‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 9 sur 25 · T6 FÉNELON A CAMBRAI · texte numérisé non relu

T6 FÉNELON A CAMBRAI

en 1699 la première édition fautive du Télémaqno„ qui fit tant de bruit en France et courut bientôt toute l'Europe. Ce livre charmant, qui est resté comme un des chefsd'œuvre de notre langue, digne d'être placé à côté des plus beaux modèles de l'antiquité, fut imprimé à l'insu de son auteur, qui n'en revit même jamais lui-même aucune édition. Le Roi crut voir dans cet ouvrage, composé uniquement pour le jeune duc de Bourgogne, une satire presque directe de son gouvernement et de sa personne. Il en exprima tout haut son indignation et se confirma dans les sentiments d'incurable méfiance qu'il portait à Fénelon; celui-ci garda le plus profond silence. Il savait que toute explication serait inutile, et ce ne fut que dix ans après qu'en écrivant au Père Le Tellier, il s'expliqua incidemment sur ce sujet'. « Pour le Télémaque , dit-il, c'est une narration fabuleuse, en forme de poëme héroïque comme ceux d'Homère et de Virgile, où j'ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. Je l'ai fait dans un temps où j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le Roi m'honorait. Il aurait fallu que j'eusse été non-seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour v vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai l'horreur de la seule pensée d'un tel dessein. Il est vrai que j'ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souAxraine, mais je n'en ai pas marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu dire tout sans peindre personne de suite. De plus, l'imprimé n'est pas conforme à mon original. » Cette justification, si c'en est une, devait passer sous les yeux du Roi qu'elle ne dut pas faire revenir de ses préventions.

' Corr. fjén., III, 247.

FFINEION A CAMIIUAI. 77

Ct'ttr réserve un peu li;iii(;iiiu; ne diniiniie en rien l'intérêt vif, on pourrait «lire piissionni-, <|in' {'('nelon norfe aux affaires politi(|ues et relijfieuses du nn»ni<'nl. Il n(î se désiiilt-resse de rien de <(• «pii «'(ail difjne de l'occuper; il n v a rpie «11- lui-nienu" qu'il voudrait l)ien arriver à se détacher, mais il se sent encore trop loin du but. « Pour moi, dit-il ', jans une lettre écrite à madame de Mortemart, je passe ma l'ie à me fâcher mal à propos, à parler indiscrètement, à n'impatienter sur les importunités qui me déran(jent. Je liais e monde, je le méprise, et il me flatte néanmoins un peu. e sens la vieillesse qui avance insensiblement, et je m'acoutume à elle sans me détacher de la vie ; quand je m'exanine, je crois rêver, je me vois comme une image dans un ongc... Il me semble que je n'ai nulle envie de tàter du nonde; je sens comme une barrière entre lui et moi qui ii'éloi(}ne de le désirer, et qui ferait, ce me semlde, que j'en erais embarrassé s'il fallait un jour le revoir. » « Il v a en moi, e me semble, écrit-il une autre fois, un fond d'intérêt propre t une lé{j"èreté dont je suis honteux. La moindre chose triste >our moi m'accable, la moindre qui me flatte un peu me reève sans mesure. Rien n'est si humiliant que d'être si tendre lour soi, si dur pour autrui, si poltron à la vue de l'ombre ['une croix et si léger pour secouer tout à la première lueur [atteuse. Mais tout est bon. Dieu nous ouvre un étrange ivre pour nous instruire quand il nous fait lire dans notre iropre cœur... Je suis à moi-même tout un grand diocèse lus accablant que celui du dehors et que je ne saurais ré- 3rmer'. » Si le « fond d'intérêt propre » dont parle Fénelon ivait encore en lui, si toute ambition n'était pas morte, ces entiments étaient d un caractère très-élevé, et plutôt le désir mé qu'a tout esprit supérieur de donner sa mesure et de

' Corr.'fjcn., 1,474.

^ Corr. ffén., VF, 135-1^36.

78 FKNFLON A CAMltlîAI.

dépense!' utilement les facultés dont il se sent doué, que le désir vulgaire du pouvoir et de la (grandeur.

Aussi Fénelon ne se ména(>e-t-il pas; dis{}racié, humilié, tenu en suspicion par les uns, haï des autres, il ne perd pas courajje, et rien ne lui coûte pour l'aire arriver ce qu'il croit être la vérité aux oreilles de ceux qui ont autorité ou crédit.

C'est ainsi que dès le 28 août 1701, pendant cet intervalle de paix qui suivit l'acceptation du testament de Charles II par Louis XIV, il fait passer au duc de Beauvilliers un long mémoire politique sur la situation générale et la conduite à tenir. Il ne rentre pas dans notre cadre de faire une analyse détaillée de cette curieuse pièce; nous ne faisons pas l'histoire des idées politiques, mais bien de la personne de Fénelon.

Cependant ce mémoire témoigne trop de la vivacité d'esprit de son auteur et de l'étendue de ses vues pour n'en pas faire mention. Bien loin d'être empreint de cet esprit chimérique que l'on se plaît à prêter toujours à l'archevêque de Cambrai, il est plein de conseils pratiques sur la nécessité absolue de faire tout pour arriver à maintenir les Hollandais dans uiie neutralité qui gênerait l'Angleterre. Pour v parvenir, il conseille de prendre d'avance l'engagement de ne prétendre à aucun agrandissement pour la France, et de faire vigoureusement aux Impériaux encore isolés une guerre brusque qui les surprendrait, les foicerait à se retirer d'Italie et les rejetterait en Allemagne. Avant toute chose, il fallait chercher à se conserver des alliances, et ménager la Hollande ainsi que l'Angleterre, qui furent, en effet, nos plus violents ennemis dans la guerre de la succession d'Espagne. Guillaume III, vieilli et malade, hésitait à recommencer la guerre. La mort de Jacques II, le souverain dépossédé, à Saint-Germain, fournit à Louis XIV l'occasion de faire, par une fausse idée de dévouement chevaleresque, une de ces fautes qui ne se réparent que-par des années de lutte et bien

ir.NKI.ON A rVMItllAI. T»

(In saiij; \ crsi-. l'iii rccounaissant li; (ilsdii roi .Iii<:(jiics 11 coniiiu; loi (IWujfleterro, apivs avoir truite avec Gnillaiiine III coMinic roi de (•('(((' mcmc Aiijjletcrre, il relit (l(; ses |)roj)res mains cette terrihie alliance des j|ran(les ])uissanccs de TImirope contre la Fi'ance qui mit le pays à deux doijjts de sa j)ei(e. Vai blessant rorj;u(!il de tous les An{;lais, le Roi doiniait à la (juerre contre la France un caractère national, incjuiétait toutes les puissances protestantes et resserrait plus que jamais les liens qui unissaient les Provinces-Unies à leur ancien stathouder. Peut-être eùt-il mieux valu suivre les avis lu « l)el esprit chimérique » qui, cette fois du moins, avait bien jujjé la situation.

