‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 13 sur 25 · G FÉNELON A CAMBRAI · texte numérisé non relu

G FÉNELON A CAMBRAI

corps enseignant de l'Église, il se croyait obligé de défendre la vérité par sa plume comme par ses actes. Ce n'était pas assez pour lui de dépenser tous ses revenus en aumônes, de travailler à faire disparaître toute trace de jansénisme dans son troupeau, il eût cru manquer à sou devoir s'il n'avait pas pris sa part des controverses sans cesse renaissantes qui occupaient les esprits sur ces délicates questions. Le rôle qu'il a joué dans cette ardente polémique du jansénisme lui ayant été souvent reproché, quelques mots seront ici nécessaires pour bien expliquer sa conduite.

Élève de Saint-Sulpice, où l'enseignement de M. de Bérulle et de M. Ollier était dans toute sa force, Fénelon en était sorti fort bon théologien et très-pieux, mais aussi peu enclin à adopter les principes gallicans de la Sorbonne, principes qui s'étaient singulièrement développés depuis que le pouvoir royal dominait tout en France et ne voulait pas même laisser l'Église en dehors de cette domination. Il était de cœur et d'esprit ce qu'on a appelé de nos jours un ultramontaili, c'est-à-dire qu'il était exactement le contraire d'un janséniste. Sans entrer dans les discussions si subtiles sur la grâce, Fénelon soutenait surtout la nécessité dogmatique de se soumettre à l'Église représentée par son chef. Il allait même plus loin, et avec une sûreté de coup d'œil rare que l'avenir devait justifier, il croyait à l'infaillibilité du Pape, bien qu'il ne mît jamais cette conviction en avant afin de ne pas soulever des contestations p«u opportunes. Il rédigea même sur ces matières un véritable traité théologique qui resta alors manuscrit, mais que l'on a imprimé de nos jours. Personne n'était donc moins porté vers le jansénisme que l'archevêque de Cambrai. Aussi, dès le début de son épiscopat, se déclara-t-il ouvertement l'adversaire des nouvelles doctrines. Il n'y a donc aucun fondement réel à l'accusation que Saint-Simon porte contre lui lorsqu'il l'accuse d'avoir voulu, par cette hostilité déclarée, faire oublier la condam-

ii;m;i.()n a camiuiai. i:»7

ation <l(; son livre, li'illiistrt; ccrivaiu allinnc ccpciKlant (|iie ans sa jeunosso Tabbo de Fénelon avait eu d'intimes relaons avec les jansénistes, et qu'il ne les abandonna [)Our se )nnu'r du côte des Jésuites et de Saint-Suipice, que le jour II il les vil poursuivis j)ar Tautorité du Roi et })rivés de tout redit. Cette assertion n'est pas plus fondée que beaucoup 'autres que Saint-Simon a avancées avec la même assurance, 'our la détruire, il suffît de rappeler qu'élevé chéri des suliciens, associé aux Jésuites dans les missions de Saintonge, uvertement protégé par M. de Beauvilliers, einiemi déclaré es jansénistes, l'abbé de Fénelon parut à la cour à une eureoù lesjansénistes n'avaient déjà plus nul crédit et étaient înus en suspicion par le Roi aussi bien que par le Pape.

Que Fénelon ait eu alors des rapports de société avec uelques personnes amies de ce parti, le fait n'a rien desurrenant, d'autant plus que le duc de Clievreuse avait été li-méme quelque temps janséniste par tradition de famille. [ais rien ne permet de conclure de là que le directeur e madame de Gramont, qui l'exhorte si vivement à rompre 3s relation à Port-Royal, eut, en le faisant, déserté une ause qui ne pouvait plus lui être utile. Lors de la querelle u quiétisme, les jansénistes furent ardents à le poursuivre, ans cependant l'accuser jamais d'avoir professé d'autres opiions. L'accusation de Saint-Simon n'a donc aucune vraismblance; si le jeune abbé de Fénelon eût penché un molent vers le jansénisme, c'eût été à Saint-Sulpice et aux îsuites à se plaindre, et ils n'eussent pas manqué de le faire.

On lui a fait encore à ce sujet un autre genre de reproche : uelques-uns trouvèrent qu'une part active prise dans une uerelle de doctrine ne convenait guère à un évéque dont 3 livre venait d'être censuré, et l'on a parfois insinué que ette ardeur prenait sa source dans le désir de regagner la iveur royale. Au risque de paraître partial pour celui ont nous racontons les dernières années, nous dirons tout

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de suite que ce reproche ne nous parait nullement fondé. Et d'abord il s'était ouvertement déclaré leur adversaire, comme nous l'avons déjà fait remarquer, bien avant l'affaire du Livre des Maximes; le sort de son ouvra{j;e n'était pas une raison pour changer de parti. Venant de donner lui-même, au prix de bien des amertumes, un exemple public de soumission, il ne pouvait s'associer, fût-ce par le silence, à des hommes qui, reconnaissant en apparence la souveraine autorité de l'Église, s'efforçaient toujours d'en éluder les décisions. Quant à l'idée de regagner par là la faveur royale, elle ne put pas seulement traverser son esprit, il se savait perdu sans retour dans l'esprit du Roi, qui ne revenait jamais sur une décision prise. Cette conduite si nette ne pouvait donc plus lui être de la moindre utilité. Au contraire, elle lui aliénait à jamais la faveur du parti janséniste, qui, charmé de voir un homme de ce mérite en ■lutte contre le Roi et condamné à Rome, n'eût rien tant désiré que de l'attirer à lui. Le lendemain de la condamnation de Fénelon, le Père Gerberon, un des chefs du jansénisme, lui écrivit une longue lettre, lui offrant de le défendre, lui et sa doctrine, et de ressusciter la discussion. Fénelon écarta l'offre, et ne voulut à aucun prix recommencer une lutte que venait de terminer une décision souveraine. C'était se faire un ennemi déclaré du parti janséniste qui ne ménageait guère ses adversaires. C'était aussi s'aliéner la faveur de tous ceux qui cachaient sous le masque du jansénisme une ■ opposition politique au gouvernement de Louis XIY, passer pour être l'instrument des Jésuites, et sacrifier, au moins en partie, cette faveur à peu près générale que lui avait conquise son admirable conduite pendant son procès. Sans hésiter un moment, Fénelon resta fidèle à ses convictions et à la vérité. En se rangeant, ne fût-ce qu'à moitié, du côté janséniste, Fénelon eût donné à ce parti un poids, une autorité, un lustre qu'il n'eut jamais : une àme moins haute eût pu trou-

KKSKLON A CAMItHAI. I".?»

i'.v un s('('i-('t |)I;iisir à se ven{jor iiiusi iii<lii'ectemeiil j);ir les imbarras qu'il aurait Ctiuses, do l'ardeur que le Roi avait mise ; le faire ooiidainiier, et en mènie temps faire lOffretter à la our de Rome, en au(jmeiitaiit encore ses difficultés déjà >.i ;randes, l'humiliation qu'elle lui avait imposée. Tout au ontraire, sans avoir seulement laissé naître en lui une telle lensée, Fénelon n'hésita pas à se porter, fût-ce à ses dépens, léfenseur de cette même autorité qui venait de le frapper. 1 y a là, si nous ne nous trompons, quelque chose de plus lonorable encore que sa soumission. Car obéir et se taire, 'est beaucoup ; mais venir défendre, avec tout l'éclat de son aient, ceux-là même qui ont dû vous condamner, c'est faire •lus, c'est rendre à la vérité le plus éclatant des homma{jes. Quant au reproche d'avoir manqué à la réserve que ui imposait la récente condamnation de son livre, il ne lous paraît pas mieux fondé : parce que l'ardeur de son âme it la ténacité de son caractère l'avaient entraîné trop loin lans une lutte théologique subtile où les torts avaient été au noins partagés, était-ce une raison de se désintéresser des )érils que courait alors la véritable orthodoxie? Et cette voix [ue l'autorité de l'épreuve noblement supportée devait ren- Ire plus persuasive encore, était-elle condamnée au silence? ^arce que Fénelon avait péché par excès d'amour de Dieu, :omme le Pape l'avait dit en le condamnant, lui était-il inerdit de prouver la sincérité de cet amour par son zèle à déèndre la vérité? Non, cette réserve prétendue, qui n'eût été lu fond que le plus mesquin calcul d'égoïsme, elle ne lui itait imposée qu'à l'égard de la personne même de ses an- ;iens adversaires, et nous verrons qu'il y fut fidèle jusqu'à 'excès. Mais nul n'avait le droit de lui interdire de consacrer i la défense de l'Eglise ces admirables facultés dont il venait le montrer au monde la variété et l'étendue. Il ne le fit, du •este, comme il nous le dira lui-même plus loin, qu'avec Ja )lus extrême prudence et parce qu'il croyait sa conscience

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engagée à se compromettre personnellement pour la défense de la vérité.

