‹ FemmesChapitre 8 sur 27 · TO · texte numérisé non relu

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posséder l'être qu'on aime, n'est-ce pas plus de bonheur, et même plus de volupté?... 3> Mais il sentait bien qu'elle avait raison et que cette façon de goûter le bonheur, lui ne la connaîtrait jamais.

Il essaya de nouveau de la fléchir, non plus en troublant ses sens qu'il devinait amortis, mais en réveillant l'appétit du sacrifice qui, chez la femme, survit au désir :

— Même si je ne suis pas guéri, assaini par vous tout de suite, vous sentez bien que votre influence sur moi sera salutaire. Peut-être ne serai-je pas sans reproche. Peut-être souffrirezvous. Mais, au point où j'en suis dans la vie, chaque jour qui passe, en m'approchant de la vieillesse, va concourir à vous aider, à me faire digne de vous.

Elle sourit et retira sa main.

— Pourquoi me tentez-vous? Vous n'êtes plus sincère. Vous savez bien que vous êtes jeune, malgré les années, et que vous triompherez encore des femmes à l'heure de mes premiers cheveux gris. J'en souffrirais trop, voyez-vous;

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j'en soufFrîraîs au point de prendre la même route que le pauvre Bourgain, car je ne tiens guère à la vie! Et ma souffrance ne servirait à rien qu*à me rendre odieuse dans votre pensée : toute cette chaleur de tendresse que ma présence éveille encore en vous s'évaporerait vite, dès que je serais pour vos mœurs un obstacle et un reproche. Je n'insiste pas; j'ai horreur des phrases et des grands mots. Tout ce que je vous dis là est l'évidence même, et vous le pensez comme moi.

Elle fit une pause, puis, très sérieuse :

— Cependant, si vous me l'ordonnez, je tiendrai ma parole : je serai à vous.

Guercelles répéta, bouleversé de surprise :

— Vous serez à moi?

— Oui. J'ai bien réfléchi. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas demeurée à ma place d'employée ; jamais vous ne m'auriez provoquée ; cette conrinence-là fait partie de votre singulier code d'honneur. Ce n'est pas votre faute non plus si j'ai eu la sottise d'imaginer que, pour moi, vous modifieriez vos mœurs. Vous rappe-

lez-vous que je vous ai dît, dans la bibliothèque : c Je serai à vous, si vous le voulez toujours? » Vous n'avez manqué depuis à aucun engagement; donc, le mien subsiste. Je vous dis encore : <c Je serai à vous, si vous le voulez toujours. » Seulement, j'espère que vous ne le voudrez pas. Attendez! fit-elle, renouvelant, des deux mains en avant, ce geste de défense qui lui était familier... Laissez-moi vous dire... Je vous supplie de m'épargner, de me rendre ma parole. Non pas seulement pour ne pas souffrir moi-même, mais pour que la communion de pensée, l'amour, oui, l'amour que nous avons ressenti l'un pour l'autre ne soit pas avili et que le souvenir du soir oîi je me suis confiée à vous, où vous m'avez serrée dans vos bras, où j'ai été si heureuse de vous croire tout à moi, — ne nous devienne pas odieux... Moi, je n'aimerai jamais personne, je vous le jure. Même si je me marie, ce qui est possible maintenant, mon mari lui-même n'aura jamais de moi ce que je vous ai donné ce soirlà, ce que je vous garde, bien fidèlement : la préférence passionnée de toute ma jeunesse. Et

VOUS, 2 me semble que, de m'avoîr épargnée, cela vous haussera, ou plutôt (ne soyez pas irrité si je vous le dis avec firanchise), cela vous relèvera. Sans pouvoir vous donner de bien bonnes raisons, j'ai la conviction que votre vie est bdde, détestable, j'entends votre vie avec les femmes. Eh bien, une fois au moins, vous aurez résisté à votre désir, et ce sera peut-être le commencement de cette rénovation que vous souhaîdez tout à l'heure, dont vous vouliez que je fusse l'instrument I Je la servirai bien davantage ainsi, croyez-moi, qu'en étant votre maîtresse après tant d'autres. Et puis... ceci est un peu d'égoïsme... je suis sûre de rester ainsi bien plus présente, bien plus vivante dans votre pensée que toutes vos maîtresses... Je ne vous dis rien de plus... Je n'ai pas douté un instant de votre réponse.

