‹ FemmesChapitre 18 sur 27 · LA DATI · texte numérisé non relu

LA DATI

€ Elle monta dans son coupé, qui démarra vivement, me laissant sur le trottoir. Je rentrai chez moi, gambadant comme un collégien.

<( Aujourd'hui, à vingt ans de distance, quand je repense à tout cela, je me rends compte que, probablement, ma cliente voulait, sans plus, passer une soirée en tête à tête avec moi, pour me dire, convenablement et tendrement, sa décision de m'épouser. Car nous n'avions jamais prononcé ce grave mot, deviné par chacun de nous au fond des pensées de l'autre... Sur le moment, ma fatuité conçut des pronostics moins conjugaux. Toute une soirée seule à seul! me disais-je... Nous verrons bien! Et je me précipitai dès le lendemain sur le courrier des théâtres pour connaître la date de la précieuse première. La date était incertaine. L'interprète principale se plaignait d'enrouement. Un décor se faisait attendre. Impatient, j'écrivis au directeur du théâtre de me garder une baignoire pour la solennité, et de m'aviser dès que le jour en serait fixé. Quand je connaîtrais la date de

mon bonheur, il me semblait que je commencerais d'en jouir.

€ Cependant, selon ce qu'elle m'avait annoncé, M"'* Smith ne parut à l'étude ni le lendemain ni le surlendemain. En revanche, le surlendemain je reçus un billet du vieux prince, son ex-beau-père. Il avait eu la veille une forte crise cardiaque; des idées sombres l'assaillaient; il était résolu de faire, sans tarder, le testament qu'il projetait — et, comme il était couché et hors d'état d'écrire longuement, il me priait de passer chez lui dans l'après-midi même, avec les témoins d'usage. Il me recommandait, en outre, de n'en rien dire à sa bru, pour ne pas l'inquiéter.

€ A trois heures trois quarts Je quittai l'étude avec les quatre a personnes honorables » qui devaient servir de témoins, au terme de la loi. Mon concierge me remit en passant une enveloppe pneumatique. Elle contenait un coupon de baignoire pour la première de la Renaissance : mes compagnons durent s'étonner de me voix tressauter et rougir devant ce carré de papier imprimé... C'est que, dans un des coins, on

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avait inscrit à la plume la date de la représentation: <c 21 décembre... ]^ Nous étions au 19. Deux fois vingt-quatre heures à attendre! Je montai allègrement en fiacre et j'eus fort à faire pour me composer un visage de circonstance, en arrivant chez le vieux prince.

c II me parut fort malade, le visage d'une pâleur jaunâtre, bouffi par endroits, le revers des mains étrangement gonflé. Il coupa court aux paroles rassurantes que je tentais.

c — Faisons vite, me dit-il; vous savez mes intentions. Tout ce dont la loi me laisse disposer est pour M"** Smith. Ëtablissez-moi un texte inattaquable. )>

c J'avais préparé la rédaction; je la lui lus; il l'approuva. Je la transcrivis ensuite intégralement, dans la chambre même, sur une feuille timbrée. Je la transcrivis avec amour, puisqu'il y était question de ma chère cliente. <( Le 2 1 , € pensai-je, je violerai le secret professionnel et c je lui raconterai que le testament est fait. c Le 21 1 dans deux jours!... » Pourquoi ricanezvous, Herbelin?

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— Parce que ce mélange de libertinage et de papier timbré mortuaire est bien notarial...

Allez, allez 1 nous palpitons...

Le narrateur reprit sans s'émouvoir :

— Quand l'acte fut terminé, j'en fis la lecture à haute voix devant le prince et les quatre té* moins. Aucune objection ne fut soulevée. Le prince signa. Nous partîmes.

— Je crois que je devine la fin de l'histoire, risqua le comte Billois.

— Alors, gardez pour vous votre découverte, répliqua sèchement Viger-Boucart, et ne me coupez pas mon effet... Le prince, contînua-t-il, avait sagement pris ses dernières précautions. Le lendemain, 20 décembre, à trois heures de relevée, il passa. Je connus la nouvelle par un journal du soir, que mon valet de chambre déposait régulièrement sur ma table de nuit, et dont la lecture me servait surtout à provoquer doucement le sommeil.

€ N'avez-vous pas observé qu'il y a dans notre conscience, ou dans notre mémoire, comme des plans successifs, analogues à ceux

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des décors de théâtre, des plans oîi sont représentées les images des événements, de nos actions, de nos pensées ; que certains de ces plans restent parfois dans l'ombre, puis que, tout d'un coup, ils s'éclairent, ils s'avancent, ils nous € crèvent les yeux :^, comme dit le peuple. On ne voit plus qu'eux : toute notre pensée en est obstruée. J'étais étendu dans mon lit, je venais de lire le passage où la mort du prince était consignée, quand soudain le journal m'échappa des doigts : je me dressai sur mon séant, et je vis, oui, je vis surgir devant mes yeux les dernières lignes du testament que j'avais, de ma main, écrit la veille, c Ces lignes étaient :

€ Vont acte, fait et passé à Taris, rue Saint-- Dominique, n^ ii bis, en une chambre sise à F entresol de la maison, et éclairée par deux fenêtres sur la rue, Fan mil huit cent quatre-vingt-sept, le vingtun décembre.,. ^

€ Le vingt-un décembre ! vous entendez bien?