Fénelon fut donc l'adversaire ardent et déclaré des jansénistes; mais s'il mit dans cette lutte toute l'ardeur de son âme, il y porta aussi cette modération singulière qui s'alliait en lui à tant de feu intérieur. Dès le mois de novembre 1699, quatre mois après la condamnation de son livre, il écrit au duc de Beauvilliers ces remarquables paroles, qui sont le fond de sa pensée sur la manière de combattre le jansénisme ' : « Je voudrais qu'on évitât soigneusement divers écueils en réprimant la cabale des jansénistes : 1° Il ne faut jamais les attaquer dans des clioses légères ou obscures; ce qui a le plus prévenu beaucoup d'honnêtes gens en leur faveur, c'est qu'on a cru qu'on attaquait un vain fantôme, qu'on soupçonnait témérairement les personnes les plus innocentes, et qu'on voulait trouver en eux des erreurs que personne n'avait jamais ouïes. Ce serait fortifier ce préjugé que d'entamer l'affaire par quelque endroit douteux ou peu important. 2° 11 faut les attaquer, ou pour mieux dire, les réprimer avec modération dans les clioses mêmes où ils sont évidemment répréhensibles. Une conduite ardente, dure et rigoureuse, même pour la vérité, est un préjugé qui déshonore la meilleure cause. Par exemple, ce qu'on a fait contre madame la comtesse de Gramont ne me parait pas assez mesuré. Dire qu'on a Port-Royal en abomination, c'est dire trop, ce me semble. Il n'y avait qu'à avertir madame la comtesse de Grammont qu'elle n'allât plus à Port-Royal, maison suspecte, et laisser savoir au public qu'on lui avait fait cette défense; ce n'était pas elle qu'il fallait humilier; elle a de l'obligation à ce monastère; elle n'y croit rien voir que d'édifiant; elle a devant les yeux l'exemple de Racine, quiy allait très-souvent, qui le disait tout haut chez madame de Maintenon, et qu'on

^ Coif. (jcn., I, 80.

liï.NF.LON A rAMIlllAI. lil

l'en a jamais repris; mais la sévérité du Iloi devait tomheiur M. Tarchevèque de l'aris qui l'a sollicité, il n'y a que deux i>s environ, de laisser à cette maison la liberté de recevoir ou iiovit'iat. d

Telle fut constamment l'attitude de Fénelon dans cette amcuse querelle; ce qu'il voulait, ce n'était ni des mesures iolentes contre les personnes, ni de vaines paroles, mais un nseignement net, clair, unanime, de l'épiscopat tout entier, ppuyé sur l'autorité royale pour le faire respecter.

Malheureusement les évoques de France, timides devant opposition toujours croissante des opposants, avaient chacun Bur conduite particulière, et au milieu de ces agitations, plus B pouvoir royal se montrait sévère, plus « le parti prenait de jstre » . «Il ne faut, écrivait encore Fénelon', des coups 'autorité que contre les principales têtes, pour abattre les hefs du parti; encore ne faut-il faire qu'en bornant le Roi à ppuyer le Pape, et on ne doit frapper qu'à mesure qu'on nstruit. »

Nous n'avons nullement le dessein d'entrer dans le détail les polémiques contre les jansénistes que Fénelon soutint vec autant d'ardeur que d'habileté. Le sujet serait long et l'offrirait que peu d'intérêt, maintenant que ces querelles ont passées. Il nous faudra, du reste, y revenir plus tard, arsque nous parlerons de la correspondance entretenue par ^énelon avec le Père Le Tellier. Mais nous ne pouvons passer ntiérement sous silence l'affaire de son mandement sur le ameux cas de conscience et l'infaillibilité de l'Église dans es faits de doctrine. Ce mandement fit alors beaucoup de ruit et valut à son auteur un témoignage de respect du corps piscopal entier auquel l'auteur du Livre des Maximes dut tre très-sensible.

Depuis la fameuse paix de Clément IX, les jansénistes

' Corr. gén., II, 513.

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avaient vécu tranquilles, grâce à leur protestation de soumission. Mais, tout en obéissant en apparence aux décisions du Pape, ils avaient profité du repos dont on les laissait jouir pour s'étendre et se fortifier. Vers 1700, ils commencèrent à s'agiter de nouveau. En 1702 parut le fameux livre du Cas de conscience. Dans cet écrit, l'auteur renouvelait les anciennes discussions sur la question de fait et le silence respectueux, qui avaient tant été agitées autrefois. Les jansénistes, ou du moins un grand nombre d'entre eux, tout en reconnaissant comme hérétique la doctrine condamnée par les papes dans les écrits de Jansénius, prétendaient qu'en réalité elle ne s'y trouvait pas contenue, et que pour obéir aux décisions du Saint-Siège, il suffisait de se taire sur ces matières, tout en continuant à se servir d'ouvrages innocents en fait de l'hérésie à eux imputée. C'était une de ces équivoques dont le parti si austère savait si bien se servir au besoin : affirmer qu'il suffisait de se taire sur les décisions de Rome, n'était-ce pas dire qu'il était permis de croire que les livres condamnés n'étaient pas hérétiques, et accuser le Pape d'erreur non sur la doctrine en elle-même, mais sur ce point particulier du fait de l'hérésie dans les ouvrages qu'il avait condamnés ?

Le livre du Cas de conscience parut approuvé par un grand nombre de docteurs, et ne fut pas censuré par l'archevêque de Paris, le cardinal de Noailles. On peut juger du bruit que fit le Cas de conscience dans le monde ecclésiastique et à la cour. Toutes les anciennes querelles se ranimèrent. Le livre fut condamné à Rome; le Pape se plaignit au Roi des docteurs de Sorbonne, et adressa son bref à tous les évêques de France, en les invitant à censurer également l'ouvrage en question,

Fénelon, bien que son diocèse ne fît pas pai'tie de l'Église de France, mais relevât, du moins pour toute une portion, de l'Empire germanique, reçut aussi le bref, et se décida,

FKNKI-ON A f;AMIlll.M. U:j

près l>ion «les li(''si(;ilioiis, à rompre le silence f|iril jivait iirde en |tiil>lie (le|nii.s près di; (|ii;ilre ;iiiii(>e.s sur les qucsons (le (locliine. (le n'est pas (pi'ij eiil la moindre liesilution ir le lond de la question; mais il eraijjnait de reparaître i^rsonnellemi'iit sur la scène, et voyait ave(^ rejfret renaître ne discussion où le manque d'union et les conduiles diverses iraient du tort à la bonne cause. « J'avoue, écrit-il à l'ahbé li Lan{feron', que je tremble pour la vérité, elle ne fut mais en si grand péril. Le Roi fTaj)pe, mais l'Éjjlise n'éaircit rien : on suppose toujours que tout est éclairci. Veut- 1 donner de plus en plus aux jansénistes l'avanta^je qui a iduit presque le monde entier en sa faveur, je veux dire j'en le montre persécuté pour un fantôme que personne ose éclaircir? Parlera-t-on de l'inséparabilité du fait et du "oit, comme de la pierre philosophale, ou de la quadrature 1 cercle, ou du mouvement perpétuel?

« Il me convient moins qu'à un autre déparier. Onm'accura de vengeance contre les jansénistes : ils remettront sur

scène le quiétisme, il soulèvera tout le clergé de mon dio- !se et des deux universités voisines. Je me trouverai seul )ntredit par les autres évéques, et même par M. de Chares; on sera ravi de dire que j'ai été trop loin... Si Dieu vouit que je m'exposasse pour la vérité, je ne devrais pas héter un moment à le faire; mais je ferai encore plus de tort la vérité qu'à moi, en la disant hors de propos tout seul, le iblic étant prévenu en sophismes des jansénistes et leurs Iversaires même me contredisant. )>

Les amis de Fénelon triomphèrent de ses hésitations, et fit paraître en 1804 un long mandement où il profitait de

condamnation du Cas de conscience pour faire un ex- )sé historique de la querelle du jansénisme et poser les •incipesde l'infaillibilité de l'Église dans les faits doctrinaux,

' Corr. fjén., II, 501.