Sans se dècoura^jcr, Fenelou envoie en 1702 un second îîênioire au duc de Beauvilliers, qui s'en appropriait les idées ît les portait ainsi au conseil du Roi. Il y exhorte vivement e Roi à se défier du duc de Savoie, Victor-Amédée, père de a duchesse de Bour^jogne, jusqu'alors allié de la France )arce qu'il y trouvait son intérêt, mai» qui ne tarda pas, en d>andonnant subitement Louis XIV, à justifier les soupçons |u'on élevait contre sa loyauté. Puis il passe en revue les jéuéraux qui restaient aux armées et qui commençaient à "aire délaut à Louis XIV. Fénelon prévoit avec douleur que e Roi céderait à la crainte de contrister le maréchal de i^^illeroy, et qu'on « risquerait par faiblesse le sort de la France » . C'est ce qui arriva en effet, et l'incapacité de k^illerov ne donna que trop raison à cette prédiction. Passant i Catinat, l'auteur du mémoire ajoute : « Dans la disette de ujets où nous sommes, le maréchal de Catinat ne doit pas !tre laissé en arrière, quand même il aurait fait bien des fautes, ;e que je ne sais pas, il faudrait en juger par comparaison aux lutres, et malheureusement il ne sera toujours que trop :stimable par cet endroit-là. » Il voudrait qu'on l'associât au lue de Bourgogne, qui, suivant lui, ne doit pas sul)ir l'ignoainie d être laissé oisif à Versailles pendant que son frère le

80 FKNELON A CAMURAl.

roi d'Espagne se bat en Italie. C'est là, au fond, le but de son mémoire, mais, avec une perspicacité qui ne fut que trop justifiée plus tard, Fénelon supplie son ami d'éviter qu'on ne mette le jeune prince sous la direction du duc de Vendôme, «esprit roide, opiniâtre et hasardeux » . Non content de prodiguer ainsi, avec un désintéressement et une ardeur qui ne pouvaient que le compromettre en éveillant les susceptibilités du Iloi ou de ses ministres, toutes les ressources d'un esprit fécond qu'il y avait toujours profit à écouter, l'archevêque se mit en correspondance avec le marquis de Louville, qui accompagnait en Espagne le jeune duc d'Anjou, devenu Philippe V.

Le marquis de Louville, esprit vif et pénétrant, caractère élevé et droit, faisait partie à Versailles du petit cénacle Beauvilliers et était, par conséquent, ami de M. de Cambrai. Chargé de l'ingrate mission de diriger les débuts du nouveau roi en Espagne, il a laissé, dans de charmants Mémoires, remplis d'anecdotes piquantes, le récit de ses inutiles efforts pour inspirer à Philippe V un peu de cette énergie personnelle, de cette force de volonté qui font un roi. Fénelon adressa à M. de Louville, au moment de son départ, une lettre fort curieuse, pleine d'avis et de recommandations. C'est la seule pièce de cette partie de sa correspondance qui n'ait pas été détruite, et l'on peut juger de l'état de continuelle suspicion dans lequel il était tenu par les innombrables précautions indiquées avec détail pour l'envoi et la remise des lettres. En voici le résumé pour l'édification du lecteur. M. de Louville devait envoyer ses lettres, sous l'adresse de M. de Chantérac, à un carme de Bordeaux, le Père de Montazet, qui n'était pas dans le secret. Celui-ci les envoyait à son neveu, M. de Montazet, à Paris, lequel était en même temps neveu de l'abbé dé Chantézac; celui-ci les envoyait à madame de Chevry, sœur de M. de Chantérac, laquelle à son tour les expédiait à Cambrai. Une fois arrivées en Flandre, ces lettres

FKNKI.ON A CAMintAI. 81

Il avaient passé par tant de. mains étaient remises à M. de liantérac, qui, averti de leur provenance, par une faute orlliojjraplie convenue Faite à son nom, les remettait enfin à iMiclon. Les réponses devaient suivre la même voie pour îtourner en Espajjne. On peut comprendre par cet exemple î qu'étaient alors la sûreté et la facilité des communications 3ur un homme dis^jracié. La lettre (|ui nous a été conservée it curieuse, pleine de mouvement et d'éloquence. Nons en tarons quelques passages empreints d'une véritable crâneur. Fénelon, qui avait élevé le jeune Roi avec son frère le jc de Bourgogne, connaissait à fond cette singulière nature, lélange de ténacité et d'indolence, incapable d'efforts suivis, t destinée à subir toujours l'influence d'une volonté plus forte ue la sienne. Ce n'était encore qu'un jeune homme, et l'on ouvait espérer que son caractère allait se développer. « Proortionnez-vous, écrivait-il', au maître que vous servez. 1 est bon, il a le cœur sensible au bien ; son esprit est jlide et se mûrira tous lesjours, mais il est encore bienjeune. 1 n'est pas possible qu'il ne lui reste, malgré toute sa solidité, ertain goût de cet âge et même un peu de dissipation. Il mt l'attendre et compter que chaque année lui donnera uelque degré d'application et quelque autorité...

