CHAPITRE m
OEuvros et .«(lininisliMtion ('piscopalc. — Première polôiniqun contre les i.tnsônistcs. — Activité littéraire. — Situation do FéïKïlon dans sou diocèse et en France.
Confiné dans son diocèse de Cambrai, Fénelon ne se bornait pas cependant à entretenir une active correspondance avec ses amis de Versailles. Avant tout, il devait être évêque et veiller avec soin sur le troupeau confié à sa garde. C'était là le premier de ses devoirs, et ce fut aussi la plus constante de ses préoccupations. Dès l'orig^ine, il n'avait, comme nous Pavons dit, accepté la Iiaute dignité ecclésiastique dont il était revêtu que sous la condition formelle de pouvoir résider neuf mois de l'année dans son diocèse. Maintenant qu'il n'en pouvait plus sortir, l'exercice de ses fonctions devint, comme il le dit lui-même, sa plus grande consolation. Il nous faut entrer ici dans quelques détails et montrer Fénelon administrateur. Cette partie de sa vie est, par sa nature même, la moins connue, et elle a presque entièrement échappé à la postérité. Les lettres qui nous ont été conservées sur les affaires de sa juridiction épiscopale viennent en partie combler cette lacune. Nous nous efforcerons d'être brefs sur cette matière, car, une fois passées, de telles affaires n'offrent plus qu'un intérêt d'érudition ; mais elles nous feront connaître le caractère de Fénelon d'une façon plus intime. Nous verrons comment il savait être supérieur et exercer l'autorité, épreuve décisive
pour les hommes même doue's du plus grand esprit. On peut être un écrivain de génie, avoir les plus grandes vertus comme les plus grands talents, et ignorer complètement cet art de commander et de gouverner qui est, a-t-on dit, le premier de tous. Ce n'est pas, suivant nous, une des moindres originalités qu'offre la vie de Fénelon, que l'activité intelligente, riiabileté persévérante et le soin minutieux avec lesquels il gouverna son diocèse.
Peu de temps après son arrivée à Cambrai, Fénelon écrit à M. de Beauvilliers ' : « Je travaille ici doucement, et je ménage les esprits pour me mettre à portée de leur être utile; ils m'aiment assez parce qu'ils me trouvent sans hauteur, tranquille et d'une conduite uniforme; ils ne m'ont trouvé ni rigoureux, ni intéressé, ni artificieux ; ils se fient assez à moi, et nos bons Flamands, tout grossiers qu'ils paraissent, sont plus fins que je ne veux l'être. » Fénelon savait bien, en effet, que sa situation était loin d'être aisée : il était, comme nous l'avons fait remarquer, le premier évêque français nommé par Louis XIV dans cette contrée, et les Flamands ne reçurent d'abord qu'avec une extrême défiance cet homme qui leur venait d'un pays encore étranger pour eux, qui ne parlait pas leur langue et qui, ils le croyaient du moins, devait les tenir en médiocre estime.
Il fallait aussi se concilier les sympathies de la partie de la Flandre restée à l'Espagne, tout en travaillant à rendre l'autre plus française. De plus, le voisinage du Hainaut, où il y avait une foule de jansénistes et de protestants, avait exercé une fâcheuse influence sur les habitants de ces contrées, et l'on y comptait plus d'un partisan des nouvelles doctrines jusque dans le clergé. Enfin, à peine Fénelon avait-il entrepris cette tâche laborieuse, que la condamnation du Livre des Maximes vint metti'e son autorité en ques-
Lettrcs et opuscules inédits, p. 8.
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tiou et jijouttM' (Micore à ces dilïiculd's di'jà si {jraiulcs que nous venons <le signaler. 11 lui fallut donc déployer des prodiges d habileté, de douceur et tle fermeté pour venir à bout de lanl d'éb-nuMits divers et les fondre en une véritable unité. Mais c'était une de ces natures que les difficultés excitent au lieu de les accabler : bien loin de perdre courage, il se mit à l'œuvre avec ardeur, et déploya pour arriver au but tous les dons de son esprit.