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doctrine qui soulevait alors quelques contestations, mais qui ne tarda pas à être universellement admise. Le mandement, aussi net dans le fond que ferme et précis dans la forme, attaquait vivement les distinctions subtiles que les jansénistes s'acharnaient à défendre, et établissait victorieusement que si l'Éfjlise pouvait se tromper dans le jugement des faits de doctrine, c'est-à-dire sur l'existence ou la signification des faits qu'elle condamne, toutes les hérésies pourraient échapper à leur condamnation et iraient s'abriter derrière le silence respectueux. Cette longue instruction pastorale finissait par ces belles paroles tout empreintes du génie de Fénelon, que, malgré notre intention de ne ne pas entrer dans le détail de cette lutte fameuse, nous citerons, afin de donner une idée de l'éloquence que Fénelon savait mettre jusque dans des mandements purement théologiques' : « A Dieu ne plaise que nous nous élevions ici avec un zèle amer contre les défenseurs de Jansénius. Dieu sait jusqu'à quel point nous craignons toute préoccupation et toute partialité... La charité ne pense point le mal, et croit facilement le bien; loin d'éclater contre quelque particulier qui aurait, avec de la bonne foi et de la docilité pour l'Église, quelque prévention pour la doctrine de Jansénius, nous ne songerions qu'à soulager son cœur, et qu'à l'attendre pour le détromper peu à peu; nous nous oublierions nous-mêmes plutôt que d'oublier jamais cette aimable leçon de l'Apôtre : « Recevez avec « ménagement celui qui est faible dans la fol, sans entrer dans «des disputes de pensées. » Nous mourrions content si nous avions le bonheur de voiries défenseurs de Jansénius, doux et humbles de cœur, tourner leurs talents et leurs travaux en faveur de l'autorité qu'ils combattent. Ils sont sages, il est vrai, mais ils n'ont point assez connu les bornes de cette sagesse sobre et tempérée que l'Apôtre nous recommande

' OEiivres complètes, X, 196.

fi;m-,i,(»n a ca m II II ai. lis

IsdoivcMl iioii.> pciincUri! (1(! Knir dire ce (jik; sainl Au('us- II (lis;iil à sailli Victor: «Avec le {jeiiie <|iie Dieu vous a donne, ilparail (|iuî vous serez véiilal)lenientsa{;e si vous ne croyez pas l'être. » Nous leur donnons avec plaisir la louange ne ce saint docteur donnait à ses adversaires, qu'il nomme es esprits forts et pénétrants, ybr/w/mae/ celerrima ingénia. Iliacun tient son esprit en captivité sous le joug de la foi uand il s'agit, par exemple, de croire que le corps de Jésus- Ihrist est caclic' dans l'I^^ucharistie sous l'apparence du pain, lais on n'accoutume point assez son esprit à croire que le aint-Esprit parie dans cette assemblée d'hommes pécheurs t imparfaits qu'on appelle le corps des pasteurs. La vue des lommes faibles qui font les décisions de l'Eglise, forme en lous une tentation plus subtile, et une révolte plus violente notre propre sens que la vue des espèces de pain dans l'Euharistie. On n'ose douter, en général, que l'Église ne soit, uivant les promesses, toujours assistée par le Saint-Esprit; nais, en détail, on cherche des distinctions subtiles pour duder cette autorité qu'on aurait horreur de combattre diectement. C'est notre propre sens qui est l'idole de notre ;œur, c'est la liberté de pensée dont notre cœur est le plus aloux. Notre jugement est le fond le plus intime de nousiiémes; c'est ce qui nous coûte le plus à nous laisser arracher... Au reste, nous ne présumons point de nos propres 'orces ; trop heureux de nous taire le reste de nos jours, si lous n'étions pas dans la nécessité de veiller et d'instruire un jrand troupeau dans le pays même où ces contestations ont le plus éclaté. »

Le mandement fit grand bruit, le nom de son auteur attirait l'attention; c'était le premier acte public de Fénelon depuis la condamnation de son livre, c'est-à-dire depuis cinq années. Il irrita vivement le parti janséniste, et surtout ses chefs qui avaient cru que Fénelon ne romprait pas le silence. Ils répondirent par de vives critiques; le prélat ne vou-

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lut pas leur laisser le dernier mot, et s'enga{;ea ainsi dans une longue et difficile polémique, où il montra la même souplesse et la même verve de talent, et aussi la même ténacité, que dans la controverse du quiétisme. Cette pailie des écrits de Fénelon ne forme pas moins de six gros volumes. Mais cette fois l'avantage lui resta, et il eut même l'occasion de recueillir un témoignage public de l'estime qui entourait son nom. Le Pape avait publié le 15 juillet 1705 la bulle Vineam Domini, qui renouvelait les condamnations précédentes du jansénisme, condamnait le silence respectueux, et obligeait à recevoir non-seulement de bouche, mais de cœur, les constitutions portées contre Jansénius. Cette bulle fut reçue et publiée par l'assemblée du clergé alors réunie à Paris. Le cardinal de Noailles présidait cette assemblée; il était vivement porté pour les jansénistes. Il ne crut rien pouvoir faire de mieux que d'essayer d'obtenir de l'assemblée une censure indirecte contre la doctrine soutenue par Fénelon dans son mandement. Mais moins heureux cette fois que lors de leur ancienne querelle, le cardinal de Noailles n'obtint pas ce qu'il désirait, il eut même le désagrément d'être obligé de supprimer du procès-verbal de l'assemblée le discours qu'il avait tenu au début des séances, et où il avait très-vivement attaqué la doctrine de l'infaillibilité de l'Église sur les faits dogmatiques mise en avant par l'archevêque de Cambrai. L'assemblée refusa d'adhérer à ses paroles, et M. de Noailles dut les retirer. C'était admettre la doctrine de Fénelon et lui rendre un public hommage.

Nous ne suivrons pas plus loin le prélat dans cette ingrate polémique. Ce que nous avons dit suffît pour montrer quelle fut son attitude dans les démêlés qui occupaient alors tous les esprits, et quels conseils il faisait passer à ses amis de la cour. Si l'on compare cette conduite à celle que tinrent contre lui ses adversaires dans la lutte du quiétisme, la comparaison est tout à son avantage. Son zèle n'est jamais

riNKLON A (AMItltAl. 1 4-

luucr, il ne s(»iiji<;i)iiiu* pas les iiitcutioiis de ses adversaires; i\ eût pu essayer d'atta<juer Bossuet qui (jarda le silence dans ceUe discussion au milieu de laquelle la mort vint le surprendre; peut-être eùt-il réussi à le compromeltre; mais une idée aussi basse, aussi mesquine, ne traversa même pas sa pensée. Il n'eut garde de prononcer publiquement le nom de l'illustre évëque de Meaux, et conserva avec celui qui avait été son ardent adversaire cette mesure parfaite, cette rései-ve pleine de dijjnité, aussi éloignée d'une douceur affectée que d'un sentiment anticlirétien , que nous avons déjà signalée. Aiussi l'opinion publique, qui ne se trompe pas toujours, devint-elle de plus en plus favorable à Fénelon, et tous ceux qui avaient gardé dans leur cœur le culte des idées nobles et désintéressées tournèrent-ils les yeux vers Cambrai avec un espoir secret d en voir sortir un jour, pour le bien de l'État, celui qu'une disgrâce royale y tenait renfermé.

Tout ce que l'affaire du quiétisme avait pu lui faire perdre en autorité dans l'Eglise de France fut bien vite reconquis. De toutes parts Fénelon recevait des témoignages de l'estime publique toujours croissante. Resté très en faveur à Rome, où on lui avait su un gré infini de sa soumission si prompte et si simple, il est en correspondance régulière avec le cardinal Gabrielli , ancien général des Feuillants, et par lui, fait passer au Pape les nouvelles sur le jansénisme, et des avis sur la conduite à tenir contre les partisans de cette doctrine tenace. Ce serait trop dire que de le représenter comme le conseiller secret de la cour de Rome dans ces tristes affaires; mais ses lettres fréquentes et détaillées jouissaient certainement d'un grand crédit. Fénelon, du reste, ne se cachait pas de cette union intime avec la cour de Rome, et sa faveur était si connue, que lors de la fameuse affaire des cérémonies chinoises, où les Jésuites eurent successivement pour adversaires les Dominicains et les missionnaires français, chacun des deux partis

écrivit à l'archevêque de Cambrai pour le prier de garder au moins une stricte neutralité. Fénelon répond tour à tour au Père Le Tellier et à M. Brisacier, supérieur des missions, qu'il était loin de vouloir s'engager dans une discussion dont il ne connaissait pas le fond, et qu'il attendait en silence la décision du Pape. Le fait est curieux à constater, car il montre qu'en 1702, deux ans à peine après la fin malheureuse de son procès, sa situation comme théologien était si bien refaite que son jugement avait repris toute son autorité.

