‹ Femmes Poetes BretonnesChapitre 16 sur 46 · SARA · texte numérisé non relu

SARA

Or le Seigneur visita Sara.

Pourquoi, dans vos fureurs, vents glacés des montagnes, Briser la fleur d'hymen mêlée à mes cheveux ? Ah ! laissez-moi Toffrir à vos jeunes compagnes Dont les cœurs sont heureux 1

Avide d'un espoir qui séduit la jeunesse, Chacun y saisira Taugure d'un beau jour ; Les yeux ne verront pas s'effacer la promesse De leur premier amour.

L'épine est dans la fleur et sa pointe cachée A seule sous mes doigts osé se découvrir ; Un éclair de bonheur ne l'a point détachée :

Son dard me fait mourir !

Mes nuit sont sans repos et la voix qui m*est ch<^re Ne m'a jamais redit les serments du passé ; Ils sont restés pour moi comme un songe éphémère Par le temps effacé.

MADAME DESORMERY 55

A la félicité qu'un instant m'a ravie Le ciel même semblait accorder un aveu, Et pourtant aux plaisirs, aux charmes de la vie^ J'ai dit un long adieu.

Adieu... quoi ? pour toujours!... plutôt que d'être encore Soumise aux traits cruels lancés par le destin. Ne puis-je disparaître ainsi qu'un météore Au souffle du matin ?

Mais quel nouveau transport me surprend et m'agite ? Un regard du Seigneur est tombé jusqu'à moi ; Bientôt je serai mère et mon sein qui palpite Ne connaît pas l'effroi !

Comme l'azur des cieux brille après la tempête, De même à la douleur succède le plaisir ; L'avenir me promet encor des jours de fête :

Je ne veux plus mourir !

Ajoute à son bonheur le bonheur de sa mère, Grand Dieu, dans cet enfant épuise ta bonté.

Que le cours de ses ans, pur comme une onde claire, Ne soit point agité.

A ton ordre divin, à ta voix vengeresse, Je reprends tous les droits que j'eus sur mon époux ; Son cœur m'accorde enfin cette unique tendresse Dont le mien fut jaloux.

Ah ! chantez avec moi, chantez les saints cantiques ; VeneZy mes jeunes sœurs, célébrons l'Éternel, Et puisse la ferveur de nos accents magiques S'élever vers le ciel !

Demandez à genoux, pour ce fils qui va naître, La sagesse de Tâme, œuvre de la raison ; Promettons au Seigneur qu'instruit à le connaître, Il bénira son nom.

Les nuages du soir emportent nos louanges.

L'encens que nous offrons a traversé les airs ; Mes sœurs, dormons en paix, le chœur sacré des anges Répète nos concerts.

LES REGRETS Elégie

« Nul crêpe ne voile vos charmes ; Chantez, mes compagnes, chantez.

Mais quoi ? Vous répandez des larmes...

Est-ce un fils que vous regrettez ?

u Votre peine n'est point amère, Moi seule j'excite vos pleurs.

Si vous pleurez comme une mère, Vos accents briseront les cœurs.

MADAME DÉSORMERY

« Par VOS travaux ornez vos charmes ; Filez, mes compagnes, filez ; C'est à moi de verser des larmes :

Mes plus beaux jours sont envolés.

« J*ai vu deux fois, dans nos campagnes, Couper la tige des moissons.

J*ai vu deux fois, sur nos montagnes, .

La neige céder au gazon.

« Et je garde, en ma rêverie.

Un souvenir infortuné ; On meurt aux plaisirs de la vie, Lorsque l'on perd un premier-né.

« Votre joie augmente vos charmes ; Chantez, mes compagnes, chantez ; Mes yeux ne trouvent plus ces larmes, Dont vos beaux yeux sont humectés.

« Bientôt vous deviendrez épouses.

Ah ! si rhymen vous a souri, Que l'oubli des Parques jalouses Protège votre fils chéri.