Convaincu de la nécessité d'agir avec prudence et sans précipitation, il résolut de ramener les esprits par une conduite uniforme et douce. II laissa chacun tranquillement à sa place , prescrivit aux prêtres qu'il avait amenés avec lui les })lus grands ménagements pour l'amour-propre des Flamands; il les réprimanda même une fois sévèrement, parce qu'ils avaient voulu forcer, tout d'un coup, les enfants à réciter le catéchisme en français. Il n'écarta de l'évéché aucun des anciens conseillers de son prédécesseur, et eut soin de choisir toujours un de ses vicaires généraux dans le clergé du diocèse. Il ne décidait aucune affaire sans avoir pris l'avis de son conseil, où les membres du chapitre de Cambrai étaient admis. Il réussit ainsi bien vite à dissiper les préjugés des bons Flamands contre un archevêque né en Périgord, et qui arrivait en droite ligne de Versailles. On oublia bientôt qu'il n'était pas originaire de la Flandre, en le voyant si peu enclin à mépriser les habitants du pays, et si décidé à leur rendre justice. Après les personnes qu'il sut bien vite se concilier, restaient les doctrines qu'il fallait purifier de tout levain de jansénisme ou de protestantisme, et la chose était moins aisée, car il ne fallait tolérer aucune erreur, sans cependant aller plus loin que l'Église elle-même, sans vouloir obliger les fidèles à accepter comme obligatoires de simples opinions théologiques. Fénelon expose lui-même la conduite qu'il tint sur ces délicates matières, dans une réponse à son supérieur d'ordre religieux qui lui demandait conseil au
sujet du jansénisme. Nous aimons toujours à le laisser parler ' : (' Vous connaissez mes sentiments, Monsieur, je n'aime que la douceur, et je voudrais n'employer que des moyens de persuasion. Les supérieurs doivent ménager les personnes, leur éclaircir à fond la doctrine et supporter patiemment ceux qui leur paraissent avoir quelqne infirmité dans la foi ; mais ils ne peuvent jamais rien relâcher sur les dogmes décidés, ni souffrir qu'on élude les décisions en les réduisant à des sens qui n'ont rien de sérieux. Les inférieurs doivent être doux et humbles de cœur, simples, dociles, en garde contre leurs préventions, éloignés de toute partialité et de toute intrigue, incapables de se moquer, de dire des injures et de décider avec hauteur, disposés à sacrifier leur honneur personnel pour la paix de l'Eglise; enfin toujours prêts à se taire et à obéir; avec un tel esprit, les disputes qui scandalisent tout le monde tomberaient bientôt. » Plus fidèle que personne à suivre la ligne de conduite qu'il traçait d'une main si ferme, Fénelon en recueillit le fruit lors de la condamnation de son livre qui n'ébranla pas son autorité, parce qu'il n'avait jamais songé à imposer à personne ses opinions personnelles*. " C'est une tyrannie sur les esprits, écrivait-il à M. de Sacy, que de vouloir les réduire à notre sens dans les choses qui ne sont décidées ni par l'Eglise ni par le consentement unanime de toutes les personnes sages. 1) C'est encore dans le même esprit de prudence et de fermeté qu'il écrit au supérieur d'une maison d'oratoriens fixée dans son diocèse ^ : « Vous me demandez ce que je veux que vous enseigniez à vos étudiants. Permettezmoi de vous répondre que je ne veux rien et que je laisse à chacun toute l'étendue de liberté d'opinion que l'Eglise laisse à ses enfants. Et qui suis-je pour vouloir aller plus
' Corr. gén.^ III, 8.
* Corr. gén., III, 11 3 Corr.gén.,\, 238.