Vers la même époque, le papeClément XI, qui venait de monter sur le trône pontifical, lui donna une preuve singulière de son estime, dont nous ferons mention parce qu'elle révèle une fois de plus le parfait désintéressement de Fénelon. Le diocèse de Cambrai était resté soumis au concordat germanique, d'après lequel certains bénéfices vacants étaient pendant six mois de l'année à la nomination du Pape et pendant les six autres mois à la nomination des souverains. Clément XI, pour donner à Fénelon un témoignage public de son bon vouloir, lui fit dire qu'il ne disposerait des bénéfices qu'en faveur des sujets qui seraient recommandés par lui. Mais le prélat, qui redoutait par-dessus tout la faveur ou la .complaisance ende'pareilles matières, répondit au Pape qu'il n'userait de cette confiance que d'après les règles suivantes : l'jamaisilne recommanderait au Saint-Père ni un parent ni un ami de ses parents; 2" il ne donnerait que des attestations de mérite et jamais de recommandation personnelle; 3' tout en accordant ces attestations à ceux qui les demanderaient, il se croirait obligé d'en délivrer de lui-même à ceux qui, « par modestie ou scrupule » , s'abstiendraient d'en faire la demande. Enfin il terminait son mémoire de remercîment endisantqu'il pensait que «les naturels du pays devciient passer avant les autres » . Quand on songe quel moyen de se faire des amis était alors la collation des bénéfices, et que de fois on les conférait pour des motifs d'intérêt, la conduite de Fé-

FI'.NF.LON A CAMUUAI. ' i'>

nelon <l;ms ct'ttcî pctilc circonstance prend une valeur morale foule particulière.

Une des choses (\u'i IVappeiit le plus en étudiant de près la vie do Fènelon, c'est l'unité de son caractère moral : pas tic défaillance, pas d'inconséquence : il est toujours le même. Le temps, |qui change et altère parfois si profondément la nature des hommes, passe sur sa tête sans rien enlever à l'ardeur de son àme, à cette jeunesse intérieure qui est un des plus beaux dons du ciel. L'archevêque de Cambrai 5n exil et en disgrâce, avant beaucoup souffert des hommes 2t des choses, est aussi désintéressé, aussi généreux que le jeune homme sortant du séminaire avec la confiance de a jeunesse et la foi dans la vie. C'est le propre des natures i'élite d'aller toujours en se développant dans le bien. Pour îlles la vie n'est pas une conseillère égoïste, elles vieilissent sans renier les nobles pensées de leur jeunesse ; si bien les illusions les ont abandonnées en chemin, elles savent tous es jours mieux que la vérité et le bien ne sont pas des illusions ; plus elles approchent du terme, plus elles s'élèvent lu-dessus de cette terre dont les contours commencent à dis- ')araître à leurs veux.

Pour achever de faire connaître avec quel soin Fénelon 'emplissait les devoirs de sa charge, il nous reste à parler des ;oins qu'il prit de son séminaire. Nous avons omis à dessein le le faire plus haut, parce que le séminaire de Cambrai tint jne place toute particulière dans sa vie. Rempli comme il 'était lui-même d'un esprit de piété vraiment sacerdotal, B^énelon n'eut rien tant à cœur que de voir fleurir dans le îlergé de son diocèse les vertus et la science ecclésiastiques. [1 savait aussi que la meilleure manière de faire disparaître sans bruit le jansénisme de cette contrée, était de former une jeune génération de prêtres instruits et fervents qui fussent bien éclairés sur la nouvelle doctrine, afin d'en arrêter les progrès.

Aussi, dès son arrivée à Cambrai, conçut-il le dessein de confier son séminaire aux prêtres de la congrégation de Saint-Sulpice. Élevé par leurs soins, Fénelon avait appris à connaître la valeur de ces hommes de bien, qui, fidèles imitateurs de leur admirable maître, M. Olier, consument leur vie entière dans les obscurs labeurs de l'enseignement. Fénelon était tout particulièrement lié avec l'un des plus vénérables d'entre eux, M. Tronson, qui a laissé un nom dans l'histoire religieuse du dix-septième siècle. Troisième supérieur général de cette congrégation, il avait su mériter l'estime et la vénération de tous par l'austérité de sa vie et sa modération pleine de douceur. C'était lui qui avait dirigé le jeune abbé de Fénelon lors de son entrée au séminaire et l'avait formé aux vertus de son état. La situation que le modeste sulpicien avait acquise à son insu était si grande, qu'il fut associé aux évêques chargés d'examiner les écrits de madame Guyon, et qu'il prit part aux célèbres conférences d'Issy. Plus tard, lorsque, malgré les articles qui y avaient été signés, la controverse reprit plus ardente que jamais, il s'employa de son mieux à apaiser les esprits et à faire prévaloir la modération. La douce et humble figure de M. Tronson fait même un singulier effet entre les grandes figures de Bossuet et de Fénelon. Pénétré de reconnaissance pour tous les services qu'il lui avait rendus dans sa jeunesse, et sachant tout ce qu'il devait à l'éducation de ces « messieurs » , l'archevêque eût voulu dès le principe les appeler auprès de lui à Cambrai ; mais l'entreprise, qui semblait si aisée à mener à bien, n'aboutit que vingt ans plus tard, et c'est à peine si Fénelon put en voir le succès. Au début, ce fut le manque de sujets capables qui mit obstacle aux désirs de Fénelon ; il ne demandait cependant pas des gens extraordinaires , mais simplement de bons prêtres , comme il le disait lui-même à M. Tronson dans son charmant langage : « Ce que nos gens ne sauront pas d'abord, ils auront

IT.NKJ.ON A (; A M lin AI. I M

le loisir de I ;i|)|)r('ii<lr('. I )()im('/.-iii()i «le hoiis ((l'iirs ;ivcc un esprit droit, je me (linr/jc de les inctirc; en hoii clicmiii. Jcî vivrai ou l'ri'i'o avec" eux. Je ne vous demande ni j)()lilesse, ni talents <|ui ('hlouissent; je ne veux qu(! du sens (jrossier et une volonté l)ien {}a{jnée à Dieu. Si vous avez de quoi donner plus que cela, ce sera au delà de mon attente; mais comptez qu'au j)oint que j'aime votre corps vous devez faire un effort pour me secourir. Je suis assuré qu'ils m'aimeront quand nous aurons un peu vécu ensemble. Ils ne me trouveront, s'il plaît à Dieu, ni défiant, ni entêté; voilà ce que j'espère de Dieu, et nullement de moi. Voyez donc avec vos messieurs l'aumône que vous pouvez me faire dans ma mendicité ; il y a ici des biens infinis à faire. Les ouvriers de confiance me manquent'." L'affaire ne put alors aboutir, parce que ['on ne put trouver de membres de la congrégation en nombre suffisant pour les envoyer à Cambrai. Puis vint la conclusion de l'affaire du livre des Maximes, et Fénelon, avec ce tact délicat et ce désintéressement qui ne l'abandonnaient jamais, craignitde compromettre les Sulpiciens en ayant l'air de les attacher à sa cause. Il rompit même pendant quelque temps sa correspondance avec M. Tronson, afin d'éviter tout ennui à cet homme de bien qui resta toujours son fidèle ami. Mais l'archevêque ne renonça pas à son projet, car il n'était pas dans sa nature de renoncer à une entreprise qu'il avait résolue. Une fois l'orage passé, il reprit sa négociation, et nous verrons qu'elle réussit peu avant sa mort.

