BIBLIOTHECA
pour être étonné de sa prompte et sincère soumission, et on l'avait, d'un commun accord, tenu hors de la querelle. Pendant quatre ans, à l'âge où le caractère change le plus, et où les impressions de l'enfance s'effacent pour faire place à celles de la jeunesse, le duc de Bourgogne n'eut aucun rapport direct avec Fénelon. Il le vit successivement bannir de la cour, être dépouillé de son titre de précepteur des Enfants de France; il vit le Roi témoigner publiquement son courroux contre l'archevêque de Cambrai, rien ne put l'ébranler ni dénouer les liens qui unissaient le maître et l'élève. Peut-être même le malheur consacra-t-il l'influence de l'archevêque sur le cœur généreux du prince. . . Présent, Fénelon aurait eu à lutter contre l'esprit d'indépendance des jeunes années : entouré de l'auréole de la persécution, loin de tout, et vaincu par ses adversaires, il devint pour le duc de Bourgogne comme une espèce de héros et de saint, auquel il se faisait gloire de rester fidèle, Fénelon n'assista même pas au mariage du prince avec la jeune Mari e-Adé laide de Savoie, qui a laissé une si gracieuse mémoire. Ce dut être pour lui un cruel chagrin, et nous ne comprenons plus la raison d'une telle rigueur. C'était une singulière manière de récompenser les soins et les efforts de celui qui, de l'aveu de tous, avait été le principal auteur de l'éducation du prince et en avait fait l'exemple de la cour. Il ne demanda pas à assister à la cérémonie, se tut, et supporta sans se plaindre cette nouvelle preuve de la disgrâce royale. Peut-être se crut-il au moment de perdre en même temps le crédit dont il se savait jouir sur le duc de Bourgogne, tout entier à la joie d'une union qu'un sentiment passionné, au moins de sa part, ne tarda pas à rendre pour lui la source d'un bonheur dont l'espèce était rare à Versailles. Mais si Fénelon crut que la jeune femme qui avait si bien su séduire son mari allait le chasser du cœur de son ancien élève, il se trompa. Le Petit Prince, comme on Tap-
fi:m:i.on a camuiiai. ioi
triait tMicoro diuis U; cercle du (ln(^ (\c IJoauvillicrs, resta iniunaltlo dans ses sentiments à Téffard de son ancien iKiilic. Ne se sentant pas encore doué de cette fermeté ;iline qui apprend à maicher seul dans la vie, il cherchait iistinctivement un appui, mais il avait trop d'esprit pour spérer trouver ce soutien dans une jeune l'cmme de seize ns, qui, malgré son intelli(;ence précoce, avait toute la friolité de son âge. Il se contenta de l'aimer avec toute l'arleur d'un creur innocent, mais il n'en resta pas moins l'élève oumis de l'archevêque de Camhrai.
Le 22 décembre 1701, le jeune prince prit enfin courage, t, après quatre longues années d'un silence ininterrompu, iiil une lettre de sa main dans le paquet que les amis de 'ersailles trouvaient moyen de faire passer secrètement à laml)rai. Voici cette lettre, que nous citons en entier, >arce qu'elle peint au naturel le caractère sérieux, et peuttre même porté à la rêverie, du duc de Bourgogne, ce qui le l'empêchait pas de paraître parfois singulièrement enfant, iresque frivole ' :
» A Versailles, lo 22 décembre 1701.
« Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion avorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ms. J'ai souffert bien des maux depuis; mais un des plus ;rands a été celui de ne pouvoir point vous témoigner ce que e sentois pour vous pendant ce temps, et que mon amitié lugmentoit par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie. Je )ense avec un vrai plaisir au temps où je pourrai vous reoir; mais je crains que ce temps ne soit encore l>ien loin. Il aut s'en remettre à la volonté de Dieu, de la miséricorde luquel je reçois toujours de nouvelles grâces. Je lui ai été plusieurs fois l)ien infidèle depuis que je ne vous ai vu ; mais
' Corr. fjc'n., I, 116.