« S'il vous paroît ne désirer point vos avis, demeurez dans n respectueux silence, sans diminuer aucune marque de èle et d'affection : il ne faut jamais se rebuter. Quand même a vivacité de l'âge le feroit passer au delà de quelque borne, on fond est bon, sa religion est sincère, son courage est jrand, et il aimera toujours les honnêtes gens qui désireront on vrai bien, sans le fatiguer par un zèle indiscret. Ce que e crains pour lui, c'est le poison de la flatterie, dont les plus lages Rois ne se garantissent presque jamais. Ce piège est à îraindre pour les bons cœurs. Ils aiment à être approuvés

î Corr. rjeii., II, 436.

par les gens de mérite, et les hommes artificieux sont toujours les plus empressés à s'insinuer par des louanges flatteuses. Dès qu'on est en autorité, on ne peut plus se fier à la sincérité d'aucune louange. Les mauvais princes sont les plus loués, parce que les scélérats, qui connoissent leur vanité, espèrent de les prendre par ce côté foibic. Les vrais honnêtes gens admirent peu et louent même avec simplicité et modération les meilleures choses. Cela est bien sec pour les princes, accoutumés aux acclamations, aux applaudissements, à l'encens prodigué sans cesse. Les malhonnêtes gens ne louent un prince que pour en tirer quelque bienfait. C'est l'ambition qui se joue de la vanité, et qui la flatte pour la mener à ses fins. C'est le tailleur qui appelle M. Jourdain 7nonseigneur, pour lui attraper un écu...

« Un Roi n'a plus d'autre honneur ni d'autre intérêt que celui de la nation qu'il pouverne. On jugera de lui par le gouvernement de son royaume, comme on juge d'un horloger par les horloges de sa façon, qui vont bien ou mal.

« Un rovaume est bien gouverné, quand on travaille sans relâche, autant qu'on le peut, à ces choses : 1° à le peupler; 2° à faire que tous les hommes travaillent selon leurs forces pour bien cultiver leurs terres ; 3" à faire que tous les hommes soient bien nourris, pourvu qu'ils travaillent ; 4" à ne souffrir ni fainéants ni vagabonds ; 5"^ à récompenser le mérite ; 6" à punir tous les désordres ; 7* à tenir tous les corps et tous les particuliers, quelque puissants qu'ils soient, dans la subordination ; 8° à modérer l'autorité royale en sa propre personne, de façon que le Roi ne fasse rien par hauteur, par violence, par caprice ou par foiblesse, contre les lois; 9' à ne se livrer à aucun ministre ni favori. Il faut écouter les divers conseils, les comparer, les examiner sans prévention ; mais il ne faut jamais se livrer aveuglément en aucun genre à aucun homme : c'est le gâter, s'il est bon; c'est se trahir soi-même, s'il est mauvais...

FKNEF.ON A CAMIlItM. 83

» .roiiltliois (le vous dire i|U(î |t<'rs()iiiir ii\'s( plus jx-i sii;i<l('^ :(' moi (|ii(' le Uoi Catholique est né avec une |)iirl"aitc vair, vt luoinc avec de (jrnnds sentiments d'honneur en toutes oses, .ren ai vu (h\s mai<|U('s thvs sa phis ten(h'(! enlance. ivoui' <|ue c'est un (;rand point à un lloi, <\ur «rétre intréle à la (juerre. Mais le courage à la jjuerre est bien moins jsa([e à un si ^rand prince, ([ue le courajje des affaires, land se trouvera-t-il au milieu d'un combat? Peut-être , nais. 11 sera au contraire tous les jours aux prises avec les très et avec lui-même au milieu de sa cour. Il lui faut un ura(}e à toute épreuve contre un ministre artificieux, contre i iiivori indiscret, contre une femme qui voudra être sa aitresse. Il lui faut du courage contre les flatteurs, contre s plaisirs, contre les amusements qui le jetteroient dans napplication ; il faut qu'il soit courageux dans le travail, dans mécompte, dans le mauvais succès. II faut du courage mtre l'importunité, pour savoir refuser sans rudesse et sans ipatience. Le courage de guerre, qui est plus brillant, est finiment inférieur à ce courage de toute la vie et de toutes s heures. C'est celui-là qui donne la véritable autorité, qui épare les grands succès, qui surmonte les grands obstacles, qui méiite la véritable gloire. »

Nous venons de montrer, par quelques exemples que nous irions pu multiplier, quelle était l'activité intérieure de Féîlon et son ardeur pour le bien public à une époque où il ait loin de tout, sans aucun espoir de retour de fortune. Et îpendant nous n'avons pas encore parlé du duc de Bour- )gne, de l'élève chéri à qui il avait donné, pour ainsi dire, meilleure partie de lui-même. Tous les amis de Fénelon le nous avons passés en revue, et le duc de Beauvilliers et le ic de Chevreuse, et toutes les nombreuses et délicates afctions que rien n'avait pu dénouer, tout disparaissait devant duc de Bourgogne, ou plutôt tout venait se concentrer en i comme en un point unique. C'est lui qui est l'objet com-

84 FENKLON A CAMBRAI.

mua de toutes les espérances, de tous les rêves, c'est lui qui doit un jour mettre à exécution les beaux plans de réforme qu'on ébauche dans l'ombre et rendre tout son éclat à la monarchie, tandis qu'il donnera à ses peuples un bonheur inespéré. Il est donc nécessaire de faire bien connaître les relations qui unissaient Fénelon à son ancien élève.

Tout le monde sait ce que fut l'éducation du duc de BourgO(^ne par Fénelon. L'histoire (générale elle-même, qui tient avec raison si peu de compte des détails, a gardé le souvenir des soins donnés par un des plus grands écrivains du siècle de Louis XIV à l'héritier présomptif du trône de France. Jamais précepteur n'eut pareil succès, jamais on n'avait vu esprit aussi distingué se donner plus entièrement à une tâche plus ardue. Nous allons, en quelques lignes, remettre sous les yeux du lecteur les princi})ales circonstances de cette éducation célèbre. Ceux qui aimeraient à en connaître les détails n'ont qu'à lire un des nombreux ouvrages qui ont été écrits pour en perpétuer le souvenir, depuis la Vie du duc de Bourgogne par l'abbé Proyart jusqu'au travail que Michelet lui a consacré dans son histoire. Nous ne voulons que bien mettre en relief les rapports qui existaient entre le maître et l'élève, et, pour y arriver, il nous faut revenir un peu en arrière. Nous serons aussi bref que possible sur ce sujet, qui ne rentre pas dii'ectement dans notre cadre.