«Mes compagnes, devenez mères.

Filez pour vos jeunes enfants ; Je filais comme vous, naguères.

Et le bonheur dictait mes chants.

58 LES FEMMES t>oèT£S BRETONNES

c Laissant et la gloire et l'année, L'époux dont je reçus la foi Viendra revoir sa bien-aimée ; Hélas ! quel sera son efifroi !

c Une de vous, dans sa chaumière, Fètera-t-elle son retour ?

Lui direz- vous qu'au cimetière J'endors le fils de nos amours ?

c Ne chantez plus, voilez vos charmes, La pitié sait mieux consoler ; Alors elle essuiera les larmes Que vos récits feront couler.

c Adieu, mes compagnes chéries ; Je vais au champ des longs regrets ; Pensez à moi dans les prairies, Que je ne reverrai jamais. »

Elle traverse la bruyère, A pas lents, les cheveux épars, Et vers le toit de sa chaumière Jette encore un dernier regard.

L'oiseau de sinistre présage Soudain pousse des cris confus :

L'époux revenait au village Où sa compagne n'était plus !

MÉLANiE ViLLENAVE naquit à Nantes, le 29 juin 1796. Elle fut élevée par son père, avocat et littérateur, mort en 1846 ; son frère, Théodore Villenave, a publié un grand nombre de poésies.

Il était impossible que la jeune Mélanie, douée d'une imagination vive, ne devînt pas poète dans un tel milieu. Elle se maria sous la Restauration à M. Waldor, chef d'escadron d'infanterie. Les époux restèrent peu de temps ensemble. Il manquait une mère à Madame Waldor ; élevée par les hommes, elle en avait les qualités, mais en même temps un peu de

62 LES rEMMKS POÂTES ftRETOlfNES

leur rudesse; nous l'avons connue : elle était bonne, charitable et très affectueuse pour ses nombreux amis.

Elle eut une seule fille, qui mourut jeune et s'était mariée deux fois ; celle-ci laissa elle-* même une fille, que sa grand'mère affectionnait beaucoup.

Mélanie Waldor a publié :

VEcuyer Auberon (i83i); Le Livre des jeunes filles (1834); Poésies du cœur (i835); Heures de récréation (i 836) ; La Rue aux Ours (1837) ; Pages de la vie intime (1839), ^ volumes ; L'Abbaye de Fontenelle (1839), ln-i8 ; Alphonse et Juliette (1839), în-i8; L'Ecole des jeunes filleSj drame en 5 actes (1841); La Coupe de corail (1842), 2 vol.; André le Vendéen (i 843), 2 vol. ; Le château de Rambert (1844), 2 vol.; Charles Mendel (1846); Les Moulins en deuil (1849), 4 vol. in-iS; La Tirelire de Jeannette, comédie-vaudeville (1859), jouée à l'Ambigu.

Madame Waldor a ensuite écrit dans la Patrie et dans différentes revues sous la si-

gnature diUn bas-bleu. Comme on le voit, c'était un écrivain fécond. Ses Poésies du cœur sont très belles; nous en citerons quelquesunes.

Ce fut Madame Waldor qui commença à ouvrir la souscription pour le tombeau d'Elisa Mercœur. C'est elle qui disait, en parlant de cette pauvre enfant : « Dieu avait doué Elisa « d'une de ces natures ardentes qui n'ont d'au- « tre ressource que la passion et les arts. »

On pourrait appliquer ces mots à Madame Waldor elle-même.

Très dévouée à la cause impériale, son salon était fort recherché dans les dernières années de l'Empire. J'y ai rencontré tous les littérateurs du temps. Elle a composé un grand nombre de pièces en l'honneur de l'Empereur, de l'Impératrice Eugénie et du Prince impérial. Elle écrivait encore une ode à ce dernier, lorsqu'elle est morte, à Paris, le 14 octobre 1871.

Page 1