Elle se leva, se rapprocha de lui, le regarda. n ne disait rien, ne remuait pas; mais elle devina, derrière son regard fixe, les larmes contenues par une orgueilleuse volonté. Elle en fut bouleversée jusqu'aux entrailles. Elle prit d'un geste vif et comme maternel la tête du comte

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entre ses mains, inclina sa bouche sur les cheveux, qu'elle effleura.

— Cela vaut mieux ainsi, murmura-t-elle.

Cela vaut mieux pour nous deux. Ne m'en veuillez pas!

Quelque temps elle demeura penchée sur lui. Quand elle se redressa, les yeux de Guercelles rencontrèrent les siens. Elle comprit qu'il consentait.

— Merci, fit-elle.

— Nous sommes des fous, dit lentement le comte. Nous sacrifions la réalité pour des chimères. Il n'y a de vrai que de s'aimer, et, quand on s'aime, que de s'étreindre, d'oublier tout dans cette étreinte. Si l'on souffre après, au moins on a vécu un instant. Tout le reste n'est pas de la vie.

Elle fit : (n Non! non! > de la tête.

— Vous allez épouser Michel Bourgain? demanda Guercelles après un silence.

— S'il survit, répondit-elle, il me semble que je le dois. J'agirai avec lui aussi franchement qu'avec vous. Je ne lui dirai pas que je vous

aime, parce que, cela, c'est notre secret à tous les deux. Mais je lui dirai que je ne l'aime pas, et il fera ce qu'il voudra.

Guercelles se leva, mordu par une soudaine jalousie :

— Il ne s'embarrassera pas de scrupules, lui, il vous aura. Ah! non! cent fois non!

Il allait la saisir, l'attirer contre lui, vaincre sa volonté par les caresses... Elle se déroba sans brusquerie.

— Jean!... Vous avez promis!

— Ah! s'écria-t-il, désespéré. Vous êtes devenue insensible!

Elle répondit gravement :

— C'est vrai. Je n'ai plus d'émoi. Quelque chose est mort en moi par le choc que j'ai reçu hier. Mais je vous aime bien. Laissez-moi vous dire adieu... et après nous ne reparlerons plus jamais de ce qui s'est passé entre nous ces jours-ci...

Il se réfugia dans les bras qu'elle lui tendait, mais il s'y réfugia comme un enfant. Tout sein de femme est un asile. Une dernière fois

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il la respira... Elle le serrait contre elle; mais il comprit qu'elle disait vrai, que ses sens n'avaient plus d'émoi. Quand il releva son front, il sentit que les larmes d'Henriette l'avaient mouillé. Elle essuyait ses yeux. Un long instant ils ne parlèrent pas.

Ce fut elle qui, se retournant vers lui, dit enfin, timidement :

— Voulez-vous que nous allions, ensemble, prendre des nouvelles de ce pauvre garçon?

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Après une absence de plus de six mois, consacrés à une croisière sur le yacht de l'archiduc et à des chasses aux grands fauves, dans l'Inde, toujours en la même compagnie princière, — Jean de Guercelles est rentré à Paris et a repris son existence accoutumée. Sportsman, mondain, son activité n'a pas fléchi : il compte toujours parmi ceux qu'on nomme à Paris, moitié dédain, moitié jalousie : des séducteurs. Les curiosités sympathiques ou malveillantes qui le guettent n'ont pas encore surpris sur sa personne ni dans son allure le moindre signe de lassitude

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OU de vieillissement. Si quelque chose a changé ou est en train de changer en lui, il est seul à le savoir. Mais lui le sait, car il s'observe.