Ne pouvant confier dès le début la direction des élèves de son séminaire à la congrégation qui avait toute sa confiance, Fénelon résolut d'y suppléer par la plus active surveillance et un soin constant. De Valenciennes, où le séminaire était étabh, il le transporta à Cambrai même, afin de pouvoir y

1 Corr. (j,hi., V, 211.

152 FÉNELON A CAMRn.M.

veiller de prés. L'ablté de Chantérac fut chargé de tous les détails qui concernaient la discipline et le régime intérieur. Mais Fénelon ne confia à personne le soin d'examiner les candidats et de les faire avancer dans la piété. Il faisait lui-même des instructions pendant les retraites et aux fêtes de la communauté. Afin de rendre plus imposant l'examen qui précédait l'admission aux saints Ordres, il le faisait passer à l'archevêché , sous sa présidence, avec solennité. Ainsi tout prêtre ordonné par Fénelon était examiné cinq fois par son archevêque avant d'être reçu. Non content de ces examens, dont le résultat est toujours plus apparent que réel, et malgré ses innombrables affaires, Fénelon s'imposa la règle de faire lui-même une fois la semaine des conférences dans son séminaire. C'était une sorte de cours familier où chaque élève avait le droit de prendre la parole, de poser des questions, et d'exposer ses difficultés. L'archevêque prodiguait ainsi à ces humbles prêtres de campagne tous les trésors de son esprit avec le même zèle, la même ardeur qu'autrefois, sur un théâtre plus brillant, à ces belles dames, à ces grands seigneurs de la cour qui goûtaient si fort le génie de l'abbé de Fénelon. Ses soins s'étendaient jusqu'à ceux des élèves ecclésiastiques de son diocèse qui étudiaient à Paris; il s'inquiétait de leur sort, les faisait surveiller, et chargea spécialement un prêtre de Saint-Sulpice, dont il était sûr, de les examiner en son lieu et place.

C'est ainsi que Fénelon sut remplir avec la plus scrupuleuse exactitude les devoirs que lui imposait le gouvernement d'un des plus grands diocèses de Frence. On est tout étonné de rencontrer un administrateur ferme et vigilant là où l'on ne croyait trouver qu'un grand écrivain, et une nature rêveuse et ardente. L'homme le plus versé dans les affaires, le moins porté aux idées mystiques, n'eût pu mieux s'acquitter de la tâche difficile dont l'archevêque de Cambrai portait le fardeau sans fléchir. Certes, beaucoup de ceux qui l'a-

Fi;NF,r.()N A CAMItllAI. 153

aient tant aHaf|iit' sur son (joiit pour la flocdinc; dn pur mour coninic (l('\ant m'ccssaircment conrluire à un étal 'ospiit trouMé et chimérique, furent l'orcés de convenir, u moins en eux-mêmes, que le {jrand défenseur de la charité ésintéressée qui n'avait pas su rester dans les justes bornes e la théorie, savait mieux que personne afjir avec un bon ens ferme et droit dans la vie pratique, sans rien perdre e son zèle pour le bien.

Aussi cette conduite lui attira-t-elle une réputation toute articulière et unique àcette époque, où la grandeur du pouoir royal, arrivée à son apogée, ne laissait guère rien jbsister en dehors d'elle. Chaque jour l'estime publique et ; respect des gens de bien allaient grandissant autour de illustre archevêque de Cambrai. Tout ce qui ne tenait pas nmédiatement à la cour et ne vivait pas de la faveur royale e cachait pas ses sentiments. Pour les courtisans seuls, Féelon continua longtemps « à avoir la peste » , comme il le isait lui-même. Mais la persistance de la défaveur royale ne empêchait pas de voir grandir sans cesse sa situation. Un )ur, c'est l'électeur de Saxe qui vient le voir dans sa ville ; le îndemain, c'est le cardinal de Bouillon qui, rebelle et fugitif, Il demande asile et protection dans sa lutte ridicule contre lOuis XIV, sûr de ne trouver chez Fénelon aucun ressentilent de sa conduite équivoque dans le procès du livre des (axi'mes, alors que , doyen du Sacré Collège et partisan resque avoué de l'archevêque de Cambrai, il eût pu beauoup pour le sauver. Ce fantasque et vaniteux personnage ntretint longtemps avec Fénelon une correspondance que elui-ci, malgré la crainte de déplaire au Roi, ne voulut point 3mpre, tout en ne ménageant pas les dures vérités au prélat ui se croyait de force à lutter contre le roi de France. Une utre fois, c'est l'électeur de Cologne qui, banni de son élec- )rat pour avoir suivi le parti de la France, et errant en fugif dans la Flandre française, demande à Fénelon des con-

seils pour se préparer à la consécration épiscopale qu'il vouut recevoir de sa main. L'archevêque lui écrivit à ce sujet deux lettres admirables qui sont restées célèbres. Si l'on voulait citer exactement le nom de tous les personnages étrangers qui lui font parvenir les marques de leur estime, la liste serait longue, et cette nomenclature n'offrirait que peu d'intérêt. Un nouveau nonce n'arrive pas à Bruxelles ou à Cologne sans qu'aussitôt il n'écrive à l'illustre exilé de Cambrai pour se recommander à sa bienveillance.

En France, sa réputation n'était pas moins grande; le successeur de Bossuet, M. de Bissy, le grand ennemi des jansénistes, cherchait à se couvrir de son nom dans les polémiques ardentes qu'il soutenait presque seul ; l'évêque de Chartres, M. Godet-Desmarets, l'ami et le directeur de madame de Maintenon, l'ancien adversaire du quiétisme, cherchait insensiblement à se rapprocher de lui, et lui faisait faire des Ouvertures que Fénelon recevait sans empressement; la maréchale de Noailles, cette ancienne amie, qui voyait chaque jour la situation de son beau-frère, le cardinal, plus ébranlée à la cour, lui écrivait pour le prier de renouer leurs anciennes relations. Le Père de La Chaise, et après lui le Père Le Tellier, étaient en commerce de lettres régulières avec Fénelon. Le Père Lamy, le savant Bénédictin, le constant adversaire de Malebranche, lui écrivait d'une manière suivie pour le tenir au courant du mouvement littéraire et religieux du temps. Nous aurons lieu de revenir sur cette correspondance tres-intéressante, et qui peint bien l'état des esprits à cette époque. Fénelon entretient aussi une correspondance réglée avec le Père Lallemant, l'adversaire du Père Quesnel; c'était un homme lettré, qui se consacra tout entier à la controverse contre le jansénisme, et eut son jour de célébrité lorsqu'il composa des lié flexions morales sur le Nouveau Testament, en réponse à celles du fougueux janséniste, ce qui lui valut une ardente inimitié de la

FIN II, ON A CAM IlliAl. l.">.>

in( (le SCS |)iir(isaiis. Il Iciiwil I'imkîIoii iiii (Mjiiriiiil des affaires l'Iijfieiises.

T(Mis les jours on trouve de nouvelles traces do cette situaon loute particulière de Fénelon dans les lettres soit de irection, soit d'affaires, qui se retrouvent un peu partout, l'est ainsi (jue tout dernièrement encore des lettres inédites e l'archevêque, adressées à une princesse de Salm et concrvées dans les archives de cette famille, ont vu lejourfjràce ux soins d'un éditeur érudit '. Ces quelques lettres, qui deront désormais figurer dans la correspondance complète, ont tout à fait dignes de leur auteur et nous montrent bien uelle considération entourait le nom de Fénelon, même à étranger. Chanoinesse de Remiremont, la princesse Marie- Ihristine de Salm était venue vers 1690 à Versailles, pour y éfendre les intérêts de son chapitre; elle y avait connu le 3une et brillant précepteur du duc de Bourgogne, qui lui endit même quelques services. La solliciteuse princière ubit comme une autre le charme du prophète, comme disait laint-Simon, et elle se mit sous sa direction. De là une corespondance dont les quelques fragments conservés font ivement regretter la perte du plus grand nombre de lettres, ant on v retrouve Féiaelon tout entier ; quel autre que lui avait consoler avec cette douce fermeté une femme inquiète ;t troublée par les mille difficultés de la vie ? « On ne saurait ;tre à l'abri de l'orage quand on est exposé aux soupçons de )ersonnes puissantes qui sont crédules, inappliquées et oblédées par des flatteurs... O madame, laissons les hommes it n'aimons que Dieu. Du moins, ne ménageons les hommes jue pour l'amour de lui. Quand nous aurons fait vers les lommes ce que Dieu demande, le meilleur pour nous est que lous n'en ayons aucune récompense en ce monde. Il n'y a qu'un seul ami sur qui on puisse compter. »

' Une nouvelle correspondance de Fénelon [Revue des ijuestions histo- ■ii/nes, 1882-1883;, par M. l'abLc Dn.ocE.

156 FÉNELON A CAMUDAI.

Il paraîtra peut-être surprenant que dans cette rapide et bien incomplète énumération de ceux qui, soit par les lettres, soit par la dévotion, étaient restés en relation avec Fénelon, le nom de madame Guyon ne soit pas même prononcé. On ne trouve en effet aucune trace d'une relation quelconque entre eux, depuis la fin de l'affaire du quiétisme. Ce fait indique à lui seul combien avait été exagérée la fréquence de leurs rapports, uniquement dus à une conformité de tendances vers un même genre de dévotion. Si le prélat avait défendu avec tant de persistance une femme traitée, suivant lui, au moins avec rudesse, c'était par un sentiment d'honneur, où se mêlait peut-être à son insu toute la ténacité du théologien. Une fois la décision du Pape rendue et madame Guyon retirée à Blois, où elle vécut de longues années dans la retraite et la soumission, l'archevêque de Cambrai n'eut plus aucun rapport avec elle.