102 FÉNELON A CAMRltAI.
il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à lui, et je n'ai, Dieu merci, point été sourd à sa voix. Depuis quelque temps, il me paroît que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu. Demandez-lui la grâce de me confirmer dans mes bonnes résolutions, et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte volonté. Je continue toujours à étudier tout seul, quoique je ne le fasse plus en forme depuis deux ans, et j'y ai plus de goût que jamais ; mais rien ne me fait plus de plaisir que la métaphysique et la morale, et je ne saurois me lasser d'y travailler. J'en ai fait quelques petits ouvrages, que je voudrois bien être en état de vous envoyer, afin que vous les corrigeassiez, comme vous faisiez autrefois mes thèmes. Tout ce que je vous dis ici n'est pas bien de suite, mais il n'importe guère. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moi-même contre tout ce qu'on a fait à votre égard; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu, et croire que tout cela est arrivé pour notre bien. Ne montrez cette lettre à personne du monde, excepté à l'abbé de Langeron, s'il est actuellement à Cambrai ; car je suis sûr de son secret, et faites-lui mes compliments, l'assurant que l'absence ne diminue point mon amitié pour lui. Ne m'y faites point non plus de réponse, à moins que ce ne soit par quelque voie très-sûre, et en mettant votre lettre dans le paquet de M. de Beauvilliers, comme je mets la mienne ; car il est le seul que j'aie mis de la confidence, sachant combien il seroit nuisible qu'on le sût. Adieu, mon cher archevêque; je vous embrasse de tout mon cœur, et ne trouverai peut-être de bien longtemps l'occasion de vous écrire. Je vous demande vos prières et votre bénédiction.
« Louis. »
En recevant ces lignes où respirent tant de confiance et de candeur naïve, Fénelon dut se trouver suffisamment ré-
FÉ^KL()N A CAMHItAI. 1()3
:'()in|)on.sé (le ses peines : là an moins il avait foi in»' un <(fnr ■liand (|ni ne connaissait ni l'onbli, ni riiijjratitucie. Ce dut itre comme une nnee bienfaisante venant rafraîchir une terre l(ni;;(('m|>s desseiliée par \v. vent crtiei de rin(jratitude 3t de Tinjustice des hommes. Il répond à ce touchant appel par une lon{jue lettre, toute de direction spirituelle, dont nous ne citons que deux ou trois passa{jes, tout en remar- ]uant, nne fois [)our toutes, qu'il n'est jamais question dans !es lettres de Fénelon que de ce qui regarde le jeune prince. ">[ toute ambition personnelle n'était pas éteinte en lui, si les ilessures qu'il avait reçues dans la longue querelle du Livre {es Maximes étaient encore saignantes, il savait mettre tous ;es sentiments qui ne regardaient que lui-même à l'écart, )Our ne penser qu'à l'intérêt de celui qui se confiait à lui ivec tant d'abandon ' : « Jamais rien ne m'a tant consolé jue la lettre que j'ai reçue. J'en rends grâce à Celui qui peut eul faire dans les cœurs tout ce qu'il lui plaît pour sa gloire. 1 faut qu'il vous aime beaucoup, puisqu'il vous donne son imour au milieu de tout ce qui est capable de l'éteindre lans votre cœur. Aimez-le donc au-dessus de tout, et ne ;raignez que de ne l'aimer pas. Il sera lui seul votre luniére, votre force, votre vie, votre tout... Ce qui me donne le merveilleuses espérances, c'est que je vois par votre lettre jue vous sentez vos faiblesses, et que vous les reconnaissez lumblement. . . Oh ! qu'on est fort en Dieu quand on se trouve )ien faible en soi-même... Appliquez-vous à vos devoirs, nénagez votre santé et modérez vos goûts pour ne point ipuiser vos forces. Je ne vous parle que de Dieu et de vous : l n'est pas question de moi. Dieu merci, j'ai le cœur en paix, na plus rude croix est de ne point vous voir, mais je vous sorte sans cesse devant Dieu dans une présence plus intime {ue celle des sens. Je donnerais mille vies comme une goutte
' Corr. gén., I, 118.