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oiii (jircllt;? Je me honio à (l(!m;iii(l<!r (mi son nom fpi'on i'ensei(j;ne plus rien conlre le concile de Trente et contre les inq constitutions contre le jansénisme. » Ce sinjjulier méan{je d'aulorite et de modération, que si peu d'esprits avent acquérir ou conserver, eut bientôt mis fin aux conroverses dans son diocèse, et par ce seul lait porté un coup iiortel au jansénisme, qui ne vivait que de controverse. En le souffrant jamais qu'on éludât les décisions de l'Église, ans rien demander de plus, il fermait la porte à toutes les quivoqucs dont le parti vivait. Il voyait aussi avec regret 3S rigueurs dont on poursuivait les protestants ' : «Le bruit ublic de ce pays, écrit-il au duc de Beauvilliers, est que le onseil sur les affaires des liuguenots, où vous entrez, ne rend que des partis de rigueur; ce n'est pas là le vrai esprit e l'Evangile. L'œuvre de Dieu sur les cœurs ne se fait point ar violence : je suppose que s'il y a de la rigueur, elle ne ient pas de vous, et que vous ne pouvez la modérer. » Dans 1 partie du Hainaut qui dépendait du diocèse de Cambrai, e trouvaient un certain nombre de paysans protestants qui liaient remplir leurs devoirs religieux à l'église catholique, oussés par la crainte d'être poursuivis, puis passaient la rontière et y célébraient le culte protestant avec leurs aniens coreligionnaires. Fénelon résolut de mettre un terme ce scandale permanent qui n'engendrait que du mal pour Eglise et les fidèles. Il fit venir un ministre, nommé Pruier, lui dit d'aller trouver ces familles, de prendre leurs oms, de lui en apporter la liste, lui promettant qu'avant six lois, il leur aurait obtenu des passe-ports. Il tint parole t réussit à éteindre un scandale qui ébranlait la foi chez les opulations témoins de ces perpétuels sacrilèges, tandis qu'il rocurait à ces pauvres gens le seul soulagement possible, et e n'était pas alors chose facile d'obtenir, pour des religionaires, la permission de sortir de France.
' Lettres et opuscules inédits, p, 13.
Une pareille mesure, dans ses rapports avec les hommes, rare en tout temps, plus rare encore alors que les passions religieuses étaient excitées par de si ardentes controverses, ne tarda pas à rétablir la paix dans les consciences. Aussi Fénelon, arrivé dans un diocèse tout rempli de nouvelles doctrines, fut peut-être de tous les évëques de France celui qui sut le mieux les combattre, les réduire à l'impuissance, et n'eut jamais aucune difficulté personnelle avec les jansénistes ni avec les protestants. Le bruit de ces heureux succès vint même jusqu'à la cour, et Saint-Simon en parle dans ses Mémoires; toujours rempli d'une déplaisance invincible contre Fénelon, il attribue cefte douceur au calcul le plus intéressé, ne s'apercevant pas qu'il prête à cet habile homme un fort mauvais calcul, car la modération ne fait en général le compte ni des violents ni des timides. Voici le passage que nous citons, sans essayer de justifier Fénelon de la perfide accusation qu'il contient, et que sa vie tout entière dément ' : « Parmi ces combats de plume, Fénelon, uniforme dans la douceur de sa conduite et dans sa passion de se faire aimer, se garda bien de s'engager dans une guerre d'action. Les Pays-Bas fourmillaient de jansénistes ou de gens réputés tels. En particulier, son diocèse et Cambrai même en étaient pleins. L'un et l'autre leur furent des lieux constants d'asile et de paix. Heureux et contents d'y trouver du repos sous un ennemi de plume, ils ne s'émurent de rien à l'égard de leur archevêque, qui, bien que si contraire à leur doctrine , leur laissait toute sorte de tranquillité. Ils se reposaient sur d'autres de leur défense dogmatique, et ne donnèrent point d'atteinte à l'amour général que tous portaient à Fénelon. Par une conduite si déliée, il ne perdit rien du mérite d'un prélat doux et pacifique, ni des espérances d'un évêque dont l'Eglise devait tout se
> Saixt-Simon, éd. Chéruel, IX,-291.
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romcttro, et dont rinfrivt était de; tout faire pour lui. " (Ici eurcux r(''sulta( , i\uc Saint-Simon enre{jistre avec une lauvaisc lunneur si visil)le, ne fut pas passager; {jiace à sa alutaire inHucncc, qui mit fin aux querelles reli{jieuses dans es contrées, les peuples conservèrent autour de Camhiai n attachement sincère et profond à la reli{jion catlioli(|ue, ttachement que la Révolution même ne put ébranler et qui ure encore.