Nous venons d'esquisser, bien imparfaitement à coup sûr, le rôle que l'archevêque de Cambrai, au lendemain de sa disgrâce, sut se faire dans la société de son temps. Ce rôle, unique peut-être à cette époque, n'était pas fait, il faut l'avouer, pour désarmer la colère de ses ennemis, tout surpris de voir encore debout celui qu'ils avaient cru renverser pour toujours. Le Roi, qui avait fait delà condamnation du livre de Fénelon presque une affaire personnelle, ne voyait pas grandir sa situation, tant dans son diocèse qu'en France, sans un déplaisir qu'il ne cachait pas. Plus il entendait murmurer à ses oreilles les louanges de M. de Cambrai, plus il semble qu'il se soit confirmé dans la résolution de le tenir éloigné de sa personne. Jamais il ne permit qu'on lui parlât du retour de Fénelon à la cour ; ses amis n'osaient même pas espérer que la colère de Louis XIV à l'égard du prélat se démentit en rien. C'eût été à ses veux manquer à sa dignité royale, tandis qu'au contraire il attirait lui-même l'attention sur celui qu'il tenait ainsi éloigné de sa personne. Fénelon,

FKNELON A «:AM11II\I. 157

i|»li{jé (le ne |)as s'cloiyiier de Cambrai, onlouré de Tauréole e la persécution et du talent, accomplissant avec éclat et iùntoté tous les devoirs de sa cluir{;i!, attirait bien autrement l's re{;ards (|u'il ne l'eût fait dans les (galeries de Versailles, •erdu au milieu de la foule, et forcé de rencontrer partout es anciens adversaires. Il est difficile de savoir si madame de lalntenon eut quelque part dans cette constante aversion lu Roi j)Our un liomnie aussi rare que l'était Fénelon. Ce l'est pas que le l)ruit qui courut alors que la cause réelle le l'irritation du Roi contre le prélat était, non pas le quiéisme, mais son opposition nette et ferme à la déclaration du aariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, mérite la iioindre créance. Le Roi ne songea jamais à déclarer son maiage, et madame de Maintenon avait trop d'esprit pour désirer [u'il le fit; personne, du reste, n'eût consulté Fénelon sur ce ujet. Néanmoins, madame de Maintenon, après avoir été trèsidmiratrice de Fénelon , l'avait complètement abandonné ors de l'orage du quiétisme, et s'était livrée au cardinal de 'îoailles. Passant d'une extrémité à l'autre avec une singuiére rapidité, elle prit même une part active dans la querelle uscitée par le livre des Maximes. Et ce ne fut pas une des ipreuves les moins amères pour Fénelon, pour un archevêque , d'avoir à défendre sa doctrine devant une femme lu monde, moins apte que personne à juger de ces sortes de natières. Il fallut cependant dévorer l'amertume et essayer le se justifier dans son esprit. Mais cette extrémité lui parut 'ude et le dégoûta plus que tout le reste de la vie de la cour. [1 faut lire, dans la partie de sa correspondance relative au juiétisme, ses lettres à madame de Maintenon, pour se rendre :ompte de ce que ces démarches durent faire éprouver à la nature fière et indépendante de Fénelon. L'humiliation lui parut être singulièrement pénible, et il ne s'y prêta qu'en frémissant. Une fois le livre des Maximes condamné, madame de Maintenon revint-elle sur son ressentiment ou, au contraire.

158 FÉNELUN A CAMISHAI. 41^^01^

encouragea-t-elle le Roi dans son éloignemeiit pour Tarclievéquede Cambrai? C'est ce qu'il est difficile de savoir exactement; mais ce qui nous paraît le plus vraisemblable, c'est que madame de Maintenon, toujours timide en face du maître, et qui ne conservait son crédit qu'en ne résistant jamais, n'eut pas osé, quand même elle l'eût souhaité, prendre la défense de son ancien ami. Elle avait trop d'esprit, et malgré tout trop d'élévationdansl'àme, pour ne pas être frappée de la conduite de Fénelon ; mais son retour eôt rappelé de pénibles souvenirs. Sa présence, même silencieuse, eût été un reproche : puis un esprit aussi supérieur est toujours dangereux, li peut prendre de l'influence et devenir redoutable. Aussi ne fit-elle rien pour faire revenir le Roi de ses préventions. En se taisant, madame de Maintenon rendit à Louis XIV un mauvais service, car c'eût été une gloire de plus pour la fin de son règne, que la justice rendue à un homme tel que Fénelon, et il y avait de la petitesse à croire que c'était se diminuer que de lui rendre ses bonnes grâces.

Si le Roi continuait à se montrer irrité contre l'archevêque exilé, les ennemis de l'illustre prélat, et c'était un homme trop supérieur pour n'en avoir pas beaucoup, ne s'avouaient pas non plus vaincus. Le plus redoutable de ses adversaires dans la lutte du quiétisme, Rossuet, venait de disparaître. Mais la plupart de ceux qui s'étaient acharnés dans cette grande querelle vivaient encore, et ne voyaient pas sans regret les anciennes préventions contre Fénelon s'efîacer de jour en jour davantage. A ces rancunes se joignaient les passions plus vives des jansénistes, qui n'avaient garde d'oublier ni de laisser oublier la sentence rendue autrefois contre leur plus redoutable adversaire : aussi, bien que réduits à recourir aux insinuations et aux attaques dissimulées par l 'admirableconduite de l'archevêque, ses ennemis ne luttaient-ils pas moins avec acharnement contre son influence. On le représentait comme un fanatique ultramontain, un partisan dévoué des Jésuites,

FKNELON A r.AMIillAI. 1 jl)

tins orciipc (le r('iissir à liiii'c oiihlicr le |)assr (\u'îi fravaillcr m\ iiilt'it'Is (lo rK{fIiscî; ou iiu-rimiiiait sa soumission eu la léflaïaut j)ru sincère, et Ton disait (pril était aisé de jiij;('r le ce manque de sincérité, puisqu'il ne retirait pas les défenses ]u'il avait écrites pour expliquer son livre.

Il n'y avait <|ue son talent littéraire que personne ne conestàt; car tout était resté vivant en Fénelon, et le lettré ni l'écrivain ne s'étaient pas plus engourdis en lui dans l'uniformité de la vie de province, que le polémiste ou l'ami dét'oué. Nous avons déjà montré Fénelon à Cambrai sous bien ies faces, et cependant nous n'avons encore rien dit de son îctivité littéraire, c'est-à-dire d'un des côtés de sa vie qui a laissé la trace la plus brillante et la plus durable. Au milieu ie toutes les occupations diverses dont nous venons de tracer une esquisse bien incomplète, il trouvait encore le temps de cultiver les lettres, et jamais sa plume ne fut plus féconde que dans ces temps où il semblait comme accablé par le tras'ail de son ministère.

Nous ne parlerons pas ici du Télémaque, dont l'apparition fut un événement dans le monde lettré ; cet ouvrage appartient à la jeunesse de Fénelon, c'est-à-dire à son séjour à Versailles. Nous avons dit quel en fut le succès dès le premier jour; ce succès ne devait aller que croissant; il ne nous conviendrait nullement de l'apprécier. Depuis qu'il est devenu une des œuvres classiques de notre langue, il n'est pas un écrivain qui n'en ait parlé, et ces divers jugements, malgré leurs différences ou leurs réserves, en ont consacré la gloire. Presque toutes ses œuvres philosophiques furent composées ou revues à cette époque : le Traité sur l'existence de Dieu, dont une partie parut en 1712 et attira aussitôt l'attention, était une œuvre de jeunesse qu'il reprit lorsqu'il fut exilé à Cambrai, mais dont il ne put qu'ébaucher la fin. C'est aussi à Cambrai qu'il écrivit les Lettres sur la religion, dont quelques-unes sont adressées

au duc d'Orléans, plus tard Ré{jent, dont l'incrédulité était notoire. C'est en 1708 qu'il écrivit ses lettres sur l'autorité de l'Église, ouvrage de controverse contre les protestants, la réfutation du système de Malebranclie sur la nature et la grâce, et ses lettres au Père Lamy sur la grâce et la prédestination. C'est également vers la même époque que parurent le Recueil de Fables et les Dialogues des morts, composés pour l'éducation du duc de Bourgogne ; ces deux ouvrages furent imprimés à l'insu de leur auteur, comme le fameux Télémaque, dont les éditions se continuaient et se sont continuées depuis sans interruption. Nous avons déjà dit que Fénelon avait pris part à la lutte contre le jansénisme par un mandement qui fit grand bruit, mais là ne se bornait pas son activité à défendre la vérité par ses écrits comme par ses actions, et c'est aussi à cette époque qu'il faut rapporter la composition de plusieurs ouvrages de piété et de théologie qui ne furent imprimés qu'après sa mort, et d'autres qui parurent de son vivant. Comme prédicateur, il ne s'épargnait pas davantage. Il parlait presque toujours d'inspiration et jouissait alors de la réputation d'un des plus grands orateurs du temps, surtout depuis que la grande voix de Bossuet s'était tue. Il ne reste que de courts fragments ou de simples canevas des sermons de Fénelon ; un seul a été entièrement écrit par lui : c'est le discours prononcé en 1707 au sacre de l'archevéqu-électeur de Cologne, et il est resté justement célèbre.