d'eau pour vous voir tel que Dieu vous veut. Amen. Amen. » Il est facile de s'imaginer en lisant ces lignes deux siècles après, quelles espérances elles devaient faire naître dans le cœur du petit nombre d'amis qui en recevaient la confidence. Que serait plus tard un prince qui savait, si jeune, écouter de telles leçons!... Peut-être ne le verrait-on pas à l'œuvre, car son père pouvait régner longtemps, mais, avec lui, les destinées du pays étaient assurées. Il aimerait et chercherait la vérité. Les plaies de la France, qui devenaient chaque jour plus profondes, sans que le Roi, dans son atmosphère factice de Versailles, consentît à les voir, il saurait les guérir en les regardant courageusement en face. C'est ainsi qu'entre eux, en secret, les fidèles de M. de Cambrai faisaient des rêves de félicité parfaite pour le pays sous le règne de leur cher «petit prince >' . Il y a une chose qu'on ne peut leur contester : c'est un sincère amour de l'État; ils étaient vivement préoccupés du bien-être des peuples ; pour eux, la gloire militaire, la puissance extérieure de la France n'étaient pas tout, et le sort des campagnes, la misère qui allait toujours en augmentant, les attristaient jusqu'au fond de l'àme. On comprend tout ce qui s'agitait de sentiments de ce genre dans l'âme de Fénelon, lorsqu'on lit une lettre célèbre qu'il adressa à cette époque à son élève pour l'exhorter à imiter saint Louis. Cette lettre est écrite dans un si beau et si ferme langage qu'on nous saura gré d'en reproduire quelques fragments ' : « La force et la sagesse de saint Louis vous seront données si vous les demandez en reconnaissant humblement votre faiblesse et votre impuissance. Il est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d'esprit proportionnées au besoin présent. Saint Louis à votre âge était déjà les délices des bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de
' Corr. fjen., I. 128.
Fi.NEI.ON A TAMUMM. 105
a(;o |)ass('', faites voir ce que vous [)cnse/, et que vous sentez )ul ee <|u<! vous (levez penser et sentir... Saint Louis s'est uulilie {;rand roi. Il était intrépide à la guerre, décisif dans ;s conseils, supérieur aux autres hommes j)ar la noblesse e ses sentiments, sans hauteur, sans présomption, sans du- ^té. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation, ont il était le père autant que le Roi. Il voyait tout de ses LHix dans les affaires principales. Il était appliqué, préoyant, modéré, droit et ferme dans les né(jociations; de >rte que les étranjjcrs ne se fiaient pas moins à lui que ses ropres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer ;s peuples et pour les rendre tout ensemble bons et heu- 3UX... Longtemps après sa mort, on se souvenait encore vec attendrissement de son régne, comme de celui qui deait serv^ir de modèle aux autres pour tous les siècles avenir, 'n ne parlait que des poids, des mesures, des monnaies, des outumes, des lois, de la police du règne du bon Roi saint lOuis. On croyait ne pouvoir mieux faire que de ramener )ut à cette règle. Soyez l'héritier de ses vertus avant que de être de sa couronne. »
Nous accusera-t-on de subtilité, si nous remarquons que énelon, en portant l'esprit du duc de Rourgogne sur 1 imiition de saint Louis, sans dire un mot de celui qui portait lors la couronne de saint Louis, sans y ajouter une allusion, ependant bien indiquée, à Louis XIV, faisait une silenieuse critique du grand Roi, qui neût sans doute pas été 'ès-satisfait de ne pas se voir offrir comme modèle à son etit-fils?
En attendant qu il fut appelé à faire revivre saint Louis à ersailles, le duc de Rourgogne désirait fort aller à l'armée, t échapper un moment à la vie activement oisive de la cour. es amis travaillaient à décider le Roi à envoyer son petit-fils 'aguerrit' un peu dans la vie des camps. Fénelon le désirait lus que personne, espérant qu'une fois en liberté, il secoue-
106 FKNELON A CAMBRAI.
rait cette sorte de timidité gauche dont nous avons déjà parlé, sous laquelle se cachaient aux veux du monde les qualités si rares dont il était doué. En 1702, le Roi se rendit au désir de son petit-fils, et lui confia le commandement de l'armée de Flandre, sous la direction du vieux maréchal de Boufflers. La joie du duc de Bourgogne fut d'autant plus vive qu'il lui fallait nécessairement traverser Cambrai pour se rendre à l'armée. II osa demander au Roi la permission de voir l'archevêque à son passage. La permission fut accordée avec la restriction suivante : il ne verrait Fénelon qu'un instant et en public. Cette singulière précaution qui prouvait la méfiance persistante du Roi envers l'illustre prélat n'était pas de nature à refroidir le jeune prince dans ses sentiments de reconnaissance envers son ancien précepteur. Le seul fait de cette réserve devait en effet rendre plus profond son entêtement, si entêtement il y avait. Telle qu'elle était pourtant, cette permission combla de joie le duc de Bourgogne, et fut une surprise pour Fénelon, qui était si loin de s'y attendre qu'il avait pris ses dispositions pour se trouver en tournée pastorale lors du passage du prince à Cambrai.