Si Fénelon trouva de grandes difficultés dans la défense e l'orthodoxie, le gouvernement des fidèles ne lui en offrit las de moins grandes. Le pays suivait encore en tout les lœurs et les coutumes étrangères à la France, etdontquelues-unes constituaient de véritables abus. Grand est tou- Durs, en pareils cas, l'embarras de celui qui veut réformer, lar comment ôter brusquement aux populations leurs usages raditionnels, sans risquer d'ébranler leur foi? Fénelon, lé dans le midi de la France, élevé dans un des séminaires es plus orthodoxes et les plus fervents du siècle, eût pu acilement blesser les susceptibilités nationales des Flanands, en voulant supprimer d'un coup ce qui lui semblait »eu conforme à l'esprit de l'Église. Mais il comprit bien vite [u'il s'attirerait ainsi une opposition violente, et qu'en vouant ramener sans ménagement, brusquement, son diocèse ux usages de l'Eglise de France, il ne réussirait qu'à les en iloigner. Aussi se garda-t-il avec soin de donner des intructions trop absolues aux membres de son clergé, mais il eur traça une double règle : d'abord de rejeter tout ce qui le pourrait être un objet et moyen d'édification, tout ce qui ;onduirait évidemment à des pratiques superstitieuses; puis le conserver, au contraire, avec soin ce qui, n'étant conraire ni à la foi ni aux mœurs, pouvait exciter les peuples à les sentiments plus chrétiens, et leur faire mener une vie )lus conforme aux enseignements de la foi. Il recommanlait, en même temps, de ménager avec le plus grand soin
130 FRNELON A CAMBRAI.
Tcsprit du peuple, dont il fallait détruire les préventions et les habitudes, non par la force, mais par la douceur. Fénelon écrivait à ce sujet ces belles paroles, tout empreintes de la gravité chrétienne qu'il possédait à un si haut degré, dans le rituel qu'il fit rédiger pour le diocèse de Cambrai : « Qu'aucun ne s'écarte dans une matière aussi importante de cette maxime sublime de saint Augustin : « Il ne faut pas, à « mon sens, chercher à extirper les abus avec âpreté, dureté, « ou des formes impérieuses, mais plutôt par l'instruction que « par des ordres, par le conseil que par des menaces. » C'est ainsi qu'il faut se conduire avec la multitude. Ce n'est que dans les délits particuliers que l'on doit exercer de la sévérité. S'il faut user de menaces, que ce ne soit qu'à regret, en s'appuyant sur l'Ecriture Sainte, pour menacer de la rétribution future, afin que ce ne soit nous, ni notre puissance qui soit redoutée, mais Dieu qui parle par notre bouche. C'est ainsi que les personnes pieuses, ou celles qui sont sur le chemin de le devenir, seront averties, et leur autorité, jointe à leurs remontrances aussi douces que pressantes, viendront à bout de la résistance de la multitude. »
Voici un exemple de la fidélité que l'archevêque mit à suivre ces règles si sagement posées. Cette lettre, qui a trait à un fait purement local, nous montrera un Fénelon administrateur qui est peu connu ' :
« A Cambrai, le 10 juillet 1702.
« Je vous prie, Monsieur, de prendre la peine de travailler à l'accommodement du pasteur de Jumont avec ses paroissiens. Il s'agit d'une procession que le pasteur n'a pas voulu faire, en y admettant des irrévérences que le peuple vouloit y introduire, et que le peuple a fait tout seul, sans le pasteur et malgré lui. Ce que le peuple vouloit introduire dans la
^ Corr. (jéii., V, 143.
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l'ocossiim, c'csl (|n il voiiloil l);illic le liiinhoiir, |>oi(('r des •apcîiux cl Iciiir di's lloclu's en iiiaiii. A la V(''rilt'', il soroit lieux (|iroii ne lil point ei'Ko iiuiuvation, (jui peut se tourner 1 abus et irrévérence ; mais ce n'est pourtant pas une indéînce contre le culle divin, (jui mérite un procès entre le isteur et le troupeau. Je n'ai (jarde de vouloir décréditer un
bon pasteur, ni de le laisser exposé aux caprices d'un peuple itété ; mais vous ne sauriez lui représenter trop fortement )mbien ces bagatelles ruineroient tout le bien qu'il peut lire dans les matières les plus capitales. Il n'aura jamais ni jtorité, ni confiance des peuples, ni paix dans ses fonctions, i fruit de son travail, s'il ne ménage les peuples sur de paîilles clioses. »
Lorsque les circonstances l'exigeaient cependant, la ferleté de l'évéque pour faire observer la discipline dans toute i rigueur n'était pas moindre que les ménagements dont il voyait devoir user envers les personnes. Voici encore à ce ijet une lettre écrite pour retirer la parole à un prédicateur nprudent ' :
« A Cambrai, 20 mars
« Je vous prie, mon Révérend Père, d'aller voir au plus )t, de ma part, le gardien des Pères Capucins et le prédica- ;ur de l'église des dames chanoinesses, et de leur dire que ' zèle du pi'édicateur est allé trop loin ; que je ne saurois excuser, nonobstant l'amitié cordiale que j'ai pour leur rdre, et la persuasion où je suis des intentions pieuses de ce on Père ; qu'enfin il est juste d'apaiser M. l'intendant, qui a autorité du Roi, et qui est respectable en toute manière ; u'ainsi ce religieux doit s'abstenir de prêcher à Maubeuge, t doit s'en retirer. Je ne laisserai pas de lui donner partout illeurs, dans ce diocèse, des marques d'estime, pour adou-
' Corr. gén., V, 146.