Il ne rentre nullement dans notre cadre de placer ici une analyse littéraire même sommaire de toutes les œuvres de Fénelon composées pendant son séjour à Cambrai, dont quelques-unes sont devenues classiques. La chose a été faite depuis longtemps, et nous n'aurions aucune qualité pour nous y essayer de nouveau après tant d'autres. Mais comment ne pas remarquer la prodigieuse facilité et l'extrême étendue desprit de cet homme, qui passe comme en se

FKNr.LON A C A.M II 11 A I . Ifil

jouant d'un sujot à un ;infre, et qui est toujours supc-rinur, i]uiltaiit la ini;taj)l)ysiquo puiv; pour écrire un traite de tlieoloj;ie, et la tlu'olo(;ie pour composer une fable ou un cantique pour les enlimts? Cette variété, cette souplesse de talent si rare, est la marque caractéristique du génie de Fénelon, et partout, dans toutes les matières, il porte une hauteur de vues et une élévation de sentiments qui ne défaillent jamais. Nous ne parlons pas ici de la lettre à l'Académie, ni de la correspondance avec Lamothe sur les anciens et les modernes, parce que ces écrits sont postérieurs aux années qui nous occMpent ; mais ces deux écrits fameux mettront dans tout leur jour cette abondance et cette originalité si remarquables.

La rapide nomenclature des ouvrages qui se rapportent aux premières années de son séjour à Cambrai montre déjà à elle seule la fécondité et l'étonnante diversité de son talent. Et cependant, si nous osons dire notre sentiment, nulle part Fénelon ne s'est montré plus grand écrivain que dans sa correspondance privée. Certes, le style en est bien différent de celui du Télémaque, mais à être moins élégant et moins fleuri, il gagne en force et précision. L'expression toujours heureuse arrive sans effort sous sa plume, la pensée se dégage plus vivante et plus nette sous ce vêtement moins chargé d'ornements, et, sans s'en douter, sans efforts, Fénelon atteint parfois à une éloquence naturelle, simple et forte, qui est la vraie beauté littéraire. La langue est pour lui une arme bien trempée dont il sait se servir avec vigueur et hardiesse. Citons par exemple ce portrait de l'électeur de Bavière, frère de la seconde Dauphine, que Fénelon jette en passant dans une lettre, et qu'on croirait plutôt sorti de la plume de Saint- Simon que de celle de l'auteur du Télémaque ' .•

« M. l'électeur m'a paru doux, poli, modeste, et glorieux

' Corr. gén., î, 156.

162 FÉNELON A CAMliRAI.

dans sa modestie. II étoit embarrassé avec moi, comme un homme qui en craint un autre sur sa réputation d'esprit. Il vouloit néanmoins faire bien pour me contenter; d'ailleurs il me paroissoit n'oser en faire trop, et il regardoit toujours par-dessus mon épaule M. le marquis de Bedmar, qui est, dit-on, dans une cabale opposée à la sienne. Comme ce marquis est un Espag^nol naturel, qui a la confiance de la cour de Madrid, l'électeur consultoit toujours ses yeux avant que de me faire les avances qu'il croyoit convenable : M. de Bedmar le pressoit toujours d'augmenter les honnêtetés ; tout cela marchoit par ressorts comme des marionnettes. L'électeur me paroît mou, et d'un génie médiocre, quoiqu'il ne manque pas d'esprit, et qu'il ait beaucoup de qualités aimables. Il est bien prince, c'est-à-dire foible dans sa conduite et corrompu dans ses mœurs. Il paroît même que son esprit agit peu sur les violens besoins de l'État qu'il est chargé de soutenir; tout y manque; la misère espagnole surpasse toute imagination. Les places frontières n'ont ni canons ni affûts ; les brèches d'Ath ne sont pas encore réparées ; tous les remparts sous lesquels on avoit essayé mal à propos de creuser des souterrains, en soutenant les terres par des étais, sont enfoncés, et on ne songe pas même qu'il soit question de les relever. Les soldats sont tous nuds, et mendient sans cesse ; ils n'ont qu'une poignée de ces gueux ; la cavalerie entière n'a pas un seul cheval. M. l'électeur voit toutes ces choses; il s'en console avec ses maîtresses, il passe les jours à la chasse, il joue de la flûte, il achète des tableaux, il s'endette ; il ruine son pays, et ne fait aucun bien à celui où il est transplanté ; il ne paroît pas même songer aux ennemis qui peuvent le surprendre. »

Dans ces pages écrites au courant de la plume, où vibre encore, pour ainsi dire, l'accent de sa voix, Fénelon nous apparaît tout entier, et son talent n'en ressort que plus grand pour être vu de plus prés, et comme à son insu. On

FKNEI.ON A CAiMBIlAI. 163

oit le voir assis dans ce cabinet de travail solitaire du palais Cambrai où il se retirait, une lois les devoirs de sa joure rem[)lis, avec cette grande llijure osseuse qu'éclairaient ux yeux ma{jnifiques, brillants crardeur et d'intelligence; passe successivement et sans effort d'un travail à un autre, rit au duc de Bourgogne, puis à des hommes d'affaires, litte les affaires pour la métaphysique ou la direction des les ; toujours en verve, toujours dispos, il laisse courir sa Lime sur le papier, les idées lui viernicnt en foule sur tous > sujets; il parle, il écrit d'abondance de cœur et d'esit, et si la forme est parfois presque parfaite, elle n'est nais cherchée ni travaillée.

Est-il besoin d'ajouter, après tout ce que nous avons dit us haut, que Fénelon était resté en rapport avec la plupart s gens de lettres qu'il avait connus à Paris, et que le lettré ; fut pas plus oublié que l'illustre directeur de conscience? . de Sacy, le savant traducteur de la Bible, lui écrivait frélemment, et l'Académie française lui fit souvent témoigner n regret de ne plus le voira ses séances. L'ancien ami de icine et de La Bruyère avait beau essayer d'oublier la littéture pour ne plus penser qu'aux soins de la religion, son »ût passionné pour les lettres renaissait toujours, et les )mbreuses citations latines qui se rencontrent partout dans s écrits en sont le meilleur garant. Mais le grand siècle uchait à sa fin, les écrivains de génie qui avaient jeté tant éclat sur le règne le plus brillant de notre histoire étaient us disparus, et Fénelon restait le dernier de cette rare géîralion d'esprits. La spirituelle marquise de Lambert, dont salon était comme l'antichambre de l'Académie, et qui )nservait avec un éclat tempéré les anciennes traditions de )ût pour les lettres, dont les femmes avaient donné tant de reuves au dix-septième siècle, lui écrivait ce charmant illet, qui montre bien quelle était sa situation dans la soété lettrée :

ÎCi FENELON A CAMBIIAI.

« Janvier 1710.