Le duc de Bourgogne expédia de Péronne un courrier, qui arriva subitement à Cambrai, porteur de la lettre suivante ' :
« A Péronne, le 25 avril, à 7 heures (1702).
« Je ne puis me sentir si près de vous, sans vous en témoigner ma joie, et en même temps celle que me cause la permission que le Roi m'a donnée de vous voir en passant. Il y a mis néanmoins la condition de ne vous point parler en particulier ; mais je suivrai cet ordre, et néanmoins pourrai vous entretenir tant que je voudrai, puisque j'aurai avec moi Saumery, qui sera le tiers de notre première entrevue, après cinq ans de séparation. C'est assez vous en dire de vous le
1 Corr. gcn., I, 130.
FI^NF.LON A CAMiniAI. 107
ommer, vt. vous \c (((iiiioissc/, nii(Mix (|u(' moi pour un omint; tiès-sùr, et, qui plus est, lort volie ami. Tiouvc/.ous donc, je vous prie, à la maison où je clianjjerai de clieiiu\, sur les luiit heures ou huit heures et demie. Si par haird trop de (hscretion vousavoit l'ait aller au Càteau, je vous onne le rendez-vous pour le retour, en vous assurant (|ue ien n'a jamais pu diminuer ni ne diminuera jamais la sincère mitié que j'ai pour vous. »
L'entrevue eut lieu comme le Roi l'avait exigée, en public, ans une hôtellerie où l'on relayait, appelée VAubertje de hinherque ; et la curiosité que cette singulière rencontre ispirait aux assistants causa aux principaux acteurs une gêne t une réserve pénibles. L'archevêque assista au repas du rince et lui offiit la serviette, suivant l'étiquette du temps. . ce moment, le jeune homme éleva la voix et dit de maière à être entendu de tous : « Je sais ce que je vous dois, ous savez ce que je vous suis. » Cette curieuse scène qui vait lieu dans une maison de poste, entre un vieil archeêque et un jeune prince destiné au trône, eût mérité d'être onservée à la postérité par la plume d'un Saint-Simon, 'oute courte qu'elle fut, elle fit grand bruit; c'était comme ne première marque de l'adoucissement de la colère royale. !lle fut surtout une grande joie pour Fénelon, qui, après cinq nnées, avait enfin une occasion de revoir son cher « petit rince " ; et l'on ne peut s'empêcher d'être ému en pensant e que dut lui coûter, ainsi qu'au duc de Bourgogne, l'obéisance ponctuelle aux ordres du Roi' : « J'ai vu aujourd'hui, crit-il le jour même à madame de Montberon, après cinq ns de séparation, Mgr le duc de Bourgogne ; mais Dieu a ssaisonné cette consolation d'une très-sensible amertume... e n'ai aucun plaisir qui ne porte sa croix avec lui. "
L'année 1702 n'amena aucun événement remarquable : on
' Coir. g en., VI, 379
108 Fl•:NELO^ A CAMBRAI.
n'était encore qu'aux débuts de cette malheureuse guerre de la succession d'Espagne qui devait faire expier si chèrement à Louis XIV et à la France leurs triomphes passés. Le succès, si longtemps favorable à nos armes, semblait hésiter à les abandonner, et les premières campagnes demeurèrent douteuses. Ce fut pendant quelque temps une alternative de succès et de revers qui maintinrent la balance presque égale entre la France seule à soutenir l'Espagne, et cette formidable coalition dirigée par le triumvirat fameux de Marlborougli, du prince Eugène de Savoie et du grand pensionnaire Heinsius, tous trois ennemis implacables de la France. La mort de Guillaume III, arrivée en 1701, n'avait fait que reserrer les liens qui unissaient les alliés entre eux, et depuis longtemps aussi formidable orage n'était venu fondre sur la France. Elle fît vaillamment tête à cette coalition qui semblait devoir si facilement l'écraser. Et lorsque, vaincu à la longue, notre pavs se vit un moment à deux doigts de sa perte, il mérita le retour subit de fortune qui le sauva, par sa constance et l'énergique persévérance , vertu si peu française, dont chacun, et le Roi plus que personne, fit preuve dans cette crise inémoral)le.
