MON PETIT VOISIN )I
bas de mon chîgnon, et se sauve pour éviter une bonne calotte. Quel gosse 1... Puis-je me fâcher?...
Pour obtenir son pardon, il promet, le mécréant, d'assister à la messe de minuit avec moi. Après quoi, nous réveillonnerons ensemble au bouillon.
a 5 décembre.
Âhl bien, ouîl La messe de minuit! Le réveillon au restaurant I II s'en est passé des choses rue Gît-le-Cœur, des deux côtés du palier, depuis avant-hier! Les chimères de Jean ne m'auront pas tourné la tête, au moins, et je ne rêve pas tout éveillée? Mais non. Les objets, autour de moi, ont l'ordre et la netteté du réel. Tandis que j'écris, Jean, près du poêle, repasse son cours de c Résistance des matériaux » d'un air de sage componction tout à fait comique. Je ne rêve pas. Quel bonheur!
Donc, la nuit du 23 au 24 décembre, Jean rentra se coucher fort tard. (Quelque histoire
314 FEHMES
de cotillon serait la cause de cette rentrée tardive que je ne serais pas autrement surprise.) Je ne dormais pas; je l'entendis tousser, tousser terriblement, presque sans discontinuer.
— Le misérable enfant aura encore pris froid I pensai-je.
Je me levai, je passai une robe de chambre et j'allai écouter sur le paUer. Il ne toussait plus; mais il me sembla qu'il geignait, qu'il respirait avec effort, comme s'il souffrait. Ma foil j'étais trop inquiète : j'envoyai promener les convenances; je frappai. Il ne répondit pas. J'ouvris la porte, qu'il ne ferme jamais à dé : je m'approchai de son Ut. Sa figure, sur l'oreiller, était rouge de fièvre; sitôt qu'il me vit, il geignit plus fort.
— Âhl mademoiselle Hortense, c'est fini, je suis mort, tenez! J'ai pris une congestion. Je ne peux plus respirer... J'étouffe. Ils m'ont tué avec leur Paris de malheur I Comme c'est triste de mourir si jeune, loin de son pays!... Ah!
pauvre! j'étouffe. Allez me chercher un docteur, ma bonne demoiselle Hortense I
MON ^ETIT VOISIN )If
Tandis qu'il s'apitoyait sur lui-même, je comptais ses pulsations, j'examinais ses yeux et je me convainquais que mon Jean Ducasse n'avait qu'un fort accès de fièvre, conséquence d'une grippe soignée à la diable. Je suis assez bonne garde-malade; je n'envoyai pas chercher le médecin, j'administrai moi-même l'antipyrine et la quim'ne; je fis bien transpirer le patient, selon la méthode des bonnes femmes de chez nous; je m'efforçai de le calmer et de l'endormir. Il reposa un peu vers quatre heures du matin.
Toute la journée du lendemain, je ne le quittai pas. Pauvre petit Jean! Sa faconde était tombée. Il était vraiment un enfant malade, plaintif et nerveux. La fièvre le reprit vers la chute du jour, moins rude que la veille : puis de nouveau le sommeil lui rendit la quiétude.
Comme il dormait paisiblement, je m'assoupis à mon tour : depuis trente-six heures je n'avais pas fermé l'œil... Quand je m'éveillai j'aperçus Jean Ducasse accoudé sur son traversin, qui me regardait. Il avait sa jolie figure gaie
3l6 FEMMES
des jours ordinaires, à peine plus pâle. D'avoir dormi devant lui, je me sentis toute honteuse.
— Bé I me dit-il, vous en avez fait un somme, pauvre! Moi, je vais me lever, vous savez? J'en ai assez d'être au lit... Et puis j'ai faim.
Je lui commandai de se tenir tranquille, ce qu'il fit, sur ma promesse de réveillonner à son chevet, avec lui. Comme je quittais la chambre pour aller quérir les humbles éléments de ce réveillon, il me cria :
— N'oubliez pas les souliers dans votre cheminée, Hortensel
Il m'appelle Hortense tout court depuis que je lui ai fait prendre de l'antipyrîne.
Nous soupâmes gentiment, en tête à tête, lui couché, moi assise, une petite table entre nous deux. Il était redevenu le Jean de tous les jours... Seulement... je ne sais pas si c'était l'effet de la fièvre ou de l'antipyrine... ou du réveillon... mais il se permettait de me dire de telles folies que je dus le menacer trois fois de m'en aller. Alors, il se mettait à tousser d'un ton lamentable, et moi, bête, je me rasseyais.