L'AUTOMNE
Si, prenant en pitié mes pleurs et ma jeunesse, Tu me vas, ô mon Dieu ! rappeler près de toi. Grâce, oh ! grâce pour lui. Qu'il m'oublie, ou qu'il laisse S'égarer sans remords, doux comme une caresse, Son souvenir autour de moi !
Qu'un bon ange, envoyé de ta sphère céleste, Endorme dans son cœur ses regrets, ses douleurs ; Qu'il vienne chaque soir, à cette heure funeste Dont un espoir de mort est tout ce qui me reste. De son aile essuyer ses pleurs !
Qu'il lui dise qu'au ciel l'âme s'unit à l'âme, Pour aimer sans souffrir, et que là seulement L'amour, en épurant au feu du ciel sa flamme, Change l'âme d'un homme en l'âme d'une femme, Pour qu'il aime éternellement!
Ou que plutôt, mon Dieu, je sois alors cet ange, Et qu'il me soit permi^ fantôme, esprit voilé, Me jouant à ses pieds, de donner en échange Du mal qu'il sut me faire, en son erreur étrange, La paix à son cœur consolé.
Ce que j'espère au ciel, ô mon Dieu, qu'il l'espère, Il n'aime pas, celui qui jamais n'espéra :
A son âme de feu, presque au monde étrangère. Que je puisse un seul jour montrer cette autre sphère Où la mort nous réunira.
Je veux bien renoncer à lui dans cette vie% Mais dans l'autre, oh ! jamais ! c'est là que, tout à lui, En l'aimant d'un amour à faire au ciel envie, Je verrai naître encore, enivrée et ravie.
Le bonheur qu'il m'ôte aujourd'hui.
Premier mois de l'automne, ô mois par qui mon âme Semble toute ma vie, adieu, tu vas finir ; Et ma vie avec toi finit quand, sur la trame De ces jours que le ciel en sa bonté réclame, Etait encor tant d'avenir !
Comme ils aimaient, mes jeux, quand ib quittaient la terri Et que, Yoilés d'amour, ib demandaient aux deux Quelques jours d'un bonheur dont le vague mystère Se révélait à moi, quand sa voix mensongère Vibrait en sons mélodieux ;
Quand sa main se posait dans les boucles flottantes De mes cheveux, mêlés par le souffle du vent, Et qu'alors, tressaillant, ses lèvres palpitantes Cherchaient à retenir les feuilles inconstantes Qui sur mon front volaient souvent;
Quand à mes pieds, heureux, enivré de m'entendre, Il écoutait mes chants, m'appelait ange, amour. Et tout ému, disait : « Ton cœur est triste et tendre, « Et ton chant vient du cœur, et seul, pour te comprendn a Moi, je n'ai besoin que d'un jour. »
Les feuilles sont encor par le vent emportées ; La lune brille encor d'un éclat aussi pur ; Mais rien ne vous ramène, heures tant regrettées, Que son amour avait parmi mes jours jetées Et qu'il couvre d'un voile obscur.
Mes yeux ne sont plus doux, ils sont fixes et sombres ; Mes longs et beaux cheveux tombent en noirs flocons; Et je vais, triste et seule, errer parmi les ombres,
MADAME MELANIE WALDOR 7I
Quand la lune pâlit sous les nuages sombres Que je vois rouler sur les monts.
Adieu, pâle soleil, et vous, roses d'automne, Au parfum plus divin que la rose de mai; Adieu, je vou$ ai dû, lorsque tout m'abandonne, Un souvenir qu'ici du moins rien n'empoisonne, Seul reste de ce que j'aimai !
ELISA MORIN i8o3-i885
MADEMOISELLE MoRiN, Celle qu'on appelait la Muse nantaise, est née à Paris, au mois de décembre i8o3, et fut baptisée sous le nom diUranie.
Fille d'un peintre distingué de la manufacture de Sèvres, son enfance fut entourée de bonheur et presque de luxe; elle reçut une éducation véritablement supérieure ; mais son père étant mort trop jeune pour que sa veuve eût droit à une retraite, M»» Morin et ses deux filles, n'ayant d'autres ressources que leurs talents, vinrent habiter Nantes. Elisa — c'est ainsi qu'elle se faisait appeler — se livra tout entière à l'étude. Fille tendre et
dévouée, elle prodigua ses soins à une mère infirme et donna des leçons pour la faire vivre. Plus tard, sa sœur fut atteinte de paralysie, et Elisa lui vint encore en aide.
Elle a publié un ouvrage sur les Participes passés réduits à une seule règle (Paris, Hachette, in-12). Plusieurs membres de l'Institut lui ont écrit, à cette occasion. Quelque temps après, elle composa un Tableau du système métrique, à l'usage des écoles pri-maires; il fut adopté par le recteur de l'Académie départementale.
Venons maintenant à la femme poète.
Elle a donné beaucoup de poèmes dans la Revue des Provinces de l'Ouest. En i853, elle ofiFrit à l'Académie Nantaise des Poésies détachées.
Elle a chanté tour à tour les gloires et les tristesses de la patrie. Sa dernière pièce de vers fut la. Délivrance du territoire français y in-8<>. On ferait plusieurs volumes de ses poésies éparses. Elle a aussi composé un beau et long poème en vers, intitulé : V Acropole
d'Athènes y ou la Grèce ancienne et moderne.
Malheureusement elle n'avait pas les ressources nécessaires pour se faire imprimer.
Elle est morte à Nantes, le 2 février i885, à l'âge de quatre- vingt deux ans.