Lorsque le duc de Bourgogne vint à l'armée, les choses étaient encore en bon état. Si, en I70I, le prince Eugène avait successivement défait Catinat à Carpi et Yilleroy à Chiari, cette année 1702, Vendôme, qui conduisait les débuts du jeune roi d'Espagne, Philippe V, avait relevé les armes françaises en délivrant Mantoue, et en remportant cette brillante victoire de Luzzara qui rappelle les faits d'armes des anciennes guerres d'Italie par le courage hardi et l'élégante bravoure des combattants. Pendant ce temps, les Anglais essayaient vainement d'envahir l'Espagne. En Flandre, les opérations militaires ne furent pas aussi heureuses; quoique la campagne n'eût pas eu de résultat important, les alliés avancèrent partout. Il n'v eut pas cependant d'affaire décisive :
FKNELON A CAMItllAI. 109
nais, imil{fre un en{|a{jcmc'nt Lrillaul dans lequel le duc de {ouijjOjjue se distingua et l'oiça, par une chai{je im[)titueus(', tîs Hollandais à s'abriter sous les remparts de Ninicfjuc, Joulïlers, (pii conuuandait en realite, sous le nouidu prince, ut reculer sur toutes ses li(;nes. Marlljorou{jh, qui prépaait ses prochaines victoires en établissant fortement la ase de ses opérations, re])rit la Gueldre espa{jnole, le Jiraant, et força Lié{|e à capituler (;U octobre 1702). De son ôté, Villars faisait é(jalement présajjer ses futurs triomlies, en menant avec une hardiesse incroyable une pointe ipide eu Allemajjne, où il remporta contre le prince Louis e Bade sa première victoire, celle de Friedlingen, qui lui alut le bâton de maréchal.
La fortune balançait donc encore ses faveurs, et l'issue de la impagne laissait les affaires à peu prés dans le même état u'à son début. Pendant tout le temps qu'il fut à l'armée, le lune prince se montra tout à son avantage et perdit, pour n moment du moins dans cette vie plus libre, la timiité et l'indécision qui lui nuisaient tant à la cour. La nou- 3auté du spectacle, l'activité forcée, le firent sortir de sa anquillité ordinaire, que l'on se plaisait parfois à taxer de lollesse. « 11 charma, disent les Mémoires du marquis de uincyj employé dans cette campagne, les officiers et les ddats par ses attentions pour eux, et par des manières acieuses accompagnées de toutes sortes de marques de 3nté. » De son côté, Fénelon, qui recueillait avec avidité s moindres bruits sur le cher prince, écrivait au duc de eauvilliers ' : « M. le duc de Bourgogne fait au delà de lut ce qu'on aurait pu espérer... » « Au nom de Dieu, mon Dn duc, écrit-il encore quelques jours plus tard, tâchez de ire en sorte que M. le duc de Bourgogne soutienne ces merîilleux commencements. Je souhaite qu'il retourne à Ver-
' Corr. géii.y I, 134.
110 FENELON A CAMBIIAI.
sailles le plus tard qu'il se pourra, et qu'il s'affermisse dans sa bonne conduite avant que d'y retourner. Si, en arrivant, il retombait dans tous les défauts dont il paraît {juéri, on croirait qu'il n'a fait qu'un effort passager, qu'il n'est pas capable de se soutenir, et il demeurerait dans un triste état. Si, au contraire, il fait à Versailles ce qu'il a fait à l'armée, il sera estimé, admiré du public, et toutes les critiques tomberont. L'inclination publique est toute pour lui, c'est une grande avance, tout est défriché, il n'y a qu'à ne rien détruire '. » Le Roi rappela son petit-fils auprès de lui au commencement de septembre 1702. Dans la crainte d'éveiller les ombrageuses méfiances des ennemis de Fénelon, le duc de Bourgogne renonça à le voir en retournant à Versailles. Il lui fît passer un billet pour l'en prévenir, qui finissait ainsi ' : « Peut-être sera-t-il encore mieux que je ne vous voie pas la veille du jour ou le jour même que j'arriverai à Versailles; cela n'est pas la même chose quand on doit être quelque temps dehors et les idées sont plus effacées. Adieu, mon cher archevêque ; il n'est pas besoin de vous recommander le secret sur cette lettre, ni de vous assurer de la tendre amitié que je conserverai en Dieu pour un homme à qui j'ai tant d'obligations que vous. » Cette lettre arriva trop tard, et pendant que Fénelon se rendait à la poste aux chevaux, où il savait que le duc de Bourgogne devait relayer. Cette seconde entrevue fut plus courte encore que la précédente, mais un peu moins contrainte , et Fénelon put écrire au bon duc : « J'ai vu notre cher prince un moment; il m'a paru engraissé, d'une meilleure couleur, et fort gai. Il m'a témoigné en peu de paroles la plus grande bonté ; il a beaucoup pris sur lui en me voyant... Je ne saurais recevoir tant de marques de sa bonté sans lui en témoigner ma reconnaissance, en lui retraçant la conduite qu'il doit tenir, et lui rappeler ce qu'il me
' Corr. gén., I, 137.