132 FENELON A CAMUHAI.
circe qui lui est arrivé. S'il hésitoit à suivre ce que vous lui direz de ma part, il s'attireroit des ordres fâcheux de la cour, qui retomberoient sur le corps des Capucins. De plus, je ne pourrois m'empêcher de révoquer ses pouvoirs. Si, au contraire, il montre en cette occasion la douceur et l'humilité convenable à sa profession, pour réparer cet excès de zèle, il édifiera tout le monde; il apaisera M. l'intendant; peut-être qu'il l'engagera même à le laisser dans ces fonctions, et il me montrera combien il est digne enfant de Saint-François. Je vous prie de lui lire, et au Père gardien, toute cette lettre. Je vous prie aussi d'aller voir de ma part madame de Maubeuge, pour la supplier de terminer doucement cette affaire, si elle le peut, et de n'être pas surprise que, par considération pour M. l'intendant, je souhaite qu'il y ait un autre prédicateur dans l'église des dames. »
Dans une autre occasion, il dut avoir recours au bras séculier pour faire cesser un scandale ; la lettre par laquelle il réclame l'appui des gens du Roi est curieuse, et elle est écrite avec une dignité simple qui relève jusqu'aux plus petits détails*. Il s'agit d'un chanoine dont la vie n'était pas régulière :
« Nous avons employé inutilement toutes les voies de douceur. Ce chanoine a trouvé de la protection chez les ennemis, et il compte que nous ne pourrons point procéder contre lui, par l'embarras où nous serons pour informer dans le pays de la domination ennemie. M. l'archevêque de Malines m'a néanmoins envoyé une information secrète qui charge beaucoup le chanoine; mais j'entrevois que ce prélat ne veut point entreprendre une information publique dont nous aurions besoin. Cependant, Monsieur, il est très-important, pour l'honneur de la religion, que ce scandale soit promptement réprimé. C'est dans une extrémité si embar-
' Corr. qén., V, 186.
l'ENELON A CAMHHAI. i;>;J
rassaiitc, qiio je prends la liberté de vous supplier do nous procurer la protection du Roi. Cette affaire sera bientôt finie, et l'accusé rentrera d'abord par crainte dans son devoir, j)ourvu (juc vous me fassiez l'bonneur de m'écrire une lettre que je puisse lui montrer, et où vous me fassiez espérer de la part de Sa Majesté qu'elle donnera les ordres nécessaires pour renfermer ce chanoine , quand M. le chevalier de Luxembour^j, lieutenant {général de cette province, et M. de liernières, qui en est intendant, conviendront avec le chapitre et avec moi que ce remède est nécessaire dans un si grand mal. Vous voyez bien. Monsieur, par les tempéraments que je propose, combien je suis éloigné de vouloir être cru tout seul. »
L'autorité que Fénelon savait si bien faire respecter dans l'intérieur de son diocèse, il n'était pas moins vigilant à la défendre dans les affaires de sa juridiction métropolitaine qui le mettaient en rapport avec ses suffragants. Ainsi l'un d'eux, l'évéque de Saint-Omer, se plaignit par l'entremise d'un de ses confrères de ce que l'archevêque de Cambrai eût reçu l'appel d'un ecclésiastique qu'il avait condamné. L'évéque de Saint-Omer avait été l'adversaire acharné de Fénelon dans l'affaire des Maximes , il l'avait m^ie publiquement offensé dans l'assemblée métropolitaine qui avait reçu le bref du Pape contre le livre condamnant. Se fondant sur cette ancienne affaire, il avait fait insinuer à Fénelon que leur dissentiment ferait grand bruit et pourrait lui nuire à la cour. A ces insinuations blessantes, Fénelon répond fièrement* : " A l'égard du Roi dont vous me parlez, personne ne surpassera jamais mon zèle , mon respect , ma soumission et ma reconnaissance ; mais permettez-moi de vous dire, Monseigneur, que c'est Dieu et non pas le Roi qu'il faut mettre devant les yeux des évéques lorsqu'il s'agit des choses pure-
» Corr. gén., V, 259.