Le duc de Bourgogne était né avec un cai'actère violent, indiscipliné, plein de hauteur et de morgue. Tout l'orgueil du sang royal semblait s'être concentré dans cet enfant, dont les colères effrayaient ceux qui l'approchaient. Heureusement il était doué d'une intelligence vive et prompte; ce fut ce qui le sauva. Fénelon nommé en 1689 précepteur des Enfants de France vit aussitôt avec cette remarquable perspicacité qui le faisait juger d'un coup d'œil vif et sûr la nature de ceux qui l'approchaient, qu'il fallait, pour venir à bout de ce caractère entier, gagner l'affection du jeune prince et faire tra-

l'KNKI.ON A C.AMItll.M. 85

aillt'r son iiitelli{fcnce. Ce qui inaiirjuait à cet (Mifaiit impc- KMix r( ((Mulrc, c'ctait roxpansion. Klovi; au milieu do la 'oidc i''li([U('lte de la cour, il ne trouvait autour de lui aunnc de ces chaudes affections tlont renlance a un si injerieux besoin. Sans nicic pour le coniprendi'c, à j)eine iuié par un père en(;ourdi et peu intelli(;ent, caresse- de Mups en temps par un (jrand-j)ère entoure d'une auréole qui înait chacun à distance, le pauvre enfant royal eût vécu sans ouver un appui véritable si Fénelon n'eût compris que le rai moyen de le vaincre, c'était de l'aimer.

Rien, d'autre part, ne lut néyli^é pour mener à bien cette ducation qui semblait devoir être si importante à l'État, enelon et le duc de Beauvilliers s'y donnèrent tout entiers, t ceux qu'ils s'étaient adjoints pour les aider dans leur tache, abl)é Fleury, JVLM. de Lanjjeron, de Beaumont, Dupuy et de Echelle, suivirent leur exemple et ne ménagèrent, ni leur împs ni leurs peines. On vint à bout de ce qu'il y avait de liysique dans les colères de l'enfant par un réjjime dur, resque austère, qui paraîtrait aujourd'hui quelque peu barare, et l'on s'efforça de développer son esprit par des études uivies dans tous les genres. Persuadé qu'avec un élève d'un aractère aussi violent, il ne fallait à aucun prix laisser mettre on autorité en question, Fénelon sut déplover une singulière nergie dans la volonté de se faire respecter, et le mérite qui ji en revient nous paraît grand, car il avait à faire à un prince oyal que, par précaution, on redoute généralement d'humier. Il V avait parfois entre le maître et l'élève des scènes iolentes. Fénelon ne se laissa jamais braver. Un jour, le duc e Bourgogne ayant répondu vivement à un reproche : « Non, on, monsieur, je sais qui je suis et qui vous êtes » , l'archeéque laissa tomber la colère du prince, puis le lendemain, l'oidement et sans aucune apparence d'émotion, vint prendre ongé endisant qu'il se trompait beaucoup s'il crovait être plus [ue lui, que sa naissance n'ajoutait rien à son mérite per-

sonnel, et que, {jrâce à la confiance du Roi et de Monseigneur, il avait sur lui pleine et entière autorité. Puis il l'avertit que })uisqu'il ne voulait pas lui obéir, il allait quitter la cour. Le prince comprit la leçon, et supplia son précepteur de ne pas l'abandonner. Il fallut bien des protestations et des demandes de j)ardon pour faire revenir Fénelon sur une décision qu'il auraitcertainement exécutée, même avec quelque bauteur, si le Iloi ou le Daupbin ne l'eussent pas encouragé. Le pauvre enfant luttait, du reste, contre lui-même avec une énergie toucbante; il signait des engagements d'bonneur d'obéir à ses maîtres, y manquait, et les signait de nouveau après des juanquements, souvent fort excusables. Dans cette lutte entre la nature et l'intelligence, Fénelon savait bien que la piété seule pouvait assurer un résultat définitif. Cliez tous les liommes la religion peut seule donner au caractère la force nécessaire pour se dominer; cliez un prince elle est l'unique frein capable d'arrêter la violence des pencliants naturels qui ne trouvent partout que flatteries et complaisances. Il est donc inutile d'ajouter que Fénelon élevant le duc de Bourgogne, s'appliqua avec un zèle extrême, mais continu, à en faire un vrai et fervent chrétien. Il ne lui fit faire sa première communion qu'après une sérieuse et longue préparation. Cette date marqua dans la vie du jeune prince, et il devint tout autre. Son caractère se transforma rapidement et devint de jour en jour plus simple et plus doux. Le changement était même si visible que toute la cour en fut frappée, et que madame deMaintenon parlait encore bien des années après, dans ses entretiens avec les demoiselles de Saint-Cyr, du prodigieux changement qui se produisit alors chez le duc de Bourgogne. L'idée de la grandeur de Dieu se grava si profondément dans son âme que Fénelon raconte, dans une lettre écrite après la mort du prince, une curieuse anecdote sur ce sujet : « Un jour, dit-il, il était en très-mauvaise humeur, et il voulait cacher dans sa passion ce qu'il

FKNFLON A CAMIUt.M. 81

vait lait en dosolicissaiit. Je le pressai de nie dire la vérité evant Dieu. Alors il se mit en {jraiide eolére et il s'écria : Pourquoi me le demandez-vous devant Dieu? Kli bien, j)uis(|ue vous me le demandez ainsi, je ne j)uis pas vous désavouer (|ue j'ai fait telle chose. » Il était comme hors de ni par la colère, et cependant la reli(jion le dominait tellclont qu'elle lui arrachait un aveu si pénible'. »

Une nature aussi vive, aussi (jénéreuse, devait avoir un icn (jrand charme, et Fénelon, qui lui-même cachait, sous ne douceur et un calme apparents, tant de véhémence intéieurc, s'attacha de toute son âme à cet être qui semblait préestiné à faire un jour le bonheur de la France. S'il y avait un etour sur lui-même , un espoir secret de grandeur future ans cette affection envers l'héritier du trône, c'est ce qu'il erait difficile de démêler et ce que Fénelon lui-même ne istinguait sans doute pas. Ce qui est certain, c'est que l'idée e le maintenir dans un état de demi-i(j;norance pour le doliner, comme tant de précepteurs de rois sont accusés 'avoir essayé de le faire, ne traversa pas même son esprit. 1 fit tout pour le développer dans tous les sens : le crédit u'il pourrait avoir sur l'enfant devenu homme par ses soins^ [ ne le devrait qu'à l'estime ou à la reconnaissance.

Aussi le succès le plus complet couronna-t-il les efforts de oute cette petite troupe de gens de bien qui travaillaient en ommun à l'éducation du prince. D'un enfant colère et impéieux, ils firent un homme de bien , très-attaché à tous ses evoirs, chrétien sincère et rempli d'un véritable amour u peuple qu'il devait un jour gouverner. Mais comme toute aédaille a son revers, on put craindre un moment que ce uccès n'eût été presque trop complet, car la timidité, la iéfiance de soi-même qui vinrent remplacer les explosions ie colère d'autrefois n'étaient pas faites non plus pour un

' Corr. gén., III, 169.

