela signifie que, malgré mon titre d'amateur, j'étais le bras droit du patron. Le premier clerc officiel était un vieillard exténué, perdu d'emphysème, guetté par l'embolie. M* Boucart le gardait, par humanité, jusqu'au moment où le pauvre homme ne pourrait plus se traîner jusqu'à l'étude.
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€ Je travaillais ferme, et mon travail me plaisait. Ahl je sais bien que cela vous semble extravagant, à vous, gens de la politique, de la grande industrie, gens d'art ou de science qu'un jeune homme puisse se passionner pour les paperasses 1 C'est que vous ne savez pas ce qu'est le notaire pour la plupart des clients parisiens. Il est à la fois le gérant de la fortune familiale, le conseiller des parents, le tuteur suprême des enfants, le confident des maris et le confesseur des femmes. Tous les grands actes de la vie humaine sont enregistrés par lui, et mieux que personne il sait pourquoi ces actes furent tels ou tels; il ne tient qu'à lui, souvent, d'en modifier la tendance ou la portée. On lui avoue à peu près tout; ce qu'on ne lui avoue pas, il le devine. L'argent et l'amour, ces deux leviers de l'effort humain, il en suit la manœuvre d'aussi près qu'il le souhaite, et chez tous les membres d'une même famille.
Les belles € observations i>, dans le sens où Tavernier emploie le mot, qu'un notaire pourrait présenter à l'Académie I... Eh bieni moi, à vingtneuf ans, je les faisais pour mon compte, ce/
belles observations!... Et j'éprouvais un plaisir ironique, extrêmement savoureux, à les consigner dans le patois complexe des actes notariés, langage merveilleusement inventé pour que, sous son amorphe phraséologie, rien n'apparaisse plus des ardentes passions humaines qu'il traduit : la cupidité et le désir.
— Notaire, s'écria Herbelin, combien tu parles avec éloquence!
— Fiche-moi la paix, répliqua Vîger, ou bien je me tais... Donc, poursuivit-il, ayant rétabli l'attention par cette riposte, j'étais un excellent clerc, et peu à peu les clients prenaient l'habitude de s'adresser à moi, de préférence. Ma méthode, plus rapide, plus déblayeuse, plaisait mieux que celle de mon oncle, notaire de la vieille école, lente et solennelle. Et puis, Herbelin peut vous le dire, j'étais alors assez joli garçon.
— Tu ne serais pas mal, même aujourd'hui, si tu ne faisais pas une... figure de pasteur, interrompit Herbelin. Pourquoi diable as-tu coupé cette barbe blonde qui t'arrangeait si bien?
— D'abord, reprit le conteur, elle ne serait
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pas éternellement restée blonde. Et puis, j'ai eu mes raisons pour la sacrifier, vous allez voirl Herbelin n'était pas le seul à l'admirer, ma barbe blonde. Elle m'avait valu, dès l'École de droit, quelques aventures agréables. Maintenant que j'exerçais, sous le titre modeste de clerc amateur, des fonctions réellement importantes — les clientes la considéraient sans déplaisir. Car ne croyez pas ceux qui vous disent : les femmes courent après l'esprit des hommes, ou leur talent, ou leur situation mondaine, ou même leur argent. Mes expériences personnelles et mes observations de notaire m'ont prouvé ceci : les femmes vont d'abord, instinctivement, aux jolis garçons. Seulement, ceux-ci sont à l'ordinaire tellement stupides qu'ils ne savent pas profiter de leur avantage. Et cela rétablit l'équilibre en faveur des autres.
€ Avant trente ans, n'est-ce pas? on se sent une si forte énergie, et en même temps un si vif appétit de vivre, que l'on veut être tout, à la tois riche, aimé, influent... tout. Il me parut fort naturel que ma profession alimentât conjointe-
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ment mes goûts de travail et mes goûts de plaisir. L'oncle Boucart, très malin, très clairvoyant sous ses allures un peu endormies, ne laissait pas de me faire la morale. ^ Jamais de fleurette (L avec la cliente )> , disait-il. Ou plus énergiquement et moins galamment : € Il ne faut pas que e: l'architecte trinque avec le maçon! » Moi, je pensais : <r Mon bon oncle Boucart est un notaire ^ fossile. j> Et, ma foil je trinquais avec le maçon... je trinquais même abondamment, — convaincu que j'avais la tête assez solide pour ne pas me griser.