FF.NKI.ON A CAilllllAI. 111
Lîmhie (|iril doit à Dieu. A'oifi un toinps de crise où vous evc/ redoubler votre fidélité pour ir;ï{yir que par (jrare aurès de lui, et])our le secourir sans timidité, ni eutpressenient aturel '. »
L'année suivante, le Roi envoya de nouveau le duc de 'Oin'(;oj;ne à l'aiinée; mais cette fois il n'alla ])as en Flandre, laisbienen Allema^jne, où il commanda l'armée, sous la diîction du maréchal de Tallard et de Vauban. Il semble qu'on it voulu l'empêcher de revoir Fénelon, dont on craignait nit l'inlluence sur son esprit, (lertes ce ne fut pas là l'unique lotif de la décision royale : Yauban devait reprendre la forîresse de Brisach, et le Roi aimait faire assister les princes u sang à ces sièges, qui se terminaient presque infailliblelent par un succès. Mais il n'était pas fâché non plus de ne as laisser se renouveler les scènes de l'année précédente; ngulière précaution que celle qui consistait à empêcher i crédit d'un prêtre âgé sur un jeune homme de vingt ans; e ne sont généralement pas de telles influences que des arents soucieux du bonheur de leurs enfants écartent avec 3in, et chez un autre que le duc de Bourgogne, il n'eût pas allu beaucoup de peine pour faire oublier le précepteur, au isque de faire naître l'influence de favoris d'un autre genre.
Lorsqu'il sut que le Roi envoyait le prince en Allemagne, t, par conséquent, qu'il ne le verrait pas, Fénelon se hâta e lui faire passer des avis par le duc de Beauvilliers. Ces onseils sont remarquables par cette modération pratique t ce bon sens parfait qui est le trait caractéristique des avis ortis de sa plume, modération qui contraste si étrangelent avec l'ardeur mystique de son àme ' : « Quand M. le uc de Bourgogne sera à l'armée, il aura raison de ne ouloir souffrir aucun excès de vin à sa table ; mais il lui
' Corr. g en., I, 138.
* Lettres et opuscules inédits, p. 12.
convient fort de continuer cette longue société de table et cette liberté de conversation pendant les repas qui a charmé les officiers dans la campagne dernière. Il est bon de continuer cette affabilité aux autres heures de commerce. Le prétexte naturel de se renfermer pour écrire à la cour lui donnera toujours des heures de retraite pour les choses plus solides... Quand il y aura à Tarmée quelque désordre de mœurs, il peut donner des ordres généraux bien appuyés pour les réprimer, mais il ne faut point qu'il descende dans les détails : on Taccuserait de tomber par scrupule dans la rigidité et la minutie. Il faut même qu'il tourne ses ordres du côté de la discipline militaire, qui a besoin de cette fermeté. Enfin, je vous conjure de n'oublier rien pour faire en sorte que notre jeune prince ménage sa santé, qu'il s'épargne à l'armée toutes les fatigues inutiles, qu'il dorme, qu'il mange bien, et qu'il marche toujours en présence de Dieu avec la paix d'une bonne conscience. »
La campagne de 1703 fut beaucoup plus brillante que la précédente, bien qu'au fond assez inefficace. Villars passa le Rhin, s'empara de Kehl, puis, repassant le fleuve, fit une marche hardie à travers la Bavière, pour opérer sa jonction avec l'électeur, qui nous était resté fidèle, pendant que Boufflers remportait le brillant combat d'Eckeren (30 juin) contre les Hollandais. Au même moment, Vauban dirigeait sous les yeux du duc de Bourgogne le siège du Yieux-Brisach, que lui-même autrefois avait fortifié avec le plus grand soin. « On ignore, monseigneur, lui dit-il à ce sujet, si vous savez prendre les places que j'ai fortifiées : vous allez nous l'apprendre. "Le siège fut mené avec cet entrain tout français que les troupes n'avaient pas encore perdu. Le duc de Bourgogne s'y exposa constamment avec une bravoure tranquille qui lui fit honneur, et le 7 septembre, après quatorze jours de tranchée ouverte, la place fut enlevée. La conduite du jeune prince fut remarquée de tous. « M. le duc de Bour-