« Je n'aurais jamais consenti, Monseig^neur, à ce que M. de Sacy vous eût montré les occupations de mon loisir, si ce n'était vous mettre sous les yeux vos principes et les sentiments que j'ai pris dans vos ouvrages. Personne ne s'en est plus occupé et n"a pris plus de soins de se les rendre propres. Pardonnez-moi ce larcin, jNIonseigneur, voilà l'usage que j'en ai su faire. Vous m'avez appris que mes premiers devoirs étaient de travailler à former l'esprit et le cœur de mes enfants ; j'ai trouvé dans Tclémaque les préceptes que j'ai donnés à mon fils, et dans VEducation des filles les conseils que j'ai donnés à la mienne. J'ai la hardiesse de croire que je penserais comme vous sur l'ambition ; mais les mœurs des jeunes gens d'à présent nous mettent dans la nécessité de leur conseiller, non pas ce qui est le meilleur, mais ce qui a le moins d'inconvénient, et ils nous forcent à croire qu'il vaut mieux occuper leur cœur et leur courage d'ambition et d'honneurs, que de hasarder que la débauche s'en empare. Quel danger. Monseigneur, pour l'amour-propre que les louanges qui viennent de vous ! Je les tournerai en préceptes; elles m'apprennent ce que je dois être pour mériter une estime qui ferait la récompense des plus grandes vertus. Nous sommes ici dans une société très-unie sur la sorte d'admiration que nous avons pour vous. »

A ces compliments si bien tournés, Fénelon répond par un billet d'une parfaite simplicité, comme quelqu'un qui est au-dessus du plaisir d'être loué'. « Je devais déjà beaucoup, Madame, à M. de Sacy, puisqu'il m'avait procuré la lecture d'un excellent écrit; mais la dette est bien augmentée depuis qu'il m'a attiré la très-obligeante lettre que vous m"avez fait l'honneur de m'écrire. Ne pourrais-je point enfin, Madame, vous devoir à vous-même la lecture du second ou-

' Corr. gén., III, 256.

KKNELON A (".AMBRAI. 163

■âge? Outre que le premier le fait désirer fortement, je serais ivi d(î recevoir celte marque des hontes que vous voulez en promettre. Je n'oserais me llaller d'aucune espérance avoir l'honneur de vous voir en ce pays, dans un temps alheureu.K, où il est le théâtre de toutes les horreurs de la lerre ; mais dans un temps j)lus heureu.x, une helle saison )urrait vous tenter de curiosité pour cette frontière. Vous ouveriez; ici l'homme du monde le plus touché de cette ;casion, et le plus empressé à en profiter. » Madame de amhert réplique par de nouveau.x compliments, qui nous mhlent résumer l'opinion générale des heaux esprits du oment sur Fénelon, toute part faite de l'exagération qu'im- )sait la politesse en lui parlant : « Si j'avais quelque lose de bon, quelque bon tour dans l'esprit, quelque sennent dans le cœur, c'est à vous, Monseigneur, que je le ivrais : c'est vous qui m'avez montré la vertu aimable et ù m'avez appris à l'aimer. Pénétrée de vos bontés et d'adiration pour vos vertus, combien de fois dans la calamité iblique, dans de si grands malheurs si bien sentis, et d'au- 3S si justement appréhendés, nous avons dit avec de vos nis : Nous avons un sage dont les conseils pourraient nous der; pourquoi faut-il que tant de mérite et tant de talent ient inutiles à sa patrie ?. . . »

C'est ainsi que s'écoulèrent dans cette paisible, mais coninte activité, les premières années qui suivirent la disgrâce ! Fénelon ef la condamnation de son livre. Nous allons voir sortant par la force des choses de cette retraite l'il avait su rendre glorieuse, et jouant un rôle dans la triste ■riode qui termine le règne de Louis XIY. Il semble qu'aint de lui faire subir ces dernières et décisives épreuves, la :'Ovidence ait voulu lui donner comme un répit, comme le halte dans le rude chemin de la vie. Le repos dont Fénen jouit pendant les années que nous venons de raconter i permit de se relever en paix du coup terrible qui l'avait

frappé. Tel qu'il nous apparaît dans ses lettres avec ce singulier mélange de feu et de prudence, avec cette fidélité constante à ses amis et ce besoin d'amitié, cette poursuite un peu haletante du bien, qui se mêle à cet intérêt vif pour les affaires de son temps , où l'ambition personnelle se glissait encore presque à son insu, enfin avec cette piété si ardente et si sincère qui prime tout en lui, on a peu de peine à comprendre le charme que , par ses défauts mêmes, une pareille nature devait exercer autour d'elle. Mais de tels êtres ne peuvent être jugés avec impartialité ; s'ils excitent l'admiration, ils font naître aussi la défiance, et nous avons montré tous les jugements divers qui s'élevaient autour de son nom. Retiré dans son diocèse, Fénelon restait un signe de contradiction, il le sentait bien lui-même ; il s'efforçait de rester au-dessus de l'opinion sans arriver à y être insensible, mais dans le secret de son cœur il savait se juger, et avec une sévérité plus grande que toute celle que ses adversaires pouvaient déployer à son égardje

Nous ne croyons pas pouvoir mieux finir cette pai'tie de notre travail qu'en citant quelques passages des lettres de Fénelon, dans lesquelles il se peint lui-même avec un accent de parfaite sincérité. Ces extraits sont tirés de ses lettres de direction qu'il écrivait plus avec son cœur qu'avec son esprit. Ils paraîtront peut-être d'une sévérité exagérée ; mais quel est l'homme de bonne foi qui ne se juge pas sévèrement, quand il descend au dedans de lui-même avec un vrai désir de se connaître ' ?

« Je ne veux jamais flatter qui que ce soit, et même, dès le moment que j'aperçois dans ce que je dis ou je fais quelque recherche de moi-même, je cesse d'agir ou de parler ainsi. Mais je suis tout pétri de boue, et j'éprouve que je fais à tout moment des fautes pour n'agir point par grâce. Je me re-

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FKM'.r.ON A CAMI'.nAl. KiT

ranchc à m'apetisser à la vue de ma hauteur. Je tiens à tout ruiie for(aiiu* façon, et cela est inrroyaMe ; mais friino antre açon j'y tiens peu, car je me laisse assez l'acilement détaclier le la plupart des choses qui peuvent me flatter. Je n'en sens )as moins l'attachement foncier à moi-même; au reste, je ne )uis expliquer mon fond, il m'échappe, il me parait changer i tonte heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paaisse faux un moment après. Le défaut subsistant et facile à lire, c'est que jetions à moi et que l'amour-propre me décide ouvent. J'agis même beaucoup par prudence naturelle et )ar un arrangement humain. Mon naturel est précisément ipposé au vôtre. Vous n'avez point l'esprit complaisant et latteur comme je l'ai quand rien ne me fatigue ni ne m'im- ►atiente dans le commerce. Alors vous êtes bien plus sèche [ue moi, vous trouvez que je vais alors jusqu'à gâter les ;ens, et cela est vrai. Mais quand on veut de moi certaines ittentions suivies qui me dérangent, je suis sec et tranchant, ion par indifférence ou dureté, mais par impatience et viva- ;ité de tempérament. » — « Mon état, écrit-il ' encore une lutre fois, ne se peut expliquer, car je le comprends moins (ue personne. Dès que je veux dire quelque chose de moi en )ien ou en mal, en épreuve ou en consolation, je le trouve "aux en le disant, parce que je n'ai aucune consistance en lucun sens. »

Le lecteur ne souscrira pas plus que nous à la sévérité de îe jugement où se retrouvent encore les restes de cette subtiité dont Fénelon avait tant de peine à se défaire. Mais îonime il peint bien les agitations intérieures, les luttes de :ette nature éprise de la perfection religieuse, et qui ne peut aarvenir à se détacher, non pas des petitesses de ce monde, mais de ce qu'il y a de grand et d'élevé dans les intérêts humains ! Comme de pareilles paroles, écrites avec un accent

ï Corr. çjén., VI, 171.

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si sincère et tombant de si haut , sont frappantes ! Rien n'est plus attachant, rien ne fortifie davantage que le commerce avec de tels esprits , et la vue de leurs efforts constants vers un but qui semble s'éloigner toujours est à elle seule une excitation à les imiter. Pour n'être pas encore tout à fait arrivés à ces sphères sereines de la perfection qui semblent inaccessibles, ils n'en sont que plus à notre portée, et nous montrent la route à suivre : à plus d'un siècle de distance, les pages où Fénelon épanchait son âme sont encore toutes remplies d'une émotion vraie qui nous gagne insensiblement. On y voit un homme de bien qui souffre et qui lutte, sans chercher à se draper dans une perfection à laquelle il n'était pas encore parvenu; avec lui, on quitte les régions basses pour s'élever sur ces hauts sommets où il y a encore bien des orages et des jours sombres, mais où l'air est pur, et d'où le regard s'étend au loin ; l'àme se recueille insensiblement et prend son essor vers Celui dont la gloire est écrite partout, mais nulle part en caractères plus éclatants que dans l'àme de ceux qui savent lutter et souffrir pour son nom.

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