88 FÉNELON A CAMBRAT.

fils de roi destiné à commander aux hommes. Se défiant trop de lui-même, {jéné et contraint en public, le jeune prince se renferma de bonne heure dans une attitude silencieuse qui n'était pas exempte de gaucherie et avait, comme dit Saint- Simon, un je ne sais quoi de pincé qu'on ne comprenait pas. Dans son intérieur, au contraire, la nature reprenant ses droits, le duc de Bourjjogne se dédommageait de la gêne de l'étiquette par une gaieté un peu enfantine, qu" n'était pas mieux jugée que sa réserve au milieu de la cour. Ces légers défauts, qui se développèrent surtout après que le départ de Fénelon l'eut privé de son principal appui, commençaient déjà à poindre avant son départ et l'inquiétaient. Il craignit que cet embarras ne provînt d'un manque de fermeté'dans la volonté, et, après avoir eu tant à lutter contre les emportements de son élève, il essaya de faire naître en lui l'énergie de caractère dont aucun homme, et un prince moins que personne, ne peut se passer.

Nous verrons plus tard que Fénelon fut moins heureux dans cette seconde tentative, et qu'il se reprocha peut-être d'avoir trop brisé ce caractère qui manquait d'équilibre. Néanmoins ce changement qui peut s'expliquer, car les emportements de l'enfance tiennent plus au manque de développement de l'intelligence ou au défaut d'empire sur soi-même, qu'ils ne viennent d'une véritable force de volonté, fit l'étonnement de la cour, et l'abbé de Fénelon passa pour une sorte d'enchanteur qui savait charmer les lions. A l'aspect du duc de Bourgogne devenu doux et réservé, Saint-Simon put écrire cet admirable portrait de l'enfance de son héros qui est resté célèbre comme empreint d'une si singulière énergie. Nous en citerons seulement un court fragment qui donne bien l'idée de ce morceau, où l'auteur a su peindre avec tant de force et de vie celui qu'il avait fini par aimer avec une véritable passion :

« Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif de la cou-

FÉNELON A CAMItllAI. 89

)Miic ', M:i(|iiif IcniMc, (•( s;i |)icini(M(' jeunesse (il li-eiiiMei' : m* et colère* jusf|iraiix derniers eniporJeinents el jiis(|iio [)nlrc les elioscs inanimées; inipctuonx avec, i'ureur, incaal)le (le souffrir la moindre résistance, même des heures et es éli'menls, sans entrer en (l(*s foii{fues à I"aii(^ craindre ne tout ne se rompit dans son corps, opiniâtre à l'excès, assionné pour toute espèce de voluj)té... De cet abîme, 3rtit un prince affable, doux, liuniiiin, modéré, patient, lodeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce ue son état pouvait comporter, humble, austère pour soi. out appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il e pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet avec eux auxquels il se voyait destiné. »

Si Fénelon fut un admirable précepteur, le professeur ne it pas moins remarquable en lui. Aidé par Fleury et les utres personnes distinguées et instruites qui s'occupaient e l'instruction des Fils de France, il ne néfjligea rien pour îuir leur esprit en éveil et faire naître en eux un goût éritable pour les lettres. Passionné comme il l'était luiîéme pour la beauté littéraire, il s'efforça, avec une perséérante habileté, de faire passer en ses élèves, et surtout ans l'esprit du duc de Bourgogne, un peu de ce goût pour as lettres qui ne lequittajamais. Une réussit que pour le duc e Bourgogne; ses frères avaient l'esprit court, n'aimaient as le travail, et ne devinrent pas assez instruits pour comrendre et goûter la littérature. Le « petit prince » , comme 'énelon appelait dans l'intimité le duc de Bourgogne, fut ilus docile, il reçut une forte éducation classique; après 'être familiarisé avec la langue latine, avoir exercé sa mérioire en apprenant beaucoup par cœur, il fit avec Fénelon le longues et profitables lectures dans les plus célèbres uteurs latins et français.

' Saint-Simox, éd. Chéruel, X, 97. .

90 FÉNELON A CAMBItAl.

Ce que devaient être les leçons de ce {}rand et charmant esprit, ouvrant à l'enfant qui l'écoutait les sources de ces vives et puresjouissanccs, dans un langage qui semblait être comme un écho des anciens, qui saura le dire? On se prend à regretter que ces leçons n'aient point été consen^ées. Nous en avons sans doute un reflet dans les Fables et les Dialogues des morts, et surtout dans le Télémaque, composés pour son élève; mais cette voix si pénétrante, ces yeux admirables qui j)arlaient tout seuls, cette physionomie si mobile et si vive, qui devait faire de Fénelon un maître incomparal>le, tout a disparu, et l'imagination seule peut y suppléer. On comprend qu'initié par un si grand esprit aux sources de la beauté classique, le duc de Bourgogne ait témoigné de bonne heure un vif attrait pour les lettres, et qu'à l'encontre de son père, il se soit promis de ne jamais fermer ses livres. Excité par de semblables leçons, le jeune prince se laissait aller à causer avec son précepteur qui l'encourageait, et une conversation vive s'engageait entre le maître et l'élève. Le souvenir de ces entretiens resta si bien gravé dans l'esprit et dans le cœur de Fénelon, que près de vingt ans plus tard il en écrivait encore ' : « Je l'ai vu souvent nous dire, quand il était en liberté de conversation : Je laisse le duc de Bourgogne derrière la porte, et je ne suis plus avec vous que le petit Louis. Il parlait ainsi à neuf ans. J'abandonnais l'étude toutes les fois qu'il voulait commencer une conversation où il pût acquérir des connaissances utiles. C'est ce qui arrivait assez souvent; l'étude se retrouvait assez dans la suite, car il en avait le goût, et je voulais lui donner celui d'une solide conversation pour le rendre sociable et pour l'accoutumer à connaître les hommes dans la société. Dans ces conversations, son esprit faisait un sensible progrés sur les matières de littérature, de politique et même de métaphvsique : il y avait