Quand l'aventure de la Fourchetterie s'est trouvée terminée, si brusquement, par un accord dans l'abstention, le comte, selon ses habitudes d'hygiène morale, a entrepris sur-le-champ la réaction d'énergie. Une de ses maximes familières est € qu'il faut attaquer les ennuis par leur côté faible : tous en ont un... » Le côté faible de l'ennui présent apparaissait assez, € Je suis énervé; je souffre momentanément comme si c était sérieux : seulement, il n'est pas possible que ce soit sérieux. Il n'est pas possible qu'une femme à laquelle je n'ai même pas pris garde jusqu'à la dernière quinzaine, qui n'a été en rapport sentimental avec moi que pendant cinq jours, qui ne m'a pas appartenu, qui redevient, sans plus, mon employée, et qui va se conjoindre avec un petit bourgeois campagnard, — il n'est pas possible que cette femme tienne une place durable dans ma pensée... Il n'est pas possible

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que je pâtisse longtemps de mon échec; car cet échec même, il fallait le souhaiter. Une liaison, ici, était fâcheuse, contraire à des principes que j'ai toujours observés. Entêtée et romanesque, la petite Deraisme aurait fini par virer au drame... D'autre part, mon échec n'est même pas un échec, puisque après tout il a dépendu de moi qu'Henriette Deraisme cédât. Je me suis abstenu par honnêteté, par élégance. S'il y a un bien et un mal dans ces choses, j'ai plutôt bien agi. Donc, tout fait prévoir que je serai content de l'événement, et de moi, quand j'y repenserai dans six mois.

« Mais je n'y repenserai pas, ou je n'y repenserai qu'à volonté, car cela n'a aucune importance. Voilà le vrai point : dans une vie telle que la mienne, un pareil incident ne pèse exactement rien... L'usure des jours, et probablement de très peu de jours, suffira à l'abolir de ma mémoire. Vivons I D

Et donc, Guercelles vécut, content de l'opportunité offerte d'un grand voyage, de chasses émouvantes en compagnie de son illustre ami.

De retour à Paris, il ajouta des occupations nouvelles à celles d'autrefois, qu'il ne négligea point. Les incidents de la politique contemporaine lui offrirent l'occasion de dépenser, au service de ses idées et de ses traditions, du temps, de l'argent, de l'effort. Cependant il ne cessa point de s'examiner avec attention et franchise. Et voici ce qu'il constata : après six mois, après tant de spectacles, après tant d'événements, Henriette Deraisme n'avait pas disparu de sa pensée. Autour de cette pensée obstinée, tout un ordre nouveau de méditations s'enroulait, s'enchaînait.

Comme il l'avait prévu, il ne souffrait pas, il ne souffrait plus d'être privé d'Henriette. Il ne lui serait pas venu à l'esprit de chercher à la revoir; d'ailleurs, il savait qu'elle était mariée et que déjà une maternité s'annonçait : l'Henriette Deraisme actuelle — régisseur fidèle qui lui envoyait régulièrement ses comptes, accompagnés de versements réguliers sout le ritre de : restitution — ne pouvait plus représenter pour lui un objet de désir. En outre, le premier

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énervement calmé, il avait très vite compris qu'elle avait eu raison ; que la passe amoureuse, si furtive, entre elle et lui, était un souvenir plus rare, plus poignant, que ne Teût été la possession. La possession n'eût ici rien ajouté à cette révélation intégrale de l'âme que Guercelles poursuivait dans l'amour : Henriette Deraisme, à rencontre de la plupart des femmes, avait dévêtu son âme avec une ingénuité absolue devant l'homme qu'elle aimait, tout en défendant jalousement son corps. Aussi, quand Guercelles évoquait la jeune fille, il ne sentait pas ce léger dédain, ce mépris libertin dont les voluptueux enveloppent les évocations amoureuses de leur passé. Il disait : c Elle a été un peu folle... » Il ne disait pas, comme des autres : c Toutes pareilles, décidément I... »

Il pensait donc à elle, — il y pensait sans rancune; il y pensait même avec une sorte de tendresse. Mais, depuis l'aventure de la Fourchetterie, il sentait bien qu'il y avait quelque chose de changé en lui. Il agissait exactement comme avant; seulement le principe de ses

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