FKNF.IiON A •: A M HUAI. | | :j
];0{|no, (lil Siiinl-Siinon, s'acquit hcuucoiip d'Iioniiciir nenlaiit s;i (Minicijjiu' irAlloma(fne par son applicalion, son assiliiitt^ aux liavaiix, avec une valeur simple et ualurelio qui raffectait rien, <pii allait partout où il convenait sans s'a- )ercevoir du danjjcr. La libéralité, le soin des blessés, l'affa- )ilité lui accpiirent le cœur de toute l'armée. » Il la quitta i reyret sur les ordres du Roi pour retourner à la cour, et irriva le 22 septembre à Fontainebleau. En même temps irrivait la nouvelle de la victoire remportée sur les Impéiaux par le maréclial de Villars à Ilochstedt, journée dont a (jloire devait être si tristement effacée plus tard par le lésastre qu'essuyèrent les armées françaises dans le même ieu. Enfin la victoire de Spire remportée par Tallard contre es Hollandais vint dignement clore (14 novembre) cette îampagne, qui fut la dernière campagne heureuse de cette fuerre.
Malgré les succès qui maintenaient au moins Thonneur de los armes, la France restait épuisée d'hommes et d'argent, !t Marlborough plus près des frontières qu'au début des q^érations. Avec une régularité méthodique, admirable, ce frand général dépossédait systématiquement tous les alliés le la France en Allemagne et n'avançait qu'après avoir issuré ses derrières contre toute surprise. Cette année, )endant que le Roi faisait chanter des Te Deinn pour de )rillants combats, qui n'auraient pu avoir comme effet que le désunir et décourager les coalisés, le général anglais ivait pris Bonn et se trouvait maître de tout l'électorat de Pologne. L'année suivante, il allait entrer lui-même en ligne, ;t tout changerait de face. La gloire militaire qui faisait incore illusion à l'Europe sur les forces de la France, allait e dissiper comme une vaine fumée sous un vent vioent, et l'affaiblissement, l'épuisement de cette grande molarchie qui avait dominé le continent, apparaître à tous les 'eux.
114 FKNELON A CAMUnAI.
Le duc (le Bourgo{;ne n'avait quitté Tarmée qu'avec tristesse et pour obéir aux ordres du Roi ; il se sentait plus à l'aise dans cette vie au grand air, et s'y montrait aussi tout à son avanta(je ; dès qu'il reparaissait dans les galeries de Versailles, il redevenait gauche et timide. A peine de retour, il écrivit à Fénelon cette lettre touchante, pour lui exprimer sa peine de ne pas avoir pu le voir cette fois ' :
11 A Fontainebleau, le 23 septembre 1703.
« Le côté où j'ai été cette année n'a pas été compatible avec le rendez-vous que je vous avois donné la dernière. Mais je trouve l'occasion favorable de vous écrire ce mot par ma voie ordinaire : vous me ferez réponse de même quand il repassera. Ma volonté d'être à Dieu se conserve, et même se fortifie dans le fond ; mais elle est traversée par beaucoup de fautes et de dissipation. Aidez-moi donc de vos conseils et de vos prières. Pour vous, vous êtes tous les jours nommément dans les miennes. Vous croyez bien que ce n'est pas tout haut. Remerciez Dieu aussi des bons succès dont il nous a favorisés, et demandez-lui la continuation de sa protection dans une situation où les affaires en ont un pressant besoin. Je ne vous dirai rien de ce que je sens à votre égard : je suis toujours le même, et désirois bien que ce ne fût pas à aller en Flandres, ou non, qu'il tînt de vous voir ou ne vous voir pas. Tout cela sera quand Dieu voudra. »
Nous n'avons pas la réponse de Fénelon à cette lettre si affectueuse , mais peu de jours après il écrit au duc de Beauvilliers : « Je suis ravi de tout ce que j'entends dire de Mgr le duc de Bourgogne. Tâchez de faire en sorte que ceux qui en sont charmés à l'armée le retrouvent le même à la cour. Je sais qu'il y a des différences inévitables, mais il faut rapprocher les deux états le plus qu on peut '. »
' Corr. g en., I, 151.