1 Corr. gén., IV, 177.

FKNKI.ON A CAMItllM. 91

Mi(cii(lii (oiilcs les j)r(Mivcs de l.i rclijjion. Son liiiincur s'ahmcissait dans tels entretiens, il devenait Irancjuille, eoni- )laisant, (;ai, aimable, on était charme... 11 nous a dit ;ouvent (pTil se souviendrait toute sa vie de la douceur qu'il foùtait en ('ludiant sans conlrainlc. N<ims l'avons vu <l<'man- 1er qu'on lui lit des lectures j)en(lant ses repas et à son le- :er, tant il aimait les choses qu'il avait l'envie d'apprendre. Vussi n'ai-je jamais vu un enfant entendre de si bonne uMire et avec tant de délicatesse les choses les plus fines dv. a poésie et de l'éloquence. »

Il ne faudrait cependant pas croire qu'on chercha à faire lu futur héritier du trône un homme de lettres, plus occupé le littérature que de gouvernement. Loin de là, tout en cherîhant à développer son esprit, Fénelon n'oubliait pas qu'avant out, un prince doit être un homme d'action, aussi robuste le coi'ps que ferme de volonté. Si l'on voulait s'assurer do 'exactitude de nos paroles, il n'y aurait qu'à chercher dans a correspondance de Fénelon le Pièglemenl de vie des jeunes )rinces, rédi{j,é par le marquis de Louville d'après ses inspirations. Cette pièce est très-curieuse, elle est marquée de esprit du temps par la sinjjuliere rudesse de l'éducation )hysique et aussi du {jénie propre à son auteur, par la largeur les vues qui préside à l'éducation morale. On peut même, si 'on veut, y retrouver l'esprit chimérique de Fénelon qui, levançant les temps, devine les méthodes nouvelles si fort m vogue aujourd'hui, et veut qu'ils apprennent le latin plus )ar l'usage que par la grammaire, afin de rendre l'étude igréable, méthode dont le succès est si douteux, mais qui )eut parfois réussir sur un sujet exceptionnel entouré de loins et de maîtres. Voici quelques extraits de ce curieux ■èglement :

« La manière dont on élève les Enfants de France', par

' Corr. (jén., II, 358.

îl-2 FKNELON A CAMBRAI.

rapport à leur santé, n'est pas approuvée des médecins; et il a fallu que M. le duc de Beauvilliers ait beaucoup pris sur lui, et que le Roi ait autant de confiance en lui qu'il en a, pour lui avoir permis d'en user comme il a fait à cet égard.

« Ils vivent d'une manière très-commune, mangent autant qu'ils veulent à tous leurs repas ; mais on ne leur sert que des choses saines. Le matin, ils ne mangent que du pain sec, et boivent un grand verre d'eau et de vin, ou d'eau pure ; ce qui est à leur clioi.x.

« A dîner et à souper, ils mangent autant qu'ils veulent de toutes les choses qu'on leur présente, et l'on a seulement attention à leur faire manger beaucoup de pain, et fort peu de fruit cru.

« Il y a trois jours de la semaine qui sont des jours de ragoût, c'est pour leur dîner seulement ; et ces jours-là on leur sert, entre le bouilli et le rôti, des fricassées de poulets, des tourtes, du blanc-manger, et autres choses semblables; mais jamais, ou très-peu souvent, des ragoûts ou des viandes salées.

« Les autres jours, ils ne mangent que du bœuf à dîner, et leur rôti ne consiste qu'en quelques poulets, poulardes ou perdrix.

« Pour le souper, il est toujours égal; on leur sert ou un gigot de mouton, ou une longe de veau, ou un aloyau, avec quelque gibier ou volaille, sans aucun ragoût, et pour le fruit, un seul massepain, ou quelque écorce d'orange.

(1 En carême, ils font plus ou moins de jours maigres, selon leur âge. Mgr le duc de Bourgogne commencera à faire le carême prochain tout entier, mais pour messeigneurs ses frères, ils feront encore gras trois fois la semaine. Ils font maigre tous les vendredis et samedis, et ces jours-là, aussi bien qu'en carême lorsqu'ils font maigre, ils mangent toujours en particulier, afin qu'on puisse leur servir, sans choquer la bienséance, précisément ce qu'ils doivent manger. La

FENELON A CAMHIIAI. Ît3

raison fie ceci est r|iio le inai(;r(! l'-tant moins sain, et oïdinairiMncnl d'un j)lns liant {font t't pins assaiscjinn'' (\\iv. le {jnis, il seroit à craindic (piils n'en mangeassent lroj> ; et Ton a anssi nnc lort {jraiide attention à ne leur donner en mai(jr(; (juc des choses très-saines, et heanconp de fritures.

«A leur collation, ils ne manjjent, non plus que \c matin, qu'un morceau de pain sec, et tout au plus quelque biscuit, et boivent un verre d'eau.

« Ils boivent du vin à dîner et à souper, s'ils en veulent (car quelquefois ils n'en veulent point) ; c'est toujours du vin de 13our(;;0{}ne, et n'en boivent que deux cou])s. Jamais ils ne boivent ni bière, ni cidre, ni vin de liqueurs, ni eaux rafraîchissantes d'aucune espèce, à moins que ce ne soit dans leurs parties de plaisir, qui arrivent rarement, ou quand ils manjjent chez M. le duc de Beauvilliers. Ils ne boivent point encore à la glace, parce que Mgr le duc de Bourgogne ne l'aime pas.

« Aoilà ce qui regarde leur boire et leur manger ; mais pour les exercices que l'on leur fait faire, ils sont tels qu'aucun bourgeois de Paris ne voudroit hasarder un pareil régime sur ses enfants ; et il faut avouer qu'à moins qu'ils ne soient aussi sains que ceux-ci le sont, il ne seroit pas sûr de le hasarder. Jamais ils ne se couvrent lorsqu'ils sont dehors, à moins qu'ils ne soient à cheval, ou qu'il ne pleuve ; car, quelque chaud, quelque froid, ou quelque vent qu'il fasse, ils ont presque toujours la tête nue, et ils y sont déjà tellement accoutumés, qu'ils ne peuvent plus mettre leur chapeau, et qu'ils n'en ressentent pas la moindre incommodité. Jamais on ne leur fait aucun remède, et ils n'ont jamais été ni saignés ni purgés ; ils ont cependant eu quelquefois la fièvre, mais on leur a donné du quinquina. S'ils avoient quelque autre maladie plus pressante, je ne doute pas qu'on ne suivît en ce cas-là l'avis des médecins.

