‹ Femmes Poetes BretonnesChapitre 34 sur 46 · LA FOLLE · texte numérisé non relu

LA FOLLE

Il était une folle aux grands yeux désolés, Qui tout le jour cherchait des sentiers isolés; On la voyait courir, s'élancer, hors d'haleine, Poursuivre les oiseaux ou les faons dans la plaine. Crier, les appeler longtemps et tendrement.

l36 LES FEMMES POÈTES BRETONNES

Et puis, sentant venir le découragement^

Demeurer immobile, et les yeux dans le vide...

Parfois on aurait dit que sur ce front livide

Un nuage passait... la femme sanglotait ;

C'était le souvenir au flot noir qui montait !

t Mon enfant, de ta tombe ils ont fermé les portes ;

c Vainement je voudrais rentrer dans le passé.

« Tes cheveux adorés tombant en boucles mortes,

f Voilà de mon bonheur tout ce qu'ils m'ont laissé.

f Où donc vont les enfants quand ils quittent la terre?

• Pourquoi ne vient-on pas au moins dire à leur mère

« Ce qu'ils sont devenus ? — Seigneur, qu'avez-vous fait?

« Aviez-vous à venger quelque immense forfait ?

n — Je porte mon fils mort depuis ses funérailles,

« Comme je l'ai porté vivant dans mes entrailles.

« Ne venez rien chercher où vous avez tout pris,

€ Car de moi maintenant vous n'êtes plus compris.

« Avec mes jours heureux, ma foi, mon âme est morte.

« Le jour, la nuit, le bien, le mal, rien ne m'importe ;

« La mort et ses dangers pour moi n'ont plus d'horreur,

« Depuis qu'il n'est plus là, je n'ai jamais eu peur!

« Vous ne pensiez donc pas aux malheureuses mères

c Quand vous avez laissé le doute et les mystères

a Errer sur les tombeaux ? Dites-moi seulement

« Si vous avez mon fils 1 — Dans cet affreux moment

« Où je perdais l'espoir, du fond des noirs abîmes

» J'appelais... vous fuyiez, et de cimes en cimes.

MADAME RIOM iSj

« J'ai cessé maintenant tous ces cris superflus.

« Puisque tout est fini, je n'appellerai plus !

€ Je pense, lorsqu'un fruit se présente à ma bouche,

«« A ceux qu'il réclamait sur sa funèbre couche.

« Je hais les animaux parce qu'ils sont vivants,

« Et j'arrache les fleurs pour les jeter aux vents ;

«c Je me venge des fleurs parce qu'elles sont belles

« El parce que je crois mon fils moins heureux qu'elles.

« On devient si méchant quand on soufîre toujours !

« Dieu l'a dit, les damnés n'auront jamais d'amour.

« — Oh ! comme j'ai souffert depuis ta longue absence !

" Attire-moi ! prends-moi, là-bas, dans ton silence.

u Viens, prolonge ma nuit, alourdis mon sommeil.

u Pas de bruit, pas de jour, surtout pas de réveil !

« C'est toujours au réveil que le souvenir porte

« Ses coups les plus cruels ! — Dis ! suis-je déjà morte ?

« Ta tombe, que je presse, a murmuré tout bas.

« Si froide elle me vient que je ne la sens pas !

« Mais le ver du sépulcre, immonde solitaire,

« Répond : Ce n'est pas là ma pâture ordinaire,

« Ce corps est incomplet^ il lui manque le cœur !

« — La mort ne me veut pas ! — ... Pitié, grâce, Seigneur I

« Quand je prie, à présent, c'est pour bien peu de chose ;

« Je dis que tout rayon, tout enfant, toute rose,

« S'éloignent de ma vue, aujourd'hui seulement :

« Demain, je serai forte, oui, mon Dieu, maintenant

M Eflacez le sillage, éteignez la pensée,

l38 LES FEMURS POÈTES BRETONNES

Cl Laissez tomber Toubli sur la crise passée, <« Abrégez par pitié chaque heure qui s'enfuit, c Et, surtout, laissez-moi dormir un peu la nuit ! t

Ainsi parlait la folle, et puis dans son délire

Ne trouvant plus de larme, elle éclata de rire:

Et je dis en fuyant ces rires étouffants :

Pourquoi Dieu prend-il donc aux mères leurs enfants ?

(Fleurs du passé.)

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