* Corr. gén., I, 153.
FÉNi:i,()N A CAMIir.Al. 115
Fénclon avait raison de recommander à son élève de mdre (jarde à Tattitude qu'il avait à prendre à la cour,
il (levait rester ein(j ans inactif, en butte à toutes les obvations malveillantes d'une lx)ule de courtisans attentifs xciter les jalousies et les méfiances réciproques. La situan du jeune prince était en effet loin d'être facile : 1 pcre, connu sous le nom de Monsei^jneur ou du Grand uphin, lourd, indolent, entouré d'une société à la fois bauchée et impie, quoiqu'il ne fût lui-même ni l'un ni utre, supportait impatiemment la supériorité manifeste
son fils et le traitait plus que froidement. Le Roi, de i côté, tout en admirant sincèrement les vertus naisites de son petit-fils, n'en trouvait pas moins un peu gulier qu'un autre fût plus sage qu'il ne l'avait été lui- ;me, et ne comprenait pas cette dévotion précoce. Il lait que le duc de Bourgogne tînt ferme dans ses bonnes solutions, sans affectation et sans liauteur, cachât avec n la meilleure partie de lui-même et s'humiliât constamînt devant la volonté des autres. Il fallait aussi supporter ec patience cette vie si fatigante de la cour où l'on vivait ur ainsi dire en public, sous mille regards curieux. Puis itait madame de Maintenon qui, toute à son cher duc du line, n'aimait pas le duc de Bourgogne ; on était obligé de
ménager, afin de ne pas s'attirer son inimitié, si l'on ne uvait pas espérer se concilier ses bonnes grâces. Aussi le entor de Cambrai n'épargne-t-il pas les avis au Téléaque de Versailles ; ils passent toujours par le même canal, îici en premier lieu quelques extraits d'une lettre au bon ic sur la conduite à tenir envers madame de Maintenon ', , en général, sur la position qu'il doit s'efforcer de prendre la cour : « Il faudrait trouver un milieu, afin qu'il ne fût
trop ni trop peu chez madame de Maintenon; il ne doit
' Lettres et opuscules inédits, p. 10.
lie FENELON A CAMBRAI.
jamais lui montrer aucun éloignement, il doit même lui montrer, quoi qu'elle puisse faire, une attention et des égards par respect pour la confiance que le Roi a en elle. Ainsi, il est à propos qu'il aille chez elle de temps en temps d'une manière honnête et pleine de considération, sans paraître changer ; mais il ne convient pas qu'il y demeure oisif et rêveur dans un coin, comme un enfant ou comme un pauvre homme bizarre qu'elle ne daigne pas entretenir; il ne doit pas choisir ce théâtre-là pour montrer ses rêveries, ses chagrins, ses humeurs ; s'il veut avoir de telles heures, il faut qu'il aille les cacher dans son cabinet; en un mot, il faut qu'il s'accoutume à quelque dignité et qu'il y accoutume les autres. Le moment de son retour de l'armée est favorable pour prendre un bon pli ; il ne reviendra de longtemps s'il perd une si belle occasion ; plus il montrera de force, d'égalité et de raison, plus madame de Maintenon changera pour le bien traiter, et tous les autres compteront avec lui ; sinon tout ce qu'il vient de faire à l'armée se perdra dans l'antichambre de madame de Maintenon, et on l'avilira de plus en plus... M. le duc de Bourgogne s'est familiarisé à l'armée avec beaucoup de gens; toutes les glaces sont rompues entre eux, il n'y a qu'à être avec ces mêmes personnes à Versailles à peu près comme à l'armée. Peut-il croire ou dire qu'il lui soit impossible de continuer à prendre sur lui ce qu'il a déjà pris, et avec tant de succès? Mais il faut deux choses : l'une» qu'il proportionne ses ouvertures et ses manières obligeantes pour le reste des courtisans à celles qu'il vient de prendre avec les officiers de l'armée; la seconde chose, que vous lui ouvriez de temps en temps les yeux sur les divers caractères des gens qui l'environnent, et sur ce qui s'est passé où se passe actuellement dans le monde, afin qu'il ne tombe point en mauvaise compagnie, et que, faisant grâce à tout le monde en gros, il sache faire justice au mérite de chaque particulier. Je suppose qu'il se réservera toujours des heures pour prier.
FÉNELON A CAMUOAI. 117
ir lire, pour siiistriiire solidement de plus en plus sur l(;s