« Dans leurs promenades, qui arrivent régulièrement tous

94 FKNELON A CAMUnAI.

les jours été comme liiver, quelque temps qu'il fasse, ils marchent et courent tout autant qu'ils veulent, soit à pied, soit à cheval, et se mettent assez souvent en sueur, sans qu'on leur fasse jamais chan{j;er de chemise. Il n'y a que le seul cas de la paume qui soit excepté, parce que pour lors ils chan(jent de chemise, mais on ne les frotte ni on ne les couche.

« Ils font presque tous les jours des courses à perdre haleine, chassent à pied quelquefois des journées entières; ce qui arrive quand ils sont à Fontainebleau ; ils y courent le cerf, depuis quatre ans ', pendant plusieurs heures. En un mot, on les élève comme s'ils dévoient être un jour des athlètes, et M. le duc de Beauvilliers est tellement persuadé qu'un prince infirme n'est bon à rien, surtout en France où il faut qu'ils commandent leurs armées en personne, que tous les accidents que l'on peut envisager sur cela ne l'ont jamais pu détourner de son projet; et jusques ici, Qràce k Dieu, il ne leur en est encore arrivé aucun, et ils sont au contraire d'une santé si parfaite et d'un tempérament si robuste, qu'ils ne se plaijjnent jamais de la moindre incommodité. Il arrive quelquefois seulement qu'ils sont enrhumés ; niais ils n'en courent pas moins, à moins que leurs rhumes ne soient très-considérables, et l'on ne s'en embarrasse jamais.

« Quand ils vont à la promenade ou à la chasse, à pied ou à cheval, ils ont toujours trois ou quatre petits seigneurs avec eux, qui se joignent à leur suite ordinaire; mais pendant tout le reste de la journée, chez eux ou ailleurs, ils sont toujours avec leurs seuls domestiques, et jamais ni jeunes gens ni pages n'en approchent.

« Ils ne se parlent jamais bas l'un à l'autre, ni aucun jeune homme à eux, pendant la promenade ou la chasse ; et de

' Le mémoire doit avoir été rédigé en 1696. Le duc de Bourjjogne avait alors quatorze ans.

FKNRLON A CAMIIKAI f»5

(MHS (l()incsli<|ii('s, il n'y a (juc leurs soiis-jjoiivcniciiis, {{ciiillioinmc tic la manche, premier valet de chamhre, j)réce[)enr et sous-preceptciir, ou le confesseur, quand il y est, |iii oscnl lotir parler bas et en particulier; et si c'est quelque ■liose qui mérite attention, ils doivent, lous lant «ju'ils sont, !n rendre compte à M. le duc de lieauvilliers.

« Quand quelqu'un des princes t'ait quelque chose en pu- )lic qui peut être désapprouvé, M. le duc de Beauvilliers, et ;n son absence le sous-gouverneur ou les principaux de ses lomestiques qui se trouvent auprès de lui, l'en avertissent out bas ; et quand il arrive que le prince, étant bien averti, le profite pas de l'avis qu'on lui donne, la punition suit de )i'és et infailliblement; et comme ceux qui sont préposés )our leur éducation n'ont auprès d'eux qu'une autorité dé- )endante de celle de M. le duc de Beauvilliers, et qu'ils peu- (Cnt par conséquent en faire moins de cas, M. le duc de Beauvilliers est plus exact et plus rigoureux à leur faire subir es punitions dont leurs principaux domestiques les ont menacés de sa part, que celles dont il les a menacés lui-même lorsqu'il a été présenta leurs fautes. Quand ils font des fautes en particulier, c'est-à-dire dans leur domestique, on les ménage moins, et on les reprend plus librement que l'on ne fait en public.

« Ils apprennent le latin par l'usage, et non par les règles de la grammaire, à l'exception des premiers commencements. La raison qui a fait préférer cette conduite à l'autre est qu'on veut leur ôter tout ce qu'il y a de pénible et de fatigant dans l'étude, afin de la leur rendre agréable ; et l'on y a si bien réussi, qu'ils vont à l'étude avec presque autant de plaisir qu'à la promenade. Il est vrai que les deux aînés ont naturellement du goût pour les belles-lettres, et savent déjà le latin en perfection. Ils y écrivent très-facilement et trèspurement, font des fables et des dialogues qu'ils s'envoient l'un à l'autre, que non-seulement ils mettent en bon latin,

mais dont ils composent eux-mêmes les matières. Ils font des extraits français des livres latins, et des extraits latins des livres français. On ne veut point qu'ils fassent de vers ni latins ni français, parce qu'il est ridicule à un prince de vouloir passer pour poète ; mais ils traduisent tous les poètes, et par la connoissance qu'on leur donne du bon latin, on leur en fait sentir toutes les beautés. Ils ont déjà traduit Virgile, Ovide et Horace tout entiers, et ils feront ainsi de tous les autres.

« Leurs études sont différentes, comme l'on peut ju{jer, par rapport à leur âge ; mais, à cela prés, elles seront presque les mêmes : il y aura pourtant quelque différence dans celles de Mgr le duc de Bourgogne, à qui l'on prend bien soin d'apprendre bien des choses qui ne peuvent convenir qu'à la première place. On leur donne une grande horreur de la pédanterie, et l'archevêque de Cambrai, leur précepteur, est persuadé qu'il vaudi'oit mieux qu'un prince fût tout à fait ignorant en ce qui regarde les belles-lettres ou les arts, que de les savoir d'une manière pédante, parce qu'il est ridicule à un prince d'être caractérisé par aucune chose que ce puisse être, lorsqu'elle ne convient pas essentiellement à son état, n'y ayant que trois choses, pour ainsi dire, qu'il lui soit permis de savoir à fond, l'histoire, la politique et commander ses armées : c'est aussi ces trois choses-là que l'on tachera de leur bien apprendre. Pour tout le reste, on ne veut pas qu'ils y excellent, quand ils le pourroient faire.

« On ne leur apprendra aucune autre langue morte que le latin ; mais ils le sauront parfaitement. Ce n'est pas qu'on se soucie qu ils la parlent, mais seulement qu'ils puissent écrire avec pureté et élégance, et qu'ils entendent tous les auteurs avec facilité.

« Le matin ils font ordinairement des thèmes, et le soir des versions.