a: L'oncle Boucart finit par me vendre son étude : six cent mille firancs, dont je lui versai trois cent mille, — tout mon avoir. Il me fit confiance pour le reste, que je devais amortir en dix ans sur mes bénéfices. A trente ans, je gouvernai donc une des plus belles études de Paris. Elle prospéra sous mon gouvernement : j'avais décidément, plus que l'oncle Boucart, le génie des afiaires. Seulement, maintenant qu'il n'était plus là pour me surveiller et me morigéner, — damel... je trinquais plus que jamais I
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d J'avais pour cliente une charmante Américaine du Nord — Madame... appelons-la M""* Smith pour la commodité du récit. Au cours de ses voyages en Europe, elle avait épousé un prince italien; le couple vint s'installer à Paris, où demeurait le père du prince. Dix-huit mois après le mariage, la jeune femme faisait constater légalement que son jmari la trompait, réclamait le divorce, l'obtenait à son profit et redevenait M''* Smith. L'indignité du mari fut à ce point manifeste que le vieux prince prit pard pour sa bru. Il conçut même le projet de déshériter son fils de la part disponible et de léguer cette part à sa bru.
€ Le cas était assez délicat. On pouvait prévoir que l'héririer lésé plaiderait la captarion et ne marchanderait pas les pires accusations pour la rendre vraisemblable. M"* Smith eut recours à moi, non seulement pour ce projet de testament, mais aussi pour la conseiller sur la façon dont elle devait désormais établir ses relations avec son beau-père, afin de ne prêter à nulle malignité. Elle vint souvent à l'étude : il me
parut bientôt qu'elle y venait plus qu'il n'était strictement nécessaire. Bref, ce fut entre nous le flirt — la fleurette, comme eût dit mon oncle Boucart. Cette petite M"* Smith (outre qu'elle était fort jolie) avait une nature tout à fait intéressante — à la fois pratique et passionnée, incapable également de négliger un légitime avantage d'argent et de faire une chose basse pour de l'argent. C'était d'ailleurs la plus honnête femme. Amour, mariage, ces deux mots signifiaient pour elle la même chose. Quand on s'aimait, on s'épousait : on ne la faisait pas dévier de cet axiome. Maintenant, le bon motif une fois résolu, il était licite de faire connaissance, et une sorte de veuve, comme elle était, avait quelque liberté.
<L Moi, je pensais : Après tout, pourquoi pas? Elle est ravissante. Elle est riche, sans que sa fortune soit telle que j'aie l'air de me vendre en l'épousant. Elle a une excellente situation dans la colonie des États-Unis; clientèle de choix à conquérir I Je ne lui déplais pas... Laissons aller les choses... Cela finira comme elle voudra.
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— Ame de notaire I s'écria Maigret. Voilà ce que vous appelez de l'amour 1
— Si vous ne m'aviez pas interrompu, reprit Viger, j'allais ajouter que toutes mes réflexions de sceptique et d'homme à bonnes fortunes ne m'empêchaient pas d'être, au fond, bien plus asservi aux caprices de ma cliente que je ne voulais me l'avouer. Cette terrible petite femme avait des façons de vous dire : c Je vous aime ]^ et même : « J'ai beaucoup le désir de vous » — et puis de ne pas vous accorder le plus innocent baiser — dont l'effet était semblable à une douche écossaise. D'ailleurs il ne se passait guère d'après-midi qu'on ne la vît apparaître à l'étude, où traînait maintenant, indélébile, son victorieux parfum : iris et jicky. Si j'essayais quelque plaisanterie à la française, j'étais vertement rabroué. On me mettait en pénitence. On ne revenait plus. Et j'étais assez lâche pour écrire des excuses et des supplications.
— Ceci est mieux, fit le préfet. Viger-Boucart possédait en somme, dans sa jeunesse, une sorte de cœur.
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— Appelez cela du cœur, si vous voulez, poursuivit le conteur. Mon coeur — va pour le cœurl — connut bientôt une rude émotion. Un certain soir de la mi-décembre, je sortais d'une soirée chez quelque important personnage de la colonie américaine (car M"'* Smith me traînait dans le monde, maintenant!) quand au moment où je la menais à son coupé elle me dit lentement, avec un regard... un regard à £dre damner l'oncle Boucart lui-même :
— « Dans quatre jours, je crois, c'est, à la Renaissance, la première de ce jeune auteur... ohl comment s'appelle-t-il donc? qui a tant de talent?... Je veux y aller, je veux... Ayez une baignoire pour nous deux. Et après, vous me mènerez souper... tous les deux, toujours. Ne dites rien; ne me gardez pas la main dans votre main comme cela devant les gens... Vérifiez le jour de la première et envoyez-moi simplement le numéro de la baignoire. N'importe quel soit le jour, j'irai. Mais, d'ici-là, ne comptez pas me voir à votre bureau, ni chez moi; je veux être tranquille pour réfléchir...