Le vingt-un décembre! Je vis ces quatre mots

écrits de mon écriture, comme si je venais de les tracer. Le 2 1 décembre I La date de la première de la Renaissance I Le 21 décembre! Demain! Et le prince était mort aujourd'hui, 20 décembre... Le testament était nuL..

— Allons donc! interrompit Herbelin. Le fait du testament était indéniable et on pouvait prouver...

— Ah! tu crois cela, toi, espèce de marchand de bémols? Eh bien, ôte-toi cette idée de l'esprit. Si vraiment je m'étais trompé de date, on pouvait prouver que je m'étais trompé, voilà tout; mais alors j'étais bel et bien responsable, moi notaire, auteur de la bévue... La jurisprudence est formelle, et ce n'était pas le premier cas ! Si je m'étais trompé de date, j'étais responsable pour une somme de quatre cent mille francs, montant du legs en faveur de M"^* Smith; je n'en possédais pas le premier sou, vu que je devais encore trois cent mille francs à mon oncle. Aussi, par cette nuit mémorable, vous m'auriez vu trembler de tous mes membres, comme un fiévreux, à tel point que je ne pouvais

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même pas sauter à bas de mon lit... J'essayais bien de me réconforter; je me disais : « Voyons, € c'est impossible... j'ai relu le testament à haute t voix devant le prince et les quatre témoins... <r 2 1 décembre, au lieu de 1 9 décembre, cela ne € sonne pas de la même manière... » Mais je me remémorais d'autres testaments erronés — des histoires célèbres dans notre compagnie...

Ceux-là aussi avaient été relus par le notaire devant l'intéressé et les témoins; et la Vitalité avait voulu que personne ne relevât l'erreur... Le quart après minuit venait de sonner, quand je réussis enfin à me lever; je passai un pantalon et une veste. Mon étude était située à un étage au-dessous de mon domicile particulier. Je descendis l'escalier, un bougeoir à la main; j'entrai dans les salles désertes; à pas de voleur, je gagnai mon cabinet. Une armoire à ouvrir, un dossier à feuilleter : voilà le testament du prince. Mes yeux courent aux dernières lignes. Il y avait bien c 21 décembre ». Le testament, portant une date postérieure à celle de la mort du testateur, était bien nul.

€ Je peux me rendre ce témoignage que je remis le papier dans le dossier, le dossier dans l'armoire, et que je regagnai ma chambre avec calme. En somme, la vérification de mon erreur ne m'avait pas surpris. Le coup avait été porté tout à l'heure, quand, par une sorte de télépathie visuelle, j'avais lu c 21 décembre » sur le papier absent. Mon sang-firoid m'était revenu. Mais si je vous disais que je me rendormis, ou que je passai une veille divertissante, vous ne me croiriez pas... J'envisageai toutes les solutions possibles... y compris celle du revolver... Fichue nuiti Rien que d'y penser, à vingt ans de distance, cela me donne firoid aux os... Billois, passez-moi donc le ktimmel...

Tandis que le conteur emplissait son petit verre, puis y trempait lentement, à deux reprises, ses lèvres rasées, ses auditeurs discutaient.

— Moi, dît Maigret, j'aurais tout plaqué là, l'étude, le testament, l'Américaine. J'aurais pris un train de nuit et mis la firontière entre les tribunaux et moi... Et ma conscience ne m'aurait rien reproché I

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— Et de quoi âuraît-îl vécu à Tëtranger? objecta le comte Billoîs. De sa barbe blonde?

— Le plus simple était de courir chez l'Américaine et de tout avouer... En somme, c'était elle la cause de l'erreur... Et puis elle était éprise... Elle aurait pardonné.

On tomba d'accord que telle était la meilleure solution du problème.

— C'est pourtant la seule à laquelle je ne m'arrêtai pas un instant, reprit Viger. Voyezvous, tous tant que vous êtes là, vous avez la moralité et l'honneur de votre milieu, de votre état; moi, j'ai — j'avais déjà — la moraKté et l'honneur d'un notaire. Quelqu'un se trouvait lésé par ma faute. Ce quelqu'un avait beau être une femme bienveillante à mon endroit, elle n'en était pas moins ma cliente : la preuve, c'est que j'avais déjà accepté qu'elle me payât des honoraires. Il me fallait donc, ou disparaître, ou désintéresser la cliente, qui, par ma faute, perdait quatre cent mille firancs, puisque son ex-mari attaquerait certainement le testament, et certainement gagnerait son procès. Je

pris toutes mes disposirions pour disparaître proprement, discrètement, s'il le fallait. Mais^ avant d'en venir là, je résolus tout de même de tenter la dernière chance qui me restait de trouver les quatre cent mille francs...

— L'oncle Boucart ? suggéra le préfet.

— L'oncle Boucart. Il habitait maintenant Neuilly, tout près de la porte Maillot, un bel appartement meublé et décoré de précieuses choses, car il était bibelotier passionné. Au moment où je fus introduit près de lui, vers les neuf heures du matin, il étudiait à la loupe une miniature du xvii* siècle, représentant une tête de magistrat. J'attendis qu'il posât sa loupe, puis, nettement, sans rien cacher, je contai mon histoire, depuis le flirt avec M"** Smith jusqu'à la néfaste promesse d'une soirée au théâtre, jusqu'à l'erreur de date sur le testament. Pas une seule fois l'oncle ne m'interrompit. Seulement, peu à peu, je perçus sur son visage les signes d'une forte commotion intérieure. « Tout esj € perdu, pensai-je... Il va m'envoyer promener, « me renier me déshériter, et m'injurier par-des-

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