« Pour les langues vivantes, on ne se soucie peu qu'ils les

FKNELON A CAMIiRAI. 97

client, <('s |>riiicos-Ià ne voya{;eant jamais, et Ions (eux qui iMuu'nt à la cour sacliant parler français ou latin. On veut pendant qu'ils sachent l'italien et l'espagnol; mais on ne Il r apprendra ces deux lan^jues qu'après qu'ils sauront trèsrfaitement le latin, qu'ils pourroient corrompre, par la nt'ormité qu'il a avec ces deux langues.

« Ils n'apprendront à jouer d'aucun instrument, parce l'on craint que cela ne leur fit perdre trop de temj)s, et le cela ne les rendit trop particuliers. Quant à présent, ils iipprennent encore qu'à danser, à écrire et à dessiner; ais ils vont incessamment apprendre les mathématiques, à ire des armes et à voltiger, et dans un an ou un an et demi ; deux aînés apprendront à monter à cheval, et les autres ercices qui en dépendent. Jamais M. le duc de Beauvilliers a donné ni fouet ni férules à aucun des trois princes, et il étend que ces sortes de punitions ne conviennent point à ;s enfants de ce rang-là : il ne songe au contraire qu'à s'en ire aimer, afin de leur être utile, et il les châtie avec la îrnière douceur. Cependant il y a un certain nombre de initions qui se succèdent les unes aux autres, dont il se sejt mesure qu'ils font quelque faute.

« Je n'ai rien dit, dans tout ceci, de ce qui rep^arde l'éduition chrétienne qu'on leur donne, parce qu'elle est répanle sur le tout ; et l'on songe bien plus à les rendre chré- 3ns par les sentiments vertueux qu'on leur inspire, et îloignement de tous ceux qui leur pourroient donner de auvais exemples, que par des pratiques extérieures et pébles, qui ne produisent ordinairement d'autre effet dans us les enfants qui en sont accablés, que de leur donner, surtout le reste de leur vie, de l'éloignement, et quelque- •is même de l'horreur pour la piété ; et l'on peut dire sans îtterie, parce que c'est une chose connue dans toute l'Eu- )pe, que jamais princes n'ont été élevés plus chrétiennement ue ceux-ci. »

98 Fi'.NELON A CAMBUAl.

Les extraits que nous venons de citer montrent bien à quel point l'éducation des princes du sanjj fut conduite avec, intelligence et fermeté. Elle était même fort en avance sur celle que l'on donnait ordinairement aux jeunes gens de qualité ; aussi fît-elle grand bruit, et l'on ne manqua pas de la comparer à celle que le grand Dauphin avait reçue du duc de Montausier et de Bossuet , et qui avait si mal réussie. L'intention de s'y prendre tout différemment est visible dans cette nouvelle méthode d'élever les Enfants de France. Car on avait accablé le fils de Louis XIV de devoirs mécaniques et de punitions corporelles. Aussi le résultat fut-il tout autre, du moins chez le duc de Bourgogne. Le duc d'Anjou et le duc de Berri, qui n'avaient que peu d'esprit, n'en profitèrent pas autant. Du reste, ils étaient encore trop jeunes lorsque Fénelon quitta la cour pour avoir ressenti son influence personnelle, qui était, croyons-nous, le grand ressort de son éducation.

Et cependant on peut, nous le pensons du moins, reprocher à ce plan d'éducation de ne pas laisser assez de liberté d'expansion à la nature, et de trop multiplier les soins. Sous ces règles si nombreuses qui ne laissent pas un moment de libre, l'originalité propre et la force de caractère de l'enfant devaient fléchir. Chez tous les enfants et chez les princes plus encore, il faut, avant tout, développer le caractère, le rendre ferme et fort, faire naître de bonne heure le sentiment de la responsabilité personnelle, apprendre à l'élève à marcher moralement tout seul dans la bonne voie. Lorsqu'il s'agit d'un homme destiné à porter une couronne , il est plus nécessaire encore de l'habituer, aussitôt que la chose est possible, à mesurer la portée de ses actes, qui peuvent avoir de si terribles conséquences. Au lieu de cela, et le « petit prince « ne fut pas plus heureux que les autres, les enfants royaux passent leur jeunesse dans une dépendance continuelle qui assujettit jusqu'au moindre détail de leur vie,

ii:ni;i,()n a camiiuai. 99

no les j)r('j);ir(; en aucune façon à l'oxcrcicc; (runc; lilxîrté (Tiin pouvoir (|iii leur arrivent subitement, sans (|u'ils iciit liahituos à s'en servir. On voudrait voir circuler un ■u plus (le Mil et (le mouvement dans toutes ces ré{jlementions, et l'on s(; prend à re{jretter Tair libre du Béarn, où premier des Bourbons fut élevé ou plutôt s'éleva tout seul I milieu des monta^jnes, où sou corps puisa sa force, et son lie son éner(ji<pie indépendance.

Quoi qu'il en soit, il est facile de comprendre, après tout, : (pie nous venons de dire des efforts dépensés par Fénen pour former le prince confié à ses soins, quel ])rofond tachement avait dû naître dans son àme pour celui qu'il )uvait lé{}itimement appeler l'enfant de son travail. C'est lonneur du duc de Bourgogne d'avoir su répondre à !tte affection et se défendre de l'envie de s'affranchir i toute tutelle, qui naît si vite dans le cœur des jeunes gens, oin de là, appréciant à merveille que l'affection seule jidait son précepteur, le duc de Bourgogne, qui ne savait

I épancher les sentiments si vifs qui remplissaient son Deur, se donna à lui tout entier, et l'on peut dire qu'il ne î reprit jamais. Aussi la disgrâce qui éloigna Fénelon de la 3ur fut-elle un déchirement dont personne ne soupçonna . profondeur. Après avoir vainement essayé de le défendre jprès du Boi, l'ancien élève de l'archevêque de Cambrai ibit en silence l'épreuve que lui imposait cette séparation

II lui enlevant l'appui et le soutien de sa vie. Il ne se laignit pas, ne récrimina pas. Qui eût osé le faire à la 3ur de Louis XIV ? Mais il resta passionnément fidèle au )uvenir de son précepteur, et rien ne put l'en détacher. Il e le laissa jamais attaquer devant lui, et il lui demeura ussi soumis, malgré son éloignement, qu'il l'avait été au ;mps de sa faveur. La condamnation du Livre des Maximes émut beaucoup, mais n'ébranla pas sa confiance ; il savait lop bien quels étaient les véritables sentiments de Fénelon

Page 1