134 FKNELON A CAMBRAI.
ment spirituelles. Je serais bien malheureux et bien indi{jne de mon ministère si ma conscience ne suffisait pas pour me déterminer à mes fonctions dans une matière si grave et si on avait besoin de me presser par des réflexions de politique mondaine.» Et après avoir exposé les motifs qui l'avaient déterminé à la décision qu'on incriminait, il finissait par ces mots : « Je serai fort aise toutes les fois que les évéques de notre province voudront s'unir avec moi, leur métropolitain, et agir de concert dans les choses communes de discipline. Ils ne me trouveront jamais, s'il plaît à Dieu, ni relâché, ni politique. Je crois même qu'aucun métropolitain ne pousse plus loin que moi le respect, les égards et les ménagements pour ses comprovinciaux; mais je n'achèterai jamais cette correspndance par des condescendances qui violent les lois de l'Eglise et qui dégradent le tribunal métropolitain. ))
Ainsi attentif à ne rien négliger de tout ce qui dépendait de son administration épiscopale, est-il besoin d'ajouter que le prélat s'occupait avec un soin plus constant peut-être encore du sort des populations dont il avait le gouvernement spirituel? Aucun besoin, aucune misère ne le trouvait indifférent, et nous verrons plus tard ce que furent son dévouement et sa charité pour ces provinces lorsque la guerre vint les ruiner. Durant les premières années de son épiscopat, alors qu'elles ne souffraient encore que de la gène et des embarras pécuniaires communs à toute la France, Fénelon s'efforça de faire régner dans toutes les possessions dépendant de son archevêché un ordre parfait et la plus vigilante économie. Il était en rapport constant avec l'intendant de Hainaut, M. de Bernières, et l'aidait à établir et à lever équitablement l'impôt de la capitation, nouvellement établi, qui troublait et effrayait les populations. Il s'efforçait de faire lever les entraves qui gênaient la libre circulation des blés et rendait parfois difficile l'approvisionnement de cette con-
ri^^NLI.O.N A CAMIIIIAI. !»•'>
ivre. Aiusiilécritàcesujc'tàrintcndantau moiscriionl 17012 ' : « Souffrez, s'il vous plaît, Monsieur, que je vous impoiluiie en laveur de quelques habitants de notre terre de Solesuies dont on a arrête les chevaux qui j)ortaient du blé à Namur. Je iTai (jarde de vouloir raisonner sur aucune des choses qui ont raj)})ort à l'exécution des ordres du Roi, et je souhaite la punition de tous ceux qui les éludent par quelque fraude; inaii^ je prendrai la liberté, Monsieur, de vous dire en(jénéral (]ue le commerce de blé, qui est la seule ressource de ce pays, ne saurait être trop libre; que les moindres sujétions le troublent et l'arrêtent tant il languit, que c'est épuiser les sources d'arjjent pour le Roi que d'empêcher la vente des grains de ceux qui doivent les payer. Il me semble voir trèsclairement que le })ays ne saurait continuer à bien payer ses charges, si on ne facilite le débit de ses denrées. Tout s'appauvrit à vue d'œil, et ce pays qu'on crut si riche sera bientôt plus pauvre que les provinces du cœur du royaume. Je ne parle si librement que par zèle, et à vous seul, Monsieur, en grand secret. » Mais en 1703, les choses n'ayant fait qu'empirer, la disette menaça la province, et surtout les environs de Cambrai; Fénelon rendit alors un arrêté pour ordonner aux cultivateurs de la chàtellenie de Câteau-Cambrésis, dont il était seigneur, d'apporter leurs grains aux marchés du pays, et les autorisa à faire leurs payements en nature. Cette ordonnance, qui est tout à fait conforme aux principes économiques de l'époque, et que la rareté des communications et la difficulté des transports rendaient efficace, lorsqu'on n'en exagérait pas l'application, fut exécutée sans opposition, et soulagea beaucoup la misère des campagnes.
Tel était Fénelon dans l'accomplissement des devoirs de sa charge, mais son zèle n'était pas satisfait par ce complet dévouement. Juge de la foi comme évéque, faisant partie du
' Lettres et opitsculcs inédits, p. 178.