LA BRETAGNE
rino ***
A cet amas de toits, de luxe et de misère, Qui, s'appelant Paris, fait des lois à la terre, Que vous avez bien fait d'échapper quelques jours, Afin d'aller, rêveuse et seule, avec vous-même. Créer autour de vous, dans un monde suprême, Ces doux rêves du cœur qu'on cherche et perd toujours.
Ah ! que ne puis-je aussi, dans ces lieux que j*envie, En respirant un air qui convient à ma vie.
Echanger, comme vous, contre l'ennui de tout, Ces sublimes transports qui font l'âme plus grande. Et qu'à la foule oisive en vain l'homme demande, Quand son regard lassé se promène partout...
Qu'ils sontbeaux,'ces vieux rocs, enfants de l'Armorique, Noirs débris de ces temps que 1^ temps seul explique! Qu'ils sont beaux ces ravins, dont l'imposant aspect Aux voyageurs surpris redit les premiers âges, La naïve splendeur ! qu'ils sont beaux et sauvages, Et que leur sol inspire un sombre et saint respect !
Que je le voudrais voir, cet immense rivage, Où la vague, à grand bruit apportant le ravage.
Du sol qui la reçoit s'empare lentement ; Que je la voudrais voir, cette mer destructive Dont chaque flot qui meurt est une voix plaintive Qui remplit avec lui le terrible élément.
Ah ! que ne puis- je entendre, au lieu des bruits du monde, Le bruit du vent qui siffle et qui s'engouffre et gronde Au milieu des débris d'un manoir féodal ; Puis l'aigre tintement de la cloche du pâtre Rappelant près de moi, sur la roche noirâtre, La chèvre qui bondit, docile à ce signal.
Oh ! que ne puis-je, au lieu des pavés d'une rue, Fouler l'herbe des bois, dans les déserts accrue, Et ne voir au delà que le ciel et la mer ; La mer qui, m'emportant seule, errante, oubliée, Comme une voile au loin sur elle repliée, Endormirait peut-être un passé trop amer.
Ainsi dans un hamac, mollement balancée,
La jeune Indienne oublie, endormie et lassée,
L'orage du matin, quand le ciel, beau, le soir,
Sur des nuages d'or laisse flotter les songes,
Et que, sans oser croire à leurs riants mensonges,
Elle sourit pourtant à ce qu'ils lui font voir !
Dieu ! qu'être ainsi bercée au-dessus d'une vague, Quand la terre qui fuit disparaît dans le vague,
MADAME MËLANIE WALDOR 67
Et qu'une planche flotte entre vous et la mort, Donne au cœur qui frémit une haute existence Et que la vie alors est de peu d'importance Pour l'âme qui se joue et du monde et du sort.
Au bord de cette mer, que je n'ai jamais vue^ Au milieu de ces rocs dont l'immense étendue D'abris et de tombeaux ont servi tour à tour. Dans ces ravins déserts, dans ces grottes de fées. Où l'on entend, semblable à des voix étouffées, Le flot contre le flot se briser à l'entour ;
Dans cette pauvre église où Dieu, plus grand encore, Donne à l'âme la foi de tout ce qu'elle ignore. Partout enfin, partout, quand vous avez prié, Ou que votre pensée errait, contemplative, Sur ces grandes beautés des races primitives, Que Paris, vu de là, doit vous faire pitié !
Ah ! comme à deux genoux, de frayeur toute pâle ,
J'aimerais à prier sur la pierre inégale.
Quand l'orage, éclatant de rocher en rocher
Et d'échos en échos, roulerait sur ma tête,
Au milieu des éclairs, la mort et la tempête.
Sans qu'un pouvoir humain m'y voulût arracher !
La mort, belle et sublime, alors qu'on la défie Et que, souriant presque à l'âme qui s'y fie.
Elle montre le ciel et non pas le néant, La mort qui de la vie eut seule le mystère, Quand seule elle rendra des mers et de la terre, Aux grands jours du chaos, chaque gouffre béant ;
La mort qu'en s'endormant tous les soirs on essaie. Sans qu'on y pense alors et sans qu'on s'en effraie, Car le sommeil est doux, et sa pente conduit Vers un monde idéal que Thomme n'eût, peut-être, Sans lui jamais compris ; mais Dieu, qui lui dit d'être. Veut qu'il soit à la mort ce qu'est l'ombre à la nuit.